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femme sûre ; on pouvait compter sur son attachement, sur sa discrétion; on pouvait lui révéler le grand secret ; elle n'en parlerait à personne, pas même à son mari. Madame Montclair hésita longtemps , enfin elle se décida.
Quelle fut la surprise de madame Morin ! « Eh quoi ! s'écria-t-elle , cette jeune » Eugénie ! c'est un jeune homme ! Je » n'en reviens pas. Ah! madame, je me )) le figure avec ses habits d'homme... » Quel joli garçon! ...» A ce mot, madame Montclair se repentait déjà d'avoir mis madame Morin dans sa confidence ; mais le mal était fait. Madame Morin s'engagea sous les plus grands sermens à garder le silence.
Ursule partit. L'amitié de madame Morin pour mademoiselle Eugénie semblait avoir redoublé. Madame Montclair, revenue de ses premières craintes, prit bientôt en elle une entière confiance. Mademoiselle Eugénie aimait beaucoup a faire de
longues promenades , et sa mère, retenue souvent chez elle par sa mauvaise santé, la laissait sortir avec madame Morin.
Un jour Eugénie pria en grâce madame Morin de vouloir bien la conduire chez elle; il y avait si long-temps qu'elle n'avait vu la petite Fanchette qu'elle aimait de tout son cœur î iMadame Morin y consentit. Au moment oij elles arrivèrent, Jacques Morin rentrait ; il venait de lâchasse. 11 posa son fusil contre la cheminée , et salua respectueusement mademoiselle Montclair. Celle-ci, après avoir embrassé de bonne amitié la petite Fanchette qui rougissait, sans savoir pourquoi, regardait le fusil avec une grande curiosité ; elle témoigna le désir d'apprendre comment on se servait de cette arme. «Oh! oh!» lui répondit en riant Morin , « ces joujoux-là » ne conviennent pas à de jeunes filles; » elles sont gauches à s'en servir. » — «Pourquoi donc cela?» dit Eugénie en saisissant le fusil , en le tournant et le
retournant lestement dans ses mains. « Eh î » eh ! notre jeune demoiselle », lui dit Morin , « je crais en effet que vous y seriez >i bientôt aussi habile que moi. i> Mademoiselle Eugénie voulut que Morin lui enseignât sur-le-champ comment il fallait tenir le fusil. Celui-ci , après s'être bien assuré que son arme n'était pas chargée , lui fit ajuster sa petite fille Fanchette qui s'était remise à travailler dans un coin de Ja chambre, et qui, toute effrayée, se leva pour se sauver dans un coin opposé. Fandiette,en voyant mademoiselle Monte lair suivre avec précision les instructions de son père , la trouvait encore plus aimable; elle avait peur, et elle riait. Madame Morin admirait la grâce et l'air martial du beau garçon, tandis que le pèrelVIorin, ancien militaire , bon compagnon , grand amateur des belles, trouvait que mademoiselle Eugénie était vraiment un beau brin de fille.
Depuis ce jour, mademoiselle Eugénie
faisait de fréquentes visites chez le père Morin. Il lui arriva plus d'une fois de l'accompagner à la chasse, malgré les remontrances de madame Morin. Le père Morin avait une petite jument dont il se servait pour aller à la ville la plus prochaine; mademoiselle Eugénie aimait à monter à cheval, et à faire galoper la jument, ce qui faisait mourir de peur mademoiselle Fanchette. Le plaisir de la chasse et celui de monter à cheval ëtaient-ils les seuls motifs qui attiraiçftt mademoiselle Eugénie chez le garde forestier? Tandis que, sans pouvoir s'expliquer tout l'intérêt que lui inspirait Eugénie , la jeune fdle de Morin sentait augmenter diaque jour son amitié pour la fille de madame Montclair, le jeune homme se sentait également entraîné vers mademoiselle Fanchette par un attrait involontaire, et qu'il ne pouvait également s'expliquer.
Madame Montclair était loin de se douter des parties de chasse, des promenades
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à cheval que faisait son fils, et surtout du charme qu'il éprouvait près de la petite Fanchette ; mademoiselle Eugénie ne disait rien à sa mère de ses fréquentes visites chez le garde forestier. Madame Montclair se fiait à la prudence et à la discrétion de madame Morin ; elle n'en attendait pas moins avec impatience le retour d'Ursule.
