CHAPITRE IV
CONDUITE SINGULIÈRE DE HENFl,
Le lendemain du jour où j'avais donné l'adresse de Henri à un inconnu, le jour même de mon départ pour cette mission où je devais déployer de si beaux talens, un brillant équipage s'était arrêté à la porte de madame Lefèvre. Une dame trèsélégante en était descendue accompagnée d'un jeune homme ; elle avait rapidement monté l'escalier; madame Lefèvre ne pou- \ait croire que cette dame vînt chez elle. Serait-ce une de ses pratiques? Non; ces dames ordinairement ne vont pas chez leurs couturières, elles les envoient chercher.
La dame entra chez madame Lefèvre,
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et, avec empressement , demanda M. Henri Beaumont. Il était absent; madame Lefèvre était seule avec Rose ; mais cette dame savait qu'elle parlait à la tante et à la cousine de Henri. D'une voix étouffée par les larmes, et avec un vif mouvement d'affection : « C'est la reconnaissance , » dit-elle, à madame Lefèvre , qui me fait » chercher votre neveu. »
Cette dame était madame Delmar , celle que Henri avait si vaillamment défendue contre des cosaques, après la bataille de Craonne. Fille unique d'un riche armateur de la Martinique , veuve d'un officier distingué qui avait péri dans la retraite de Moscou , mère d'une petite fille qu'elle adorait , madame Delmar à peine âgée de vingt-deux ans, belle et maîtresse d'une fortune considérable, était depuis deux jours à Paris. C'était elle qui avait chargé le jeune homme que j'avais rencontré la veille , de chercher l'adresse de M. Henri Beaumont. C'est ce même
jeune homme, M. Yilder , qui l'accompagnait chez madame Lefèvre. M. Vilder , jeune avocat, n'ayant que six ans de plus que madame Delmar n'en avait pas moins toute sa confiance. Les parens de M. Vilder habitaient un petit domaine, voisin du château appartenant au père de madame Delmar. Il y avait entre les deux familles une liaison de bon voisinage. Une différence de six ans n'est presque rien dans l'âge mûr ; c'est beaucoup dans l'enfance , et dès ses plus jeunes années madame Delmar s'était habituée à regarder son voisin, M. Yilder, comme un ami sensé, respectable , comme un mentor, commeunconseil, presque comme un tuteur. Au moment où elle avait épousé M. Delmar, c'était le jeune Vilder qui avait rédigé le contrat; au moment où Delmar avait péri, c'était le jeune Vilder qui avait défendu ks droits de sa veuve et de sa fille ,, contre d'avides collatéraux. Sa modestie, sa douceur, son entier dévoûment aux intérêts de sa belle et riche voi-
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sine avaient augmenté la confiance et l'amitié que madame Delmar avait pour lui.
Quel bonheur pour madame Lefèvre et pour Rose d'entendre madame Delmar parler avec le plus ardent enthousiasme de leur cher Henri, de l'objet de toutes leurs affections! Il ne leur avait pas raconté tous les dangers qu'il avait courus pour sauver la belle veuve. Madame Delmar leur en fît le récit avec une action, un feu qui enchantaient la tante et la cousine de Henri. Suivi d'un seul hussard, il s'était précipité au milieu des flammes qui dévoraient déjà le château; il s'était jeté au milieu d'une multitude de cosaques qui pillaient et dévastaient de tous les côtés. A sa voix, les paysans , les gens du château avaient repris courage ; armés de fourches, de haches, de croissnns, ils résistaient, ils combattaient. Madame Delmar, les vétemens en désordre, les cheveux épars, sa fille dans ses bras, fuyait à travers le jardin. Déjà elle était atteinte et saisie par un
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de ces féroces soldats ; un autre s'était emparé de sa fille... Henri était accouru. «Quel » moment pour moi , disait madame Del- T> mar, que celui où je tombai des bras » terribles de ces brigands clans ceux d'un » jeune liomme, d'un Français, plein de yt fureur encore contre les cosaques , mais » si beureux. de m'avoir délivrée... Ab ! ma. » dame, je dois tout à votre neveu, la » vie, l'bonneur,... ma fdle. » Rose était dans une espèce de délire , en écoutant madame Delmar; les trois femmes fondaient en larmes , et le jeune Vilder paraissait profondément ému. « Et si je vous « disais, continua madame Delmar, qu'an vant cet affreux événement, M. Henri » avait déjà des droits à ma reconnais- « sauce! » — « Et comment? s'écria » Rose. » — ce A l'armée il s'était lié avea » mon cber Delmar. C'est lui qui a soigné » mon pauvre Cbarles dans sa cruelle « agonie! Avec quel nouveau transport » me suis-je rappelé le nom de M. Henri
