CHAPITRE IV
NOBLE CONDUITE L'UN AMI ÙK GIFFARU.
La chute du crédit de Philippe avait été un coup de foudre pour moi. Tous mes embarras étaient revenus, et plus extrêmes que jamais. Les premiers pas d'une dégringolade sont lents; on résiste encore ; mais quand une fois ils sont faits , on ne peut plus se retenir; le mouvement s'accélère d'une manière effrayante, et l'on précipite avec soi les points d'appui auxquels on s'accroche , et qu'on déracine en passant.
Mon premier associé me força d'en prendre de nouveaux. Il fallut bien que par nécessité ma femme diminuât ses dépeu-
ses ; mais que de querelles cela me valut ! avec quelle hauteur , avec quelle aigreur elle me traitait ! Le théâtre allait de mal en pis : c'était à moi que ma femme s'en prenait ; et c'était toujours à moi , à moi seul qu'on s'adressait pour des appels de fonds. J'avais là un mobilier considérable en décorations , en habits , qui m'avait coûté des sommes immenses, et qu'on vou» lait me forcer à vendre pour rien. Il fallut renoncer à la direction du théâtre, et me borner à être un des actionnaires. J'avais mis tout ce qui me restait sous le nom de ma femme ; mais mon ami Niquet avait une prise de corps contre moi. On vint me dire qu'il songeait à la faire mettre à exé-.' cution ; je fus obligé de me cacher.
Je ne crus devoir me retirer chez aucun de mes amis connus , car je ne doutais pas que ce ne fût chez eux où l'on me cher-? chat d'abord. J'allai demander asile à une figurante du théâtre , bonne personne , déjà d'un âge respectable , et qui était
TOM. II. Le Gilblas. 10
aiS LE GILBLAS
toute fière de cacher son directeur.
Ma femme seule connaissait ma retraite.
Mais bientôt mon ami Niquet eut quelques soupçons. En payant à cette figurante ses appointemens du mois , il lui témoigna le désir de se réconcilier avec moi. Toutes nos querelles , disait - il , venaient d'un malentendu ; il m'aimait , il m'estimait toujours ; et tout en mêlant, suivant son habitude , de grossiers quolibets à l'expression de sa sensibilité, il parlait de moi avec la plus tendre amitié. Il était sûr qu'un quart d'heure d'entretien suffirait pour que nous nous entendissions. « Si je j> n'étais pas inquiété par d'autres que par * lui, ajouta-t-il , je pourrais me trouver M chez tel ou tel restaurateur. Là nous i»> nous expliquerions , et les affaires ne )» pourraient manquer de s'arranger à notre » satisfaction. » Cette bonne fille n'eut rien de plus pressé que de me communiquer les discours touchans de Niquet. Ce fut un grand soulagement pour moi d'apprendre
la disposition favorable où il se trouvait. Je lui fis dire par cette même figurante que je me rendrais tel jour , à telle heure , chez un des traiteurs qu'il m'indiquait , et chez lequel , dans le temps de ma prospérité, nous avions fait ensemble des parties de plaisir fort agréables.
Au jour fixé , je fus exact au rendezvous. Après une semaine passée dans une retraite asse? incommode , il m'était bien doux de respirer , et surtout de penser qu'après ma conférence avec mon ami Niquet, qui se conduisait si généreusement envers moi , j'allais jouir tout-àfait de ma liberté , pouvoir mettre ordre à mes affaires , revoir ma femme et mes amis.
Niquet avait commandé le dîner dans un cabinet bien clos , bien chauffé. Il arriva quelques minutes après moi. Il commença par m'embrasser avec tendresse.
Combien je fus touché de son amitié! Au milieu de mes malheurs, je n'aurais donc
pas le chagrin d'être tourmenté, poursuivi par un ancien camarade ! Nous causâmes de nos affaires; je lui démontrai que dans ma détresse il me restait encore des moyens de le satisfaire , s'il voulait m'accorder du temps et des facilités : il eut l'air de comprendre très-bien la chose. \\ fit servir le dîner, qui était fin et recherché. Tout en dînant, nous parlâmes du théâtre: il me raconta la chronique scandaleuse , les liaisons qui s'étaient formées depuis que j'avais disparu ; il me fit beaucoup rire en m'apprenant les infidélités que s'était permises envers moi, certaine petite danseuse avec laquelle j'étais fort bien au moment où j'avais craint pour ma liberté, u Que » veux-tu , mon ami ? me disait Niquet ; M elle te croyait loin de Paris , perdu pour » toujours; il faut bien que tu lui pardon- » nés d'avoir cherché des consolations. )» Pour achever de te consoler toi-même , » buvons. » Il demanda du vin de Champagne ; le vin de Champagne nous porta
tous les deux à la sensibilité. L'amitié de Niquet se montrait à moi de la manière la plus tendre. Nous nous rappelions notre première connaissance à l'armée du Nord. « Tu m'accusais alors d'être fripon , ditNi- >i quet , et, sur mon honneur, je ne l'étais » pas plus que les autres.» — « Oh! parbleu, )) lui répondis-je, est-ce que depuis je n'ai )) pas eu des preuves de ta probité? C'est » comme moi , tu me croyais aristocrate, » et je veux que le diable m'emporte si je » n'étais pas un des plus francs républi- » cains que l'on pût rencontrer. »
Vers la fin du dîner, Niquet sortit. Je pensai qu'il allait payer la carte et je voulais le retenir. A sa place , je vis entrer un inconnu qui , avec beaucoup de politesse, m'annonça qu'il était un garde du commerce , et qu'il venait m'arrêter en vertu d'une sentence obtenue par Nicolas Niquet. (( Eh quoi ! dis-je , Niquet ! Niquet , » avec qui je viens de dîner!...» La sur-
prise , la douleur me coupèrent la parole.
On envoya chercher un fiacre qui me conduisit à Sainte-Pélagie.
DE LA RÉVOLUTION. 1l3