‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 1 sur 23 · Le Gilblas de la révolution; · texte numérisé non relu

Le Gilblas de la révolution;

JoLenri s'était empressé de raconter à sa tante et à sa cousine tout ce qui s'était passé entre son père et lui. Les témoignages d'amitié que M. deRinville avait donnés à son fils enchantaient la bonne madame Ijefèvre. « Mais pourquoi n'as-tu pas vou- ToM. IV. 1

» lu faire la pièce de vers qu'il te deman- » dait? disait-elle à son neveu. Il me sem- » Lie qu'à ta place, moi, je ne négligerais » rien pour plaire à ce brave homme dô » marquis ; tu l'auras fâché. » Henri se mit à sourire, et rassura sa tante , en lui disant que son père ne lui en voulait pas de son refus. Rose paraissait aussi heureuse que sa mère. Elle approuvait que Henri eût refusé de faire la pièce de vers : il lui semblait qu'il ne convenait pas à un homme qui venait de combattre dans les rangs de l'armée française, de célébrer les vainqueurs de la France. Cependant, malgré le bonheur que lui causait la carrière brillante qui s'ouvrait devant Henri , par le crédit du marquis, elle éprouvait au fond du cœur un fâcheux pressentiment, cf Oui, disait-elle à sa mère , je crois qu'il se y> prépare un bel avenir pour mon cousin » Henri; mais quand je pense à tout ce » que M. le marquis de Rinville peut s'a- » viser de vouloir faire pour lui Qu'il

» soit heureux au surplus;.... votre bon- )) heur, le sien, voilà tout ce que je de- )) mande. )>

M. le marquis de Rinville, comme chef de la branche aînée de sa famille, obtint des grâces , des faveurs , des places honorifiques et utiles qui lui permirent de prendre un état de maison plus considérable. Le vicomte de Rinville obtint une des places destinées à des gentilshommes dans la maison du roi ; et cet homme , presque septuagénaire, disait d'une voix cassée qu'il espérait bien ne pas rester à ce premier degré. Le général Dérigny avait conservé son grade, ses titres; il venait d'être nommé commandant d'une division militaire. Henri avait repris son droit, rêvait à sa tragédie , suivait des cours de sciences et de belles-lettres au collège de France et au Jardin du Roi. Comme beaucoup de nos jeunes gens d'aujourd'hui , il étudiait , il s'amusait ; au milieu de ces travaux divers , il savait trouver encore des momens pour

aller voir son père, et il passait toutes ses soirées auprès de sa tante et de sa cousine. M. de Volnis avait eu un peu d'humeur : il avait perdu ses actions dans les journaux; on l'en avait consolé par une bonne petite sinécure. Cet homme-là était destiné à vivre de bénéfices : n'était-ce pas comme s'il eût retrouvé son ancien canonicat. Moi, je n'avais encore rien ; mais j'étais si confiant dans les promesses de M. de Rinviile que je donnai ma démission de ma place d'adjudant de bataillon.

î) Voyons? que demander?.... De quel » eoté tourner mes vues?;) Le marquis me proposa une place de concierge d'un château royal ; c'était celle de mon ami Philippe , l'aucien maître d'hôtel du premier consul. Loin de moi l'idée de faire iort à un ancien ami î Mais il est certain qu'on va donner un successeur à cet ancien serviteur de Bonaparte ; autant vaut que ce soit moi qu'un autre. Cependant un emploi de concierge dans un château royal,.... c'est

ce qu'on appelle vulgairement un cul-desac.Pour commencer, je veux bien me contenter (l'une petite place ; mais il faut qu'elle puisse me mener à d'autres.

J'avais entendu dire que pour mieux réprimer les délits de la presse , il était question de les prévenir. « Ce serait bien mon » affaire! censeur royal !.... Moi! qui par » intervalles, ai fait le métier d'homme de » lettres! mais , pour être nommé censeur, » il faut attendre que l'on ait établi iacen- » sure, et je suis pressé. »

On me dit qu'on allait nommer un inspecteur des petits théâtres: « Ali! voilà » ce qu'il me faut! j'y montrerai tant de » zèle et tant d'intelligence, qu'on recon- » naîtra la nécessité d'étendre mon inspec- » tion jusque sur les grands théâtres, et » je pars de là pour m'élancerplus haut. »

