CHAPITRE VIII
LE NAIJN JAUNE.
Quelques lecteurs se souviendront peutêtre d'un petit journal hebdomadaire qui obtint une grande vogue à cette époque , et qui avait pour titre le Nain jaune. C'était un magasin d'épigrammes contre les courtisans de toutes les classes. Il y avait presque toujours de l'esprit, parfois du mauvais goût, toujours de la malice. Il rappelait assez bien un journal dans un autre sens , du commencement de la révolution : les Actes des apôtres. On sent bien, que le marquis n'était pas un des abonnés du Nain jaune; mais il fréquentait encore secrètement quelques-uns des nouveaux.
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nobles de Bonaparte. Un matin , chez la femme d'un ancien préfet, en attendant que madame fût visible, il trouva le dernier numéro du Nain jaune. Quelle fut sa surprise! que! fut son dépit, quand il s'y vit presque nominativement désigné!
On y racontait l'histoire de la pièce de vers de circonstance demandée d'abord à un jeune libéral, ensuite à un auteur de vaudevilles : on y racontait Thistoire de la brochure h laquelle le marquis voulait que l'auteur lui-même répondît. Comment ces anecdotes avaient-elles pu venir à la connaissance du journaliste? Il n'y avait que Henri et moi qui en fussions instruits. Le marquis ne pouvait pas me soupçonner, moi qui affichais devant lui les opinions les plus semblables aux siennes. Donc ce ne pouvait être que son fils qui l'avait trahi. Un des résultats les plus fâcheux de ces malices de journaux , c'est que l'homme qu'elles attaquent est plaisanté même par les gens de son parti. Lorsque ce jour-là
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le marquis se présenta au château , au lieu de le plaindre, tous les anciens seigneurs ses camarades , dont aucun n'était abonné au Nain jaune , mais qui tous le lisaient , se mirent à le persifler, sans se souvenir que dans les numéros précédens, eux-mêmes ils avaient été maltraités, sans penser que dans le prochain numéro, il y aurait peut-être contre eux des railleries encore plus amères. Cette circonstance acheva de désespérer le marquis. Le malheur voulut que Henri se trouvât chez son père au moment où celui-ci rentra.
M. de Rinville fît une scène affreuse à Henri : il était révolté de son ingratitude ; il était indigné de son procédé. Henri eut beaucoup de peine à comprendre ce qui mettait son père en fureur. Il n'avait pas lu le numéro du Nain jaune.
Lorsqu'enfin il fut au fait , il se défendit avec noblesse. 1\ n'avait pas le droit de s'offenser des soupçons de son père ; mais combien il en était affligé! Il croyait avoir
mérité par la franchise même avec laquelle il énonçait son opinion , que son père eût une meilleure idée de lui. 11 protesta qu'il n'était pour rien dans l'article, pas même par une indiscrétion. L'accent de vérité avec lequel il parlait frappa le marquis qui resta convaincu de l'innocence de son fils. « Eh bien ! lui dit-il , tu n'es pour » rien dans l'article ; mais alors qui donc
)) a pu instruire le journaliste? Au
» surplus , il n'en est pas moins vrai que » tu penses comme son auteur , comme » les infâmes auteurs de ce journal; que w tu es un jacobin , un philosophe , un )y patriote et un bonapartiste. » Henri répondit que dès long -temps il n'y avait plus de jacobins ; qu'il avait prouvé, sous le règne même de Bonaparte, combien il était éloigné d'être bonapartiste ; qu il n'avait pas la vanité de se croire un philosophe , mais qu'il aspirait à le devenir, et qu'il ne cesserait jamais de mériter le beau nom de patriote. « Je ferai pour
» VOUS , disait-il , tout ce qui est en mon » pouvoir ; mais dépend-il de moi de » changer d'opinion ? quand je le vou- M drais, ma pensée serait plus forte que » ma volonté. » Il ajouta que plus d'une fois il avait blâmé les plaisanteries du Nain jaune ; mais que peut-être on pouvait trouver sinon une justification , sinon même une excuse, au moins une explication à l'acrimonie de ces articles , dans la jactance avec laquelle , non pas son père , mais d'autres personnages laissaient échapper l'arrière-pensée qu'ils seraient bientôt délivrés des institutions que le roi nous avait données. La modération , la dignité de Henri ne firent que redoubler la colère du marquis. « Ainsi tu oses prendre devant » moi la défense deslibeilistes qui insultent » ton père ! C'en est fait : il faut que nous » rompions. Ingrat 1 pervers ! que je ne » te revoie jamais. »
Henri sortit désolé de la fureur de son père , et de la défense qu'il lid avait
faite de le revoir. Il courut au bureau du Nain jaune. Dans son premier mouvement , il voulait répondre à l'article ; un moment de réflexion lui démontra qu'il ne ferait qu'agrandir la plaie. Il parla aux rédacteurs avec force , avec fermeté; il en obtint la promesse que leurs plaisanteries ne s'exerceraient plus sur M. de Rinville ; ils lui tinrent parole ; il n'y eut plus aucun article contre le marquis.
C'était moi qui bien involontairement avais été la première cause du scandale. J'avais eu l'imprudence de raconter les deux anecdotes à mademoiselle Amanda.
Elle les avait racontées à d'autres. Les anecdotes étaient arrivées à la connaissance du JNain jaune. Je n'eus pas la générosité de révéler ma faute à M. de Rinville ; j'en fus bientôt puni.
Les malins auteurs du Nain jaune ne ménageaient pas plus les petits que les grands. Dans le numéro qui suivit, ils désignèrent mon café comme un lieu où toutes les
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opinions étaient tour à tour caressées et proscrites. Quelle fut ma colère ! quel fut mon effroi 1 Je tremblais que tout le monde ne me reconnût; je tremblais qu'on ne désertât mon café. « C'en est fait , me
)) voilà ruiné! » Quelques personnes
m'en parlèrent, et elles se bornèrent à me railler. Beaucoup riaient de l'article , sans se douter que c'était de moi qu'il était question. Quatre jours après, on n'en parlait plus.
O vous qui valez beaucoup mieux que moi , et qui vous désolez d'un méchant article de journal contre vous, prenez courage , prenez patience. D'abord vous êtes peut-être les seuls qui ayez compris la méchanceté ; et comme elles sont éphémères toutes ces gazettes, toutes ces biographies dictées par l'esprit de parti ! Si vous avez eu quelques vertus , quelques talens, les calomnies passeront , et vos œuvres resteront.