NOUVEAUX EMBARRAS DE GIFFARD
Mon café continuait d'être désert : nous ne faisions plus de quoi payer notre brillant luminaire. Rien n'est plus propre que le malheur à susciter des querelles dans une association , dans un ménage ; qu'il y en avait entre mademoiselle Amanda et moi ! Les opinions jouaient alors un rôle principal dans toutes les relations de la vie ; elle était toujours d'une opinion contraire à la mienne. Quand j'étais patriote, elle faisait l'aristocrate ; quand je me prononçai» en royaliste exagéré , elle redevenait bonapartiste.
Rebuté par ses dédains , irrité de ses
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hauteurs , alarmé de son extrême coquetterie, et surtout effrayé de la situation trébuchante de notre établissement , je ne songeais plus à l'épouser ; mais je m'avisai d'en devenir jaloux. J'avais parmi mes garçons un jeune homme grand, bien fait, brun, qui jouait le sentiment. 11 lançait de tendres regards à la dame du coniptoir , et il semblait se moquer de moi. Nous fûmes obligés de réformer quatre garçons sur six. La réforme ne tomba point sur le beau jeune homme. 11 me fallut le garder, quoique de jour en jour il devînt plus sentimental avec mademoiselle Amanda, et plus insolent avec moi. Un matin il redoubla tellement ses regards impertinens sur la dame du comptoir, et il poussa si loin ses impertinens propos envers moi , que j'entrai dans une violente colère. Je le chassai. Mademoiselle Amanda voulut en vain le défendre ; elle pleura , cria , s'emporta ; je pris un ton de maître qui augmenta sa fureur. Hélas ! il n'y avait
pas une seule personne dans nos salons déserts pour mettre le holà entre nous ; le garçon qui nous restait donnait raison à madame. Pour ne pas me porter à quelques voies de fait, je sortis.
Je fus deux heures absent. Il y avait ce jour-là une grande revue dans le Carrousel. J'étais au nombre des curieux. Tant que la revue dura , je ne songeai qu'aux affaires politiques. J'admirais la belle tenue des troupes ; je ne doutais pas qu'avec notre grand général et des soldats si valeureux et si dévoués , nous ne fussions en état , non-seulement de résister à toute l'Europe , mais même de la conquérir une seconde fois. Je traversai les Tuileries, et je revins chez moi par les boulevards. Pendant cette promenade, je cessai peu à peu de m'occuper des intérêts de la France , et je jetai un coup d'oeil sur ma situation. Mon café ne me présentait plus que des chances fâcheuses. N'était -il pas de la prudence de m'y soustraire ? Mon association avec ma-
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demoiselle Amanda nie devenait insupportable ; ne serais-je pas un sot de la continuer ? Dans le temps de notre prospérité, nous avions payé quelques dettes ; mais depuis nos temps de détresse , nous en avions fait de nouvelles. Eh bien! ne pouvions-nous pas , en nous séparant à l'amiable, vendre notre fonds, notre riche mobilier, payer les dettes, et partager le reste? Je calculais que j'aurais encore pour ma part un joli bénéfice avec lequel je pourrais acquérir une petite propriété aux environs de Paris oii je vivrais tranquille , sans ' femme , sans maîtresse et sans affaires ; cette idée me souriait beaucoup.
En arrivant à mon café , je ne vis dans mes riches salons qu'une seule personne qui prenait modestement une carafe d'orgeat : j'en gémis , mais je n'en fus pas surpris. Ce qui m'étonna, c'est que mademoiselle Amanda n'était point au comptoir. Noire unique garçon dormait , la tête appuyée sur une table : je le ré-
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veillai. Il me dit que mademoiselle Amanda, quelques momens après mon départ, élait montée dans sa chambre ; qu'après y avoir passé à peu près une demi -heure, elle était descendue avec son schâl , ses gants et son chapeau ; qu'elle lui avait remis la clef du comptoir; qu'elle lui avait recommandé défaire la recette, et qu'elle était sortie. Hélas ! la recette n'était pas embarrassante à faire ! Je montai à la chambre de mademoiselle Amanda : tout était rangé, bien en ordre ; seulement, les clefs étaient à tous les meubles. J'ouvris son secrétaire , j'ouvris le tiroir oîi elle avait coutume de serrer ses diamans ; l'écrin n'y était plus ! une somme assez forte en or était disparue! «Ah diable! » me dis-je. J'ouvris une vaste armoire qui renfermait tout le linge de service pour le café; l'armoire était vide. J'ouvris un grand buffet OLi nous placions notre argenterie ; le buffet était vide. Je reste consterné ; je descends, je m'exhale en plaintes, en la-
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inentations. L'homme qui était entré pour prendre une carafe d'orgeat, lisait les journaux: il lève la tête , me regarde et reprend tranquillement sa lecture. Mon seul garçon sifflait sur le pas de la porte et lançait des coups de serviette à un gros chien, qu'il se divertissait à faire aboyer: il ne m'entend pas. Comme un fou, je sors; je rencontre la femme de ménage qui servait de femme de chambre à mademoiselle Amanda : depuis le matin , elle n'a pas revu madame. J'interroge un commissionnaire du coin de la rue: il me dit que plusieurs fois, depuis environ deux heures , il a vu entrer dans mon allée et en sortir, avec des paquets, M. Alexis; c'était le nom du beau jeune homme qui m'avait inspiré tant de jalousie. Il me dit avec un sang-froid , une indifférence qui augmente raa rage, qu'il n'y a pas cinq minutes que M. Alexis est passé avec un dernier paquet encore plus gros que les
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autres. J'arrive furieux chez le commissaire de police de mon quartier.
