DE LAURENT GIFFARD
Depuis deux ans que je suis tout-à-fait retiré du monde, et tandis que la plupart de mes compagnons s'occupent de mille petits travaux innocens , comme boîtes en carton, étuis en paille, petits meubles au tour ou en ébénisterie , je me suis amusé à écrire mes aventures, et j'ai senti redoubler mon goût pour la lecture. Je ne m'étonne pas que les anciens moines , et surtout les bénédictins, aient été si érudits , et nous aient laissé de si gros ouvra-
l42 LE GÏLBLAS
ges. Que de volumes passent sous nos yeux! que de volumes se multiplient sous notre plume , quand on vit dans la retraite , quand on n'a point à subir les visites des oisifs , et quand on ne s'occupe qu'à lire et à écrire du matin au soir !
Je ne me suis pas résigné tout d'un coup ; j'étais honteux , désolé de me trouver oii je suis ; toute ma vanité s'était réveillée. Jérôme Grindat au contraire était plus que consolé ; il- était heureux. Il se félicitait de son admission dans notre honorable maison ; il l'avait toujours envisagée, me disait-il, comme la retraite qui lui était destinée, comme sa maison de campagne , comme sa métairie.
J'étais obligé de reconnaître que , si j'étais là , c'était par ma faute. Je me reprochais toutes mes sottises , et surtout la souplesse avec laquelle j'avais changé de couleur selon les événemens. Pour me trou-
DE LA. RÉVOLUTION. l![3
ver moins coupable, je me cherchais des compHces, et je faisais presque un crime à Jérôme d'avoir chanté pour tous les partis. « C'est vrai ! » me répondait ce bon homme; « mais quel mal y trouvez-vous? mon D métier n'était-il pas de chanter? et ce » métier, ainsi que beaucoup d'autres, » n'est-il pas de suivre la mode? eh bien! » j'ai chanté les chansons à la mode, voilà » tout. Est-ce moi qui les ai faites? j'étais » le chanteur, et non le chansonnier de la > circonstance. >v
Presque tous mes camarades sont des hommes doux, paisibles; ils ont vécu sans ambition, ils achèvent de vivre sans regret et sans crainte. Il y a ici plus de tranquillité d'esprit qu'à la bourse et dans les ministères.
Les honnêtes gens sont en grande majorité dans cet asile de l'indigence, dans ce refuge du malheur et de l'impré-
l44 ^^ GILBLAS
voyance. C'est aussi quelquefois l'asile des belles-lettres et des beaux-arts.
J'y ai fait connaissance avec un poëte, un peintre, un musicien, un vieil avocat et un vieux maître de danse, long-temps figurant de l'Opéra. Il faut l'avouer ; ces honnêtes gens ont été eux-mêmes les artisans de leur sort.
Le poëte , au lieu de faire des vaudevilles et des opéras comiques , a consumé sa vie sur deux longs poëmes , l'un didactique , l'autre épique , qu'il a fait imprimer à ses frais avec un grand luxe de typographie.
Le peintre , qui aurait réussi dans le portrait, a voulu s'élever jusqu'à l'histoire, et n'a jamais voulu descendre à faire des enseignes.
Le musicien , excellent violon , a conduit avec talent de nombreux orchestres, et n'a jamais su se conduire lui-même.
Le vieux maître de danse a voulu se faire entrepreneur de fêtes , et un été
DE LA RÉVOLUTION. l4.5
pluvieux a emporté toutes les économies qu'il avait faites sur ses écoliers.
Le vieil avocat n'a jamais voulu plaider de mauvaises causes , et parfois il a négligé les bonnes; homme de plaisir, il a trop aimé tour à tour les grisettes, la bouillotte et la buvette.
Un ancien marchand, aussi honnête que ces artistes et l'avocat, n'a pas su profiter de l'occasion d'arranger une banqueroute.
Un autre n'a jamais voulu vendre des marchandises prohibées ou de contrebande, et n'a jamais su ni falsifier, ni surfaire, ni accaparer.
