RUE DE GRENELLE
Tous droits réservée
Il a été tiré quinze exemplaires numérotés, à la presse, sur papier de Hollande; sept exemplaires numérotés, à la presse, sur papier du Japon,
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kvec la nudité de ses murs passés au ripolin gris bleu, ses pupitres et ses bancs peints en jaune à gros coups de pinceau, le jour cru que déversent de côté ses fenêtres à barreaux et d'en haut les baies dépolies de son plafond, la salle des assises de Versailles ressemble aux salles de mairies, aux salles d'attente des gares secondaires, aux permanences électorales, à tous les lieux banaux où l'on va remplir une fonction civile ou se débattre avec l'administration. Pas un détail de sa construction ni de son aménagement ne saurait retenir le regard : elle est nue et morne, neutre et laide, d'une laideur sans nuances, d'une nudité dont il n'y a rien à dire. — Par ce jour de printemps, un moment avant l'ouverture de l'audience, elle était bondée d'un public dont le brouhaha achevait d'en bannir toute solen-
nité. Des] huissiers, des greffiers, des avocats en robe, circulaient dans le prétoire en faisant sonner leurs talons, avec le sans-gêne de gens qui, chez eux, prennent leurs aises. Les privilégiés eux-mêmes étaient arrivés en avance, sûrs que, pour une affaire aussi retentissante que l'affaire Lermantes, les places promises seraient disputées; ils s'étaient installés comme ils avaient pu, dans la tribune réservée aux familles des magistrats ou sur les bancs à rez-pied, serrés à étouffer, suant, soufflant, s'épongeant dans une chaleur de serre humide que la ventilation des fenêtres ne parvenait pas à tempérer. Sitôt les portes ouvertes, la foule amassée en grappe ^sur les trottoirs se rua dans les trois boxes du fond, sous la tribune, où elle s'empila bruyamment. Ce fut alors, pendant quelques minutes, un vacarme de voix irritées, grondeuses, goguenardes, de conversations bourdonnantes, de discussions qui s'échauffent, de rires contenus partant en fusées, de papiers, froissés, de pieds impatients : la houle d'un théâtre quand les trois coups du régisseur tardent plus que de raison.
Il y avait là une bizarre sélection de Tout-Paris et de Tout-Versailles, un choix disparate préparé par des intrigues compliquées, d'incroyables remuements d'influences, des échanges incongrus de services ou de promesses : car la curiosité de ces grands drames judiciaires est devenue une passion qui, comme les autres, arrive toujours à ses fins. Les hommes étaient pour la plupart élégants ou
corrects, dans leurs complets foncés ou leurs jaquettes noires que relevaient le ruban rouge, la rosette, la fleur piquée à la boutonnière; les femmes semblaient jolies dans leurs fraîches toilettes d'été où dominaient les gris^^de la saison, le gris nuage, le gris perle, le gris argent, le gris taupe, le gris fumée, sous leurs tricornes Louis XV, leurs capelines ou leurs chapeaux « marquis », garnis de dentelles, de nœuds de rubans ou d'ailes d'oiseaux. Hommes et femmes portaient pour la plupart des noms connus au théâtre, sur le turf, au Palais, dans la galanterie, dans les lettres, dans les salons. Presque tous étaient plus ou moins célèbres par leurs talents, leur situation, leur fortune, leurs chevaux, leurs bijoux ou leurs maîtresses; presque tous se connaissaient, au moins de vue, pour s'être rencontrés cent fois dans les rendez-vous mondains. Derrière les quatre bancs de droite, réservés aux familles des jurés — bonnes flgures de province ou de village, — on reconnaissait le fin profil de camée de Lola Mammette, la mignonne ballerine espagnole aux bandeaux bruns, aux grands yeux de braise, et, à côté d'elle, Aline de Moncalier, moins jeune, plus forte, d'un chic très distingué : deux intimes, parfois rivales, qui se' partageaient les faveurs des souverains de passage, des ministres au pouvoir et des hauts barons de la finance internationale. Lola agitait un éventail de son pays, qui ligurait une course de taureaux, en couleurs vives; et elle souriait, en établissant peut-être dans sa cer-
