D>E BROCHURE
Mes nouvelles occupations ne m'empêchaient pas d'aller faire quelques visites obséquieuses au marquis de Rinville. Je le regardais toujours comme un protecteur qu'il m'importait de ne pas négliger.
Un matin je le trouvai encore en robe de chambre, se promenant dans son cabinet une brochure à la main. « Eh bien! » Giffard, » me dit-il aussitôt qu'il m'aperçut, « il est donc décidé que ces scélé- )> rats de jacobins ne nous laisseront pas » tranquilles , que leur audace sera plus » forte que tous les efforts des honnêtes M gens pour les réduire au silence ! » Je
demandai à monsieur le marquis ce qui pouvait le mettre si fort en courroux. « Cet » infâme livre, » me dit-il en me montrant la brochure qu'il tenait à la main , « ce » pamphlet aussi incendiaire que mal fait , » mal écrit, comme on l'a fort Lien dé- » montré hier au soir chez la petite vi- » comtesse. Tiens , écoute , et quoique tu >) ne t'y connaisses guère, tu vas juger... w Alors il se mit à lire , avec l'accent de la colère et du mépris , plusieurs passages qui en effet me parurent détestables de principes et pitoyables de style, ce que je me hâtai de dire à monsieur le marquis. « Eh bien ! reprit-il, malgré l'horreur que » doivent inspirer les principes , malgré le » dégoût que fait naître le style, cela se )i lit, cela fait de l'effet, et on nous me- « nace déjà de la seconde édition. Mor- » bleu ! il ne sera pas dit qu'un bon genn tilhomme comme moi n'emploîra pas » toute l'influence qui est en son pouvoir » pour rendre service à son pays. J'ai ima-
TOM. IV. Le Gilblas. 3
5o LE GILBLAS
» giné un moyen Fais-moi un plaisir,
» Giffard ; va me chercher mon fils ; oui , » Henri. Quoiqu'il soit un peu entiché de » libéralisme, il est honnête , sage, et ceci i) est vraiment trop audacieux pour qu'il » n'en soit pas révolté. Va lui dire que je » veux lui parler sur-le-champ, y
Lorsque je revins avec Henri qui s'était empressé de se rendre à l'invitation de son père, le marquis était habillé; mais il tenait encore la brochure, et toujoift-s ^ irrité , il frappait dessus avec un couteau d'ivoire qui lui servait à en couper les feuillets. « Bonjour, bonjour, mon ami.
)) Ferme la porte, Giffard; assieds-toi , tu » n'es pas de trop. Mon cher enfant, » continua-t-ll, en prenant amicalement la main de Henri , « tu as de l'esprit, du ta- » lent; tu écris comme un ange, et j'ai )) compté sur toi pour rendre un grand » service à moi pour qui tu as , je crois , )) quelque amitié , et à ton pays pour le- » quel tu dis sans cesse que tu es prêt à
DE LA REVOLUTION. 5l
» immoler ta vie. » — « Parlez , » répondit vivement Henri, « je vous remercie de me « procurer une aussi heureuse occasion.
» De quoi s'agit-il? » — « 11 s'agit de ré- » pondre avec logique , avec force , avec » éloquence à un misérable pamphlet, di- » rigé astucieusement en faveur des arti- » sans de troubles et de révolutions, w — « Quel pamphlet? » — « Le voici.... » Le marquis lui montra la brochure qu'il , tenait à la main. « C'est cette brochure ? » dit Henri qui me parut un peu confus à l'aspect du format et de la couverture du livre. — « Oui , reprit le marquis ; écoute 3) les passages que j'ai lus tantôt a Giffard. » Il en a été révolté. » Ici le jeune homme jeta sur moi un regard sévère qui me fit baisser les yeux. « Oui , oui , w continua le marquis en feuilletant le livre ; « Giffard a M trouvé comme moi que c'était écrit d'un » style trivial , incorrect , en un mot que » c'était plat et pitoyable. y> Ici le jeune homme me regarda de nouveau en accom-
pagnant son coup d'œil d'un sourire de pitié dédaigneuse qui m'embarrassa encore plus que son premier regard si sévère.
« Ecoute, dit le marquis, m'y voilà. »
— tt C'est inutile; je connais l'ouvrage. »
— « Ah î tu le connais ; eh bien ! tu en es
n indigné! « — « Mon père )> — «Oui,
)i oui, tu as trop d'âme, de bon sens, de » droiture.... il y a trop du sang des Rin-
)) ville dans tes veines Il faut donc que
» tu prennes la plume , que tu passes le j) nuits, que tu ne t'endormes pas sans )) m' avoir fait une réponse péremptoire, » irrésistible , comme tu es capable de la
i) faire » — «Qui! moi? » — « Oui, toi !
