CHAPITRE PREMIER
GRAJiDE SECURITE. — GRAND CHANGEMENT.
JLa nouvelle avait circulé dès la veille. Un homme très-curieux , très-actif, qui se glissait partout, qui se plaisait à débiter tous les bruits faux ou vrais, et que j'appelais le nouvelliste de mon café , me l'avait contée tout bas à l'oreille. Je n'avais pas voulu y croire. Puis dans mon café, tous les soirs n'étaient-ils pas consacrés au plaisir ? la politique n'en était* elle pas bannie ? Quelle fut donc ma surprise , lorsque le lendemain , en ouvrant
îe Moniteur, le seul des journaux que je laissais toute la journée sur mes tables , je lus la convocation du corps législatif , • et la mise hors la loi de Bonaparte. Hors la loi ! ce mot me fît frémir; il n'avait pas frappé mes oreilles depuis la terreur.
Avant l'heure de mes rendez-vous, je sortis pour chercher des nouvelles. Je rencontrai un valet du général Dérigny qui venait d'arriver de sa maison de campagne, où il avait passé un congé de quelques mois. Je pensai que le général saurait peut-être bien des choses qui n'étaient pas dans le Moniccur, et je me hasardai h me présenter chez lui.
Par extraordinaire le général était assez gai. li achevait de s'habiller pour se rendre chez le ministre. « Ah ! vous voilà, Giffard! » Eh bien ! quelles nouvelles? » — >*<( Eh ! >r mais , général, c'est moi q«i viens vous » en demander. » — « A moi!» reprit4l en nmty ce et comment voulez-vous que j'en » sache ? j'arrive à l'instant môme à Paris. »
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« Eh qupi! VOUS ignorez? » — « J'ignore tout , sinon que j'ai été mandé par » Je ministre, ce qui m'a un peu surpris. )) C'est pour quelque revue peut-être, pour » quelque changement de destination. « — « Ah! oui, une revue! » repris-je en soupirant. — « Eh bien ! quoi ? que se » passe-t-il donc? » — «Bonaparte est en )) France. » — « Qu'est-ce que vous M dites?» — (cJe disque, le cinq de ce mois, » Bonaparte a débarqué à Cannes en Pro- )) vence. » Je lui racontai tout ce que je venais de lire dans le Moniteur. A mesure que je parlais, je voyais la figure du général se rembrunir. Il se îrûssa tomber dans un fauteuil, se couvrit la tête de ses deux mains et les appuya sur la cheminée en disant d'un ton pénétré : « Oh ! que je » prévois de malheurs! » — « Ne vous » alarmez pas : il n'a pas onze cents hom- )^ mes avec lui. » — « Oui, oui , » reprit-il en relevant la tête et avec un sourire amer, ce il n'a pas onze cents hommes,...
» mais » Il s'arrêta , réfléchi: « Allons ,
» je n'ai pas un moment à perdre; je vais )> chez le ministre. »
Les fâcheux pronostics du général étaient loin de me rassurer; cependant je trouvais au fond de mon âme un certain contentement, de secrètes espérances. Il allait y avoir du mouvement , une crise : toujours avide de nouveautés, de hruit, de tumulte, je me faisais une espèce de plaisir d'y prendre part. Jen'en étais pas moins attaché au gouvernement ; mais c'était peutêtre une occasion pour moi de prouver d'une manière éclatante mon dévouement à la monarchie.
Les alarmes que m'avait inspirées le discours du général se trouvèrent bientôt dissipées. Toutes les personnes que je rencontrai étaient fort étonnées de la nouvelle , mais n'en concevaient pas la moindre inquiétude : les plus ardens partisans de Bonaparte eux-mêmes ne pouvaient croire au succès de l'entreprise;
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les partisans de Tancien régime s'en réjouissaient comme d'une témérité ridicule qui achevait de perdre le ci-devant empereur ; les amis de la charte se flattaient que l'événement serait une leçon salutaire pour le gouvernement.
