‹ Le Gilblas de la révolution (volume 4)Chapitre 13 sur 30 · Ï»R0P0SITI0N. — QUEEELLES. — GRANDE NOUVELLE · texte numérisé non relu

Ï»R0P0SITI0N. — QUEEELLES. — GRANDE NOUVELLE

Le marquis avait trouvé chez lui son cousin le vicomte, et , bientôt après , Henri était arrivé. Au moment où il entra , le vicomte lisait je ne sais quel journal de son parti et souriait aux quolibets du rédacteur. Il fit une légère inclination de tête à Henri , et continua sa lecture. Le marquis reçut son fils avec encore plus de tendresse que de coutume.

« Mon cher enfant , lui dit-il , j'ai voulu » te voir sur-le-champ parce que j'ai une » bonne, très-bonne, excellente nouvelle à i) te donner. Apprends que mon cousin le » vicomte de Rinvllle que voilà, est venu

» hier me proposer pour toi un parti su- » perbe. » — « Pour moi! mon père? » — (f Oui , pour toi. » — « Et c'est monsieur le » vicomte qui veut bien s'occuper de moi?» — a Vous n'y êtes pas, jeune homme, dit » le vicomte; j'ai été chargé par une dame » qui sait les liens qui existent entre mon » cousin et vous , de demander au mar- » quis de Rinville si son intention était de » marier celui qu'il appelle son fds. Je me » suis acquitté de ma commission , voilà » tout. Maintenant, écoutez votre père, et » répondez- lui. » 11 reprit tranquillement la lecture de son journal. « Oui, dit le » marquis, c'est mon cousin qui m'a porté » les premières paroles ; mais ce matin j'ai » vu la mère de la jeune personne, j'ai » causé avec elle; je sais ses intentions, » ses conditions qui, bien loin de me pa- » raître déraisonnables, me plaisent et me » conviennent à moi-même infiniment.

» Cette mère encore très-jeune et très- » fraîche est la veuve, après avoir été la

» seconde femme d'un ancien intendant de

V notre famille , qui par parenthèse nous » a bien volés, surtout au moment de mon » émigration, et qui est mort fort riche, » C'était un certain Moreau Déristel. Il

V s'ensuit qu'en apportant une riche dot à » mon fils, la jeune personne nous ferait » vraiment une restitution. Qui sait si » madame Déristel n'a pas songé à ce ma- » riage pour l'acquit de sa conscience? Au » reste, si le mari a été un peu fripon, très- >) fripon , cela n'empêche pas que sa veuve » ne soit très-honnête ; la fille est fort jolie , » belle même. Mais ce qui rend vraiment » le parti très-avantageux, c'est qu'avant » d'épouser Déristel, la mère avait été de- » moiselle de compagnie d'une dame de la » plus haute qualité, une ancienne cha- » noinesse dont aujourd'hui elle est l'amie » intime , et qui est très-bien en cour. 11 » en résulte que la bonne dame ne veut » plus frayer qu'avec la vieille noblesse , et » qu'elle se donne des airs de dame de

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» qualité. » — « Assez déplacés dans une » roturière , » dit le vicomte , sans interrompre sa lecture. — « Oh ! » reprit le marquis, «il faut bien fermer les yeux sur les » ridicules de nos amis; c'est une femme » si bien pensante! Quelle haine pronon- M cée, exaltée contre la révolution! » — « Et contre l'empire, s'il vous plaît, mon » cher cousin le chambellan )•> , ajouta le vicomte avec un sourire assez railleur. Henri n'écoutait plus , il était occupé à chercher comment il devait répondre à la proposition de son père. « Grâce )) à ce mariage , » reprit le marquis , « avec ton mérite et ta bonne condui- » te... car je te rends justice, quoique » bien souvent j'enrage en pensant à tes » opinions... mais enfin Dieu me fera la » grâce de t'ouvrir les yeux , et cette al- » liance contribuera nécessairement à te » rendre plus raisonnable.... L'influence » d'une jolie femme qui nous aime est si )» puissante!... Où en étais-je?... Ah! je di-