Elle était heureuse ; ette venait de recevoir une lettre de cette chère Ursule qui lui annonçait que sa mère allait mieux, et qu'elle espérait être bientôt de retour auprès de sa bonne maîtresse , lorsqu'un matin , au moment où elle donnait une leçon de musique à son fils , qui l'écoutait d'un air distrait et un peu ennuyé , tant il était pressé de courir auprès de sa chère Fanchette , on entendit dans le lointain le son du tambour.
A ce bruit tout nouveau pour le jeune homme, la mère frémit , le jeune garçon tressaille ; il s'élance à la fenêtre. C'était une compagnie de grenadiers qui sortait d'une
des routes de la foret , et se dirigeait vers le hameau. Jamais aucun corps , ni même aucun détachement, ne traversait le pays; mais ({uel coin de la France, lorsque nous étions en armes contre toute l'Europe , pouvait se flatter d'être toujours exempt des logemens de gens de guerre? Tous les villages circonvoisins regorgeaient de troupes; les grenadiers devaient faire séjour dans le hameau.
A la vue de ces armes brillantes , de ces uniformes . de ces hommes marchant en ordre au son du tambour, toute Timpéluosité du jeune homme éclate ; il court à la porte de la maison pour les voir de plus près; «Je suis perdue! » dit la pauvre mère, en tombant presqu'anéantie sur un fauteuil. Elle reprend ses sens; elle rejoint le cher objet de ses inquiétudes ; elle veut l'arracher à ce dangereux spectacle; mais long-temps ses efforts sont inutiles. Tandis que sa mère Tentraîne , le jeune homme détourne encore les yeux,
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contemple les soldats, a Oh ! oh ! » dit un sergent, en passant près de lui , « voilà » une grande et belle fille !» — a Elle a un » air mâle », répond un camarade.
Madame INIontclair fut obligée de recevoir deux soldats que fort heureusement le jardinier, d'après les ordres de sa maîtresse , parvint à soustraire aux regards de mademoiselle Eugénie, en les logeant chez lui.
Dans la journée , mademoiselle Eugénie ne manqua pas j suivant sa coutume , dfi prier madame Morin de la conduire à sa maison. Le sergent, qui le matin avait remarqué mademoiselle Eugénie, était logé chez le père Morin. Ils avaient renoué connaissance , ils avaient servi dans le même corps , en sorte que le sergent avait été reçu comme un ami de la maison. On était à table lorsqu'Eugcnie et madame Morin arrivèrent; Farchette servait h boire aux deux amis. Le vieux sergent avait trouvé la petite Fanchette très-jolie ,
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et se permettait avec elle quelques propos lestes qui faisaient rire le père. Mademoiselle Eugénie, qui avait été frappée de la b -lie tenue des soldats qu'elle avait vus défiler, fut enchantée de trouver un d'entre eux chez le père Morin. Elle lui fit une révérence respectueuse , qui annonçait toute la considération qu'elle ressentait pour hii et pour son habit. « Eh ! » dit le vieux sergent déjà un peu en pointe de vin , « c'est la belle fille que j'ai » vue ce matin!» En parlant ainsi, il voulut prendre la main de mademoiselle Eugénie, qui, modeste et retenue, le repoussa un peu rudement. « Oh! oh î >> dit-il « elle est fière ; vive la petite Fanchette î » père Morin ; elle est douce comme un » agneau. )> 11 voulut baiser la main de Fanchette.... Tout d'un coup, voilà mademoiselle Eugénie qui serre avec force le bras du sergent , et le tient en respect, en lui lançant des regards menaçans.... «Eh î « mais , c'est un garçon que cette filledà!»
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s'écrie le sergent tout ébahi. — « Chut! j) il ne faut pas le dire », répond indiscrètement madame Morin.
Qui pourrait peindre l'étonnement, la stupéfaction de tous les personnages qui se trouvaient dans la petite chambre du garde forestier? « Cette belle fille serait » un garçon ? » disait Morin. — « Oh ! oh ! » dit le sergent. Fanchette commençait à voir clair dans son cœur, et déjà elle se désolait que ce jeune homme qu'elle avait pris pour une fille , fût le fils d'une grande dame. Madame Morin prenait du dépit contre elle-même du mot qui lui était échappé. Mais Eugénie, ou plutôt Eugène ! quels sentimens divers agitaient son âme î
C'était sans doute la vérité que venait de dire madame Morin ; il en était persuadé. Mais par quels motifs lui avait-on caché son sexe ? Il pressait madame Morin de questions, et cependant il jetait des regards pleins d'amour sur la jeune Fan-
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chette. Il fallut bien que madame Morin répondît aux instances d'Eugénie et de son mari par une révélation complète.