velle d'oiseau quelque comparaison entre ce spectacle, qu'elle avait acclamé tant de fois, et celui dont l'attente lui faisait passer sur les lèvres sa petite langue gourmande. Aline cherchait quelqu'un dans la salle : elle finit par fixer son regard sur Ghaussy, le puissant pamphlétaire, qu'elle désigna à son amie en lui serrant le bras. Ghaussy se trouvait entre Marins Gland, — un Sherlock Holmes au petit pied, connu pour ses enquêtes qui rivalisaient avec celles de la Sûreté, — et Jean Bogis, l'un des plus habiles représentants de la presse judiciaire. Il avait une mâchoire de bouledogue, le front bombé, une barbe drue qui lui couvrait les joues, la nuque rouge renflée au-dessus du col. Ges journées lui promettaient un triomphe : depuis le commencement de l'affaire, il tenait Lermantes comme entre ses crocs, le secouait dans ses articles féroces, le déchirait comme à coups de dents ou de griffes. Voici enfin qu'il allait se trouver tout près de lui, sur le même banc — le banc des accusés dont il avait fallu donner la moitié aux journalistes, — si près qu'il l'entendrait haleter, gémir ou sangloter. Absorbé par l'approche du combat décisif, il ne rencontra pas ce regard de femme qui appelait le sien. Du reste, le gros Grevola, le banquier, ayant touché l'épaule d'Aline, elle se retourna pour échanger quelques mots avec lui : il commanditait deux théâtres du boulevard, plusieurs journaux avancés, un cinématographe, tout en brassant des affaires dans les cinq continents; il était énorme et hideux, les bajoues tombantes, la
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peau grasse, les mains tachées d'eczéma; mais il tenait de tels atouts dans son vaste jeu, que personne ne lui refusait rien. 11 avait à côté de lui le baron Valens, une autre puissance : le correspondant d'un grand journal étranger, aussi vieux, presque aussi gras, mais mieux tenu, orné de favoris teints en jaune et de rares cheveux collés sur un crâne lisse piqué d'une loupe; vêtu comme un jeune homme, il portait une rose rouge à la boutonnière de son veston gris clair, une lourde chaîne d'or sur son gilet blanc, un diamant à sa cravate sang de bœuf. Une rangée de jolies femmes, bavardes, rieuses, gamines, les séparait de Lavenne, le dramaturge, qui se leva pour répondre à un signe de Jean Bogis et pendant un instant domina la salle de sa figure intelligente et ravagée. Lavenne se trouvait encadré entre Lavancher, le commissaire-priseur dilettante, mondain, Mécène à ses heures, propugnateur des formes les plus exaspérées de l'art, et Dominique Proz, le peintre mondain — un petit homme à tète de furet — dont les tableaux à clé allumaient à chaque salon la curiosité des badauds.
Dans l'autre moitié de la salle, derrière les bancs des témoins, les trois enfants de Lionel Lermantes se serraient l'un contre l'autre, figés dans leur immobilité : les rides des angoisses prolongées labouraient ces jeunes visages, pâlis par le souci, humiliés par le doute et la honte. Paul seul, le plus jeune, essayait de se redresser contre le vent; les deux autres songeaient seulement à cacher leur douleur.