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» sais , qu*avec l'appui de ta belle-mère , » le mien et ton mérite, rien ne peut t'ar- » rêter. D'abord, au moment de ce ma- » riage , moi, je me saigne pour toi ; je te » fais des avantages, et je te vois d'ici » maître des requêtes. Mais ce n'est pas

» là ce qu'il y a de plus beau pour toi

» Ecoute-moi donc... On dirait que tu » penses à autre chose. » — « J'écoute, » mon père. » — «Vous avez , dit-on, dans » vos nouvelles lois, que du reste je suis » loin d'approuver, mais dont nous se- » rions bien dupes de ne pas profiter quand » cela peut nous arranger... vous avez donc » des dispositions qui permettent d'adop- » ter... de reconnaître des enfans naturels. » Madame Déristel désire que je t'avoue » hautement pour mon fils ; et comme tu » ne peux que fairô honneur à la famille,

* comme je n'ai point eu d'enfans de mon 3k mariage, je ne vois pas ce qui pourrait

* m'empêcher... Et vois-tu ?... comprends-

» tu?... saisis-tu le superbe avenir qui » s'ouvre devant loi?... »

Dès les premiers mots que le marquis avait dits sur ces nouvelles lois , le vicomte avait interrompu sa lecture , ôté ses lunettes, et il écoutait avec autant d'attention que d'impatience. Au moment où le marquis annonça qu'il était disposé à reconnaître Henri : « Ah ! c'est trop fort, » dit le vicomte en se levant brusquement; «faites-lui du bien, » mariez-le, faites le maître des requêtes, » conseiller-d'etat, préfet , ou tout ce que » vous voudrez ; mais ne compromettez » point pour lui l'honneur de la famille. » Si j'avais su que cette sotte et vaine » madame Déristel eût cette ridicule am- » bition, je me serais bien gardé de me » charger de sa commission. Comment, » mon cousin! introduire dans la famille » des Rinville , un fils naturel , et qui est » libéral encore ! Je n'ai aucune préten- » tion sur vos biens ; mais dépouiller » pour ce jeune homme et pour la fille de

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3) votre intendant qui vous a volé , vos lé- » gitimes héritiers du peu qui vous reste !.. » Ah ! grand Dieu ! dans quel siècle vivonsn nous ! et que j'étais loin de m'attendra » que mon cousin... le marquis de Rinville » tremperait dans les crimes de la révolu- » tion ! mais nous ne le souffrirons pas. » — « Eh ! qui m'en empêchera ? w — a Moi , » toute la famille... Non , nous ne le souf- M frirons pas. »

Aussitôt la scène devint très-vive entre le marquis et le vicomte. Ils allèrent jusqu'à s'injurier, et mêlant la politique à leurs débats, le vicomte traitait son cousin le marquis de philosophe et de jacobin ; le marquis traitait son cousin le vicomte d'ennemi des lumières et d'esclave des préjugés. Le vicomte dit au marquis qu'il était une girouette ; le marquis dit au vicomte qu'il était un éteignoir, et il s'oublia jusqu'à l'appeler ironiquement , monsieur le vicomte de la Jobardière. Qui pourrait peindre la fureur du vieux gentillâtre ?

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Henri qui ayait écouté avec peine, mais en silence, cette violente querelle, crut devoir s'interposer en voyant qu'on en venait à des mots beaucoup trop durs. Il leur dit qu'il était inutile de se disputer pour lui ; qu'il allait sans doute les mettre d'accord sur-le-champ, et il déclara fort respectueusement à son père que son intention bien positive était de ne pas accepter le parti auquel on avait bien voulu songer pour lui. La surprise ôta la parole au marquis. « A merveille ! » dit le vicomte en éclatant de rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent; « d'autres diraient qu'il est un » nigaud de refuser les avantages qu'on » lui offre; moi je le remercie d'être plus » raisonnable que son père. Ah ! je suis un » éteignoir ! un vicomte de la Jobardière ! . . » adieu , mon cousin ; nous ne nous rever- M rons plus. » Il sortit.

