CHAPITRE XL
i>ROPOSlTIO]S. — QUERELLES. — GRANDE NOUVELLE.
Le marquis avait trouvé chez lui son cousin le vicomte, et, bientôt après, Henri était arrivé. Au moment où il entra , le vicomte lisait je ne sais quel journal de son parti et souriait aux quolibets du rédacteur. Il fit une légère inclination de tête à Henri , et continua sa lecture. Le marquis reçut son fils avec encore plus de tendresse que de coutume.
<c Mon cher enfant , lui dit-il , j'ai voulu )> te voir sur-le-champ parce que j'ai une » bonne, très-bonne, excellente nouvelle à y> te donner. Apprends que mon cousin le » vicomte de Rinville que voilà, est venu
» hier me proposer pour toi un parti su- » perbe, )) — « Pour moi! mon père? » — « Oui , pour toi. » — a Et c'est monsieur le » vicomte qui veut bien s'occuper de moi ? » — (c Vous n'y êtes pas , jeune homme , dit ». le vicomte; j'ai été chargé par une dame » qui sait les Uens qui existent entre mon » cousin et vous , de demander au mar- » quis de Rinville si son intention était de )) marier celui qu'il appelle son fils. Je me » suis acquitté de ma commission , voilà >» tout. Maintenant^ écoutez votre père, et » répondez -lui. » Il reprit tranquillement la lecture de son journal. « Oui, dit le j) marquis , c'est mon cousin qui ni'a porté » les premières paroles; mais ce matin j'ai . » vu la mère de la jeune personne, j'ai » causé avec elle ; je sais ses intentions , )>^es conditions qui, bien loin de me pa- » raître déraisonnables, me plaisent et me )) conviennent à moi-même infiniment.
» Cette mère encore très-jeune et très- » fraîche est la veuve, après avoir été la
» seconde femme d'un ancierf intendant de » notre famille , qui par parenthèse nous » a bien volés, surtout au moment de mon » émigration, et qui est mort fort riche. » C'était un certain Moreau Deiistel. 11 » s'ensuit qu'en apportant une riche dot à » mon fils, la jeune personne nous ferait » vraiment une restitution. Qui sait si » madame Deristel n'a pas songé à ce ma- » riage pour l'acquit de sa conscience? Au » reste, siie mari a été un peu fripon, très- » fripon , cela n'empêche pas que sa veuve » ne soit très-honnête ; la fille est fort jolie , » belle même. Mais ce qui rend vraiment » le parti très -avantageux, c'est qu'avant » d'épouser Deristel, la mère avait été de- » moiselle de compagnie d'une dame de la » plus haute qualité, une ancienne cha- » noinesse dont aujourd'hui elle est l'amie » intime , et qui est très-bien en cour. Il » en résulte que la bonne dame ne veut » plus frayer qu'avec la vieille noblesse , et » qu'elle se donne des airs de dame de
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» qualité.» — «Assez déplacés clans une » roturière , » dit le vicomte , sans interrompre sa lecture. — « Oh ! » reprit le marquis, « il faut bien fermer les yeux sur les )) ridicules de nos amis; c'est une femme » si bien pensante! Quelle haine pronon- » cée, exaltée contre la révolution! » — « Et contre l'empire , s'il vous plaît, mon » cher cousin le chambellan» , ajouta le vicomte avec un sourire assez railleur. Henri n'écoutait plus , il était occupé à chercher comment il devait répondre à la proposition de son père. « Grâce » à ce mariage , » reprit le marquis , te avec ton mérite et ta bonne condui- » te... car je te rends justice, quoique » bien souvent j'enrage en pensant à tes » opinions... mais enfin Dieu me fera la » grâce de t'ouvrir les yeux , et cette al- » liance contribuera nécessairement à te )) rendre plus raisonnable. L'influence » d'une jolie femme qui nous aime est si » puissante!... Oii en étais-je?... Ah! je di-
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» sais, qu'avec l'appui de ta belle-mère, » le mien et ton mérite, rien ne peut t'ar- » rêter. D'abord, au moment de ce ma- » riage, moi, je me saigne pour toi; je te » fais des avantages, et je te vois d'ici » maître des requêtes; mais ce n'est pas
» là ce qu'il y a de plus beau pour toi
» Ecoute-moi donc. On dirait que tu » penses à autre chose. » — « J'écoute, » mon père. )> — «Vous avez , dit-on, dans » vos nouvelles lois, que du reste je suis » loin d'approuver, mais dont nous se- » rions bien dupes de ne pas profiter quand » cela peut nous arranger... vous avez donc » des dispositions qui permettent d'adop- » t^r... de reconnaître des enfans naturels. » Madame Déristel désire que je t'avoue yt hautement pour mon fils ; et comme tu » ne peux que faire honneur à la famille, » comme je n'ai point eu d'enfans de mon » mariage, je ne vois pas ce qui pourrait » m'empêcher... Et vois-tu ?... comprends-
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» tu?... saisis-tu le superbe avenir qui » s'ouvre devant toi?... »
Dès les premiers mots que le marquis avait dits sur ces nouvelles lois , le vicomte avait interrompu sa lecture , ôté ses lunettes, et il écoutait avec autant d'attention que d'impatience. Au moment où le marquis annonça qu'il était disposé à reconnaître Henri : «Ah ! c'est trop fort, » dit le vicomte en se levant brusquement , « faites-lui du bien, » mariez-le , faites le maître des requêtes, » conseiller-d'état, préfet , ou tout ce que » vous voudrez ; mais ne compromettez- » point pour lui l'honneur de la famille. » Si j'avais su que cette sotte et vaine » madame Déristel eût cette ridicule am- » bition, je me serais bien gardé de me » charger de sa commission. Comment, )) mon cousin! introduire dans la famille » des Rinville , un fils naturel , et qui est » libéral encore ! Je n'ai aucune préteny) tion sur vos biens ; mais dépouiller y> pour ce jeune homme et pour la fille de
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» votre intendant qui vous a volé , \çs lé- )) gitimes héritiers du peu qui vous reste !.. » Ah ! grand Dieu ! dans quel siècle vivons- » nous ! et que j'étais loin de m'attendra :» que mon cousin... le marquis de Rinville )) tremperait dans les crimes de la révolu- » tion ! mais nous ne le souffrirons pas. » — « Eh ! qui m'en empêchera ? w — « Moi , » toute la famille... Non, nous ne le souf- » frirons pas. »
Aussitôt la scène devint très-vive entre le marquis et le vicomte. Ils allèrent jusqu'à b'injurier, et mêlant la politique à leurs dé* Lats: le vicomte traitait son cousin le marquis de philosophe et de jacobin ; le marquis traitait son cousin le vicomte d'ennemi des lumières et d'esclave des préjugés. Le vicomte dit au marquis qu'il était une girouette ; le marquis dit nu vicomte qu'il était un éteignoir, et il s'oublia jusqu'à l'appeler ironiquement , monsieur le vicomte de la Jobardière. Qui pourrait peindre la fureur du vieux gentiilatre ?