Renée pressait par moments la maia de son. frère Roland, comme pour lui demander des forces; alors Roland, qui tenait ses yeux baissés, les relevait sur elle, avec une émouvante expression de tendresse et de pitié. Leur oncle, M. Marnex, les séparait de leurs voisins. Il avait fait l'impossible pour les empêcher de venir, invoquant les convenances ou la santé dè Renée, ou soutenant que leur présence enlèverait à leur père les forces dont il avait besoin. Tous trois avaient répondu :
— ^ Non, nous ne l'abandonnerons pas, nous lui donnerons du courage !
n s'était donc résigné à les accompagner. Très chauve, haut en couleurs, l'air maussade, ks sourcils en circonflexe, la tête enfoncée entre les épaules, il dissimulait mal son humeur d'être regardé, de deviner qu'on le nommait dans l'assistance :
— ... Le beau-frère de Lermantes ?... Le mari de sa sœur?...
— Non, le mari de la sœur de sa femme... Chef de bureau au ministère de l'Intérieur!
Par hasard, sans doute, la femme du principal témoin à charge, Mme d'Entraque, avait pris place derrière lui. Elle portait une voilette qui cachait à demi son beau visage sérieux, une robe de tulle noir plissé, à peine éclaircie par les revers noir et bleu du corsage, un chapeau noir aussi, garni d'un simple nœud de ruban bleu. Malgré la discrétion de sa toilette, sa présence n'en fut pas moins rémarquée. Mme de Luseney, assise deux bancs plus loin,
la désigna de son face-à-main en demandant à sa voisine, Mme Languard, la femme de l'avocat renommé :
— Pourquoi donc est-elle venue s'asseoir là ? Mme Languard — une jolie femme, très élégante
— n'en savait rien ; mais elle lui trouva « l'air gêné ».
— On le serait à moins ! s'écria Mme de Luseney en assourdissant de son mieux sa voix trop forte. Songez qu'ils étaient très liés... presque intimes! D'Entraque a eu beaucoup de peine à le croire coupable.
— Vous savez qu'au début de l'instruction il a tout fait pour le sauver?... Et puis il s'est ressaisi...
— Dieu me préserve de devoir jamais déposer contre un de mes amis... ou simplement contre un de mes dîneurs !
Et la bonne dame, qui ramenait toutes choses à son salon, se mit à rire franchement, d'un rire sonore que les voisins remarquèrent.
— Hé! hé ! répondit Mme Languard, on ne sait jamais!...
M. d'Enlraque était au banc des témoins. De vingt ans au moins plus âgé que sa femme, il portait beau, la taille serrée dans une redingote grise. Il avait les traits nets, le nez fort, les cheveux en brosse, poivre et sel, des moustaches plus blanches, relevées au fer, l'aspect solide d'un homme de sport, l'air hautain et distant. A côté de lui, les deux neveux de la viclime, les frères Chambave, examinaient la salle et se penchaient de temps en temps à son oreille
pour lui demander des noms. Une vieille femme, en robe et bonnet noirs, qui roulait des yeux effarés, les séparait d'Horace Charreire, l'ami d'enfance de Lermantes, auquel il apportait l'appui de sa confiance et de son autorité. On le regardait beaucoup : les deux premiers volumes de ses Origines de la Réformation venaient de remettre en faveur l'histoire synthétique et de lui valoir un de ces succès qui projettent un écrivain au premier rang de la célébrité; mais, si son œuvre était en ce moment même très lue et discutée, sa personnalité restait peu connue, car il vivait retiré, au fond d'Auteuil, loin du Tout-Paris : beaucoup de ceux et de celles qui s'échauffaient pour ou contre ses idées l'apercevaient pour la première fois. Il était de petite taille, fort maigre, avec une figure entièrement rasée, expressive et mobile, un front curieusement travaillé, des yeux magnifiques. Il se tenait appuyé sur sa canne, dans une attitude qui l'isolait, sans plus se préoccuper du public que s'il avait été dans son cabinet, en train de poursuivre une idée difficile à fixer. Mme de Luseney, dont il avait décliné les invitations, se leva pour l'examiner, le lorgna longtemps, et, quoiqu'elle ne fût parvenue à le voir que de dos, conclut :
— Il a bien l'air d'un sauvage !