Elle les suppliait de ne point dire à madame Montclair qu'elle l'avait trahie. Ils le lui promirent. « Eli quoi ! » dit le sergent , en portant respectueusement la main à son bonnet de police , a mademoiselle » serait le fils du brave général Montclair! » J'ai eu l'honneur de servir sous les or- » dres de votre respectable père; je l'ai » vu tomber, je m'en souviens , et en tom- » bant , il nous criait encore : En avant ! » A ces mots qui lui rappelaient la gloire et la mort de son père , le jeune homme se sentit tout à la fois saisi de courage , d'attendrissement et de honte ; il comprenait les motifs qui avaient engagé sa mère à lui cacher son sexe; il brûlait de combattre , de vaincre ou de mourir glorieusement comme son père ; il jetait un coup d'œil de mépris et d'indignation sur ses vêtemens de femme. On
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n'avait pas encore eu le temps de s'expliquer, de revenir de la surprise produite par l'indiscret aveu de madame Morin , lorsqu'on vit entrer madame Montclair.
Se sentant un peu mieux, elle avait suivi les traces de sa chère Eugénie; elle avait une bonne nouvelle à lui donner ; le soir même, Ursule devait arriver à la ville voisine, et le lendemain matin de très-bonne heure, elle aurait repris son service auprès de sa chère maîtresse.
Comment madame Montclair aurait-elle pu soupçonner que son secret venait d'être révélé ? Le jeune homme ne dit rien ; mais plus que jamais il prodiguait à sa mère des témoignages de tendresse.
Cependant il semblait préoccupé; sa mère s'en inquiétait. Il attribua sa distraction à une indisposition subite ; elle s'alarma encore davantage. Ils reprirent ensemble le chemin de leur maison. La fausse Eugénie dit à sa mère qu'elle avait besoin de repos ; elle l'embrassa encore plus affec-
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tueusement que de coutume, avec un altendrissement visible, presqu'en versant des larmes, et elle se retira dans sa chambre.
Oh ! quelle douleur pour madame Montclair ! Le lendemain, au moment où elle se félicitait du retour de sa chère Ursule , elle reconnut à n'en pouvoir douter le plus grand malheur qu'elle eût à craindre: son fils avait fui. Au risque de se tuer, il était descendu par une fenêtre qui donnait sur le jardin; il avait franchi un mur. Sa mère trouva sur sa table une lettre oii, en peu de mots, il lui apprenait qu'il savait tout. Cette lettre était bien tendre , bien affectueuse; mais il fuyait sa mère î 11 allait trouver un parent de son père qui avait un grade distingué dans l'armée en marche contre la Russie. Il était impatient de reprendre les habits de son sexe, et de montrer qu'il était digne de son père , et des parens de sa mère.
Eperdue, égarée, madame Montclair n'aspire plus qu'à rejoindre son Ois , à se
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jeter à ses pieds, à le supplier de se conserver pour elle. Elle part avec Ursule. Arrivée à la ville, elle apprend que son fils a fait ressource de petits bijoux de femme dont elle avait été heureuse de le parer; qu'il a changé précipitamment ses habits de femme contre les vêtemens de son sexe , et qu'il a pris en toute hâte la route de l'Allemagne.
Je ne raconterai point tous les détails du voyage pénible que fît madame Montclair pour rejoindre son fils. Il avait trop d'avance sur elle pour qu'elle pût l'atteindre. A Varsovie, elle apprit qu'il avait trouvé ce parent de son père auquel il voulait s'adresser; elle apprit que ce parent l'avait attaché à son état major. La malheureuse mère poursuivit sa route ; elle traversa Wilna. De quel effroi elle était déchirée à l'aspect de tous ces préparatifs homicides qui précèdent, qui accompagnent ou qui suivent une immense armée en campagne!
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Elle arrive à Smolensk , le jour même de la grande affaire. Elle entend le bruit épouvantable de l'artillerie. N écoutant rien, seule, elle court sur le champ de bataille. C'était le moment où nos troupes victorieuses s'étaient mises à la poursuite de l'ennemi. Elle marche h travers les débris de chariots, de fourgons, de caissons, au milieu des chevaux renversés, des blessés implorant des secours ou la mort. Elle s'effraie en voyant la terre
jonchée de cadavres russes et français
Parmi ces derniers, un jeune homme se soulève péniblement, la regarde, la reconnaît : « Oh ma mère ! dit-il , pardonne- « moi!... » Il expire. Elle tombe inanimée . sur le corps de son fils.