Alors, ce fut contre Henri que le marquis tourna sa fureur. Henri ne s'emporta pas, se tint toujours dans les bornes du

respect, tout en persistant dans sa résolution; mais ce respect ne servit qu'à augmenter l'indignation du marquis. « Tu » vois , s'écriait-ii ; je me brouille pour toi n avec toute ma famille ; et voilà comme

» tu m'en récompenses! Fils indigne!

)> rebelle! ingrat! » Il fallut bien

que Henri obéît aux injonctions réitérées que lui faisait son père de sortir de chez lui. Henri raconta fidèlement tout ce qui s'était passé à sa tante et à sa cousine. Au moment où il leur apprit qu'il avait refusé l'offre qui lui avait été faite, un rayon de joie involontaire brilla dans les yeux de Rose; mais elle surmonta presque aussitôt son premier mouvement; et, en s'efforçant de paraître calme : « Vous avez eu tort , » mon cousin. Pourquoi affliger votre » père? pourquoi refuser les avantages » qu'il se plaît à vous offrir dans sa ten- » dresse? Croyez-moi, acceptez-les; que » je serai heureuse de votre bonheur!»

Madame Lefèvre n'osait désapprouver sa

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fille; elle se contenta de dire que c'était à Henri à se consulter lui-même; que son cœur ne pouvait manquer de le bien guider; que dans tous les cas il serait temps de se décider quand il aurait vu la jeune personne. « Non, je ne la verrai pas, « répondit Henri. 11 resta quelques momens pensif, regardant avec attendrissement sa cousine ; puis , avec le ton d'un homme sûr de sa volonté, il ajouta: « Je suis désolé » d'affliger mon père ; mais je n'épouserai » pas la femme qu'il me propose. ».

Henri écrivit à son père une lettre bien touchante, mais bien ferme. Cette fois le marquis répondit; sa réponse était furibonde. Cependant il ne perdait pas encore l'espérance; il se flattait que la réflexion et de bons conseils pourraient faire changer son fils. Ce fut moi qu'il choisit pour être sou intermédiaire auprès de Henri; je promis "* à M. de Rinville d'employer toute mon éloquence pour tâcher de faire entendre raison au jeune homme.

J'étais alors fort occupé pour mon propre compte; je me flattais d'avoir amené à bien une affaire qui me promettait un gros bénéfice. Un de mes habitués de neuf heures du matin, officier-général mis hors d'activité, avait une terre à vendre. Il m'en avait parlé ; j'en avais parlé à un de mes habitués de midi , qui venait d'être appelé à une très-grande place , et qui était disposé à faire l'acquisition de la terre. Le vendeur était un libéral ; l'acheteur était un pur; mais qu'importe? les écus n'ont point d'opinion. Us s'étaient vus, ils étaient d'accord; on m'avait promis pour honoraires de courtage un pour cent sur le marché. La terre se vendait quinze cent mille francs; rien de plus clair, il me revenait quinze mille francs. On avait pris 'jour pour signer le contrat : ce jourlà même , il survint un obstacle au vendeur; on remit au lendemain. Je devais aller de bonne heure chez M. de Rinville pour me concerter avec lui sur tout ce que

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je devais dire à son fils; je devais ensuite aller chez le notaire, pour assister à la signature du contrat de vente, et touclier

mes quinze mille francs A mon réveil ,

quelle nouvelle!.... Bonaparte était débarqué à Cannes.

FrN DU SECOND LFVHE.

TOM. IV. le Gilbla'.

ir. PARTIE. — Iir. LIVRE.

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