M. de Rinville s'offrit à me seconder de tout son pouvoir. « A l'instant même , mon » cher, me dit-il , je vais parler pour toi ; » que cela ne t'empêche pas de m'apporler

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» demain un placet , une cleinandc , une » pétition, puisque c'est le mot d'aujour- » d'hui ; je i'apostillerai de la bonne ma^ » nière , et je te réponds du succès. »

Rentré dans ma petite chambre garnie , je me frottai le front , je m'évertuai pour bien faire ma pétition. Dans la chaleur de la composition et voulant faire étalage de tous mes titres , je rappelai mon émigration , et je n'oubliai pas de mentionner que j'avais été dans la Vendée. Enchanté de mon beau morceau d'éloquence, j'allai le porter au marquis. Il avait tenu sa promesse, il avait parlé pour moi; on attendait ma pétition. Le marquis l'aposlilla sans la lire ; l'apostille était conçue dans les termes les plus flatteurs ; il certifiait tous les faits qui étaient contenus dans la demande.

Je fus renvoyé devant un homme tout récemment en place qui me reçut avec beaucoup de civilité. 11 était avec un monsieur à peu près de mon âge qui avait une figure de solliciteur. Après avoir lu ma pé-

tition , et surtout l'apostille du marquis : « C'est à merveille , » me dit le brave homme à qui je m'adressais, et qui semblait ne vouloir mécontenter personne, « Oh! il » faudra bien que nous trouvions le moyen » de vous satisfaire tous. Certainement on » doit tout à un protégé de M. de Rinville ; » mais voilà monsieur , » njouta-t-il , en me montrant la personne qui assistait à notre conversation. « Il sollicite précisé- » ment la même place que vous, et il se » trouve qu'il a été aussi dans la Vendée. »

— « Ah ! monsieur a aussi été... Il y a beau- » coup de gens aujourd'hui qui se vantent » d'avoir combattu dans la Vendée;... je ne » doute pas de la véracité de monsieur , » mais je vous prie de croire à la mienne. »

— a En effet , « répondit avec un sourire malin mon compétiteur qui n'avait cessé de m'examiner avec attention : « Je me sou- » viens d'avoir vu monsieur à Chollet^ » avant le passage de la Loire ; il y jouais » la comédie. »

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A ces mots je me trouvai un peu déconcerté. Cependant ; ce Eh bien ! ré- » pliquai-je , quel mal d'avoir joué des » pièces monarchiques pour animer le ^ courage des braves Vendéens. » — « Oh ! » les Vendéens n'avaient pas besoin d'être » encouragés par des comédiens, w — » Mais , enfin puisqu'il s'agit d'une inspec- » tion sur les théâtres?... » Voyant que la conversation pouvait devenir un peu vive, le personnage qui nous donnait audience nous dit qu'il pèserait nos titres, et il nous congédia. 'Ne me souciant pas de m'expliquer avec mon compétiteur, je le saluai et je pris un autre chemin que lui.

« Quel placet ridicule m'as-tu donc fait » apostiller? me dit le marquis de Rinville; » tu t'en vas dire que tu as combattu dans

» la Vendée^ toi! parce que tu y as joué

» l'opéra-comique. ... Et tu m'attires des » reproches!.... Au surplus, la place n'est » donnée ni à toi ni à ton antagoniste ; on » y a renoncé pour l'instant. 11 faut que je

» te cherche autre chose ; mais , je t'en » prie , fais un peu plus attention à ce que » tu mettras clans tes pétitions. »

Enfin, par les bons offices de monsieur le marquis , j'obtins une petite mission secrète dans plusieurs départemens. « Oh ! » ceci vaut bien mieux qu'une inspection » sur les théâtres des boulevards. C'est V presque un emploi diplomatique. D'une » mission dans l'intérieur, il n'y a qu'un 7> pas à une mission chez l'étranger, et me « voilà sur le chemin des ambassades. »

La veille de mon départ , lorsque j'allai prendre mon diplôme et mes dernières instructions, je me trouvai avec beaucoup de monde dans le salon d'attente du grand personnage qui m'avait choisi à la recommandation du marquis. Pour me faire expédier plus vite, j'avais eu soin de dire as-» sez haut à un huissier de cabinet, tout en le regardant avec dédain , que j'étais le protégé de M. le marquis de Rinville.

