‹ Le Gilblas de la révolution (volume 4)Chapitre 22 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

GIFFARD AU ClIAMP-DE-MAI.

Je me remis à fréquenter la Bourse; c'était ma ressource, quand je n'avais rien tle mieux à faire. Mais que les circonstances étaient peu favorables! Dans l'incertitude des événenicns qui se préparaient, tout le monde attendait , personne' n'entreprenait. Je n'avais plus aucun protecteuràParis; j'allai voir mon ami Durosay» non pour qu'il me protégeât , que pouvait il ? mais pour me soulager en lui faisant mes doléances. Il parut prendre pitié de mes peines ; puis il m'offrit ses services : « Ne les dédaignez pas, me dit-il; mon » crédit, assez fort pendant la révolu-

DE LA RÉVOLUTION. ï 53

w tion , s'était écroulé sous l'empire; il » ne s'était pas rétabli sous le régime royal ; » il s'est un peu relevé depuis le vingt mars. » Bonaparte , par nécessité plus popu- » laire , cherche à s'entourer de tous les » personnages qui oi«t joué un rôle. Je » compte plusieurs amis parmi de vieux » républicains tout récemment en faveur, » et je peux être utile. »

Comme Durosay parlait ainsi, je vis entrer son tailleur qui lui apportait un habit. Le tailleur avait sous son bras un paquet assez léger , enveloppé d'un taffetas vert , et qui ne contenait que l'habit de Durosay; mais il était suivi d'un garçon qui portait un paquet beaucoup plus gros, enveloppé d'un taffetas gorge-de-pigeon. A travers le nœud du gros paquet , je vis briller du satin blanc , un beau velours et de la broderie. Durosay, tout en essayant son habit, eut la' curiosité de demander ce qu'il y avait dans le gros paquet. Je fus enchanté de la question : car je n'aurais pas osé la faire ,

l54 LE GILELAS

et j'étais pour le moins aussi curieux que Durosay. Pour toute réponse , le tailleur prit le paquet des mains du garçon , l'ouvrit et déploya une riche tunique , d'une forme assez singulière et même assez bizarre ; elle était d'un superbe velours violet, doublée d'un beau satin blanc et semée de riches abeilles d'or» « Oh ! oh ! » dit Durosay tout émerveillé ; « et pour quel » théâtre ce magnifique vêtement ? pour » quel opéra , quel mélodrame ou quelle » tragédie ?i> — «C'est pour un grand théâr » tre, reprit le tailleur d'un air important , » et pour une bien grande pièce. Cet habit » que je viens d'arranger est celui d'un des i> hérauts d'armes qui doivent précéder » la voiture de S. M. l'empereur à la cérép monie du Champ-de-Mai. » Je n'ai pas besoin de dire que, dans ce moment, l'honnête tailleur était un bonapartiste prononcé. « Du Champ-de-]Mai ! » dit Durosay. — « Oui, cette fête pour laquelle on » fait d'immenses préparatifs au Champ-de-

DE LA RÉVOLUTION. l55

» Mars. » J'étais ébloui de la magnificence de riiabit. Le tailleur partit. Je me préparais moi-même à prendre congé de Durosay; il me retint. « Attendez donc, dit-il : cet ha- » bit me fait naître une idée.... J'ai ouï dire B hier à quelqu'un qui se mêle de cette » grande fête du Champ-de-Mai , qu'il leur

» manque quelques personnes Re-

» gardez-moi ; oui ! vous êtes encore frais » et dispos ; votre tête commence à pren-

u dre une physionomie patriarcale

» Savez-vous monter à cheval? » — «Par- » bleu ! » répondis-je avec un sourire d'amour-propre , <r quand on a servi dans la » cavalerie des droits-réunis ! *> — «Eh bien î » voulez-vous être un des hérauts d'armes » qui figureront devant la voiture de l'em- » pereur? » Aussitôt je pensai à la bonne mine que je ne pouvais manquer d'avoir sur un cheval richement caparaçonné , moimême revêtu d'une tunique violette parsemée d'abeilles d'or , en pantalon de soie blanc , la tête couverte d'une toque de

l56 LE GILBLAS

môme étoffe que la tunique, et portant à la main un bâton de commandement dont je me sentais d'avance aussi fier que si c'eût été un bâton de maréchal. J'acceptai, j'acceptai même avec empressement et reconnaissance. On me présenta aux ordonnateurs de la fête, aux maîtres des cérémonies, aux grands officiers de la maison ; je fus admis , et je jouai mon rôle dans la solennité. Qu'on ne me demande aucun détail sur l'ordre et la marche de la cérémonie; j'y étais acteur: cest une mauvaise place pour juger d'un spectacle. I^es uns ont prétendu (|ue c'était une fête imposante , beaucoup d'autres l'ont trouvée ridicule. Tout ce que je peux dire, c'est que de mes trois camarades, Tun était un maître en faits d'armes, un autre un pauvre maître de dessin , le troisième un ancien figurant de l'Opéra. Sans vanité, j'étais le plus bel homme des quatre, et je me regardais comme celui qui avait reçu le plus d'éducation.

C'était une bien petite place , et encore

DE LA RÉVOLUTION. iS']

ne l'avais-jc que par inlerim. On me laissait espérer qu'après la campagne qui allait s'ouvrir, et quand l'empereur reviendrait victorieux , je pourrais être employé définitivement dans sa maison, dans celle de l'impératrice ou dans celle du roi de Rome. « Prenons patience» , me disais-je.

Après avoir donné ma démission d'adjudant de bataillon, jetais entré comme simple chasseur dans une compagnie de ma nouvelle légion. Mes camarades m'avaient vu passer à la fête du Champ-de- Mai dans mon beau costume de héraut d'armes. J'eus des querelles avec plusieurs qui se permirent de se moquer de moi. Voilà ce qui arrive aux petits comédiens qui font la parade pour les grands acteurs.

Le bonheur sembla enfin me sourire.

Je rencontrai un homme que j'avais connu à ma première apparition dans l'administration des vivres en 1793. Ce n'était pas mon ami Brutus Niquet de Saint -Estève qui depuis m'avait si loyalement fait met-

l58 LE GILBLAS

tre à Sainte-Pélagie ; c'était mon cher concitoyen Rimbaut , celui qui , pour être libre de me dénoncer sans qu'il m'en arrivât malheur, m'avait brusquement congédié de ses bureaux. Il était encore dans les vivres; il me proposa un emploi, un bien chétif emploi à la grande-armée, a Fort » bien, me disais-je : ou je vais faire de i) nouveau ma fortune dans les fournitu- » res, ou ma place me fera vivre en atten- )) dant les nouvelles victoires de Napoléon , » et mon installation définitive dans sa » maison ou dans celle d'un des princes » de sa famille. » Me voilà donc bien tranquille sur mon sort.

DE LA RÉVOLUTION. 1 Sq

Page 1