» je me charge des frais d'impression , » de distribution; car j'en veux donner » des exemplaires à tous mes amis, à tous » les pairs , à toute la cour. » — « Mon » père, je ne puis... w — «Comment! tune » peux?... te défierais-tu de tes forces? Un » peu plus de confiance.... Ah ! s'il s'agis- « sait de réfuter un Voltaire , un Rousseau ,
» un Montesquieu mais un misérable
» pamphlétaire qui ne sait ni écrire, ni pen-
» ser, ni raisonner Aussi , vois, il n'a
» pas signé, il ne s'est pas nommé; il a eu » peur. » — (c N'est-ce pas plutôt par » modestie?» — «Belle modestie! mais on » le découvrira, on le punira. » — «Si on » le cherche, je réponds qu'on n'aura pas » de p^ne à le découvrir. » — a Je l'espère » bien, parbleu! Tu signeras ta réponse, » toi; j'entends que tu te r^ommes, afin » que tu en recueilles tout l'honneur. » — « Mon père, je ne répondrai pas à » cette brochure. » — « Eh ! pourquoi
w cela, monsieur?» — «Parce que
M c'est moi qui en suis l'auteur. »
A ces mots, le marquis, en se renversant sur son fauteuil , comme frappé d'un coup de tonnerre : « Toi ! toi, Henri! l'au- » teur!... cela ne se peut pas,... je ne peux » pas croire... C'est égal, il faut que tu y M répondes... Mais qu'esit-ce que je dis?... » la colère , l'indignation, la surprise me
» font perdre la raison. » Par égard pour sa tante qui craignait qu'il ne se compro mît , Henri n'avait pas signé sa brochure : en écrivant , il n'avait en vue que d'être utile ; mais, s'il fuyait le succès, il ne fuyait pas le danger. Sans effrayer sa tante, il avait dit tout bas à sa cousine, que , si l'on attaquait ses ouvrages, il s'empresserait de s'en déclarer l'auteur, et sa cousine l'avait approuvé.
J'étais presque aussi étonné que le marquis ; cependant, voulant me faire de fête, j'eus la maladresse de laisser échapper quelques mots par lesquels je me permettais de blâmer Henri et sa brochure, (f Monsieur Giffard , » me dit Henri , « n'ai -je donc pas assez du courroux » de mon père?» — «A merveille! s'é- » cria le marquis , il ne te manque » plus que de blâmer, de chercher à » corrompre les honnêtes gens du peuple , » comme Giffard, qui toujours fidèles.... » c'est-à-dire revenus de leurs erreurs ,
DE LA KÊVOLUTION. 55
)) font cause commune avec nous. Ali ! » mon cousin le vicomte t'avait bien jugé. » Ingrat !... » Ici, je crus voir que le marquis était sur le point de s'attendrir, et tout doucement, je cherchai à défendre l.i brochure sous le rapport du style et même des principes qui ne me paraissaient plus aussi subversifs, aussi incendiaires. C'était encore une maladresse. Mes efforts pour justifier ou simplement excuser Henri ne servirent qu'à tourner la colère du marquis contre moi ; et me voilà mal avec le père et avec le fils. Cependant , Henri défendait sa brochure avec chaleur. On annonça le vieux vicomte. « Taisez-vous, taisez-vous ^ » dit le marquis , ne parlez pas ainsi de- » vant mon cousin ; voulez-vous qu'il » prenne encore une plus mauvaise opinion » de vous? »
Le vicomte entra. Il jeta, comme à l'ordinaire , un coup d'œll mécontent suc Henri. Le marquis, au contraire, en présence de son cousin , affecta de témoigner
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beaucoup d'amitié à son fils; mais il était aisé de voir que son courroux n'était pas apaisé. Henri et moi, nous sortîmes. Je lui fis mes excuses d'avoir parlé contre lui.... « J'ignorais, lui dis-je.... je ne pouvais » soupçonner que vous fussiez l'auteur... » Il me répondit, en souriant, qu'il ne m'en voulait pas.
Henri retourna dès le lendemain chez M. de Rinville. Celui-ci était toujours cour- . roucé; cependant il avait relu la brochure, et tout en continuant de la trouver détestable de principes, il reconnaissait qu'elle n'était pas aussi pitoyable de style et de raisonnement que cet imbécile de Giffard l'avait d'abord pensé. Puis reprenant sa fureur : « Eh bien ! oui , l'ouvrage est bien fait , » bien écrit; il y a de l'éloquence, de w l'esprit , beaucoup d'esprit; mais alors w il n'en est que plus dangereux; car
» enfin les principes » — « Eh bien!
M les principes? Ne sont-ils pas conformes » à la Charte?)! — « Oh ! la Charte ! tou-
» jours la Charte! » — « Il faut bien » que nous en parlions sans cesse : tant » de gens semblent craindre de pro- » noncer son nom. » Ici le jeune homme entreprit de démontrer à son père combien il importait à tous les nobles de marcher franchement, sans regrets, dans la ligne que le roi avait tracée. S'il ne parvint pas à le convaincre , il parvint à le toucher. « Allons » , dit le marquis en soupirant , « il m'est donc prouvé que moi et le fils » sur lequel j'ai placé toutes mes affections, » nous sommes d'une opinion politique » contraire ; c'est triste ! » 11 se promena quelque temps dans sa chambre , puis s'arrêtant : « Henri , continue de venir me voir; » mais jure-moi que tu ne me parleras ja- » mais de politique. Oui, il faut causerentre » nous de toute autre chose ; c'est le moyen » d'être bien ensemble. » Henri le promit. Ils se revirent. Ils voulaient tous les deux rester fidèles à la promesse qu'il s'étaient faite de ne point parler des affaires publi-
ques ; mais le marquis involontairement amenait la conversation sur ce chapitre. Dès les premiers mots, il s'arrêtait , il se reprenait, il voulait changer de sujet ; mais il y retombait malgré lui. Henri répondait avec mesure, avec fermeté ; son père s'emportait, s'apaisait, s'exprimait avec aigreur, avec tendresse , et ils finissaient toujours par se séparer bons amis. Un incident imprévu les brouilla pour long-temps.