Un autre aurait rougi de se servir d'un dépôt qu'il avait entre les mains.
Un autre avait eu la duperie de cautionner des amis , de leur prêter de l'argent sans billet, et de signer de complaisance des billets à leur profit.
Un vieux libraire s'est avisé de faire imprimer des livres de théologie sous le
TOM. Y. Le Gilblas, ^
lc\6 LE GILBLAS
directoire, des livres de philosophie sous l'empire, des livres un peu graveleux depuis la restauration.
Un vieux chirurgien de campagne qui n'a jamais su prolonger une maladie , non content de refuser les honoraires des pauvres, ne sortait jamais de chez eux, sans laisser un ou deux écus sur la cheminée.
Un vieil expéditionnaire n'a pas pu obtenir la pension à laquelle il aurait eu droit après trente ans; pour avoir manifesté son opinion qui était contraire à celle de son chef, il a été renvoyé à la fin de sa vingt-huitième année.
Un ancien propriétaire a voulu faire un grand hôtel de sa petite maison, et a trop bien suivi les conseils et les plans de son architecte. Un vieux bourgeois a eu la sottise d'épouser une jeune coquette, qui aimait a changer de cachemires.
Nous avons un vieux caissier qui n'a jamais su faire valoir les deniers de sa
DE LA RÉVOLUTION. ï!^'J
caisse. Nous avons un vieux clomesti({ue qui n'a pas su se ménager un petit patrimoine, et qui a été chassé par les enfans de son vieux, maître.
Il y en a qui n'ont pas eu l'esprit de faire leur fortune en faisant la fortune des autres.
Un commis voyageur, après avoir parcouru toute la France, toute l'Europe, et contribué par son activité, à l'opu- Jence de plusieurs de ses commettans , est sans ressource dans ses vieux jours; tant il a été habile à dépenser ce qu'il gagnait !
Un vieux maître d'écriture et de calculs se trouve parmi nous, après avoir montré l'arithmétique , les règles de trois , de compagnie et les comptes à parties doubles, à plus d'un banquier aujourd'hui fort riche.
Un vieil auteur des boulevards est dans la misère, après avoir vu courir tout Paris à ses originales facéties, dans le temps déjà
l48 LE GILBLAS
reculé où les droits des auteurs étaient tout-à-fait méconnus. Il a enrichi cinq ou six entreprises théâtrales, moyennant un chétif salaire qu'il s'empressait d'aller consommer chez les traiteurs de la foire Saint -Laurent.
Beaucoup ne sont pas ici par suite d'un excès de délicatesse , d'une vie dissipée ou de trop peu de prévoyance.
Près du libraire qui a fait de si imprudentes spéculations , s en trouve un autre qui ne vivait que de contre-façons; mais il a subi tant de saisies , il a été obligé de payer tant d'amendes , qu'il a vu disparaître le produit de tous ses honnêtes brigandages.
A côté de cet avocat homme de plaisir, qui n'a jamais voulu plaider une mauvaise cause, se trouve un huissier qui a tant soufflé d'exploits, tant soufflé d'exploits.... qu'on l'a forcé de vendre précipitamment , qu'il a vendu à vil prix, et qu'il n'a pu payer ses créanciers.
Un ancien censeur des journaux, comptant sur l'inamovibilité de sa place, s'est ruiné par ses folles dépenses, qu'il avait poussées jusqu'à se donner un cabriolet.
Un épicier en demi-gros s'était endetté pour remplir de sucre et de café ses mor gasins et lés magasins qu'il avait loués tout exprès. Il avait compté sur une guerre maritime; la continuation de la paix a trompé ses espérances.
Ceux qui n'ont pas toujours vécu dans un état de pauvreté, ont eu, comme moi, plus de peine que les autres à s'habituer à notre retraite. A leur arrivée, ils ont eu de l'humeur et de l'ennui; mais bientôt ils se sont consolés, ils se sont égayés.
