RECONCILIATION DE GIFFARD ET DU MARQUIS
Le marquis de Rinville n'avait rien perdu de son amitié pour son fils. Il envoya savoir de ses nouvelles , et fut trèscontrarié d'apprendre que Henri n'était pas à Paris. Bientôt il pensa qu'après les bons soins qu'il avait reçus de la tante et de la cousine de Henri , il leur devait une visite de politesse. Un matin il sortit à pied, et se rendit ch^z madame Lefèvre. Le marquis fut poli , cérémonieux même avec les deux femmes , mais ni tendre ni affectueux. Cependant il fut un moment sur le point d'oublier son rôle de grand seigneur.
Rose lui témoignait tant de respect et d'amitié ! Il leur demanda où était sou fils, Rose allait lui dire que Henri était dans les cantonnemens de la Loire; heureusement madame Lefèvre lui fît un signe qu'elle comprit; Rose se tut, et madame Lefèvre, prenant la parole , dit qu'elle croyait son neveu à la maison de campagne d'un de ses amis. Le marquis se contenta de cette réponse. Rose lui parla naïvement du portrait qu'elle avait commencé. Elle était prête à le continuer, disait-elle ; le marquis répondit d'un air embarrassé que ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas,.- qu'il verrait,... qu'il la ferait avertir,... et il se retira en promettant à la mère et à la fille, avec plus d'orgueil que d'affection, qu'elles pouvaient compter sur ses bontés.
Ma dévotion était sans doute bien sincère; mais ce n'était jamais dans un coin de l'église que je me mettais en prière ; c'était au milieu de la nef, à la vue de tous
DE LA RÉVOLUTION. l8
ies fidèles , comme si j'eusse été bien aise de devenir un objet de bon exemple et d'édification. Je suivais les processions; je me promenais de paroisse en paroisse , et j'allais toujours de préférence dans celles où se rassemblaient les gens du beau monde, les dames de qualité , les hommes les plus considérables, et les fonctionnaires publics Des méchans n'eurent-ils pas la noirceur de dire que je priais pour me faire remarquer ?
En sortant de chez madame Lefèvre, le marquis de Rinville pour abréger son chemin, crut devoir traverser une église; je m'y trouvais précisément quand il y entra. 11 y avait très-peu de monde à cette heure , trois ou quatre dévotes dans la nef, deux autres au pied d'un confessionnal , et quelques mentlians qui à la porte de la chapelle des fonts, attendaient la fin d'un baptême. J'aperçus le marquis, comme il prenait de l'eau bénite. J'avais achevé une prière , et je reprenais haleine avant d'en
ï84 I^E GILBLAS
recommencer une autre. A la vue du marquis , je me précipite à genoux , non sur une chaise , mais sur la pierre. Je me signe , je me frappe la poitrine avec componction, je joins les mains, et les yeux à demi-fermés, je marmotte entre mes dents. Le marquis croit me reconnaître; il croit se tromper. Je feins de ne le pas voir ; mais je l'observe du coin de l'œil. Il tourne autour de moi, il a l'air d'examiner un tableau où il y a des échevins en robe rouge; mais c'est sur moi que sont fixés ses yeux. 11 semble qu'il ne peut se persuader que cet homme qui prie si dévotement, est Giffard , son ancien perruquier, l'ancien et le premier confident des fredaines de sa jeunesse, le jacobin Giffard qui tout récemment s'est promené dans la ville en qualité de hérault d'armes de l'usurpateur. Je continuais ma prière sans paraître donner la moindre attention à ce qui se passait autour de moi. Après s'être bien convaincu qu'il ne se trompait pas, le
DE LA RÉVOLUTION. ï83
marquis sortit de l'église, et je me relevai, les genoux un peu froissés , car la pierre était dure , et la séance avait été un peu longue.
