‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 3 sur 23 · NOUVELLES RESSOURCES DE OIFFARD · texte numérisé non relu

NOUVELLES RESSOURCES DE OIFFARD

Le marquis de Rlnville ne m'en voulait pas de ce que j'avais été remercié de la mission à laquelle il m'avait fait nommer; cependant, soit qu'involontairement il mît moins de chaleur à me protéger , soit qu'il fût moins bien accueilli lorsqu'il parlait d'un homme qu'il avait fallu destituer, le temps se passait, et je n'obtenais rien. Quelquefois je me repentais d'avoir donné ma démission de ma place d'adjudant de bataillon. Par bonheuKJc tenais encore tous mes fonds bien intacts; mais qu'il eût été fâcheux de les entamer pour vivre!

A cette première invasion , les étrau-

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gers n'exercèrent qu'à demi le terrible droit d'occupation. 11 faut même avouer que leur séjour fut avantageux à une grande partie des Parisiens, parmi lesquels on doit mettre en première ligne les restaurateurs et les limonadiers. En voyant celte foule d'Autrichiens, de Prussiens, de Bavarois et de Russes se précipiter chez les traiteurs et dans les cafés, je me sentais aussi parfois des regrets d'avoir abandonné madame Belamy et son estaminet.

Un soir, j'entrai par désœuvrement dans un de ces brillans cafés ou l'on déjeune, ou l'on dine, où Ton prend des glaces. J'admirais le luxe ('es salons, les grâces et la parure éclatante de la dame qui était au comptoir. Il y avait à une table voisine de la mienne un officier russe. Je no me connaissais pas beaucoup en uniformes étrangers ; mais il me sembla que c'était un officier général. Il était avec une dame qui me parut d'une taille élégante. Un riche cachemire flottait sur ses épaules.

Un magnifique \oile de dentelle cachait sa figure. On voyait briller à travers ce voile des boucles d'oreille en diamans. 11 me sembla que cette dame me regardait et souriait en me regardant. On leur servit des glaces. Il fallut bien que la dame dérangeât son voile , et je reconnus mademoiselle Jeannette Rigaud y ma belle compagne de voyage, la filleule de cette chère madame Bclamy , avec qui j'avais rompu parce qu'une cocarde blanche était tombée de ina poche. Je saluai fort respectueusement mademoiselle Jeannette ; elle me répondit par un signe de tête tout aimable. L'officierrussecrutaussi devoir me saluer. C'était un grand jeune homme à peu près de trente ans. 11 avait les cheveux, blonds, le teint plutôt pale que blanc , les moustaches rousses, la poitrine bombée, le bas du corps serré, le grand chapeau avec la touffe de plumes de coqs. Bientôt mademoiselle Jeannette et l'officier russe se leyèrent. Je m'étais approché du comptoir;

je les vis monter dans un élégant équipage , et j'entendis une espèce de valet cosaque dire au cocher : « Chez madame, rue » Chauchat. »

La rue Chauchat n'était pas longue alors ; cependant , ce ne fut pas sans peine que je trouvai la fdleule de madame Belamy» 3'avais demandé d'abord mademoiselle Jeannette ; on ne la connaissait pas. J'avais demandé ensuite mademoiselle Rigaud ; on ne savait pas ce que je voulais dire. Enfin , aux renseignemens que je donnai , on comprit que c'était à mademoiselle Célestine que je voulais parler : mademoiselle Rigaud avait changé son nom de Jeannette contre celui de Célestine. Il s'en fallait qu'il y eût autant de luxe dans son ameublement que dans sa parure. On me reçut dans une première pièce au troisième , où il n'y avait ni fauteuils ni chaises; puis on m'introduisit dans une modeste chambre à coucher fort en désordre. Mademoi-selle Célestine parut me voir avec plaisir.

Jamais elle n'avait eu tant de besoin des consolations de l'amitié, me dit-elle. Un coup de foudre venait de la frapper. Le matin même, le général Fatiskew avait reçu Tordre de partir sans délai pour la Pologne. Le général Fatiskew était le jeune officier avec qui la veille elle prenait des glaces. « Je n'aurai pas joui long-temps , >> continua-t-elle , « de l'amour qu'il m'a » inspiré ; car je n'ai pas de secrets pouf » vous, mon cher Giffard. Voyez; aumox> ment où il faisait meubler pour moi » l'appartement du premier dans cette » maison!... » Elle me raconta ses aventures. C'étaient à peu de chose près celles de beaucoup de demoiselles de cette époque. J^e général Fatiskew l'avait vue dans cette maison oii sa cousine l'avait placée;... il y était revenu ,... il s'était montré si aimable,... si délicat,... si généreux.... Elle avait conçu pour lui la passion la plus tendre , la plus vive.... « Et il faut se sé- » parer! C'en est fait , je ne veux plus

» aimer; les uns sont des monstres qui )) vous trahissent; les autres, hommes )) charmans, sont entraînés loin de vous » par le devoir.... N'y a-t-il pas de quoi » se désespérer? » Elle pleurait abondamment, et ses larmes la rendaient encore plus belle. Je sus gré à mademoiselle Jeannette. Célestine de sa confiance en moi. Vers la fin de l'entretien , elle était plus gaie ; nous avions bien ri tous les deux aux dépens de la chère madame Belamy sa marraine, qu'elle ne pouvait pas sentir , et à qui elle donnait hardiment la cinquantaine.

Fort touché de l'amitié que m'avait témoignée la belle Célestine, je m'attendrissais sur son sort. « Pauvre jeune fille ! » me disais-je, « la voilà délaissée, privée » pour jamais de celui qu'elle aimii! que )) va-t-elle devenir?... Allons, allons, elle » n'est pas si à plaindre.... Il lui reste des » diamans, un cachemire, des dentelles, » peut-être quelque argent comptant....

» c'est quelque chose.... » Tout à coup il me vint une véritable inspiration. ... «Et » moi aussi , grâce à l'héritage que j'ai fait, )> j'ai des fonds,... j'aurai du crédit.... Ne » suis-je pas bien sot de courir après une » place dont les revenus seront nécessai- » rement bornés? Maintenant que les choses » ont pris de la stabilité , pourquoi ne pas » tenter quelque spéculation?» Je retournai chez mademoiselle Célestine.

M. Fatiskew était parti : sa plaintive Ariane était encore dans toute l'émotion des derniers adieux. C'était un désespoir!... Je crus devoir brusquement lui confier le beau projet qui m'était venu en tête. C'était de nous associer, de fonder ensemble un café, mais un café dans le grand genre, et encore plus brillant que celui où, deux jours- auparavant , j'avais eu le bonheur de lui voir manger des glaces avec son général. Aussitôt, les larmes de mademoiselle Célestine se séchèrent : Tidée de se montrer dans un beau comptoir d'acajou , orné de

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bronzes et de dorures , l'espoir d'y faire une rapide fortune , et surtout de s'y voir entourée d'homnaages, lui souriaient, la transportaient : elle accepta vivement ma proposition.

Je ne perdis pas un moment : je cherchai , je trouvai un local. J'y commandai des réparations, des embellissemens. Avec nos fonds, du crédit, des emprunts au marquis et à d'autres, j'achetai un élégant mobilier; je dirigeai, je pressai les ouvriers, les peintres, les décorateurs; j'avais retrouvé toute l'activité de ma jeunesse... et bientôt, me voilà limonadier restaurateur, grâce aux sueurs des paysans de la Moscovie , qui ont fourni au général Fatiskew les moyens de se montrer généreux pour une jeune et belle habitante des rives de la Seine.

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