Le commis voyageur cherche à nous distraire par le récit de ses vovaiies, (ju il ne manque pas de broder; le peintre dessine nos portraits en caricature; le musicien se divertit à donner des
IDO LE GILBLAS
leçons de perfectionnement à Jérôme Grindat.
Les enfans du vieux domestique, honnêtes et pauvres artisans, viennent le visiter, et lui apportent des douceurs; les bons procédés de ses enfans lui ont fait oublier l'in^^ratitude des fils de son vieux
maître.
Leur exemple m'encourage, et j'espère qu'à mon tour, je pourrai bientôt me consoler et m'égayer. Cependant j'ai remarqué deux hommes arrivés depuis longtemps , et qui sont restés encore plus lionteux et moins résignés que moi.
Je les voyais se promener solitairement , la tête basse, n'osant lever les yeux, n'osant parler à personne je voyais que tous nos honnêtes gens les fuyaient; j'ai fait des questions, j'ai pris des renseignemens sur leur compte.
L'un est accusé d'avoir trempé dans les excès révolutionnaires de 1793, l'autre est soupçonne d'avoir fait partie des corn-
DE LA REVOLUTION. l5l
pagnies de Jésus et du Soleil dans l'affreuse réaction du midi.
Entraînés, égarés, dans leur jeunesse , par des fanatismes divers , tous deux , dans leur vieillesse , sont déchirés par de semblables remords.
J en vis un troisième presque aussi honteux; c'était un ancien agent de police; on l'avait choisi pour ce noble métier parmi les escrocs les plus habiles , vu ses connaissances morales et physiques en matière de vols. Au moment où il venait de réaliser le fruit de ses délations qu'il voulait convertir en bonnes propriétés, il a été entièrement dépouillé par ses premiers amis.
Suis- je donc destiné à ne rencontrer autour de moi que des contrastes? Il y a bien long-temps qu'on a dit quiil ne peut exister sur la terre doux hommes d'une
l52 LE GILBLAS
parfaite ressemblance ; combien une longue révolution n'est-elle pas propre à multiplier les différences î
Nous recevons des visites, et nous avons des jours de sortie. Ces jours-là, je ne manque jamais d'aller voir mon ami , mon bienfaiteur Durosay. Un matin, je vis arriver chez lui deux hommes d'un caractère bien opposé.
L'un était né en l'y 83. H avait six ans, lorsque la révolution commença; ses parens avaient été des patriotes très-ardens , et ils lui avaient inspiré leurs idées démocratiques. Il avait étudié dans les écoles centrales du directoire. Sous l'empire , il n'avait pu se défaire de son amour pour l'égalité, et il raillait amèrement la nouvelle noblesse créée par Bonaparte. Sous le régime actuel , c'est plus qu'un libéral ; c'est un républicain prononcé. Tout jeune encore, il avait figuré dans les fêtes de la raison^ de la liberté ^ de Xêtre suprême; et maintenant
il raille amèrement nos processions et nos cérémonies religieuses.
L'autre était ne en 1790. Il avait neuf ans au moment oii la puissance de Bona^ parte avait commencé; il avait étudié dans les lycées et dans les écoles militaires de l'empire; il en était sorti avec un grand amour pour la guerre. Il avait d'abord été un ferrailleur, un sahreur ^ ne ménageant pas plus les compatriotes chez lesquels il était logé que les bourgeois des villes ou nos soldats étaient entrés en conquérans, et leur donnant indistinctement à tous , cet ignoble nojn de péquiiis^ devenu malheureusement trop usité parmi nos troupes. Bientôt il avait fait de rapides progrès dans cette doctrine de vanité et de cupidité , d'intôret personnel et d'oubli des autres, si universellement répandue à cette époque. A la chute de Napoléon, il s'est garde d'abjurer cette doctrine; aussi a-t-il conservé et même augmenté sa fortune. Il
l54 LE GILBLAS
affiche le plus brûlant royalisme , et , quand il le faut, la dévotion la plus fervente.