Les bancs suivants élaient occupés par les autres témoins, comptables, experts, médecins, gardeschasse, policiers, domestiques : le personnel composite que réunissent ces gcandes catastrophes,
comme un tourbillon mélange en les emportant les feuilles d'arbres de toutes sortes d'essences, qui retombent pêle-mêle sur le sol et qu'un autre coup de vent disperse.
Mme de Luseney était bavarde sans aucune méchanceté. Cultivée et fine, elle mettait son point d'honneur à bien recevoir, à attirer chez elle bea-ucoup de gens connus, à savoir tout ce qu'on disait et tout ce qui se passait. Naïve, avec cela, accueillant les plus fantaisistes racontars. Elle tenait un « journal », comme les frères de Concourt, pour léguer à la postérité les petits potins du monde et des lettres. Aussi, parmi ses dîneurs, les uns surveillaient leurs propos avec la prudence de qui parlerait dans le phonographe de Téternité, tandis que d'autres mystifiaient l'avenir en lui racontant de folles histoires; et c'étaient celles-ci qu'elle couchait dans ses cahiers. A cette heure, elle s'agitait en distribuant des « tuyaux », qu'elle tenait du Palais ou des ministères. Mais ils n'intéressaient plus personne : si près d'atteindre enfin la vérité, on éprouvait une lassitude de ces renseignements fabuleux dont les journaux, les salons, les boudoirs, les cafés, la fardaient et l'outrageaient depuis tant de mois.
Seule Daisy Tyndall, la romancière serbe qui s'illustrait à Paris sous un pseudonyme anglais, se retournait vers elle pour l'écouter avec complaisance. C'est qu'elle comptait sur le hasard de cette rencontre pour se faire inviter avec son protégé, le petit Jean Toma, — un garçon pâle, glabre, grima-
çant, dont la tête ronde jaillissait d'un haut coi raide, qui semblait le singe familier de cette imposante matrone. Tous deux prirent des airs attentifs quand la bonne dame évoqua le souvenir des grands procès qu'elle avait suivis : celui du caporal Géomey, si vite expédié, où M' Henri Robert avait fait s^s éclatants débuts; ceux du mystérieux Prado, d'Eyraud et de Gabrielle Bompard, du couple Fenayrou :
— Les fastes du crime! murmura Toma.
Derrière elle, deux Yersaillais, le comte d'Avoise
et le baron Ghoffart, déploraient l'indulgence que les jurés, les magistrats, le président de la République, marquent aux criminels. Le premier, royaliste, descendait d'une vieille famille de la Saintonge; k second, arrière-petit-fils d'un intendant militaire anobli par Napoléon, professait les doctrines plébiscitaires. Tous deux vivaient chétivement des débris de leurs fortunes. Ils aimaient à se rencontrer pour critiquer le temps présent :
— Vous verrez, fit d'Avoise, que si par hasard celui-ci est condamné, on ne l'exécutera pas !
Ghoffart renchérit, en hochant la tète :
— On ne l'enverra pas même à la Guyane : il doit avoir des amis dans le gouvernement !
Dans les boxes, sous la tribune, la foule des petites gens était si compacte, qu'on n'eût pu glisser une épingle entre ces corps serrés. G^ était une foule cupide d'émotions, ardente à les poursuivre, patiente à les guetter; elle venait de stationner longuement, en essaim, devant la porte, sous le soleil;
maintenant, dans cette étuve, elle attendait, sans nausée, ou même avec une certaine gaieté, comme en partie de plaisir, dans la sueur et dans la gêne. Plus homogène que celle qui se pressait sur les bancs devant elle, ou dans la tribune au-dessus, elle offrait peut-être une vague ressemblance avec ces chœurs qui accompagnaient les péripéties de la tragédie antique. On pouvait prévoir qu'elle les suivrait dans un sentiment collectif où s'absorberaient les nuances individuelles. Aux réflexions qui s'échangeaient, on devinait ce sentiment déjà formé, et plutôt hostile à l'accusé.