Sa fidèle Ursule l'avait suivie. Qu'elle eût de peine à la rendre à la vie ! Hélas ! n'eût-il pas mieux valu pour elle qu'elle succombât!... Quand elle reprit ses sens, sa raison était perdue!
Ursule ramena sa maîtresse en France.
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Tant qu'elles restèrent sur le théâtre de la guerre , la déplorable madame Montclair éprouva les plus violens accès de folie. Elle devenait plus tranquille quand elle ne voyait plus les apprêts ou les signes des combats ; mais alors un lugubre et muet désespoir succédait à ces terribles accès.
Voilà déjà bien des années qu'elle est dans cette maison de santé , où sa chère Ursule a voulu l'accompagner. Elle est habituellement douce, calme, et elle se montre reconnaissante de l'intérêt qu'on hii témoigne ; mais si elle entend le tambour, si un uniforme frappe ses yeux, tout son eorps frémit, ses lèvres se décolorent et tremblent ; ses regards sont fixes et hagards; elle déchire ses vêtemens ; elle court échevelée à travers le jardin en criant douloureusement : a Mon
» fils! Eugène! Mon père! mon
» frère ! et toi! le père de mon fils!.... w
Épuisée de fatigue, elle tombe, et son
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accès ne cesse qu'après un long évanouissement.
A chaque mot de ce triste récit, je sentais augmenter mon émotion. « Pauvre » femme! me clisais-je;...tant de malheurs!.. » et si digne d'être heureuse!... » Oh! que je partageais bien tous ses sentimens! Combien l'histoire de ses infortunes fortifiait mon antipathie pour la guerre!
Je suis rentré dans mon asile : je mV trouve bien; je m'y trouve très-bien. Nonseulement je suis résigné , mais je suis content. La retraite me convient; le monde est si périlleux pour moi!.... si j'v rentrais, j y ferais encore des sottises; j'y éprouverais encore des malheurs. Tci , je suis à l'abri des passions et des événemens. Lorsque les soirs, avant de m'endormir,
je pense à tous les incidens de ma vie
Certes je suis loin de m'en glorifier; mais pour me servir d'un terme de métaphysi-
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que, d'autres ont encore eu plus que moi à rougir de leur libre arbitre ; j'ai essuyé bien des traverses; mais que sont-elles auprès des épouvantables malheurs de madame Montclair?^'ai-je donc pas à rendre grâce à la providence !
Chaque jour me confirme dans l'opinion que je dois me féliciter d'être ici. Nous lisons les journaux ; nous savons les nou* velles; nous sommes au courant de tous les grands événemens, et même de tous les petits, pour peu qu'ils fassent quelque bruit. Il n'arrive pas un procès bizarre , un mariage singulier , un testament original , une révolution dans les modes, une anecdote tant soit peu scandaleuse, dont nous n'ayons bien vite connaissance. Il y a autant de différence d'opinions parmi nous, que dans les chambres et autres assemblées politiques ou littéraires ; nous avons notre parti
d'opposition et notre parti ministërie! ; nous avons notre extrême droite, notre extrême gauche et notre centre. Malgré tous mes efforts, par suite d'habitude, je ne peux me défendre d'aller tantôt à gauche , tantôt à droite; heureusement cela ne me fait rien perdre dans l'estime de mes camarades. Nos discussions, où préside la bonne foi, sont sans aigreur, sans obstination, sans animosité; nous ne vivons pas entre nous comme des moines haineux qui cherchent à se jouer de vilains tours; nous vivons comme de bons voisins qui cherchent à se rendre agréables les uns aux autres.
Cependant dès que nous recevons quelques nouvelles du dehors, je me souviens de tout ce que j'ai fait autrefois, et je songe à ce que je pourrais faire, à ce que je ferais si , dans les circonstances qui se succèdent, je quittais ma retraite.... J'en frémis.
Pauvre, il faut bien le dire, je n'ai pas
été toujours très-dclicat ; qui sait si je ne deviendrais pas encore moins scrupuleux?
Riche, j'ai été sot et prodigue; qui sait si je ne deviendrais pas fier, dur et avare? Ici , du moins, j'ai une vertu négative; si je ne fais pas de bien, je ne fais pas de mal.