Ces deux licmmes se connaissent réciproquement pour ce qu'ils sont. Je remarquai que le républicain, qui est resté pauvre, jetait des yeux irrités sur l'ancien bonaparv liste qu'il regarde comme un homme vil ; et que celui-ci, fier de ses richesses, souriait de mépris- à l'aspect du républicain qu'il regarde comme un imbécile. L'ancien bonapartiste venait recommander à Durosay un opéra comique de circonstance composé par un jeune homme qu'il protège ; l'ultra - libéral venait demander à Durosay un billet de faveur pour aller le êoir au spectacle^
En retournant a ma grande maison , je me disais : « Beaucoup de philosophes -^ r) croient aux idées innées ; ils pensent » que chacun de nous vient au monde » avec des penchans , des inclinations , » une espèce d'instinct qui nous por- » tent ù tel vice ou a telle vertu. Je me
DE LA REVOLUTION. l55
» g.irderai bien de les contredire ; mais » ce qui me paraît encore mieux démontré, » c'est que l'éducation, l'éducation pre- )) iiiière, exerce une puissante influence » sur les opinions et les sentimens de » toute notre vie. Voyez ces deux hom- » mes : l'un serait-il aussi exagéré dans ses ») principes; l'autre serait-il aussi aban- » donné à l'égoïsme , si chacun des deux n n'avait reçu l'éducation de son temps? » Et moi! si ma première jeunesse ne i^ s'était passée à une époque oîi l'on » s'occupait de modes, de futilités, d'in- » trigues galantes, aurais-je été, toute ma » vie, si mobile, si léger, si flexible? n Peu de temps après, je tombai malade.
Par les bons offices, et grâce à la libéralité de mon cher Durosay , je fus transporté dans une maison de santé où chaque malade paye une pension plus ou moins forte, selon ses facultés ou celles de ses amis. Pendant ma convalescence , je vis un jeune homme né en 1806. Il avait huit an s en 181 4;
l56 LE GILBLAS
il avait été élevé dans un séminaire ; un confesseur à la fois rigide et mystique avait fait naître dans son âme une dévotion qui allait jusqu'au fanatisme. Ce jeune homme avait la tête faible et le cœur sincère ; sa dévotion s'était accrue avec l'âge. Tantôt, pour l'action la plus innocente, il était assailli des terreurs de l'enfer ; tantôt il croyait éprouver des extases ^ et il espérait avant peu opérer des miracles. Ses pareils, désolés de son état, l'avaient placé dans cette maison oii l'on reçoit aussi quelques personnes dont l'esprit est aliéné. « Bon jeune homme ! p dis-je en le considérant ; ce encore une preuve de l'influence w de l'éducation ! a»
Il y a aussi des femmes dans cette maison de santé : une vieille coquette convalescente comme moi, et qu'à bon droit on aurait pu traiter de vieille folle, ne s'avîsa-t-elle pas de lancer des regards doucereux au jeune
DE LA RÉVOLUTION. l^J
séminariste : tout le monde le remarqua et se moqua d'elle; le jeune homme fut le seul qui ne s'en aperçut point.
Je vis plusieurs autres dames qui payaient la haute pension , la pension des gens riches et de qualité ; elles avaient toutes des maladies de nerfs ou de langueur. Grâce à l'invention des eaux factices, sans quitter Paris, elles avaient à choisir entre les eaux minérales de tous les pays.
L'une avait été dame d'annonce de la première impératrice; elle n'avait pu réussir à se placer dans la maison de la seconde, et elle en était encore inconsolable.
Une autre était veuve d'un préfet du temps de Bonaparte , qui , ayant dépensé tout son traitement en frais de représentation , n'avait laissé qu'une médiocre fortune. Comme la veuve regrettait la préfecture qu'elle appelait naïvement .son vêtit empire ! Comme elle regrettait sa cour, ses flatteurs, ses gens, sa livrée, son
équipage I Quel dépit pour elle de ne pouvoir sortir qu'à pied ou en voiture de place!
