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Le Gilblas de la révolution

GIFFARD RETROUVE A PARIS PLUSIEURS PERSONNES DE SA CONNAISSANCE. — IL SUIT LE TORRENT.

Jtrès de deux an.s s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Paris. Que d'événemens s'étaient passés! Nous étions arrivés à cette effroyable et bizarre époque

ToM. II. Le GUblas. I

de la terreur, où, après avoir emprisonné, proscrit tous les nobles, tous les riches , et presque tous les honnêtes gens de l'ancien tiers état, les dominateurs s'attaquaient, se dénonçaient, et, sans donner de relâche à leurs persécutions contre les hommes qui n'avaient pas été de leur parti , se disputaient à qui enverrait ses complices à la mort.

A peine me trouvai-je dans la capitale que je me repentis de m'y être laissé conduire. J'avais sur mon compte tant de méfaits aristocratiques ! Veuille le ciel qu'ils ne viennent pas à la connaissance des méchans! Surtout évitons bien de nous faire des ennemis ; jamais il ne fut si dangereux d'en avoir! Oh! qu'il s'en fallait que je fusse encore envieux des nobles et des riches ! les pauvres gens ! j'en avais compassion. C'était à mon état obscur et précaire que je devais le peu de sécurité qui me restait. Quelques jours après mon retour, je me promenais aux Champs-Elysées ;

je m'arrêtai devant le beau jardin de l'hôtel où j'allais autrefois coiffer le marquis de Rinville , et qui m'avait paru alors une propriété si belle et si désirable. Je l'admirai de nouveau ; cependant le jardin était négligé et en friche. Pour mieux considérer ce magnifique hôtel , je gagnai la rue du faubourg Honoré; arrivé devant la grande porte , je lus sur les murs ces mots écrits en lettres rouges : Propriété nationale a vendre. « Giffard , mon ami , M me dis-je, où en seriez-vous si cette belle j' maison que vous convoitiez eût été à » vous ? »

Durosay me tint sa parole ; je fus engagé comme premier chanteur dans un petit théâtre qui cherchait à se rendre agréable au parti du jour en multipliant les vaudevilles et les drames révolutionnaires.

La première fois que j'arrivai au théâtre... c'était pendant une répétition; quelle fut ma surprise ! Je reconnus parmi les

actrices, sous le nom de la citoyenne Co' ralie, mademoiselle Thérèse Beaumont , la cadette des pupilles de Lefèvre , sa bellesœur, cette jeune innocente séduite par le marquis de Punville. Sa surprise fut égale à la mienne; nous éprouvâmes une grande joie à nous revoir. jNIais je n'en pouvais revenir; Thérèse, la petite couturière Thérèse que j'avais vue si honteuse , si malheureuse de sa faute , comédienne! elle avait bien pris toutes les habitudes, toute l'aisance de son nouvel état: elle n'était plus timide et confuse à chaque parole qu'on lui adressait. Je m'empressai de lui demander des nouvelles de sa sœur et du bon Lefèvre. Au nom de sa sœur , au nom de son tuteur, je vis Thérèse se troubler; une larme roula dans ses yeux ; mais bientôt , reprenant son air léger, badin, elle me dit que , grâce au ciel, sa sœur et son tuteur se portaient à merveille, mais qu'elle les voyait peu. Elle allait continuer : on vint l'avertir que c'é-

tait à elle à entrer en scène. Fort gracieusement , elle me pria de venir dîner chez elle , et me promit que là elle m'apprendrait tout ce qui lui était arrivé depuis mon départ. Elle me quitta, et je me mis à causer avec mes nouveaux camarades.

Presque tous étaient de forcenés démagogues, presque tous s'étaient donné les noms des anciens héros de la liberté , des chefs des plus respectables écoles de la philosophie. Nous avions Platon, Caton , Solon , Aristide et Pablicola. Tous ces honnêtes gens étaient fort assidus au»

séances des sociétés populaires; plusieurs étaient membres des comités de leurs sections ; plusieurs s'étaient avisés de se faire auteurs. C'étaient eux qui composaient ces vaudevilles et ces drames où l'emphase patriotique était entremêlée de petites scènes d'amour bien niaises et bien doucereuses. On juge qu'il fallait que le citoyen Durosay eût fait un grand éloge de mon civisme pour obtenir mon admission

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