DINER CHEZ LE MARQUIS DE RINVILLE
Le marquis accueillit son fils avec beaucoup de tendresse. 11 lui demanda en souriant, pourquoi il était resté si longtemps hors de Paris. Henri, en rougissant , répondit que les affaires pour lesquelles il s'était absenté , avaient duré plus qu'il ne croyait. Le marquis, bien persuadé que son fils avait été retenu à la campagne par quelque intrigue galante , commença quelques plaisanteries que Henri ne pouvait comprendre; puis, d'un ton sérieux et paternel, il ajouta qu'il approuvait le silence du jeune homme, et que ce n'était pas a un père qu'il convenait d'être leçon-
fident des bonnes fortunes de son fils. Henri comprit encore moins cette grave sentence.
La conversation tomba sur les affaires publiques. Le marquis dit qu'il espérait avoir bientôt un puissant auxiliaire pour amener enfin son fils à la raison. Ces paroles , prononcées d'un ton de finesse , firent trembler Henri. Il en conclut que son père n'avait pas renoncé à l'idée de le marier. Voulant reculer le moment des débats , il osait à peine parler de sa tante et de sa cousine; il se contenta d'exprimer combien il avait été sensible à la visite que M. de Rinville leur avait faite. Le marquis approuva beaucoup son fils de vouloir achever son droit, a Au surplus, » ajoutat-il , en reprenant son air de finesse , « le moment n'est peut-être pas bien loin » où je pourrai réaliser les grandes espéw rances que je me suis plu depuis longj> temps à former sur toi. Il ne s'agit que V d'avoir un peu de complaisance, un peu
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» de docilité pour mes conseils; en un )j mot, il ne s'agit que de te laisser coni) duire par un ami, un père qui doit né- » cessairement savoir mieux que toi ce » qui convient à ton bonheur. Or çà, mon » cher Henri, peux-tu venir dîner aujour- » d'hui avec moi? J'ai des dames,... des w dames à qui je suis bien aise de te pré- » senter. » Cette invitation, l'annonce qu'il trouverait des dames chez le marquis , augmentèrent le trouble et les craintes de Henri; mais il n'avait aucun motif, il ne trouvait aucun prétexte pour refuser; il accepta.
Le marquis avait à dîner quelques autres convives ; mais il n'y avait que deux dames : ces deux dames étaient madame et mademoiselle Déristel. Ainsi toutesles parties intéressées purent s'examiner , s'observer bien à leur aise. Madame Déristel , impétueuse , altière et babillarde, énonça dès le premier moment ses opinions tranchantes en politique. Par politesse envers
une dame , et toujours craignant d'affliger son père , Henri répondit avec beaucoup de modération. Madame Déristel, au lieu de voir en lui un homme généreux qui veut éviter le combat pour ne pas accabler son adversaire, n'y vit qu'un homme qui reconnaît l'infériorité de sa cause et qui se sent battu. Pour mademoiselle Euphrasie , elle n'avait pas ouvert la bouche ou plutôt, selon son habitude, elle avait tenu la bouche ouverte sans parler. Elle avait beaucoup considéré Henri. Henri, tout en étant très-poli, très-respectueux pour la mère, avait également beaucoup considéré la jeune personne. Cette attention mutuelle à se considérer n'avait pas échappé à M. de Rinville qui, avec son caractère vif, toujours jeune, toujours étourdi , sentait redoubler ses espérances. Avant qu'on se mît à table, il avait saisi un moment favorable pour demander à son fils comment il trouvait cette jeune demoiselle. « Très-belle, » avait répondu
Henri. C'en fut assez pour que le marquis se persuadât que son fils, frappé de la beauté de mademoiselle Euphrasie , en était tombé subitement amoureux. On vint avertir monsieur le marquis qu'il était servi. Il offrit sa main à la mère, il engagea Henri à offrir la sienne à la fille. Le bon marquis était ému, était joyeux, etla sensible madame Déristel partageait l'émotion et la joie du marquis.
Pendant le dîner, on ne parla point politique ; on parla littérature, spectacles, beaux-arts; on se trouva parfaitement d'ac^ cord. L'habitude du monde donnait à madame Déristel une grande aisance et même une espèce d'élocution. Toutes les fois qu'il n'était pas question de politique, cette femme avait réellement un excellent ton , et ses phrases de sensibilité semblaient partir d'un cœur pénétré. Henri crut devoir se livrer tout-à-fait à ce qui faisait l'objet de la conversation. Comme son éducation , si bien commencée par
l'honnête Lefèvre et achevée par d'habiles maîtres, le mettait en état de parler avec goût, avec esprit, il pouvait briller dans l'entretien, et généreusement il cherchait, il trouvait le moyen de faire briller madame Déristel. Il poussa même cette délicate attention si loin qu'il parvint à faire parler, et parler d'une manière qui n'était pas trop ridicule, mademoiselle Euphrasie. Le marquis était transporté. Après dîner , il prit son fils à part , et lui demanda ce qu'il pensait de madame Déristel. Henri répondit qu'il lui trouvait beaucoup d'esprit, cr N'est-ce pas ? reprit le marquis ; » du courage, » ajouta-t-il, en serrant la main de son fils avec tendresse, « elle est » pour toi, j'en réponds. » Ces mots achevèrent de déconcerter Henri. Déjà il avait cru remarquer que ce dîner avait été concerté comme une espèce de petit guetapens où l'on espérait surprendre , forcer , changer ses inclinations.