» Beaumont, lorsqu'après la fuite de ces » affreux cosaques il passa quelques ins- » tans,. ..trop peu d'instans auprès de moi .^ » Delmar m'en avait parlé si souvent dans » ses lettres! Grâce à lui, mon pauvre » Delmar a vu ses derniers momens adou^ » cis! Loin de sa femme, de sa fille, il a » vu les regards d'un ami à son dernier » soupir. Ah ! madame , mademoiselle , » comment pourrai-je jamais m'acquitter » envers M. Henri î »
Gomme elle parlait encore , Henri entra chez sa tante. A sa vue madame Delmar s'ëcrie , se précipite dans ses bras; toute tremblante elle glisse à ses pieds et presse ses genoux : ce O mon sauveur! dit-elle.» ». O mon cousin ! » s'écrie Rose en pressant une de ses mains. M. Vilder a saisi l'autre : « Monsieur , dit-il , recevez par » ma voix tous les remercîmens , tous les » vœux de la famille et des amis de ma- » dame Delmar. » La bonne madame Lefèvre levait les yeux au ciel et ne pouvait
parler. Henri portait alternativement ses yeux attendris sur sa cousine émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre , et sur la belle personne dont il avait sauvé les jours. Il a répété bien souvent h sa tante que jamais il n'avait éprouvé tant de bonheur. Après les premiers momens de trouble :
« Je n'ai fait que mon devoir, dit-il; et » combien vous m'en récompensez ! »
Madame Delmar ne se lassait pas de contempler Henri ; elle voulut , le jour même , emmener chez elle Henri et ses deux parentes. L'invitation était faite de trop bon cœur pour ne pas être acceptée.. Quelle heureuse journée ils passèrent î
Les jours suivans , madame Delmar ne manqua pas une seule fois de venir voir madame Lefèvre et Rose. Elle attendait l'arrivée de Henri en leur parlant de lui.. Tantôt elle venait seule , tantôt elle était accompagnée de M. Yilder. Elle les attirait dans sa maison; elle les comblait tous deS; marques de la plus vive amitié ; sa recoii-.
naissance s'épanchait avec une perpétuelle exaltation ; elle portait dans l'expression de ses sentimens toute la vivacité des femmes nées dans nos colonies. Rose téinoignait une grande tendresse à madame Delmar ; elle savait gré à cette dame de tout le bien qu'elle disait de son cousin ; cependant, quelquefois en écoutant madame Delmar, elle devenait rêveuse, et une teinte de tristesse se répandait sur sa pliysionomie ; elle se hâtait de revenir à elle et de prodiguer à madame Delmar les caresses et lès paroles affectueuses. Une autre personne qui parfois aussi semblait souffrir des discours de madame Delmar, c'était M. Yilder. Comme Rose il s'empressait bien vite de reprendre un air serein; il s'était lié déjà intimement avec Henri , et il semblait glorieux que Henri l'appelât son ami.
Un jour, Henri, Rose , madame Lefèvre et Vilder avaient passé la soirée chez madame Delmar j jamais elle ne s'était mon-
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tréeplus reconnaissante, plus enthousiaste. Rose et Vilder l'avaient écoutée en silence, et lorsqu'elle se tut , tous deux restèrent plongés dans de graves réflexions. Henri lui-même, après avoir cherché avec modestie à interrompre madame Delmar, paraissait rêver profondément. Madame Delmar qui , toujours préoccupée de ses sentimens , ne s'apercevait pas de ce qui se passait autour d'elle , dit tout bas à madame Lefèvre : «Il faut que j'aie un entre- » tien avec vous ; je voudrais vous voir » seule. » Madame Lefèvre promit que le lendemain de bonne heure, elle se rendrait chez madame Delmar ; on se sépara.
Quel embarras éprouva madame Delmar dans cet entretien qu'elle avait sollicité ! tt Mon père , dit-elle , me rappelle auprès » de lui ; je ne peux résister à ses désirs. y* Partirai-je donc avec le regret de n'avoir » pu reconnaître d'une manière éclatante » les services de votre cher neveu?» Alors ^ tantôt en hésitant y tantôt avec précipita-
tion, comme si elle eût voulu se hâter de s'expliquer, elle apprit à madame Lefevre que sa famille désirait qu'elle se remariât ; qu'on la laissait maîtresse de son choix ; que jusque-là elle avait résisté à toutes les
instances; mais qu'aujourd'hui Enfin,
la riche et helle madame Delmar n'alla pas jusqu'à offrir sa main et sa fortune ; mais elle alla jusqu'à faire entendre à madame Lefevre qu'il n'était point de prix qu'elle ne regardât comme au-dessous du mérite de Henri envers elle. Madame Lefevre était tout éblouie de ces offres généreuses qui étaient faites d'une manière trop claire pour n'être pas devinées ; toutefois , comme elle l'a dit ensuite , involontairement elle trouvait au fond de son cœur un sentiment de tristesse; elle se garda bien de le laisser voir à madame Delmar ; elle promit d'instruire Henri de son entrevue avec l'aimable veuve.
