‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 2 sur 20 · O LE GIL^LAS · texte numérisé non relu

O LE GIL^LAS

. lans une troupe d'artistes aussi républicainement composée; mais le citoyen Durosay était attaché à un grand théâtre ; il venait de remphr une mission; on s'était empressé de voler au-devant de ses désirs.

En me rendant chez mademoiselle Coralie, je fus saisi d'une grande crainte. a Eh! mon Dieu, me disais-je; si cette » jeune étourdie , au milieu de ses cama- » rades si horriblement patriotes, allait » révéler que j'ai émigré ! car elle ne peut » l'ignorer » Je pris confiance en pensant à la bonté de son cœur.

Mademoiselle Thérèse, ou plutôt mademoiselle Coralle, avait un appartement fort joliment meublé dans un entresol h l'entrée du faubourg du Temple. Se trouvant tête à tête avec un ami de sa première jeunesse, n^ec un homme qu'elle savait instruit de sa faute , elle éprouva beaucoup d'embarras; elle rougissait : toute la timidité de la petite couturière était revenue. Elle se remit de son trouble; elle répondit

à mes témoignages d'amitié par des témoi gnages d'une véritable affection. Avec quelle tendresse elle me parla de sa sœur et de Lefèvre ! Comme elle me vanta les soins , les précautions , la généreuse discrétion de ces dignes amis ! Grâce à eux , sa faute avait été ignorée dans leur ancien et leur nouveau quartier : c'étaient Lefèvre et sa femme qui avaient été le parrain et la marraine de l'enfant. Oh ! alors elle me parla de son fils avec transport; car c'était un garçon. Elle mit bien dans l'expression de son amour maternel un peu de cette affectation , de cette exagération que les actrices ne peuvent se dispenser d'employer quand elles développent leurs sentimens; mais il y avait un grand fonds de sincérité. L'enfant se nommait Henri Beaumont. Elle n'avait pu le voir q:Q deux fois ; il était en nourrice à une assez grande distance de Paris. Elle se proposait de l'élever près d'elle. Grâce au ciel , son nouvel état la mettait au-dessus des préjugés, et lui

permettait de braver les mauvais propos; elle se faisait une gloire, un bonheur d'exercer avec un soin religieux ses devoirs de mère. « Dois-je m'en plaindre? Dois-je » m'en féliciter?» me dit-elle avec une naïve franchise : «Le chagrin ne peut pas con- » server long-temps un grand empire sur » moi. A peine étais-je mère que mon goût » pour la comédie devint plus fort que i> jamais. J'en fis confidence à ma sœur. )) Elle employa tous ses efforts pour me i> détourner du théâtre : elle ne put y » réussir. Mon état de couturière m'était » insupportable. Que vous dirai-je, mon » cher Giffard? Après beaucoup dhési- » tations de ma part , beaucoup d'objec- )) tions, de remontrances de la part de ma » sœur et de mon beau-frère, je me dé- » cidai ; je débutai , je m'engageai à leur » insu, je les quittai. Ma sœur s'em- » pressa d'accourir. Elle chercha encore à » me faire quitter la comédie. Elle me » parla de Taffliction et des craintes de

» mon tuteur. Je cherchai à rassurer ma » sœur, à lui persuader qu'oa peut aussi » bien se conduire au théâtre que dans tout » autre état. Je kii citai de nombreux » exemples. Ma sœur, ma bonne sœur n'a » pas cessé d'avoir pour moi l'amitié que » vous lui avez connue. Elle vient me voir, » je vais lavoir; mais je vous avoue que je » choisis pour mes visites les momens où » je crois ne pas trouver son mari. Je ne » peux me défendre de le craindre comme » je le craignais dans mon enfance. Quel- » quefois il m'est arrivé de le rencontrer ; » j'ai tremblé, j'ai pâli; il a été bien bon, » bien indulgent pour moi ; mais je l'ai » vu triste , soucieux en me considérant , » et cela m'a bien fait du mal. »

Mademoiselle Coralie en revint à son enfant. Elle me dit que les deux fois qu'elle l'avait vu , elle lui avait trouvé une ressemblance frappante avec l'ingrat , le cruel.... Alors , en rougissant , en baissant les yeux , elle me demanda des nouvelles

de M. de Uinville. Quand je lui répondis qu'il y avait plus d'un an que je n'en avais entendu parler , elle soupira , et je vis que le perfide lui était encore cher.