Ces deux dames étaient restées attachées de cœur au gouvernement de l'empire , et elles faisaient les libérales. Quel échange de regards ironiques, de mots piquans et amers entre elles et une autre, ultra-royaliste prononcée , qui portait des fleurs de lis en bagues, en bracelets, en collier et en boucles d'oreille î
Une jeune fille qui se trouvait dans la dernière classe des pensionnaires , avait eu une longue maladie à la suite du cruel saisissement que lui avaient causé d'horribles méchancetés. Elle était ouvrière en modes , et elle était sage ! Un mauvais sujet , graveunde profession , pour se venger de n'avoir pu réussir à la corrompre, avait écrit contre elle d'odieuses lettres anonymes, et répandu parmi ses compagnes et dans sa famille , une injurieuse caricature qu'il avait lui-même lithographiée.
DE LA. RÉVOLUTION. iSq
Je vis une autre personne qui m'inspira dès le premier coup d'œil un touchant intérêt. C'était une femme qui avait à peu près cinquante ans. Elle était encore belle, malgré sa pâleur et les rides qui commençaient à sillonner son front; mais surtout elle paraissait bonne. On devinait à la tristesse empreinte sur tous ses traits qu'elle avait éprouvé de grands malheurs, et qu'elle en conservait un pénible et dou^ ioureux souvenir. Elle occupait un petit appartement avec une femme de chambre de son âge. Tous les habitans de la maison avaient pour elle une compassion respectueuse. On me raconta son histoire : la voici.
La famille de Sophie Dorsaine était noble et riche. Elle avait à peine seize ans lorsque ses parens l'emmenèrent en éinigration. Elle habitait avec sa mère la
l6o LE GILBLAS
ville de Manlieim , tandis que son père et son frère étaient allés combattre.
Elle venait de perdre sa mère, dont le chagrin avait abrégé les jours , lorsqu'on apporta dans la maison où elle logeait , son père atteint d'une blessure mortelle; elle apprit en même temps qu'on ne savait ce qu'était devenu son frère.
Sophie prodigua les plus tendres soins à son père ; ils furent inutiles ; elle le vit expirer dans ses bras. Elle était mineure , on lui conseilla de rentrer en France, pour tâcher de sauver une partie de ses biens.
A peine a-t-elle passé les frontières , accompagnée d'Ursule , la femme de chambre de sa mère , qu'elle reçoit des nouvelles de son frère, mais de bien tristes nouvelles. Ce frère qu'elle adorait, avait quitté l'Allemagne , après la dispersion de son corps , pour se jeter dans la Vendée. Dès son premier combat , il avait été dangereusement blessé. A travers mille dangers, elle pénètre jusqu'au lieu où son frère a
DE LA RÉVOLUTION. l6l
été recueilli elle arrive pour recevoir
ses derniers soupirs.
Le lendemain même du jour oii l'on avait célébré les funérailles de son frère , elle allait partir... la ville est surprise par les bleus. I^a jeune fille veut fuir; elle est atteinte et conduite devant un colonel républicain. La guerre se faisait dans la Vendée d'une manière atroce : les femmes souvent n'étaient pas épargnées. Le colonel Montclair prit sous sa protection sa jeune prisonnière; il la conduisit lui-même jusqu'aux portes d'Angers, où, sous un faux nom , elle put vivre en sûreté. Ce fut lui qui , bientôt après , lui envoya sa fidèle Ursule , dont elle avait été séparée. Le colonel, dès que son service le lui permettait, accourait à Angers. Avec les plus grandes précautions , il s'occupait de la sécurité et du bien-être de mademoiselle Dorsaine. Il en avait coûté à cette jeune personne d'être forcée de recevoir les secours du colonel Montclair ; mais il avait
loi tt GILBLAS
mis tant de délicatesse à les lui offrir , il semblait si heureux d'obliger mademoiselle Dorsaine , qu'elle sentit elle-même quelque douceur àne pas l'affliger par un refus. La mort de son père et celle de son frère avaient fait une terrible impression sur Tâme de Sophie ; le colonel cherchait, par ses soins , à lui prouver qu'il lui restait encore un ami. 11 ne parvenait pas à la consoler, mais il lui inspirait une vive et tendre reconnaissance. 11 avait obtenu d'elle la permission de lui écrire ; ses lettres étaient touchantes et respectueuses. Dans sa situation, il restait à mademoiselle Dorsaine peu d espoir de conserver ses biens. Le colonel, par ses correspondances avec des hommes fort puissans alors, faisait des démarches pour empêcher qu'elle ne fût considérée comme émigrée.
