‹ Le Gilblas de la révolution (volume 4)Chapitre 6 sur 30 · BIÎILLVNTES AFFAIRES DE GIFFARD · texte numérisé non relu

BIÎILLVNTES AFFAIRES DE GIFFARD

Il y avait trois salons tout resplendissans de glaces. Dans le premier, on voyait un joli escalier en limaçon, qui conduisait à des cabinets d'entresol meublés comme des boudoirs. Les fenêtres des salons étaient ornées de riches draperies; des lustres nombreux étaient suspendus aux plafonds; les tables, en beau marbre, en bel acajou, n'étaient rien auprès du magnifique comptoir, qui avait l'air d'un trône. L'argenterie , la porcelaine, les bols et les verres en cristal de plusieurs dimensions, étaient d'une propreté, d'un écJat qui ravissaient. J'avais pour prem,ier garçon de fourneau et

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pour glacier, un artiste italien que j'avais débauché à un café voisin; mon chef de cuisine avait fait ses cours et pris ses degrés chez Véry, chez Beauviliiers, chez d'autres grands maîtres, et dans les cuisines d'un des premiers dignitaires de l'empire. Des pourvoyeurs aussi actifs qu'intelligens entretenaient la maison de gibier, de poisson , de volailles fines et de primeurs. Ma cave était remplie de vins de tous les pays. Six autres garçons, jeunes, lestes, bien vêtus, bien coiffés, faisaient le service avec politesse, avec empressement, avec complaisance. Ma carte , en beau et grand papier orné de vignettes contenait cent quinze articles. Le soir, quand les lustres étaient allumés, on se croyait dans un palais de fées.

Mais qu'était-ce que tout ce luxe de fable, de service, de mobilier, auprès des grâces, des charmes de la belle Jeannette Rigaud , placée au beau comptoir, et se faisant appeler mademoiselle Amanda ! De

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grands yeux noirs, des traits nobles, un teint de lis, un peu de rouge, des ajustemens à la dernière mode et sans cesse renouvelés , un diadème en perles ou en pierres, des diamans, des bagues à tous les doigts de la plus jolie main, en faisaient comme une divinité. Pour moi , en habit de drap fin, chaussé avec soin, mes cheveux arrangés avec goût, une serviette à demi déployée sur le bras , je me promenais dans les salons; je parlais avec déférence , avec gravité , à mes convives ; je surveillais, je pressais les garçons, et dans mes momens de repos, je m'amusais à casser du sucre. Placé dans le quartier le plus riche et l'un des plus populeux de Paris, sur une promenade, et à la proximité de toutes les autres, comment mon superbe établissement n'aurait-il pas eu la vogue? J'aurais b^en voulu que mon café n'eût pas une couleur politique; mais c'était difficile; car à cette époque la politique, dont on n'avait osé s'occuper sous l'empire, com-

mençait à se glisser partout. J'étais fécond en heureuses inspirations ; la différence d'opinions des habitués qui fréquentaient ma maison me fit aviser d'un moyen ingénieuK de plaire à tout le monde.

Dès neuf heures du matin, je voyais arriver pour déjeuner des faiseurs d'affaires, des courtiers, des militaires, tous fort libéraux, fort mécontens , fort railleurs, quelques-uns même bonapartistes ; alors j'avais étalé sur mes tables tous les journaux libéraux , que mes pratiques lisaient avec autant de sensualité qu'ils en mettaient à manger leurs déjeuners. A midi, l'opinion devenait plus modérée; bientôt, elle devenait extrême dans un autre sens , à mesure que les gentilshommes de service ou autres arrivaient du château, ou de chez les grands seigneurs auxquels ils avaientété faire leur cour; alors j'avais enlevé et serré tous les journaux libéraux, et je les avais remplacés par les journaux ultra-royalistes. De quatre heures jusqu'à la fin de la

soirée, il n'y avait plus d'opinion. C'étaient de tendres couples qui venaient dîner dans les cabinets; c'étaient des hommes de tout âge , de toute condition ; la plupart n'étaient d'aucun parti. Ceux qui avaient une opinion la quittaient en entrant dans mes salons. On ne songeait plus qu'à s'amuser. Les uns dînent bien vite, pour courir encore plus vite au spectacle ; les autres viennent plus tard, parce que leurs rendez-vous d'affaires ou de plaisir se sont prolongés. Celui-ci se donne une indigestion pour se consoler d'avoir perdu à la hausse; celui-là se régale d'une bouteille d'excellent vin pour se récompenser de quelques gains qu'il croit devoir au génie de ses combinaisons. L'un traite splendidement un commis du ministèreoù il poursuit une liquidation ; l'autre se dépêche de dîner pour aller faire sa visite de digestion chez une excellence ou chez un directeur général. Un jeune poète du Vaudeville vient manger d'avance son tiers de droit

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(Vauteur du jour. I^e billard se remplit de joueurs, de parieurs, de curieux, el les habitués font la poule. Voici l'heure des glaces, des rafraîchissemens et du punch. La foule abonde; c'est une cohue; nous ne savons auquel entendre. Vers onze heures les glaces manquent; je me couche fatigué, enchanté de la recette, pour recommencer la même \'ie le lendemain.

La belle dame du comptoir n'a pas quitté sa place; mais comme son temps a été employé! Du haut de son estrade, tout observer, tout voir, écrire les cartes, recevoir l'argent, rendre l'appoint, répondre aux complimens , aux œillades, peutêtre aux billets doux , et , dans les intervalles, lire le roman du jour! Oh! qu'elle était bien formée pour être une dame de café ! Oh ! que son caractère facile, flexible, sympathisait parfaitement avec le mien ! Toujours gracieuse, et gracieuse à tout le monde, elle était libérale avec les gens du matin , constitutionnelle et bientôt ultra-

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