Celait moi qui l'avais imaginé , ce dîner.
Avant qu'on fût levé de table, j'étais clans le cabinet du marquis : j'étais si curieux de savoir où en étaient les choses ! Le marquis vint m'apprendre ses belles espérances; je sautai de joie, je me mis à chanter et à danser; et le bon marquis, touché de l'attachement que je lui témoignais, me serrait la main, chantait et dansait avec moi.,11 me quitta bien vite pour rejoindre sa société.
Plusieurs personnes survinrent. On causa. Comme de raison on parla politique, et comme de raison tous les assistans se piquaient d'afficher l'opinion la plus aristocratique. Henri se contint long-temps; il gardait le silence , ou , pour éviter de se mêler de cet entretien qui le fatiguait, il adressaitquelquesmots à la jeune personne. Le marquis remarquait d'un air satisfait ces attentions de son fils pour mademoiselle Euphrasie , et il était en extase des rapides progrès que l'amour, suivant lui, faisait sur le cœur du jeune homme. Ma-
dame Dérlstel dominait la conversation.
Elle pérorait , elle raisonnait , elle s'enflammait, elle trouvait du modérantisme et de la pusillanimité à des personnes qui cependant s'exprimaient assez bien en énergumènes. Henri s'approcha un moment de son père, et lui dit tout bas qu'il trouvait madame Déristel beaucoup plus aimable, lorsqu'elle parlait de modes et despectacles, que quand elle parlait des affaires publiques. Un monsieur s'avisa de dire, sur les soldats de l'armée de la Loire , un mot qu'on trouva très-piquant. Tout lemonde.se mit à rire. Henri ne put se contenir davantage , et répliqua vivement par un mot trèsénergique, qui ne fît pas rire les auditeurs. Mais à r*instant tous les yeux se tournèrent sur lui avec étonnement. Comment? un libéral ! un indépendant! un bonapartiste dans le salon de monsieur le marquis de Rinville! Madame Déristel lança sur le jeune homme un regard sévère , et mademoiselle Eupbrasie sembla désolée qu'il
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eût déplu à sa mère et à la compagnie. « Il faut pardonner à ce jeune homme, » dit le marquis tout confus, « il a eu le » malheur d'être élevé dans des principes » bourgeois, philosophiques. » Mais ce qu'il y eut de singulier, c'est que la fanatique madame Déristel, après son premier coup d'œil de mécontentement, se joignit au marquis pour excuser Henri. « Oui, » dit-elle, il est vif, pétulant, parce qu'il a » été militaire; mais j'espère que nous l'au- » rons bientôt ramené à la bonne cause, a Henri allait répliquer; le marquis le prévint, et proposa d'employer agréablement la soirée. On fit de la musique; on joua; Henri trouva bientôt le moyen de s'esquiver.
En montant à son petit logement , il aperçut encore de la lumière chez madame Lefèvre; il entra. Madame Lefèvre travaillait, Rose lisait; il était moins tard que Henri ne l'avait cru : il paraît que le temps s'était écoulé bien lentement pour
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lui dans la société de madame Déristei et de sa fille. Henri prit un siège, Rose ferma son livre, madame Lefèvre interrompit son ouvrage. On causa ; quel aimable entretien ! Oh! que Henri se trouvait bien plus à son aise, bien plus heureux, assis entre ses deux meilleures amies, que dans cette belle compagnie de comtes et de barons de l'ancien et du nouveau régime! car il y avait chez le marquis de l'ancienne et de la nouvelle noblesse. Que cette bonne et simple madame Lefèvre, pauvre couturière , lui paraissait préférable à l'impérieuse et spirituelle madame Déristei ! Que les discours à la fois naïfs, innocens et gais de cette jeune artiste , sa cousine , son amante, lui plaisaient plus que les ricanemens et les grands talens en musique de mademoiselle Euphrasie ! Comme le temps s'écoula vite ! « Me voilà revenu près de » vous , disait Henri , pour ne vous plus » quitter. Ah ! qu'au moins notre bonheur M privé nous aideà supporter les malheurs
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» publics.Youlez-vousqueje voussoumette » le plan que je me suis fait? Je ne veux )> point de fortune, je ne veux point de )) gloire; je continuerai d'écriresi je crois » que mes écrits puissent être de quelque w utilité; et dès que j'aurai un état... O ma n charmante cousine ! vous m avez avoué )) que votre cœur était à moi; j'espère que w vous ne me refuserez pas votre main. » Tous deux alors nous consacrerons tous w nos soins , tous nos instans à embellir :» l'existence de ma chère tante,... de ta » mère , 6 ma chère Rose , qui a été une si » bonne mère pour moi. » A ces doux projets, Rose et madame Lefèvre tendirent la main àHenri en signe de consentement; et ces trois êtres simples, bons , vertueux, jouissaient d'un bonheur inconnu à presque tous les riches , inconnu à tous les ambitieux.
Fi:i DU QUATRIÈME VOLUME.