Le marquis n'avait pas encore une dévotion bien ardente; cependant même avant le vingt mars , tout en accusant les prêtres de vouloir marcher trop vite, il allait à la messe, à l'office, et il avait un confesseur. Je connaissais ce saint homme ; c'était M. l'abbé Bazin excellent prêtre , fort complaisant , fort accommodant , aimant beaucoup les pénitens riches et de distinction . allant dîner chez eux et faisant leur partie. J'imaginai d'aller trouver M. Bazin, et il reçut ma confession générale. Je lui en dis de belles î car pour donner plus d'éclat à mon repentir , je m'avisai de grossir mes péchés. Je m'accusai de tout ce qu'on me reprochait, des cierges allumés et de mes fonctions au champ de mai. Dans mon ardeur , comme un étourdi , je m'accusai même d'avoir tiré les cordes pour renverseF
l86 LE GILBLAS
la statue de la place Vendôme. Ici l'abbé m'arrêta, me dit qu'au contraire il y avait de quoi se glorifier; que c'était une bonne action qui pouvait en compenser bien des mauvaises. Je continuai : « Ah ! mon père , » ajoutai-je , puisse Dieu accepter les » malheurs que j'éprouve en expiation de » tous mes torts! je suis bien à plaindre ; » mes excès m'ont fait perdre les bontés de » mon protecteur , de mon bienfaiteur , » le pieux et honorable marquis de » Rinville. » Au nom du marquis de Rinville, le prêtre parut redoubler d'intérêt pour moi , et m'apprit ^ non sans y mettre une espèce de vanité, qu'il avait l'honneur de compter monsieur le marquis parmi ses pénitens. Je feignis de l'avoir ignoré , mais j'en parus enchanté. Je n'eus pas besoin de prier M. Tabbé Bazin de vouloir bien s'entremettre pour me réconcilier avec le marquis; il m'offrit lui-même ses bons offices. Il y a quelques prêtres, dit-on, qui aiment à se mêler d'affaires, de réconciliations.
de rapprochemens : l'abbé Bazin était du nombre. Je le remerciai; je lui promis de me soumettre à toutes les mortifications qu'il lui plairait de m'imposer ; je lui promis de persister dans la voie du salut, où j'avais eu le courage d'entrer, d'expier par la vie la plus exemplaire , le scandale de ma vie passée. Je crois que s'il y eût eu encore des moines , j'aurais proposé à l'abbé de me faire capucin.
M. de Rinville qui m'avait vu prier, et qui ne se doutait pas que je l'avais vu m'observer, n'eut pas de peine à croire h mon repentir. Déjà , depuis son retour, sa dévotion était augmentée. Il y eut une espèce d'explication entre nous par l'intermédiaire du confesseur. I.e marquis consentit à me recevoir : l'abbé voulut bien se charger de me présenter. J'abordai le marquis d'un air contrit ; il me reçut d'un air grave. Je mis beaucoup d'humilité dans mes aveux ; je trouvai le moyen de le flatter; je l'assurai que mon plus grand
l88 LE GILBLâS
bonheur serait de recouvrer ses bonnes grâces, et je détruisis facilement tout ce qui pouvait lui rester sur le cœur contre moi. Il me fît un sermon si touchant et si long que l'abbé ne crut devoir rien ajouter à ce que venait de dire monsieur le marquis qui-, selon lui, avait parlé comme un père de l'Eglise. Le vénérable marquis de Rinville , transformé subitement en père de l'Église, me rendit sa confiance et sa protection. j
M. de Rinville ne tarda pas à me parler de son fils. L'influence de ma récente dévotion se faisant déjà sentir , et ajoutant à mon esprit de tracasserie et de médisance, ' je fus sur le point de révéler au marquis que Henri était maintenant à l'armée de la Loire. Heureusement, il me demanda si je savais chez quel ami et à quelle maison de campagne Henri était allé. Je compris que madame Lefèvre n'avait pas voulu apprendre la vérité au marquis, et, comme je n'étais pas un méchant homme , je me
DE LA kÉVOLUTION. l8g
bornai à lui dire que je ne savais rien sur M. Henri. Je n'avais pu m'enipécher de sourire en répondant de la sorte. Ne voilà -t-il pas que le marquis s'avise de penser que le jeune homme est près d'une maîtresse. Je profite de cette idée qui lui passe parla tête; et même, pour mieux dérouter les soupçons, j'arrange un petit roman qui achève de persuader au marquis que son fils fait la cour à une femme célèbre par plus d'une avanture galante. Je craignais qu'il ne s'en formalisât par respect pour les mœurs. Au contraire : « Il faut que jeunesse se passe , » me dit-il gaiement; j'aime mieux lui voir ainsi )) quelques intrigues galantes qu'une de » ces profondes passions qui parfois en- » traînent les jeunes gens à de graves » sottises. » 11 avait repris tous ses projets, il voulait toujours reconnaître ou adopter Henri ; il voulait toujours le marier à la fille de cette madame Déristel , veuve de son fripon d'intendant. Mais ces beaux
igO LE GILBLAS
projets n'étaient pas accomplis ; le marquis y voyait beaucoup d'obstacles. D'abord Henri n'était bien certainement ni un jacobin, ni un bonapartiste; mais il était patriote , philosophe , ce qui revenait à peu près au même dans l'esprit de beaucoup de gens , ce qui même était beaucoup plus fâcheux , parce que les patriotes et les philosophes n'étant pas des hommes de parti , on avait bien plus de peine à les convertir. Ensuite bien loin de consentir à ce mariage, Henri, avant les funestes événemens du vingt mars, n'avait pas même voulu voir la jeune personne, ce qui , joint à d'autres circonstances , avait fait craindre au marquis que le refus de Henri ne vînt de quelque
passion « Me voilà un peu rassuré sur
» ce dernier point , me dit-il ; cette femme » près de laquelle mon jeune étourdi est h » la campagne, ne peut lui avoir inspiré » qu'un goût léger, passager. Mon cher » Giffard , je compte sur toi ; emploie tout » le zèle,- toute l'ardeur que doivent te
» donner tes nouvelles idées religieuses, w pour amener Henri à des sentimens » dignes de moi et du nom que je suis )) disposé à lui donner. »
Au moment où j'allais quitter M. de Rinville, un valet annonça madame Déristel et sa fille. « Reste , me dit le marquis, je M ne serai pas fâché que tu voies la jeune » et belle personne que je destine à Henri. » Quant à la mère, c'est une femme d'un j> esprit supérieur, d'une piété exemplaire, » d'une sensibilité profonde et d'une dou- ;> ceur angélique. Il faut à l'instant même » nous concerter sur la marche que nous » devons suivre. » Je restai ; madame Déristel et sa fille entrèrent.