Six mois se passèrent avant que le colonel osât faire entendre à mademoiselle Dorsaine que le plus sûr moyen de sauver sa fortune serait de lui accor-
DE LA RÉVOLUTION. l63
der sa main. Aux termes d'une des nombreuses lois de ce temps , les biens étaient conservés aux filles et aux veuves des émigrés ou des Vendéens , qui avaient épousé un militaire républicain. Le colonel avait une protectrice zélée auprès de mademoiselle Dorsaine ; c'était mademoiselle Ursule. Mais il avait un appui encore bien plus grand dans la reconnaissance de la belle Sopbie. Au milieu de ses malheurs et de la douleur que lui causaient les pertes cruelles qu'elle avait faites , elle éprouvait je ne sais quel charme consolateur à se rappeler les procédés généreux de M. Montclair. Mademoiselle Ursule ne cessait de répéter à sa maîtresse qu'en supposant que son mariage ne la fît pas rentrer dans ses biens , ce mariage au moin<; lui donnerait un état dans le monde, et que ce serait toujours un très-beau sort pour une femme d'être l'épouse d'un colonel de l'armée française. Mademoi-
l64 LE GILBLAS
selle Dorsaine se laissa persuader , et devmt bientôt madame Montclair.
Le colonel voulut que sa femme allât s'établir à Paris. Il avait obtenu un congé de quelques jours qu'il passa près d'elle ; mais bientôt son devoir le rappela sous les drapeaux. Il fut nommé général de brigade , et partit pour aller commander un corps à l'armée de Sambre-et-Meuse.
Deux mois après , madame ÎNIontclair lisait dans un journal le récit d'une grande ■victoire ; tout à coup le papier s'écbappe de ses mains.... Après s'être couvert de gloire, le général Montclair avait été tué... Quel coup affreux pour cette malheureuse femme î Son père , son frère , son mari , victimes de la guerre ! Quel effroi , quelle horreur lui inspiraient ces querelles des hommes aussi atroces qu'insensées qui se décident, ou plutôt s'enveniment par le fer, le feu, le carnage, la dévastation !... qui moissonnent tant de générations ! qui anéantissent des familles î... En moins de
DE LA RÉVOLUTION. l65
deux ans , elle avait été frappée comme fille , comme sœur, comme épouse : elle était grosse. « Ah ! grand dieu ! s'écriait- » eJle , si j'ai un fils, ils me l'enlèveront... » ils le tueront. )>
Elle tomba dans un sombre désespoir.
Pendant quelques jours, sa chère Ursule put à peine obtenir d'elle quelques paroles. A la fatale nouvelle , elle avait été suffoquée ; elle n'avait pu verser une larme. Maintenant des pleurs coulaient sans cesse de ses yeux fixes et mornes, et son silence et ses regards annonçaient une perpétuelle et douloureuse méditation.
Tout «\ coup , elle sort de son abattement; elle s'occupe avec ses gens d'affaires de régler les tristes héritages des trois êtres si chers qu'elle a perdus.
Au prix des plus grands sacrifices, elU réalise une somme suffisante à la vie modeste qu'elle se propose de mener; puis, rompant brusquement ses relations avec toutes les personnes qu'elle connaissait à
l65 Î.E GILBLAS
Paris, elle va demeurer dans un petit village à quelques lieues de la capitale.