Après dîner , je courus chez Lefèvre dont sa belle-sœur m'avait donné l'adresse. Sa femme et lui me firent l'accueil le plus amical : ces excellentes gens ne se souvenaient plus de tous les motifs de plainte que ma conduite avait pu leur donner précédemment. Ils continuaient de mener une vie modeste et laborieuse. Je trouvai Lefèvre bien triste. Ce n'était pas seulement la contrariété cruelle que lui causait la conduite de la sœur de sa femme qui l'affligeait ; il était désolé , consterné des horreurs qui se commettaient a Paris et dans toute la France. Madame Lefèvre était dans des transes perpétuelles. Son mari n'avait pas la lâcheté si commune alors de conformer son langage à celui des dominateurs; elle tremblait à tout moment , malgré la médiocrité de leur condition ,

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qu'on ne vînt l'arrêter comme suspect.

Les plus pauvres n'étaient pas épargnés ; et cependant , tout bas , bien bas , d'une manière obscure et détournée , elle laissait échapper quelques regrets de l'ancien ordre de choses.

Dans ma première entrevue avec mademoiselle Coralie , mon amitié pour elle avait été bien pure , bien désintéressée. Je n'avais éprouvé que l'amitié d'un frère pour une sœur ; cependant , vers la fin du diner, j'avais remarqué qu'elle était extrêmement jolie. J'avais senti renaître en moi quelques-uns des désirs qu'elle m'avait inspirés, et dont je n'avais été distrait que par ma profonde et malheureuse passion pour mademoiselle Aglaé Delbois.

J'étais loin de songer à l'épouser; j'aurais eu beaucoup de répugnance à me charger de l'enfant d'un autre , quoique cet autre fût un marquis ; mais elle me semblait très-agréable. Son ancienne faute , son nouvel état, son nouvel esprit, l'affection

franche et entière qu'elle me témoignait , me faisaient croire que je ne la trouverais pas cruelle. 11 me fallut bientôt renoncer à mes espérances : je vis roder autour d'elle, dans les coulisses, un grand jeune homme fort joli garçon , qui avait lair fort content de lui-même , et qui faisait le petit-maître et le fat autant qu'il était permis de le faire à cette époque sans trop d'imprudence. J'eus occasion de voir ce même jeune homme chez elle. Aux regards un peu inquiets, un peu jaloux qu'il lança sur moi , au ton tour à tour railleur et tendre que prit avec lui Coralie, et à une petite querelle assez conjugale qui s'éleva entre eux , je jugeai que le souvenir du marquis n'avait pas empêché mademoiselle Coralie d'être sensible aux douces paroles du beau jeune homme.

Je me crus obligé de faire le patriote forcené au milieu de tous les forcenés patriotes dont j'étais entouré. Je voyais mes camarades révolutionnaires prospérer, pas-

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ser leurs jours dans les plaisirs , dans de bruyantes orgies , obtenir par peur des gratifications de notre directeur, des bonnes fortunes de nos daines , des cadeaux de tous les honnêtes gens de la section qui n'étaient pas encore incarcérés , et qui tremblaient de l'être. Quel exemple pour un homme comme moi , d'une humeur facile , d'un esprit flexible , d'un caractère accommodant , fort passionné pour les plaisirs , fort avide d'argent , non pour en amasser, mais pour en dépenser ! Je m'habillai en carmagnole : je me fis recevoir à la société populaire ; je criai aussi haut que les autres contre les aristocrates , les ci-devant , les prêtres réfractaires , les boutiquiers , les feuillans, les modérés, les fédéralistes, et tous les agens de Pitt et de Cobourg. J'abandonnai mon prénom de Laurent , et je me fis appeler Sénèque Giffard.

Que le lecteur ne me prenne pas en haine pour les aveux que je viens de

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lui faire : je ne commis aucune méchanceté, aucune cruauté; ainsi qu'aux premiers jours de la révolution, j'étais braillard et non féroce ; je lançais des mots terribles , et c'était à moi surtout qu'ils faisaient peur.

Je vis à ma société populaire un homme dont le patriotisme exagéré fut d'abord pour moi un grand sujet d'étonnement, et que je ne pus m'expliquer qu'en le comparant au mien. C'était M. de Yolnis , l'écrivain philosophe , encore une de mes anciennes pratiques; il était de la même section que moi. Cet homme, qui avait blâmé avec beaucoup d'aigreur l'effervescence de l'assemblée constituante, ne trouvait pas trop exagéré le patriotisme de la convention. Nous nous étions mutuellement reconnus. Se souvenant de quelques paroles qui lui étaient échappées lorsque j'étais son copiste , il avait peur de moi. Me souvenant que j'avais alors abondé dans son sens avec chaleur , j'avais peur

de lui. Il faisait beau nous voir tous les deux dans notre frayeur réciproque , dont nous nous gardions de nous faire confidence , nous observer , nous considérer avec défiance, lutter parfois de patriotisme, et chercher à nous surpasser à la tribune en éloquence révolutionnaire. Autrefois , quand je le coiffais , M. de Volnis avait avec moi une familiarité dédaigneuse. A. notre société populaire , le citoyen Volnis i-^c traitait avec une amicale égalité, quelquefois même avec déférence.

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