Un bruit se fit vers l'entrée. C'était Montjorat, le grand Montjorat, l'illustre interprète des rôles que Lavenne mesurait à sa taille, adaptait à sa figure, à sa voix, à ses moyens, à son type. Les artilleurs de garde osaient lui barrer le passage ! Sa voix claironna son nom avec une telle confiance que les gardes, subjugués, s'écartèrent, frappés de respect. Il s'avança, de son pas de théâtre, dérangea vingt personnes, clama :
— Eh bien ! quoi ? il n'y a donc plus de places ?. . . Gomme à tes premières, Lavenne ! . . . Voyons ! !
Il fallut que Lavenne s'incrustât en Lavancher pour le prendre à côté de lui : quoiqu'ils s'envoyassent de^emps en temps des injures à travers la presse ou du papier timbré par les huissiei*?, ils affichaient une amitié de Dioscures, que Paris acceptait sans y croire, avec cette complaisance sceptique et bonasse qui consacre tant de fictions du
même ordre. Un instant encore, sa voix retentit dans le murmure général :
— Voyons ! qu'est-ce qui se passe, par ici?... On ne commence donc pas?... Tu sais que j'ai manqué ta répétition, vieux!
— Moi aussi, comme tu vois.
— Toi, toi, tu peux te payer ce luxe : tu es moins nécessaire... Enfin, qu'ils se tirent d'affaire comme ils pourront, là-bas ! . . .
Tout à coup, l'attention de la salle se porta d'un autre côté : M' Aurora Winckelmatten venait d'entrer, charmante, coiffée à la grecque sous sa toque professionnelle, arrangée avec un art exquis à l'aide d'un peu de poudre, d'un rien de rouge, d'un soupçon de noir sous les yeux. Ses confrères s'empressèrent de lui faire place à leur banc. Elle remercia d'un sourire, si fine, si jolie avec son rabat blanc, que des bouffées de jeunesse émanaient d'elle, comme d'une belle fleur odorante, et flottaient dans la triste salle. Ces deux entrées firent une brève diversion, qui changea l'humeur de l'assistance. On se gêna moins. On parla plus haut. On se fit des signes en se reconnaissant. Et il y avait quelque chose de poignant dans cette gaieté, dans cet entrain, dans cette curiosité souriante qui enveloppaient l'angoisse du petit groupe des jeunes affligés. La plupart des spectateurs venaient de déjeuner dans les restaurants de la ville, comme on déjeune un jour de vernissage. Des femmes, qui grignotent partout, avaient apporté des cerises, des fraises, des
abricots. Elles en offraient autour d'elles, avec de gentils sourires, et l'on reprenait le jeu des pronostics, en jetant les noyaux. Les uns tenaient pour la condamnation, Tespéraient peut-être :
— Pour l'exemple! dit Grevola, très sérieux.
— Et puis, ce serait bien plus émouvant, ajouta Lola Mam mette.
D'autres prévoyaient l'acquittement :
— Car, arguaient-ils, on n'a pas une preuve juridique, — pas une!
A quoi les premiers répondaient :
— Permettez! il y a des présomptions formidables, — sans parler du témoignage de d'Entraque!
— Reste à savoir s'il le maintiendra.
Depuis plusieurs mois, on répétait les mêmes propos, sans fatigue, chacun restant sur çes positions. Valens, qui s'était retourné pour saluer Proz, commença :
— On dit que le jury de Seine-et-Oise...
Proz l'interrompit, et lui lança par-dessus les chapeaux des jolies femmes qui les séparaient :
— Quand vous assassinerez quelqu'un, faites plutôt votre coup dans un autre département!
— C'est une précaution que j'ai toujours prise, répondit l'autre, sans sourciller.
Les jolies femmes pouffèrent, en se poussant. Puis elles se turent brusquement : les jurés venaient occuper leurs places.