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Henri qui avait écouté avec peine, mais en silence, cette violente querelle, crut devoir s'interposer en voyant qu'on en venait fi des mots beaucoup trop durs. Il leur dit qu'il était inutile de se disputer pour lui ; qu'il allait sans doute les mettre d'accord sur-le-champ , et il déclara fort respectueusement à son père que son intention bien positive était de np pas accepter le parti auquel on avait bien voulu songer pour lui. La surprise ôta la parole au marquis. « A merveille ! » dit le vicomte en éclatant de rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent; « d'autres diraient qu'il e^t un » nigaud de refuser les avantages qu'on » lui offre; moi je le remercie d'être plus » raisonnable que son père. Ah ! je suis un » éteignoir î un vicomte de la Jobardière î.. » adieu , mon cousin ; nous ne nous rever- )> rons plus. » Il sortit.
Alors, ce fut contre Henri que le marquis tourna sa fureur. Henri ne s'emporta pas, se tint toujours dans les bornes du
respect, tout en persistant dans sa résolution; mais ce respect ne servit qu'à augmenter l'indignation du marquis. « Tu » vois , s'écriait-il ; je me brouille pour toi » avec toute ma famille ; et voilà comme
«.tu m'en récompenses! Fils indigne!
)> rebelle! ingrat! » Il fallut bien
que Henri obéît aux injonctions réitérées que lui faisait son père de sortir de chez lui. Henri raconta fidèlement tout ce qui s'était passé à sa tante et à sa cousine. Au moment où il leur apprit qu'il avait refusé l'offre qui lui avait été faite, un rayon de joie involontaire brilla dans les yeux de Rose; mais elle surmonta presque aussitôt son premier mouvement; et, en s'efforçant de paraître calme; «Vous avez eu tort , » mon cousin. Pourquoi affliger votre » père ? pourquoi refuser les avantages » qu'il se plaît à vous offrir dans sa ten- V dresse? Croyez-moi, acceptez-les; que » je serai heureuse de votre bonheur ! » Madame Lefèvre n'osait désapprouver sa
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fille 3 elle se contenta de dire que c'était à H^nri à se consulter lui-même; que son cœur ne pouvait manquer de le bien guider ; que dans tous les cas il serait temps de se décider quand il aurait vu la jeune personne. « Non, je ne la verrai pas, » répondit Henri. Il resta quelques momens pensif, regardant avec attendrissement sa cousine ; puis , avec le ton d'un homme sur de sa volonté, il ajouta; « Je suis désolé » d'affliger mon père; mais je n'épouserai » pas la femme qu'il me propose. ».
Henri écrivit à son père une lettre bien touchante, mais bien ferme. Cette fois le marquis répondit; sa réponse était furibonde. Cependant il ne perdait pas encore l'espérance; il se flattait que la réflexion et de bons conseils pourraient faire changer son fils. Ce fut moi qu'il choisit pour être son intermédiaire auprès de Henri; je promis à M. de Rinville d'employer toute mon éloquence pour tâcher de faire entendre raison au jeune homme.
J'étais alors fort occupé pour moiî propre compte; je me flattais d'avoir amené à bien une affaire qui m^ promettait un gros bénéfice. Un de mes babitués de neuf beures du matin, officier-général mis bors d'activité, avait une terre à vendre. Il m'en avait parlé ; j'en avais parlé à un de mes babitués de midi , qui venait d'être appelé à une très-grande place , et qui était disposé à faire l'acquisition de la terre. Le vendeur était un libéral ; l'acbeteur était un pur; mais qu'importe? les écus n'ont point d'opinion. Ils s'étaient vus, ils étaient d'accord; on m'avait promis pour bonoraires de courtage un pour cent sur le marcbé. La terre se vendait quinze cent mille francs; rien de plus clair, il me revenait quinze mille francs. On avait pris jour pour signer le contrat : ce jourlà même , il survint un obstacle au vendeur; on remit au lendemain. Je devais aller de bonne beure chez M. de Rinville pour me concerter avec lui surtout ce que
je devais dire à son fils ; je devais ensuite aller chez le notaire, pour assister à la signature du contrat de vente, et toucher mes quinze mille francs..... A mon réveil , quelle nouvelle!.... Bonaparte était débarqué à Cannes.