Elle n'a pour société que sa fidèle Ursule, et ne vcijt les gens dû pays que pour les services indispensables qu'ils peuvent lui rendre. Elle était douce , affable , bienfaisante ; on respecta le mystère dont elle cherchait à s'environner ; elle ne fut point dénoncée , elle ne fut point tourmentée. Sans rien connaître de ses malheurs, car elle avait défendu à la discrète Ursule de les révéler , on la plaignait , on l'aimait ; aucun voisin ne cherchait à troubler sa solitude.
Elle attendait dans les plus cruelles trau- Ees le terme de sa grossesse. Oh! combien die désirait une fille ! ses vœux furent trompés: elle accoucha d'un fils.
Cet événement l'aurait mise dans le plus grand danger , si elle n'eût d'avance préparé tout son courage, a Cher enfant ! » disait -elle en baignant de Larmes son nouveau -né, « non! ils ne t'arracheront
DE LA RÉVOLUTION. iCj
)) pas à ma tendresse ; tu mourrais comme )) ton père ; tu mourrais comme ont péri » les miens, Non 1 tu vivras ; je saurai » te dérober aux dangers , aux horreurs » de cette affreuse guerre , à ces lois ter- » ribles qui enlèvent les fds à leurs » mères, pour en faire des assassins ou » des victimes. »
Son fils reçut le nom d'Eugène : elle se garda de confier à une autre le soin de le nourrir. A peine fut-elle en état de supporter les fatigues d'un voyage qu'elle se défit de la maison où elle s'était retirée , et qu'elle partit avec son fils et sa chère Ursule, pour un petit domaine qu'elle avait fait acheter secrètement dans le département des Vosges. Il était entouré de bois, de montagnes , et absolument isolé. Là , sans affectation, elle s'annonça au vieux jardinier concierge et aux habitans d'un petit hameau situé à quelque distance de sa propriété , comme une veuve qui venait d'accoucher.... d'une fille. *
l68 LE GILBLAS
Lorsqu'elle crut son secret bien assuré , elle respira. Elle allait vivre dans un désert où la nature était âpre , sauvage , effrayante ; mais elle y était à l'abri des soupçons et des indiscrétions des hommes. Son nouveau séjour était éloigné de tous les points où se faisait la guerre. Il n'y avait point de grande route , point de passages de troupes. Elle ne voyait , et encore fort rarement , que des paysans sans ambition pour leur compte , et sans curiosité sur le ccMupte d'autrui ; le chef-lieu où il fallait que les jeunes gens du pays se rendissent à~ l'époque du recrutement , était éloigné de plusieurs lieues de l'habitation de madame Montclair; elle était tranquille. Il s'en fallait que sa douleur fut éteinte, mais cette douleur se transforma bientôt en une douce et tendre mélancolie.
Eugène , sous le nom d'Eugénie , fut élevé comme une jeune fille. Quelquefois sft mère en était honteuse. En voyant la bonne Ursule donner à son fils des leçons
DE LA RÉVOLUTION. i6q
de couture et de broderie, elle rougissait, te Est-ce là, se disait-elle, ce que je de- » vrais apprendre au fils du général Mont- » clair? » Mais bientôt le souvenir des terribles coups qui l'avaient frappée, venait la rendre à sa résolution.
Elle sentait combien elle était insuffisante à l'éducation de son fils; cependant elle voulut s'en charger seule, et, pour être en état de l'instruire, elle s'instruisit ellemême. Bientôt la petite Eugénie reçut des leçons de musique, de dessin, de français, d'italien, et même quelques leçons de latin. L'intention de madame Montclair n'était pas de cacher toujours le sexe de son fils ; elle sentait bien que c'était impossible ; mais de jour en jour, elle s'affermissait dans le dessein de ne révéler son secret , que lorsqu'elle verrait la paix universelle , solidement établie. Elle frémissait toutes lesfois qu'elle apprenait dans sa solitude les victoires éclatantes de nos armées. Elle savait ïrop combien ces victoires cou-
ÏOM.Y. Le Gilblas. g
taient cher aux vainqueurs , et elle faisait remarquer à Ursule que le récit de tous ces grands succès fastueusement annoncés dans les papiers publics, se terminait toujours par l'énumération des morts et des blessés. Elle se désolait de la continuation de la guerre ; elle croyait qu'elle ne finirait jamais. De quel poids elle se sentit soulagée à la nouvelle de la paix d'Amiens!