J'allai chez le marquis de Rinville, Son cousin le vicomte y arriva presqu'en même temps que moi. a Pas la moindre » inquiétude , » nous dit-il d'un air rayonnant. <( A l'heure oii je parle , tout doit )) être fini , tant les mesures ont été prises )) avec activité, et , j'oserai le dire, avec )) une espèce de génie ministériel dont cet » homme nous a lui-même enseigné le se- )) cret. » — a J'ai été son chambellan , dit » le marquis ; je le plains ; mais voilà un » événement qui va rallier toute la France » à notre parti. Tu sens bien, mon cher » Giffard, que nous ne pouvons nous ocw cuper aujourd'hui de mes affaires parti- » culières avec mon fils ; nous reprendrons i ot re négociation demain, après-demain,
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w quand on nous aura donné ofûcielle- » ment la nouvelle de Flieureux dénoû- » ment» Je voudrais bien savoir ce que M pense maintenant monsieur mon fils de » son héros ; car , quoi qu'il en dise , cet » homme-là est devenu son héros depuis )) ou'il a cessé d'être le mien. » Monsieur le marquis avait bien vite oublié que, cinq semaines auparavant , une sédition avait manqué d'éclater par suite du refus d'enterrer une actrice.
En quittant le service militaire, Henri était entré simple grenadier dans la garde nationale ; je le rencontrai en uniforme. Sans être convoqué, par zèle, de bonne volonté , il s'empressait de se rendre au chef-lieu de sa légion. « Malheureuse na- » tion ! me dit-il , quand cesseras-tu d'ê- » tre tourmentée par d'audacieuses ou )) imbéciles ambitions? M
Rassuré par le marquis et le vicomte , je pensai qu'il était temps de me rendre chez le notaire où devait se passer le contrat de
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vente de cette terre sur lequel il me revenait un droit de courtage de quinze mille francs ; je craignais d'être en retard. Je trouvai le vendeur qui attendait depuis long-temps; l'acheteur n'avait pas paru.
Après trois quarts d'heure, on apporta un petit billet au notaire , par lequel l'aclietenr annonçait que, vu les circonstances, et se félicitant de n'avoir pas terminé la veille, il retirait sa parole. Le vendeur eut un moment de dépit; il s'en voulait d'avoir été cause que la veille tout ne fût pas signé. Puis tout d'un coup : « C'est » peut-être un service qu'il me rend, ditw il ; et pourquoi me déferais-je de ma » terre à présent? qui sait ce qui peut » arriver? » Ainsi tous deux se réjouissaient de ne pas accomplir le marché ; moi seul, j'étais fâché de le voir rompu. Quinze mille francs perdus !... parce que Bonaparte est débarqué à Cannes ! 11 fallut bien me consoler. « £h bien ! » me disais-je, « c'étaient les libéraux qui ven-
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» daient, et les purs qui achetaient. Cela » va peut-être changer : les purs ven- V dront , les libéraux, achèteront , et moi » j'y trouverai toujours mon compte. »
Tout Paris resta dans la sécurité ; on compta sur l'anéantissement de Bonaparte et de sa petite armée jusqu'au moment où l'on vit revenir les généraux qui , dès la première nouvelle , étaient partis en toute hâte pour Lyon. L'inquiétude devint aussi générale que l'avait été la confiance du succès.
Ohl qu'il y eut alors de récriminations parmi les gens des divers partis et même des diverses nuances de parti ! « Pourquoi » avez-vous rêvé le rétablissement de l'an- )) cien régime? » disaient les constitutionnels aux partisans des privilèges. « Pour- » quoi avez-vous secondé les cris poussés » en faveur de cet homme? » disaient les purs aux libéraux.
Une double classe surtout était dans . Teffroi; c'étaient ceux qui , depuis un an ,
avaient professé des maximes ultra-monarchiques ; c'étaient ceux qui depuis la même époque avaient professé des maximes bonapartistes. Les bonapartistes se flattaient bien que Napoléon allaii! arriver, mais en attendant on pouvait prendre contre eux. des mesures sévères ; les ultra-monarchiques ne doutaient pas qu'ils ne fussent poursuivis dès l'arrivée du vainqueur. Plusieurs se cachèrent ; parmi ces personnes , il y avait d'anciens amis qui s'étaient jetés dans des partis contraires. L'ardeur et la dissemblance de leurs opinions n'avaient point altéré leur amitié; ils pensaient différemment en politique, et ils continuaient de s'aimer et de s'estimer. Plusieurs redoutant les rigueurs, les uns de Bonaparte, les autres des ministres encore en fonctions, allèrent mutuellement se demander un asile. M. de Volnis ne fut pas un des derniers à disparaître.