Quelle surprise ! cette madame Déristel, cette dame d'une piété exemplaire, d'une profonde sensibilité , d'une douceur angélique , c'était cette femme à qui peu de jours auparavant , j'avais entendu tenir dans le même salon le propos aussi léger que cruel qui, malgré sa parure élégante,
19^ LE GTLBLAS
me Tavait fait envisager comme une furie de révolution. Cette femme , qui m'avait étourdi par U hauteur de son aristocratie, n'était ni une comtesse, ni une baronne , ni une marquise; c'était madame Moreau Déristel , bien roturière et veuve d'un intendant de maison. Sa fille , mademoiselle Euphrasie Déristel avait upe jolie taille , une main charmante , un teint éblouissant, de beaux cheveux blonds, de grands yeux à fleur de tête , une jolie bouche, des dents superbes ; mais elle se tenait mal ; ses grands yeux bleus avaient un regard incertain , étonné ; cette jolie bouche était toujours niaisement entr'ouverte ; sa physionomie était sans charmes : elle me parut à la fois belle et disgracieuse , fière et sotte. Le marquis me présenta comme un homme tout dévoué à ses intérêts. Madame Déristel me sourit d'un air à la fois agréable et dédaigneux. Bientôt le marquis, entraînant madame Déristel et moi dans une embrasure de fenêtre, se mit à nous
DE LA RÉVOLUTION. igS
parler très-vivement du projet de mariage qui l'occupait. Pendant ce temps, la belle Euphrasie feuilletait un livre , fredonnait , ou promenait ses doigts sur les touches d'un piano. Le marquis me somma de dire a madame Dëristel ce que je pensais du ieune Henri. .On juge avec quel feu je m'empressai d'en faire l'éloge; c'était un des plus aimables jeunes gens qu'on pût rencontrer; il avait toutes les qualités, toutes les vertus , tous les genres de mérite, u Vous » l'entendez , dit le marquis ; il n'a qu'un » défaut; c'est d'être un tant soit peu » libéral. » Ici la dame fronça le sourcil, cr Qu'avons-nous à redouter? m'écriai-je; » Dieu nous fera la grâce de toucher son » cœur. A.vec une jeune et jolie femme » élevée dans les plus sages principes , avec » une belle- mère qui ne peut manquer de » prendre un grand ascendant sur son » esprit, il est impossvlDle qu'il ne devienne » bientôt fidèle et pur. »
Ce mariage se présentait sous l'aspect le
ToM .IV. g
ig4 LE GILBLAS
plus avantageux aux parens des d jeunes gens. M. de Rinviile ne pou^ se flatter de faire entrer son fils nati dans une riche famille de son rang fallait donc qu'il s'en tînt à la famille turière de son ancien intendant. Madî Déristel ne pouvait se flatter de troi pour sa chère fille le fils légitime d' noble famille; il fallait donc qu'elle : tînt au fils naturel du marquis. Et qu M. de E-inville aurait reconnu Henri , ( bonheur pour elle de s'entendre nom la belle-mère d'un marquis ! Frappé toutes les considérations qui militaienl faveur de ce mariage , persuadé en juge de tous les autres par moi-même , Henri ne pourrait résister aux offres h lantes qui allaient lui être faites , cro) voir d'ailleurs dans cette union un mo de fortune pour moi, je promis tout r zèle au marquis.
DE LA. RÉVOLUTION. igS
ee»©«e9*«9«e«©9»eseee©©©ee©e«e»e«©99e©©9»«ê»«9e»ee8«9?