‹ Le Gilblas de la révolutionChapitre 20 sur 20 · GRANDE DETRESSE DE GIFFARD · texte numérisé non relu

GRANDE DETRESSE DE GIFFARD

J'ÉTAIS si étourdi de ce qui m'arrivait ^' qu'il s'écoula un long intervalle avant queje pusse sentir ma situation. Lorsqu'il me fut possible de rassembler mes idées , je crois que j'éprouvai encore plus de colère contre l'infâme procédé de Niquet que de cbagrin de me voir en prison! Bientôt , tenant de la nature cette philosophie que tant d'autres qui valent mieux que moi ne doivent qu'à de grands efforts sur euxmêmes , et qui consiste à envisager toujours le beau côté des choses , je pensai (jue pendant la terreur j'avais été plusieurs fois en danger d'être arrêté, qu'a-

lors il y allait de la vie , et qu'il valait mieux que Niquet m'eût fait mettre en prison pour dettes sous l'empire, que de m'y avoir fait mettre sous la république , pour mes opinions.

On a tant écrit sur le régime des pri* sons , que je me garderai d'en parler à mes lecteurs; seulement je leur dirai que dès ce temps - là les prisonniers pour dettes prenaient leur mal en patience , faisaient bonne chère , et menaient une vie aussi joyeuse qu'il est possible de la mener sous les verrous. Bien des gens sont tentés de trouver scandaleuses les dépenses que fait plus d'un prisonnier pour dettes. 11 y a dans le monde tant d'autres scandales bien plus grands ! Pourquoi ne passerions-nous pas un petit scandale qui réjouit un pauvre détenu?

La première visite que je reçus fut celle (le Lefèvre et de sa femme. Ces braves gens que je voyais très-peu , que je ne cherchais pas, s'empressèrent, dès qu'ils

surent ma fatale aventure , de m'apporter leurs douces consolations et l'expression de leur amitié si sincère et si constante malgré tous mes torts. Combien je fus sensible à ce témoignage de leur affection ! le crois qu'en prison le cœur est plus disposé à l'attendrissement , et que l'on est réellement meilleur que dans le monde : du moins c'est ce qui m'arriva. En voyant la sœur de ma femme et son mari, le plus ancien ami que j'eusse à Paris , je revins rapidement sur toute ma vie et je la trouvai misérable. Je la comparais à celle de Lefèvre, et je rougissais de penser que cet honnête et obscur ouvrier avait été constamment utile , constamment heureux , tandis qu'au milieu de mes agitations et de mes vanités j'avais constamment tourmenté les autres et moi-même, a Ah! que » n'ai-je suivi ses conseils et son exemple ! )) me disais-je. Pour([Uoi ma femme , que )) son tuteur me destinait dès son enfance, » n'a-t-elle pas imité sa sœur , cette bonne

» Agathe , notre amie , qui autrefois a » éprouvé pour moi un sentiment plus H tendre ?

Ainsi , au lieu de conserver ma colère contre Niquet, je ne pensais qu'à m'accuser, qu'à me reprocher mes fautes. Ce n'est pas tout ; mon Dieu ! comme on est sage et bon en prison , ou du moins que j'ai été sage et bon , pendant le peu de temps que j'y suis resté ! j'y fis de grands projets de réforme. Je me proposais de me conduire , quand j'en serais sorti , aussi bien que je m'étais mal conduit avant d'y entrer. Je voulais , après avoir payé toutes mes dettes , vivre modestement , tranquillement avec ce qui me resterait et le produit de quelque facile et obscure profession ou de quelque petite place. Je fis part de mes projets à Lefèvre et à sa femme. Ces bonnes gens m'y encourageaient ; ils en pleuraient de joie. Non content de me consoler, Lefèvre voulait moire utile. D'abord il offrit de me prêter toutes ses économies. Il n'y avait

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pas de quoi payer la moitié de mes dettes ! mais il m'offrit de plus ses conseils, ses services , ses démarches. 11 voulait aller de ce pas chez tous mes créanciers. Il se faisait fort de les attendrir en leur exposant mes bonnes résolutions. Madame Lefèvre voulait accompagner son mari , disant qu'une femme était bien plus propre qu'un homme à fléchir les cœurs impitoyables.