Son fils avait neuf an^; il était dans la plus complète ignorance de son sexe. Comment aurait-il pu pénétrer le secret que lui cachait sa mère ? il ne voyait qu'elle et sa bonne Ursule. Madame Montclair s'était attachée surtout à inspirer à son fils la douceur, la modestie, la timidité d'une jeune fille. Elle y était à peu près parvenue ; le caractère bon et aimable du jeune enfant avait favorisé les desseins de sa mère. Quelquefois cependant, elle s'effrayait en lui voyant des accès de vivacité, de pétulance ; avec quel soin elle cher-
chait à modérer celte impétuosité! Malgré tous ses efforts , elle ne put réussir à lui donner de la coquetterie , et la petite Eugénie s'occupait très-peu de sa parure. Au moment de cette heureuse et trop courte paix d'Amiens , madame Montclair fut tentée d'avouer son mensonge à son fils; mais quel embarras! elle hésitait, elle tremblait de l'aveu qu'elle allait faire ; et d'ailleurs Eugène était si jeune! Pourrait-il la comprendre? pourrait-il comprendre ses motifs? n'allait-il pas en vouloir à sa mère ? n'allait-elle pas perdre sa confiance ? et comment s'y prendre pour révéler un mystère aussi étrange ? Quelquefois elle voulait charger de la confidence UrsulepourquilapetiteEugénieavait beaucoup d'amitié. Le temps se passa; la guerre éclata de nouveau ; les transes de madame Montclair revinrent avec plus de force. Combien elle se félicita de n'avoir point parlé !
Eugène , toujours sous le nom d'Eugé-
l'y '2 LE GILBLAS
nie , avait atteint seize ans. 11 aurait été d'une taille moyenne pour un garçon ; il était d'une grande taille pour une fille, et les gens du pays disaient que la demoiselle de madame Montclair était aussi belle que bonne. A cette époque, il arriva une cruelle contrariété à madame Montclair. Ursule reçut la nouvelle que sa mère était dangereusement malade. Elle implorait de sa maîtresse la permission d'aller voir sa mère. Comment la refuser? Elle promettait de revenir; mais pendant son absence , madame Montclair , dont la santé commençait à s'altérer , pouvait-elle vivre seule ? Et comment ne pas mettre dans la confidence la personne qui remplacerait Ursule?
Depuis près de deux ans , une maison bien modeste , une cabane avait été construite à un quart de lieue de l'habitation de madame Montclair. C'était là , au pied d'une montagne couverte de bois , que demeurait Jacques Morin , le garde fores-
DE L\ HKVOLUÏION.
tier, avec sa feinine et sa filie âgée de treize ans. Ce voisinage avait d'abord contrarié madame Montclair ; mais que faire? Il avait bien fallu qu'elle s'y babituât. Jacques Morin, qui avait servi, était presque toujours à la chasse ou à la pêche; il était fort poli , fort respectueux , quand par hasard il rencontrait à la promenade madame IMontclair et sa iîlle.
Madame Morin très-vive très-prévenante, très-communicative , était venue plusieurs fois aider Ursule dans son service, et avait pris en grande affection la jeune Eugénie. Madame Montclair s'était montrée bienveillante pour madame Morin ; madame Morin s'était montrée très-reconnaissante envers madame Montclair. Deux ou trois fois, la femme du garde forestier avait amené avec elle sa fille , la petite Fanchette , que mademoiselle Eugénie avait semblé voir avec un très-vif plaisir. Ursule proposa de choisir madame Morin pour la remplacer ; c'était une