Je n'ai rien vu de plus triste, de plus sinistre que la journée du dix-neuf mars.
Le Carrousel et les cours des Tuileries étaient remplis d'une foule à la fois consternée et furieuse; malheur à celui qui ne laissait pas assez voir sa haine contre l'usurpateur : il était assailli, frappé.... Oh! que la populace est féroce quand ses passions fermentent!
Le vingt mars, dès six heures du matin , tout était changé. Une foule aussi considérable que celle de la veille remplissait les rues et les promenades; mais la joie avait remplacé le deuil. On courait vers les Tuileries. C'étaient des cris, des acclamations, des transports! Malheur à celui qui aurait osé proférer une seule parole imprudente de royalisme! il aurait été aussi maltraité que les extravagans qui, dans les jours précédens , avaient laissé échap^ per des mots suspects de bonapartisme. Au milieu de ces vociférations, de ces cris poussés par des hommes , des femmes, des enfans mal vêtus, appartenant à la dernière classe , et pensant aux vociférations ,
aux cris clans un senstout contraire poussés la veille par des hommes, des femmes, des enfans mal vêtus : « Eh , grand Dieu î » me disais-je , y a-t-il donc deux ca- » nailles ? Hélas ! c'est trop à craindre )) quand deux grands p artis sont aux pri- )> ses! y> Mais non, il n'y en avait qu'une. C'était la même ; je reconnus, parmi ceux qui criaient: vwe l'empereur, plusieurs qui , la veille, avaient crié: P'iVe le roi. C'était la même que celle qui se précipite encore aujourd'iiui aux exécutions et auxréjouissances publiques... Etmoi , n*yétais-jepas les deux jours?
Les gens du peuple étaient-ils les seuls qui eussent changé de couleur? Le soir aux Tuileries je vis les anciens amis de Napoléon qui attendaient son arrivée. Ah! qu'il en avait ce jour-là! Que de chevaux, que d'équipages, que de femmes élégantes parées de bouquets et de guirlandes de violettes ! Parmi ceux qui enlevèrent Napoléon de sa voiture, qui pleuraient de ten-
dresse, qui lui baisaient les mains, qui étaient heureux de toucher ses vêtemens , j'en reconnus plusieurs quej'avais vus dans mes visites du jour de l'an, chez les ministres du roi ou chez leurs suisses.
Depuis la nouvelle du débarquement, l'affluence des gens qui venaient prendre des glaces ou jouer au billard dans mon café avait sensiblement diminué. Mes habitués libéraux et royalistes avaient disparu. Chaque parti avait son café de prédilection. Chacun allait au café de son opinion comme à un club. Cet abandon général me jeta dans des réflexions mélancoliques; j'en causai avec mademoiselle Amanda; je la trouvai toute dévouée à Bonaparte. Vu la force des choses, mon royalisme commençait à s'attiédir.
Je ne fus pas le seul dont les sentimens varièrent de la sorte. On a imprimé dans le temps une anecdocte dont je fus témoin. Cet amateur de nouvelles qui le premier m'avait conté tout bas le débarquement
m'avait dit le premier jour ; a 11 circule » un bruit que ce brigand de Corse est » débarqué à Cannes. » Quelques jours après : « Savez-vous ce qu'on répand ? que » le téméraire usurpateur a été reçu àGre- » noble. » Ensuite : « Je tiens de bonne » source que le général Bonaparte est en- » tré à Lyon. » Ensuite : « Il paraît con- » stant que Napoléon est à Fontainebleau. » Et enfin le vingt mars : « Sa majesté l'em- » pereur et roi est descendue ce soir aux » Tuileries. »
Cette dernière phrase se trouva textuellement dans le Moniteur du vingt-un. Souple au commandement, notre journal officiel avait fait rapidement volte-face.
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