Au nom du marquis , un jeune homme

d'une figure fort agréable , très-bien vêtu quoiqu'avec simplicité , s'avança vers moi , et d'un ton où il y avait beaucoup de politesse et presque de la timidité ; <f Puisque vous êtes le protégé » de M. de Rinvllle^ me dit-il, vous de- » vez connaître M. Henri Beaumont , un » jeune militaire à qui M. de Rinville » prend un grand intérêt ?» — « Oui , sans » doute je le connais. » — (cUne personne » arrivée tout récemment à Paris désire » vivement voir M. Henri; pourriez-vous t> me donner son adresse ? vous lii'épar- » gneriez la peine d'aller la chercher chez » monsieur le marquis. » — « Très-volon- » tiers...» Je donnai l'adresse de Henri etde sa tante madame Lefèvre, dans la maison de laquelle il demeurait. Toujours curieux, j'allais demander quelle personne désirait voir Henri et ce qu'on lui voulait; mais l'huissier vint respectueusement me dire qu'on m'attendait pour m'expédier mon diplôme» et, quand je sortis, je ne retrour-

vai plus le jeune homme qui m'avait interrogé.

Dans la première ville où je m'arrêtai, je commençai à remplir ma mission avec un grand zèle , mais, il faut le dire , avec une bien grande inconséquence. J'étais envoyé pour rapprocher les esprits, calmer ^es haines, fondre les opinions, et je divisais, j'aigrissais, je brouillais, au lieu de pacifier et de concilier. Dans mon dévouement monarchique, je n'en trouvais jamais assez à personne; je me montrais défiant envers les fonctionnaires; je me montrais surtout fort animé contre ceux qui avaient rempli des places sous l'empire ; je révoquais en doute les preuves d'adhésion qu'ils avaient données au nouvel ordre de choses. Tout cela se faisait sans mauvaise intention de ma part; mais j'étais si vain , si étourdi , si enivré de ma petite autorité...!

Pour m'achever , je devins amoureux; plus j'avançais en âge, plus j'avais la pré"

tention de plaire. Ma place d'ailleurs ajoutait encore à ma fatuité. Cette mission importante dont j'étais chargé n'était-elle pas un titre qui devait me faire réussir auprès de toutes les femmes ? Une dame qui donnait le ton à toute la contrée , et qui faisait profession d'un grand royalisme , fut celle qui fixa mon cœur. Pour la mieux séduire , je crus pouvoir me vanter auprès d'elle, comme je l'avais fait dans mon premier placet. Je ne lui parlai pas de mes exploits dans la Yendëe, mais je lui parlai beaucoup de mon émigration et des grands biens que j'avais perdus en Languedoc. Cette confidence me valut beaucoup d'égards; mais, par malheur j'avais pour rival un gentilhomme des environs , qui venait fréquemment à la ville. Il parut fort offensé de mes assiduités chez la dame. Elle lui en fit la guerre : « Pouvait-on se y> dispenser, disait-elle, de recevoir un » homme comme moi, chargé d'une mission » et ancien émigré.» — « Lui ! répondit

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» le gentilhomme; en effet, je l'ai vu à » Coblentz... Il était notre coiffer. »

Ce mot circula bientôt dans toutes les sociétés : on m'avait traité avec déférence, on me dédaigna ; on m'avait craint , on me brava ; on m'avait accueilli ; plus de politesses , plus de soirées , plus de dîners. J'appris bientôt que j'étais dénoncé par les uns comme un persécuteur , par les autres comme un conciliateur maladroit, partout comme un personnage fort équivoque. J'écrivis, je fis un mémoire pour me défendre ; je reçus en réponse l'injonction de ne pas continuer ma mission , et de venir rendre compte de ma conduite. 11 n'y avait pas trois semaines que j'avais quitté Paris.

Le marquis de Rinville fut bien surpris de me revoir. « Comment! te voila : tu au- » ras encore fait quelque sottise ! w — « Point du tout ; mais j'ai été liorrible- » ment calomnié! » J'eus l'art de détourner sa colère contre ceux qui m'avaient

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dénoncé, et il voulut bien me conserver son aniidé.

Pendant mon absence, il était arrivé à Henri une aventure où ce jeune bomme avait déployé un caractère fort étrang*.

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