Au moment de la guerre d'Espagne, je ressentis intérieurement quelques regrets de ne pouvoir me lancer de nouveau dans les fournitures <c Halte-là,
» me dis-je , monsieur Giffard! Si vous » vous retrouviez de nouveau dans les » affaires , faible comme vous l'êtes , ne V feriez-vous pas encore pis que vous » n'ayez fait ? »
Lors des dernières élections, quand nous apprîmes toutes les manœuvres , toutes les menées, toutes les cabales qui
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furent mises en usage , et qu'il n'était pas difficile de signaler, car elles se faisaient assez publiquement; «Oh! oh! me dis-je , w si j'étais là, les gens qui me connaissent » pour un homme souple, maniable, in- » sinuant, jetteraient peut être les yeux i> sur moi pour en faire un agent, imcour- » tier en matière électorale, et , j'en ai j) bien peur, je n'aurais pas assez de force » d'âme pour refuser la proposition. )>
Et lorsque nous apprîmes que quelques journaux presque sans abonnés avaient été sourdement achetés à grands frais; que les actionnaires de plusieurs autres qui comptaient un grand nombre d'abonnés, avaient été circonvenus, sondés, tâtés, mis à prix; que quelques-unsavaientéte séduits, éblouis et s'étaient vendus; que de tous ces journaux achetés, les uns avaient pris brusquement ou peu à peu mie autre conteur, les autres semblaient n'avoir été acquis que
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pour disparaître et s'anéantir entre les mains des nouveaux propriétaires : a Que » !e ciel soit béni ! me dis-je ; si je n'étais » pas dans ma retraite, qui sait si Ton n'au- » rait pas voulu me mêler dans tout ce tri- » potage ? On a eu besoin de prête-noms » sans doute , d'hommes de paille à qui » on a dû promettre et compter des pots » de vin?... aurais-je pu résister?»
Et lorsqu'au moment du projet de lo sur la réduction des rentes , la fièvre dt l'agiotage saisit tant de personnes qui jusque-là étaient restées étrangères au jeu funeste de la bourse , lorsque tant de paisibles bourgeois, de nobles , et même , diton, d'ecclésiastiques et de magistrats se livraient à ces attrayantes et dangereuses spéculations, lorsque plusieurs, fort embarrassés entre le désir d'avoir des indemnités et la crainte de voir diminuer leurs rentes, poussaient à la hausse, et se hâtaient de
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vendre, moi qui toutes les fois que je n'avais eu rien de mieux à faire, avais cherché des ressources /lans le brocantage, le courtage et l'agiot , n'aurais- je pas été, un des premiers atteint par Tépide'mie? Qui sait, si je n'aurais pas avalé des bouillons bien amers? Qui sait , si les primes ^ les reports^ les achats ferme ^Jixe ou fia de mois^ l'obligation de payer les différences (i), ne m'auraient pas de nouveau conduit à Sainte-Pélagie... ou ailleurs?
Et , lorsque plusieurs journaux ayant refusé de se vendre, on crut devoir rétablir la censure ; lorsqu'on se trouva fort en peine pour avoir des censeurs , lorsque plusieurs hommes, bien connus pour tout accepter, eurent la pudeur de refuser ces
(i) Termes de bourse.
glorieuses fonctions : « Si j'étais là , me » dis-je , qui sait si je n'accepterais pas? )j
A coup sûr, j'aurais pris parti tour à tour, et dans le même jour peut-être, pour les Grecs et pour les Turcs , pour Bolivar et pour Iturbide , pour le romantique et pour le classique, pour les frères de la doctrine chrétienne et pour l'enseignement mutuel, pour la saignée et pour la médecine purgative , pour et contre la vaccine , pour et contre le gaz hydrogène, pour les bonnes lettres et pour les belles lettres, pour la congrégation et pour les libertés de l'église gallicane... Et avec mon laissez'dller et mon caractère de père tout a tous ^ qui sait si je n'aurais pas fini par me faire jésuite de robe courte?
Ne songeons point à sortir d'ici ; j'y ai trouvé le repos, des amis, des amis qui
ne me trahiront pas, que je ne serai jamais tenté de trahir : il n'y a e*itre nous ni vices à flatter, ni passions à satisfaire. Mon logement n'est pas fastueux : mais l'été, il est assez frais ; l'hiver, il n'est pas trop froid. Mon mobilier n'est pas considérable, mais j'ai une chaise pour m'asseoir, et une table pour écrire. Mes vétemens ne sont pas magnifiques , mais je n'ai ni à recevoir ni à rendre de visites de cérémonie. Ma nourriture n'est pas trèsdélicate, mais elle est saine , et à mon âge on a besoin de régime.... Que peut désirer de plus un sage?
FIN DU Cir^QUIEME ET DERNIER VOLUME.