Tandis que ces excellens amis , de qui je n'ai jamais eu qu'à me louer, et qui ont eu toujours à se plaindre de moi,ra'exprimaient ainsi leurs généreux sentlmens, nous] vîmes paraître ma femme. Je rends trop de justice à Thérèse pour ne pas reconnaître qu'elle avait une véritable sensibilité ; son étourderie et ses passions l'avaient altérée , mais ne l'avaient pas détruite. Malgré toutes nos querelles, elle m'aimait. Son état de comédienne et le rôle que depuis elle avait voulu jouer dans le monde avaient donné à son lanj^nge une teinte

habituelle d'exagération: il y avait donc un mélange de sincérité et d'affectation dans les exclamations qu'elle poussa , dans les larmes qu'elle versa en venant me visiter ; mais sa sœur et son beau-frère exerçaient sur elle un ascendant dont elle ne (jouvait se défendre. Toutes les fois qu'elle était en leur présence , elle reprenait les senlimens de son enfance. Elle aimait sa sœur, elle aimait et craignait son tuteur; elle redevenait en les voyant plus naturelle et plus franche. Son affectation ne dura donc qu'un instant. Qu'elle savait bon gré à sa sœur et à Lefèvre d'avoir été si prompts à venir me voir ! Elle se serait plutôt accusée de n'être pas arrivée la première , qu'elle ne se fût piquée de ce qu'ils l'avaient précédée. Ainsi nous nous trouvions tous les quatre dans une douce et heureuse situation , quoique moi je fusse en prison , et que les trois autres fussent trèsfâchés de m'y voir. « Un long temps s'est » écoulé , nous dit Lefèvre , bien des aven-

)) tures vous sont arrivées, nous avons vu » bien des événemens depuis que nous » nous connaissons, et nous voilà mainte- » nant visitant le pauvre Giffard dans une » prison. Eh bien î cette entrevue n'est » pas sans charmes ; j'espère qu'elle ne » sera pas sans fruit.» Je jurai de nouveau à nos amis que désormais ils n'auraient plus à se plaindre de ma conduite.

« Or çà , continua Lefèvre, quoique nous » nous trouvions bien ici, il faut tâcher d'en » faire sortir notre ami. Voyons, concer- » tons nos démarches.» — « Eh mon Dieu ! » reprit Thérèse , il paraît qu'il n'y a rien » de si facile ! » Elle nous apprit que le matinmême elle avait vuM. Globineau ; c'était un de ces hommes de loi qui m'entouraient depuis que le feu était dans mes affaires. Il lui avait donné les meilleures espérances. « Il se charge de tout arranger , poursui- » vit-elle ; je n'ai pas bien compris tout ce M qu'il m'a débité ; je n'entends rien à la » chicane ; mais il va vous l'expliquer lui-

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») même. Il est venu avec moi ; il m'a quille tée pour aller voir un instant un autre )) prisonnier qui est aussi son client, et... )) tenez , le voilà ! »

Ce M. Globineau était un petit homme si gros qu'il avait l'air d'une boule; il se frottait les mains en parlant , et paraissait toujours sûr de son fait. Nous le priâmes de vouloir bien nous dire comment il nous conseillait d'agir : « Rien de plus simple , 3) nous dit-il ; monsieur n'est arrêté qu'à la » requête de Nicolas Niquet; il faut payer » ledit Niquet avant que les autres créan- )) ciers se soient mis en règle, et vous » voilà en liberté. Alors , vous déclarerez j) votre faillite ; vous vous tenez caché pen- » dant que nous transigeons , ce qui ne » sera pas long , attendu queles créancires » reconnaîtront bien vite qu'ils n'ont rien j» à espérer , tout étant sous le nom de » madame, rien sous le nom de monsieur , )> madame étant séparée de biens, et n'ayant » souscrit aucun engagement. Alors , mon-