Involontairement encore, madame Lefevre ne voulut pas faire la confidence de
cette entrevue en présence de sa fille. Henri écouta sa tante avec une émotion toujours croissante : « Digne et excellente » femme! s'écria-t-il. Tant de générosité » pour moi , pauvre , sans état encore , )) sans famille ;... et pourquoi ? parce que je » me suis conduit comme l'aurait fait tout )) soldat français. » Puis, pressant avec tendresse les mains de madame Lefèvre ; « Ma chère tante , lui dit-il, j'ai besoin de )) sortir, de réfléchir; je rentrerai peut- » être un peu tard ; ne m'attendez » pas. »
Henri courut chercher M. Vilder. Il lui proposa de faire un tour de promenade ; ils allèrent ensemble aux Tuileries. Là, en se gardant bien de révéler à son ami l'entretien que madame Delmar venait d'avoir avec madame Lefèvre , Henri se fit répéter de nouveau tous les détails de la longue amitié qui existait entre Vilder et la belle veuve, et qui remontait jusqu'à leur enfance. Avec autant d'adresse que deména- ToM. ly. 2
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gemens , il amena le bon Vilder à lui faire l'aveu de ses sentimens les plus secrets. Vilder avait aimé madame Delmar avant son mariage ; jamais il n'avait osé lui déclarer son amour ; jamais madame Delmar n'avait deviné cette passion qu'il renfermait avec soin dans son cœur : elle était si habituée à le respecter comme étant d'un âge au-dessus du sien! Depuis le veuvage de madame Delmar , il l'aimait encore davantage. Mais pouvait-il avoir la plus légère espérance ? Il avait peu de fortune ; il se sentait si peu aimable, si peu digne d'elle ! « Que sont les petits services que » jeiui ai rendus, ajouta-t-il en soupirant, » auprès de tout ce qu'elle vous doit? » Henri , sans trop flatter encore son ami , lui donna quelques paroles d'encouragement; il lui conseilla d'ouvrir son cœur à la belle veuve; et il le quitta pour courir chez madame Delmar.
A la vue de Henri , madame Delmar se troubla, pâUt; bientôt elle se rassura.
Henri ne lui parla point de son entretien avec madame Lefèvre ; elle fut persuadée que Henri n'avait point revu sa tante et ne savait rien des dispositions favorables où elle était pour lui; mais son trouble revint bientôt tout entier lorsque Henri lui parla de M. Vilder. «Eh quoi ! se disait-elle , c'est » pour un autre qu'il vient me parler ! Ah ! » quel bonheur qu'il ignore la démarche )) imprudente que j'ai faite! » Quelquefois elle était tentée d'en vouloir à Henri; mais comment en vouloir à celui à qui elle devait tout? et Henri mettait tant de chaleur, de délicatesse, de désintéressement à lui parler de l'amour de Vilder, de sa modestie, de sa timidité, de ses excellentes qualités , qu'elle en prenait encore plus d'estime pour Henri lui-même, et que l'estime et l'amitié de Henri pour Vilder ajoutait à Testime et à l'amitié qu'elle avait toujours eues pour le jeune avocat. Ce n'était point précisément l'amour; c'était un enthousiasme de reconnaissance qui l'avait portée
à songera Henri. Lorsque Henri lui fît le tableau des angoisses, des tourmens de Vilder, de la résolution qu'il avait prise de garder le silence; quand elle apprit qu'il l'avait aimée avant son mariage, que cet amour, toujours sans espérance , n'avait fait que s'accroître avec l'âge, elle parut touchée ; des larmes roulaient dans ses yeux ; elle admirait Henri , elle plaignait Vilder ; elle parut à son tour livrée aux plus profondes méditations. Henri se retira; mais il revint bientôt... 11 n'était pas ^ seul, il amenait Vilder.
Le souvenir d^une longue amitié , de services, non point éclatans comme ceux de Henri, mais constans, mais bien désintéressés, puisqu'ils étaient sans espoir, acheva d'attendrir madame Delmar. Elle était émue surtout delà chaleur que Henri, ce Henri à qui elle avait voulu se donner , mettait à servir les intérêts de Vilder. Jamais avocat ne plaida mieux la cause de son client.
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Cependant Rose, en revenant de l'atelier de son maître où elle avait travaillé toute la matinée , avait trouvé sa mère inquiète et "pensive ; elle même avait senti redoubler sa tristesse. Kenri en rentrant avait l'air radieux. Il apprit à sa tante eE à sa cousine que M. Vilder alhit bientôt épouser madame D^lmar. A ces mots, madame Lefèvre parut frappée d'étonnement.
On lisait dans ses regards qu'elle admirait la conduite de Henri: Rose serhbhi respirer.
La veille du jour où j'arrivai à Paris , madame Delmar était parti avec M. Vilder pour aller rejoindre son père et lui annoncer le choix qu'elle avait fait.
Lorsqu'on me raconta cette aventure ^ je ne pouvais revenir de l'extravagance de Henri. Non content d'avoir refusé madame Delmar, l'avoir mariée à un autre!.... Un parti de soixante nwlle francs de rente ! Ali î si j'avais été à sa place !.....
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