‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 4 sur 23 · BRILLANTES AFFAIRES DE GIFFARD · texte numérisé non relu

BRILLANTES AFFAIRES DE GIFFARD

Il y avait trois salons tout resplendissans de glaces. Dans le premier, on voyait un joli escalier en limaçon, qui conduisait à des cabinets d'entresol meublés comme des boudoirs. Les fenêtres des salons étaient ornées de ricbes draperies ; des lustres nombreux étaient suspendus aux plafonds; les tables, en beau marbre, en bel acajou, n'étaient rien auprès du magnifique comptoir, qui avait l'air d'un trône. L'argenterie , la porcelaine, les bols et les verres en cristal de plusieurs dimensions, étaient d'une propreté, d'un éclat qui ravissaient. J'avais pour premier garçon de fourneau et

DE LA REVOLUTION. 3g

pour glacier, un artiste italien que j'avais débauché a un café voisin; mon chef de cuisine avait fait ses cours et pris ses degrés chez Véry, chez Beauvilliers, chez d'autres grands maîtres, et dans les cuisines d'un des premiers dignitaires de l'empire. Des pourvoyeurs aussi actifs qu'intelligens entretenaient la maison de gibier, de poisson , de volailles fines et de primeurs. Ma cave était remplie de vins de tous les pays. Six autres garçons, jeunes, lestes, bien vêtus , bien coiffés, faisaient le service avec politesse, avec empressement, avec complaisance. Ma carte , en beau et grand papier orné de vignettes contenait cent quinze articles. Le soir, quand les lustres étaient allumés, on se croyait dans un palais de fées.

Mais qu'était-ce que tout ce luxe de table, de service, de mobilier, auprès des grâces, des charmes de la belle Jeannette Rigaud , placée au beau comptoir, et se faisant appeler mademoiselle Amanda ! De

40 LE GTLBLAS

grands yeux noirs , des traits nobles, un teint de lis , un peu de rouge, des ajustemens à la dernière mode et sans cesse renouvelés, un diadème en perles ou en pigrres , des diamans, des bagues à tous les doigts de la plus jolie main, en faisaient comme une divinité. Pour moi , en habit de drap fin, chaussé avec soin, mes cheveux arrangés avec goût, une serviette à demi déployée sur le bras , je me promenais dans les salons; je parlais avec déférence , avec gravité , à mes convives ; je surveillais, je pressais les garçons, et dans mes momens de repos, je m'amusais à casser du sucre. Placé dans le quartier le plus riche et l'un des plus populeux de Paris, sur une promenade , et à la proximité de toutes les autres, comment mon superbe établissement n'aurait-il pas eu la vogue ? J'aurais bien voulu que mon café n'eût pas une couleur politique; mais c'était difficile; car à cette époque la politique , dont on n'avait osé s'occuper sous l'empire , com-

DE LÀ RÉVOLUTION. ^t

mençait à se glisser partout. J'étais fécond en heureuses inspirations ; la différence d'opinions des habitués qui fréquentaient ma maison me fit aviser d'un moyen ingénieux de plaire à tout le monde.

Dès neuf heures du matin, je voyais arriver pour déjeuner des faiseurs d'affaires, des courtiers, des militaires, tons fort libérauK, fort mécontens, fort railleurs, quelques-uns même bonapartistes ; alors j'avais étalé sur mes tables, tous les journaux libérairx, que mes pratiques lisaient avec autant de sensualité qu'ils en jnettaient à manger leurs déjeuners. A- midi , l'opinion devenait plus modérée; bientôt, elle devenait extrême dans un autre sens, à mesure que les gentilshommes de service ou autres arrivaient du château, ou de chez les grands seigneurs auxquels ils avaientété faire leur cour; alors j'avais enlevé et serré tous les journaux libéraux, et je les avais remplacés par les journaux ultra-royalistes. De quatre heures jusqu'à la fin de la.

soirée, il n'y avait plus d'opinion. C'étaient de tendres couples qui venaient dîner dans les cabinets; c'étaient des hommes de tout âge , de toute condition ; la plupart n'étaient d'aucun parti. Ceux qui avaient une opinion la quittaient en entrant dans mes salons. On ne songeait plus qu'à s'amuser. Les uns dînent bien vite , pour courir encore plus vite au spectacle ; les autres viennent plus tard, parce que leurs rendez-vous d'affaires ou de plaisir se sont prolongés. Cdui-ci se donne'une indigestion pour se consoler d'avoir perdu à la hausse; celui-là se régale d'une bouteille d'excellent vin pour se récompenser de quelques gains qu'il croit devoir au génie de ses combinaisons. L'un traite splendidement un commisdu ministèreoîi il poursuit une liquidation ; l'autre se dépêche de dîner pour aller faire sa visite de digestion chez une excellence ou chez un directeur général. Un jeune poëte du Vaudeville vient manger d'avance son tiers de droit

d'auteur du jour. I.e billard se remplit de joueurs, de parieurs, de ciu^ieux, et ies habitués font la poule. Voici l'heure des glaces, des rafraîchissemens et du punch. La foule abonde; c'est une cohue; nous ne savons auquel entendre; vers onze heures les glaces manquent; je me couche fatigué, enchanté de la recette, pour recommencer la même vie le lendemain.