» sieiir rejiaraît ; personne n'a rien à lui )) demander. Vous tenez ce qui vous reste , » et vous pouvez faire de nouvelles affai- » res , former de nouvelles entreprises qui » réussiront mieux que la première , ou j) qui au pis aller finirontde même. w — «Ce » serait une infâme banqueroute î « s'écria Lefèvre dans un accès de colère tel que je iie lui en avais jamais vu. « Comment? in- :» fâme! » reprit Globineau un peu étourdi de l'épithète, « on voit bien que monsieur » n'est pas dans les affaires : cela se fait tous )) ies jours: c'est le moyen de fortune le » plus à la mode dans ce momenl-ci. Je » suis chargé de cinq à six arrangemens de » cette nature; et, sans aller plus loin, )) ce gros marchand de vins qui est là en » retraite au n». 8 de votre corridor, et de

» chez qui je sors Je viens de concer-

» ter avec lui toutes les mesures qu'il faut » prendre, et je vous réponds qu'il sortira >) d'ici plus riche qu'il n'y est entré. » — j) O mes amis , » nous dit Lefèvre sans

écouter M. Globineau, ou sans daigner lui répondre , « mon cher Giffard , et toi Tlié- » rèse , ma chère sœur, vous avez déjà » commis bien des fautes dans votre vie ; » n'en ajoutez pas une qui serait plus grave » que toutes les autres. ïu sais bien , Thé-^ » rèse , que tu n'as rien apporté à ton mari ; » que tous ces biens qu'il a mis sous ton » nom sont à lui ou plutôt à ses créan- » ciers; que ce serait les tromper, les vo-

» 1er oui , les voler que de les leur

M soustraire. Laissez ces grands faiseurs » d'affaires , qui toute leur vie ont été » sans scrupule , se gorger de biens qui » ne sont pas à eux ; mais vous ! nés dans » la classe obscure des artisans, conser- « vez , reprenez la probité qui demeure )> votre dernière richesse. Si l'ambition, la )* cupidité , d'autres passions vous ont con- M duits à des extravagances, au moins son- » gez à votre honneur , à votre véritable » honneur. Payez, dût -il ne vous rien » rester, dussiez -vous vivre dans la mi-

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» sère ; mais , non , vous ne serez pas mal- » heureux. Dieu ne vous abandonnera pas ; » le travail vous soutiendra ; votre sœur » et moi nous sommes bien pauvres, nous » ne vivons que de ce que nous fait gagner » notre ouvrage; mais nous en trouverons » encore assez pour vous aider. » Thérèse , toute en larmes, se jeta dans les bras de son frère, lui dit qu'elle voulait n'écouter que ses conseils, et qu'elle renonçait à tous ' les biens mis sous son nom. Que j'étais honteux qu'elle m'eût prévenu ! Aussi touché qu'elle, je dis à Lefèvre que je partageais les sentimens de ma femme, et que j'étais décidé à tout payer. Lefèvre et sa femme nous embrassèrent en pleurant. Agathe se félicitait d'avoir retrouvé sa sœur; Lefèvre me serrait la main en témoignage de l'estime qu'il me rendait. « C'est » fort touchant , » dit M. Globineau en s'essuyant les yeux, « voilà untrait... un trait... » Ah! qu'il serait à désirer que tout le » monde vous ressemblât! Au surplus, je

» vois que vous n'avez plus besoin de mou » ministère; je retourne cliez mon marh chand de vin du n». 8. »

Lefèvre ne voulut pas perdre un Instant pour profiter de l'enthousiasme de probité qui nous avait saisis. 11 proposa d'aller surle-champ avec Thérèse chez un célèbre avocat qui venait de faire imprimer un mémoire dans la maison où il était prote, et qui ne refuserait pas à sa prière de nous servir de guide. Ma femme accepta. Madame Lefèvre resta encore long-t^mps avec moi. Sa douce conversation , la pureté de son âme, la tendre amitié qu'elle me témoignait , contribuèrent à me consoler et à m'encourager dans mes bonnes résolutions.

Lefèvre revint dans la soirée avec ma femme et son honnête avocat. Ils avaient déjà vu Niquet et presque tous mes créanciers. Ils me firent signer des pouvoirs , des actes , des autorisations. Ma femme rendit tout, bijoux, argenterie, cache-

mires, meubles, ce qui était chez moi , ce qui était en gages; j'abandonnai les actions qui me restaient clans le théâtre, et elle loua un modeste appartement à un troisième au-dessus de l'entresol, où quelques jours après j'allai m'installer. Je n'avais plus aucun créancier; mais (ju'il me restait peu de chose !

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