I^E GILBLAS
royaliste avec les gens de l'ancien régime; le soir elle n'était plus qu'une femme aimable, charmante , spirituelle avec les petits-maîtres qui lui contaient des douceurs. Est-ce mon exemple qu'elle suivait ou suivais-je le sien? Le fait est que, dans la journée, je changeais trois ou quatre fois d'opinion et que le soir je n'en avals aucune. J'avais gémi avec tel marchand de ce qu'on l'obligeait à fermer le dimanche; j'avais murmuré avec tel militaire mis à la demi-solde ; j'avais soupiré avec tel gentilhonmie de ce qu'il n'était pas rentré dans ses biens, et j'avais fait compliment à tel autre de ce qu'il avait obtenu la croix de Saint-Louis. Le soir je riais, je plaisantais avec ceux qui venaient pour passer le temps, et je m'extasiais sur les talens des grands joueurs de billard.
J'avais quelquefois des noces , des piqueniques , des repas de corps. Mon ami Durosay et quelques-uns de ses camarades donnèrent chez moi un grand dîner à un
vieil émigré qui prétendait à quelque autorité sur les théâtres. Ce fut un spectacle assez curieux pour moi de voir ces comédiens professer le plus profond respect pour l'émigré pendant le premier service , se moquer de lui pendant le second, et le griser au dessert.
Je vivais en très-bonne intelligence avec mademoiselle Amanda,ma belle associée.
Elle m'appelait son cher ami , son cher tuteur; ce dernier nom me plaisait moins que l'autre: il me rappelait la différence de nos âges. Je m'étais félicité de n'avoir pas épousé madame Belamy ; mais mademoiselle Amanda ! jeune, brillante de grâces et d'esprit! pourquoi ne l'épouserais-je pas? Je lui en glissai quelques mots qui d'abord ne furent pas très-mal reçus.
Si je ne me disputais avec personne , que d'autres se disputaient , s'attaquaient , se combattaient ! Au milieu de tant d'opinions diverses, il y avait de tout côté défiance , exigeance , discorde. On n'avait