J'avais sonné avec violence : le clerc qui vient m'ouvrir me cherche une querelle.
M. le commissaire fait un grand travail pour la levée des fédérés de l'arrondissement; il ne peut pas recevoir ma plainte; il me dit de revenir le soir ou le lendemain. Je me fâche, il s'emporte: doit-il négliger le service de l'empereur, pour écouter les plaintes des particuliers ? Je crie, je le menace; aidé de son clerc, il me met à la porte.
Je prends un cabriolet pour arriver plus vite à la préfecture de police ; je veux parler au préfet lui-même; je veux me plaindre et du vol qui m'est fait, et du procédé du commissaire de mon quartier.
M. le préfet est en conférence avec des députés des diverses municipalités, pour une grande fête qu'on doit donner aux grenadiers de l'île d'Elbe. Peisonne ne peut le voir; mais on m'invite à m'adresser à un
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chef de division qu'on me désigne: ce chef de division est enfermé avec des inspecteurs de la librairie ; ils concertent ensemble des mesures rigoureuses contre les journalistes , qui semblent annoncer des regrets ou des arrière-pensées en faveur du gouvernement qui a précédé le vingt mars. Je force la porte ; il me reproche de l'interrompre; il me renvoie à mon commissaire de police: je me fâche de nouveau; on me répond que la direction de l'esprit public a bien plus d'importance que mon affaire. «Ah! morbleu!» me dis-je en remontant dans mon cabriolet, « occupez-vous » de fédérés, do fêtes, de journaux, de la » direction de l'esprit public, je le veux » bien; mais les justes réclamations des » citoyens ne devraient-elles pas faire la » partie principale des fonctions qui vous » sont confiées ? » Je retourne chez mon commissaire : il avait terminé son travail ; il en était satisfait , il était radouci , il reçoit ma plainte ; la belle avance !
Je conservais quelque espérance. Il me paraissait impossible que mademoiselle Amanda fut capable.... « Peut-être s'est- » elle aperçue du vol; peut-être, au lieu » d'en être complice, n'est-eile sortie que » pour courir après le voleur. » Mais la nuit arrive, les heures se passent; Amanda ne reparaît pas. Dans mon agitation , en ouvrant et fermant les meubles, et en me désolant à Taspect de ces tablettes vides , de ces tiroirs vides , j'aperçois dans un coin du secrétaire , un petit billet à mon adresse : c'est l'écriture de mademoiselle Amanda.
J'ouvre, je lis ces mots: «J'avais cru » m'associer à un ami, je me suis trompée, » c'est un tyran. Je fais ma part : ce que » je laisse vaut ce que j'emporte. Adieu. » Amanda Jeannette Rigaud. »
« Oh ! la scélérate! m'écriai-je, me voilà )j ruiné ! Que me laisse-t-elle ? un beau comp- » toir, quelques morceaux de glace, quel- )) ques ustensiles, des petites tables, des ban- )> quettes ,des tabourets.... et des dettes ! »
Je ne pouvais plus continuer; sans linge, sans argenterie, sans chalands, sans dame de comptoir ! qui me répondra de celle que je choisirai ? Adieu , ma petite propriété aux environs de Paris , que ce matin je croyais si hien tenir.
Je trouvai un hon homme à qui je vendis mon fonds , le reste de mon bail et de mon mobilier , le plus cher que je pus. C'était un ancien militaire , un peu éclopé , François Doucet, dit La Victoire; il avait épousé une riche veuve. Le premier mari de madame Doucet avait gagné beaucoup d'argent avant la restauration , par des lic€nces qu'il avait obtenues pour faire le commerce avec l'Angleterre. Joli commerce ! Il fallait qu'un tiers de la cargaison fût composé de marchandises prohibées dans la Grande-Bretagne. On les jetait à la mer, et on arrivait en toute sécurité avec le reste à Liverpool, Brighton , ou un autre port.
Je pavni tous mes créanciers, et me
voilà de nouveau en chambre garnie , un peu plus pauvre qu'avant ma fastueuse entreprise.
J'appris , quelques mois après , que le bel Alexis et la belle Amanda avaient pris ensemble la route de Bruxelles ; qu'ils y avaient ouvert un café presque aussi brillant que l'avait été le mien ; qu'ils s'étaient mariés; que le sensible jeune homme était devenu un mari brutal, et battait sa femme. Elle l'adorait.