‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 20 sur 23 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

RETOUR DE HENRL

En Attendant le retour de Henri , je fréquentais très-assidûment monsieur le marquis et madame Déristel. Cette femme était d'une activité incroyable pour son parti ; c'était une véritable intrigante. Elle assiégeait , elle importunait , elle fatiguait les ministres et leurs commis ; elle faisait obtenir des places et des pensions. Combien elle distribua d'entrepôts de tabac , de bureaux de loterie , de bureaux de papier timbré , et même de sous-préfectures ! La belle connaissance pour moi ! l'excellente protection! Cependant, sauf quelques petits profits qui me revinrent de

ig6 LE GILBLÂS

quelques petites intrigues dans lesquelles elle eut la bonté de m'employer, je n'avançais pas ; elle s'en tenait à des promesses. Si le mariage projeté réussissait, je devais obtenir par ses soins un brillant emploi dontlesfonctionsseraieotsi légères qu'elles ne m'empêcheraient pas d'exercer une autre industrie. De son côté , le marquis me promettait un superbe cadeau de noce. Je croyais déjà tenir la place et le cadeau.

Réconcilié avec le marquis , je n'avais pas précisément renoncé à ma dévotion 1 mais je ne croyais plus avoir besoin de montrer un aussi grand zèle ; je ne paraissais plus à l'église que le dimanche , et je ne faisais plus que des visites assez rares au bon abbé Bazin.

Le vieux pelit vicomte de Rinville était maire de son canton , ce qui lui plaisait beaucoup: il lui semblait qu'il était encore seigneur de son village. 11 fut un des membres de la chambre de 18 15. Mais ^e parti des privilèges faillit perdre un de ses plus I

vigoureux champions : le pauvre M. de Volnis ne fut pas encore nommé député.

Il y avait vingt-six ans qu'il était candidat. Cette fois il se fâcha d'autant plus qu'il se voyait repoussé pour long-temps. Il ne payait pas les impositions exigées par la charte. Aussi murmurait-il qu'elle faisait' trop pour l'aristocratie financière, et pas assez pour l'aristocratie des talens. Pour le calmer, on lui donna une nouvelle sinécure. Encore un canonicat ! Le marquis était destiné à se trouver toujours passé dans ses opinions par ceux qui l'entouraient. Avant le vingt mars , il n'avait été qu'un modéré auprès de son vieux cousin, et il n'était encore qu'un modéré auprès de madame Déristel et de moi qui, pour me faire bien venir de cette dame , enchérissais sur ses discours et sur ses sentimens.

Henri revint. Il s'était conduit dans ses cantonnemens en bon français , en soldat patriote et résigné. 11 avait aidé son capitaine à calmer l'exaspération ,

ig8 LE GILBLAS

à étouffer les murmures de quelques-uns de ses camarades. Son exemple, ses pa* rôles les avaient ramenés à la soumission et au sentiment de leurs devoirs. Le hasard voulut qu'il arrivât à Paris par l'avenue de Neuilly, le jour où les généraux étrangers passaient une grande revue de leurs troupes à la barrière de l'Etoile. Il vit leurs nombreux soldats, leur formidable artillerie ; il vit la femme ou la soeur d'un général anglais dans une brillante calèche , comme une reine recevant les hommages de ses satellites. Quel spectacle pour le jeune militaire ! « Juste ciel! disait-il, on m'a fait dé- » poser ma baïonnette... et je vois bril- » 1er sous les murs de Paris des baïon- » nettes étrangères ! . . . » Contraignons- » nous, ajouta-t-il, en concentrant sa fureur, (c Nous sommes vaincus; malheur à » nous; c'est le sort de la guerre. Eh » bien! sachons supporter notre malheur » avec une courageuse résignation. Que

DE LA REVOLUTION. IQg

» nos ennemis abusent de la victoire ; qui j) sait s'ils n'amassent pas de terribles » vengeances contre eux-mêmes!.. . Mais » non , » continua le jeune philosophe en se calmant par degrés , à mesure qu'il s'éloignait du tableau qui avait froissé son âme , « ne nous vengeons jamais. Puisse la » France recouvrer sa force , son indé- » pendance, sa liberté, pour donner aux » autres nations l'exemple de toutes les » vertus ! » De douces espérances pour l'avenir chassaient les idées sinistres que lui avait inspirées l'aspect de nos vainqueurs. A chaque pas qu'il faisait dans Paris , d'autres idées également douces s'emparaient de son esprit : il pensait qu'il allait revoir son père , sa bonne tante , sa charmante cousine.

Chargé par le marquis de l'instruire à point nommé du retour de son fils, j'allais fréquemment chez madame Lefèvre. J'y arrivai quelques momens après Henri.

Quelle joie cet heureux retour faisait

éprouver à Rose et à sa mère ! « Je sais )> quelqu'un, dis-je , qui va être aussi con- » tent que nous : monsieur le marquis de » Rinville. » — a Dès demain j'irai chez » lui , » répondit vivement Henpi. Alors je me permis de me vanter de n'avoir pas dit à monsieur le marquis dans quel pays était son fils , et je crus devoir engager Henri à ne pas révéler à son père qu'il venait d'être licencié avec les braves de l'armée de la Loire. «Pourquoi donc cela ? » répondit brusquement Henri, « dois-je en » rougir ? » Heureusement madame Lefèvre fut de mon avis ; Rose se joignit à sa mère. Henri se sentit de nouveau péniblement affecté. « Je suivrai vos conseils, ditil en soupirant à| sa tante et à sa cousine ; (c oui , je me tairai : je ne veux pas )} affliger mon père. »

« Alerte, alerte , monsieur le marquis , » dis-je à M. de Rinville, chez lequel je m'empressai de courir le soir même ; « notre » jeune homme est arrivé, w — « Il est ar-

» rivéî...» — «Je l'ai vu.» — ce Fort bien; lui x> as-tu parlé de mes projets, de mes dé- » sirs ?» — (.( Pas encore. » — « Pourquoi » donc ? tu as eu tort. » — « Ne vaut-il » pas mieux qu'il voie d'abord mademoi- » selle Eupbrasie? » — « Oui , oui, tu as » raison ; il faut ménager une entrevue , » une surprise.... Oh! il ne peut manquer » de la trouver charmante. »

J'allai par les ordres du marquis chez jnadame Déristel. Elle parut aussi joyeuse et aussi occupée de l'arrivée du jeune homme, que M. de Rinville lui-même.

Tandis que le marquis se préparait, se recueillait pour faire à son fils la réception qui avait été concertée entre nous, madame Déristel songeait à faire prendre à sa fille la parure la plus avantageuse pour l'entrevue qui allait avoir lieu. Elle lui répétait les leçons les plus minutieuses sur la contenance qu'elle devait avoir, sur les discours qu'elle devait tenir; et moi . comme un courrier de dépêches*,

comme un actif aide de camp, je passai une partie de la nuit à courir de chez le marquis chez madame Déristel , de chez madame Déristel chez le marquis , portant les ordres, les nouvelles et les instructions. J'attachais au succès de l'entreprise autant d'importance que s'il eût été question de marier mon propre iils.

DE LA RÉVOLUTION. 2o3

•«••««•99«©e«ee©««e««ee«9t««««*©©ee9«»«e»e©« ©•«««•©««•

Page 1