‹ Le Gilblas de la révolution (volume 4)Chapitre 12 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE CARNAVAL DE i8i5.

Le carnaval de l'année précédente avait été si triste ! on se proposait de se bien dédommager. Les journaux et les pamphlets devenaient de plus en plus acres et mordans ; les personnalités se multipliaient; il y avait de l'inquiétude dans les esprits ; mais comment passer deux hivers sans danser ?

La reconnaissance de mademoiselle x\manda pour moi ne fut pas de longue durée. Elle avait commencé le jour de l'an; le jour des rois, la belle dame semblait avoir oublié mes étrennes. Elle riait quand je lui parlais de mariage, et déjà elle affectait de

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ne plus m'appeler que son cher tuteur.

J'en pris du dépit ; elle me bouda. Bientôt, il y eut entre nous des querelles vives et fréquentes, comme si nous eussions été mariés. Un jour, je venais d'avoir avec elle une de ces petites disputes conjugales; je sortis pour dissiper mon humeur.

Je me promenais fort tranquillement sur les boulevards. Voilà qu'après avoir passé la rue Favart, j'aperçois de loin un grand concours de peuple. Il entourait plusieurs voitures de deuil et un magnifique char funéraire. J'approche, je m'informe; j'apprends que c'est le convoi d'une actrice célèbre. Le bruit s'était répandu que les prêtres avaient décidé de ne point ouvrir au convoi les portes de l'église. Je me trouvais dans une veine aristocratique, et je ne me sentais pas très -disposé à blâmer les prêtres , ce que je me gardai de dire ; car le peuple était déjà furieusement animé.

Au moment oii le cortège allait se mettre en marche , le maître des cérémonies

donna l'ordre aux conducteurs du char de prendre directement le chemin du cimetière. Aussitôt, on pousse de grands cris : « A l'église! à l'église! » On saisit les traits des chevaux ; on les dirige vers les rues qui conduisent à Saint-Roch : tout le cortège suit, et je suis le cortège , la foule et les voitures. Parmi les acteurs réunis de tous les théâtres, j'aperçois mon ami Durosay; je vais à lui. Cet homme, si habituellement disposé à prendre le temps et les événemens comme ils venaient, se sentait cette fois blessé , offensé dans l'honneur de sa profession. Ses discours firent impression sur moi. « Mais en effet, me disais-je, » ce refus est-il bien conforme à la véri- » table religion? n'y a-t-il point là du fa- » natisme? » Chemin faisant, les hommes, les femmes, s'excitaient. L'actrice qui venait de mourir avait passé la cinquantaine : (fLa » pauvre jeune femme ! » disaient des gens (lu peuple. «Elle est morte en couches ! Elle » était si charitable! elle a donné vingt-cinq

» louis pour le baptême de l'enfant , et ils » ne veulent pas chanter l'office pour la )» mère ! «Facile à me laisser emporter par les circonstances et par les passions des gens qui m'entourent, je me sens entraîné à me mêler à ceux qui crient; et d'impulsion en impulsion, je me trouve un des plus irrités contre les prêtres. L'exaspération avait grossi avec la foule ; cette foule était immense : elle m'avait séparé de Durosay, je le rejoignis sur les marches de Saint- Roch. 11 s'indignait , il s'emportait : je m'indigne, je m'emporte; je me souviens que moi aussi j'ai été comédien, et je me regarde comme personnellement outragé.

Les portes étaient fermées ; on veut les enfoncer. Un serrurier paraît, instrumente; les portes s'ouvrent ; on transporte le corps dans le chœur. 11 faut bien l'avouer, ce fut moi qui allumai le premier cierge : en un instant , toute l'église fut illuminée. On envoie une députation au curé... Je ne sais à quelles extrémités le peuple se serait porté,

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si un prêtre n'eût paru et n'eût calmé l'effervescence par un de profundis.

Le cortège se remit tranquillement en marche, et je repris tranquillement la route de mon café. Peu à peu , mon feu s'était éteint; je m'effrayais moi-même de mon exaltation, et je tremblais de m'être compromis. C'était l'heure où les exagérés d'une autre opinion que celle de la foule amassée devant Saint-Roch, se rendaient à mon café. Je leur dis, en gémissant, ce que j'avais vu, non ce que j'avais fait; je me gardai surtout de laisser entendre que c'était moi qui avais allumé le premier cierge.