La belle dame du comptoir n'a pas quitté sa place; mais comme son temps a été employé! Du haut de son estrade, tout observer, tout voir, écrire les cartes, recevoir Targent , rendre l'appoint, répondre aux complimens , aux œillades, peutêtre auxbdlets doux, et, dans les intervalles, lire le roman du jour! Oh! qu'elle était bien formée pour être une dame de café! Oh î que son caractère facile, flexible, sympathisait parfaitement avec le mien ! Toujours gracieuse, et gracieuse à tout le monde, elle était libérale avec les gens du matin , constitutionnelle et bientôt ultra-

royaliste avec les gens de l'ancien régime; le soir elle n'était plus qu'une femme aimable, charmante , spirituelle avec les petits-maîtres qui lui contaient des douceurs. Est-ce mon exemple qu'elle suivait ou suivais-je le sien? Le fait est que, dans la journée, je changeais trois ou quatre fois d'opinion et que le soir je n'en avais aucune. J'avais gémi avec tel marchand de ce qu'on l'obligeait à fermer le dimanche ; j'avais murmuré avec tel militaire mis à la demi-solde; j'avais soupiré avec tel gentilhomme de ce qu'il n'était pas rentré dans ses biens, et j'avais fait compliment à tel autre de ce qu'il avait obtenu la croix de Saint-Louis. Le soir je riais, je plaisantais avec ceux qui venaient pour passer le temps , et je m'extasiais sur les talens des glands joueurs de billard.

J'avais quelquefois des noces , des piqueniques , dès repas de corps. Mon ami Durosay et quelques-uns de ses camarades donnèrent chez moi un grand dîner à un

vieil émigré qui prétendait h quelque autorité sur les théâtres. Ce fut un spectacle assez curieux pour moi de voir ces comédiens professer le plus profond respect pour l'émigré pendant le premier service , se moquer de lui pendant le second, et le griser au dessert.

Je vivais en très-bonne intelligence avec mademoiselle Amanda,nia belle associée.

Elle m'appelait son cher ami , son cher tuteur; ce dernier nom me plaisait moins que l'aulre : il me rappelait la différence de nos âges. Je m'étais félicité de n'avoir pas épousé madame Belamy; mais mademoiselle Amanda ! jeune, brillante de grâces et d'esprit! pourquoi ne l'épouserais-je pas? Je lui en glissai quelques mots qui d'abord ne furent pas très-mal reçus.

Si je ne me disputais avec personne , que d'autres se disputaient , s'attaquaient , se combattaient ! Au milieu de tant d'opinions diverses, il y avait de tout coté défiance , exigeance , discorde. On n'avait

l\.(j LE GILBLAS

rien oublié , on se souvenait de tout : quelques priviiégiés , de leurs privilèges qu'ils voulaient recouvrer; les militaires, de leur ancienne gloire dont ils croyaient qu'on voulait leur ravir le prix; des négocians craignaient le retour des maîtrises et des corporations. Tout le monde voulait s'avancer, personne ne voulait reculer. Outre la guerre des opinions, il y avait la guerre des intérêts. Ceux qui avaient été placés sous l'empire voulaient conserver leurs places ; ceux qui avaient été renversés par la révolution voulaient être placés ; tous tendaient à se supplanter. L'ancienne et la nouvelle noblesse étaient comme en présence. On se raillait, on se dédaignait mutuellement. Que de pamphlets ! que de caricatures sur le renouvellement des processions , sur les prétentions des anciens seigneurs de paroisse dont quelques-uns voulaient que le sacristain leur apportât la première part du pain bénit!

Les Journaux n'entretenaient que trop

DE L\ hÉyOLUTION. 47

bien ces dispositions belliqueuses, tanlot par de violentes déclamations , tantôt par de doucereuses et jésuitiques attaques, le plus souvent par des plaisanteries fines ou grossières, Iriviales ou de bon ton ^ toujours acres et mordantes. A travers cespamplilets, il parut plusieurs écrits de quelques vrais patriotes aussi sensés qu'énergiques. A ces voix terribles pour les préjugés, rassurantes pour la raison, les bons esprits applaudissaient, les exagérés frémissaient. Henri, avec autant de force que de mesure, se 'mêla parmi ces généreux écrivains. Quelques - uns des journaux de cette époque jouaient avec leurs abonnés le rôle que je jouais dans mon café avec mes habitués. La même feuille , la même colonne renfermaient quelquefois des articles en sens divers et opposés. Je ne sais s'il leur réussissait aussi bien qu'a moi de prendre ainsi un habit d'arlequin.

48 LE GlLBLAlS

9e«e«©eef»e©«î«a©©e9e9©{!®ee©f«©a©«»©©eee©eç«9©»©ç#«»*t-'

Page 1