Je fus curieux de savoir ce que M. de Rinville pensait de cet événement : je le trouvai fort inquiet. Quand il sut que j'avais assisté à toute la scène , il me pria de lui en apprendre tous les détails. A chaque mot de mon récit , il levait les yeux au ciel, se mordait les lèvres , soupirait. Lorsque j'eus fini, sans lui avoir révélé le rôle que

j'avais joué : « Diable! diable! dit-il, ces n prêtres!.... ils vont trop loin.... Ils vont w trop vite... » Il se servait des mêmes mots qu'il avait employés en me parlant de Bonaparte, après ses campagnes d'Espagne et de Russie. Il continua : « Voilà « comme autrefois nos théologiens ont » tout perdu, avec leurs préjugés et leur » obstination. Us disent qu'ils sontrésignés » au martyre.... c'est fort bien.... Us s'ou- » vrent les portes du ciel ; mais ils nous » font subir un terrible purgatoire dans » ce bas monde. Eh! je vous demande un » peu ce que cela signifie de ne pas vouloir » dire une messe des morts pour une ac- » trice... là... dans un siècle de lumières et » de philosophie ! Car enfin nous y som- » mes, nous ne pouvons pas nous le dissi- » muler. Je l'ai beaucoup connue cette ac- » trice... oui, avant la révolution. J'ai fait » des soupers délicieux avec elle, chez le » duc de ***, qui était un imbécile. Elle •0 était belle!... belle!... c'était un astre... et

» un esprit!... c'était un démon. J'ai ouï- » dire qu'elle avait toujours très-bien » pensé. Bonaparte en faisait beaucoup de )) cas. Eh bien ! pourquoi ne pas vouloir » prier pour elle? Nos vieux gentilshom- » mes de province s'imaginent qu'il ne faut » que déployer un peu de force pour dis- » siper un attroupement populaire; je » pensais comme eux en quatre-vingt- » neuf: j'ai bien changé depuis. Il ne faut » quelquefois qu'une bagatelle pour ame- » ner de grands événemens. » J'étais fort effrayé des inquiétudes de M. le marquis. Cependant, comme l'événement n'eut aucune suite, je ne tardai pas à me rassurer. Les bals commencèrent; on dansa beaucoup à Paris , dans les premiers mois de i8i5. Les bals publics furent très-gais; l'on n'y parla point de politique. Les bals particuliers furent moins vifs; dans les uns on n'invitait que les gens de son parti , et comme on ne trouvait pas à contredire , on s'y ennuya. Dans quelques autres , ou par

convenance d'étiquette, de famille, on était forcé d'inviter des gens d'une autre opinion que la sienne , les deux partis ne se querellaient pas; car ils ne se parlaient pas , mais ils restaient divisés, séparés. Ils formaient deux groupes, offraient l'image de deux, camps ennemis ; il y avait un côté droit et un côté gauche. Telle contredanse était toute libérale, telle autre toute aristocratique. Cependant, vers la fin, on devenait plus indulgent les uns pour les autres ; on se mêlait , et l'on se trouvait réciproquement aimable. Ah ! quand en viendrons-nous à nous mêler comme dans ces dernières contredanses ! Il me semble pourtant que le bal dure depuis assez longtemps.

Le lendemain de la mi-carême, M. le marquis de Rinville entra dans mon café pour déjeuner. Il venait de faire des visites et il avait renvoyé sa voiture. Jamais je ne l'avais vu si joyeux. Il riait avec les habitués de sa connaissance ; il disait des

douceurs à mademoiselle Amanda ; il avait un air de fête et de triomphe. Je le priai de m'apprendre bien vite le bonheur qui lui était arrivé, afin de m'en réjouir avec lui. Soudain il prit un air grave et mystérieux. « Tu le sauras bientôt, me dit- » il; mais c'est encore un secret, et je » me garderai de le confier à un bavard » comme toi. Adieu , Giffard , il faut que » je rentre; j'ai donné rendez-vous chez moi n h Henri et à mon cousin le vicomte. » Il sortit en fredonnant je ne sais quel air d'un vieil opéra-comique. Le soir même j'appris ce qui s'était passé entre ces trois personnages.

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