Quelques-uns étaient de Versailles; la plupart, d'autres communes. A deux exceptions près, ils
remplissaient leurs fonctions pour la première fois. Ils les abordaient avec un sérieux très grand, inquiets autant que flattés du pouvoir dont ils se trouvaient investis, qui, en les grandissant à leurs propres yeux, leur inspirait de sourdes appréhensions. Ce sentiment commun prêtait à leurs physionomies, d'ailleurs diverses, comme une tonalité générale; en sorte qu'ils se ressemblaient entre eux, tels des soldats sous un même uniforme. A première vue, ils ne paraissaient ni grande ni petits, ni gras ni maigres, ni riches ni pauvres, et leur groupe figurait simplement un choix moyen d'exemplaires d'humanité répandus ou communs. A peine distinguait-on les différences, pourtant sensibles, de leurs vêtements; à peine même s'apercevait-on que l'un d'entre eux, le peintre Mortara, avait dans sa mise une pointe d'excentricité. Les déformations professionnelles s'effaçaient aussi : il fallait un effort pour reconnaître, à distance, les mains laborieuses et les mains oisives, les visages plus intelligents, plus fms ou plus brutaux. Ce fut presque du même pas, avec le même balancement du corps, qu'ils s'avancèrent et s'assirent sur leurs chaises, qu'on avait dû rapprocher pour placer les deux suppléants. En vérité, ils n'étaient plus, des bourgeois, des commerçants, des agriculteurs, des fonctionnaires, des officiers : ils étaient des hommes, simplement, qui se préparaient à remplir une fonction redoutable, avec ce mélange de clairvoyance et d'aveuglement, d'insouciance et de routine, de
scrupule et de légèreté, de parti pris et de liberté d'esprit, sans lequel Faction nous serait impossible. Leurs figures, toutefois, se différencièrent en s' animant.
L'ordre du tirage au sort avait désigné Mortara pour chef du jury. Quoiqu'il n'aimât guère à donner de sa personne, le peintre n'avait pas l'intenlion de se dérober, étant de ceux qui font toujours ce qu'ils sont appelés à faire par leur état d'homme. Il dressait donc, à la première place du côté de la Cour, son buste vigoureux, sa tête fine qu'encadraient une chevelure prématurément argentée et une légère barbe blonde qui tombait en deux pointes du menton bien dessiné. Comme à l'habitude, il portait ce v€Ston vert bouteille, à col de velours, boutonné jusqu'au haut, dont il se faisait une espèce d'uniforme. C'était un esprit ferme, sans complications : plus accoutumé à observer les choses que les hommes, il se préparait à transporter dans un domaine nouveau pour lui cette vision claire et directe, ce sens exact des proportions, cette part d'intuition qui donnaient à son art un si grand caractère de justesse, de naturel, de vérité. Ses yeux, entraînés à bien voir, cherchaient déjà dans la salle des figures susceptibles de lui fournir une première impression : ils se fixèrent sur Renée et ses deux frères, qu'il devina à leur douloureuse attitude. Il les examina un instant, puis se pencha vers son voisin, en murmurant :
— Les eafants sont là... Quel calvaire !
Le voisin répondit :
— Ils auraient mieux fait de rester chez eux!
C'était le pharmacien Gondemine, inventeur des Pilules dépuratives royales qui commençaient sa fortune à grands coups de réclame : un pilier de réunions publiques, beau parleur, membre influent de plusieurs comités politiques, candidat probable aux futures élections législatives. Il portait une barbe en éventail, qu'il aimait rassembler dans sa main grasse et blanche, dont un diamant ornait le petit doigt. Ayant jadis rempli les fonctions de chef du jury dans une affaire obscure, il eût souhaité de recommencer dans celle-ci, pour détailler le verdict de son baryton sonore, la main sur sa conscience. En lui refusant cette satisfaction, le sort aveugle ne lui avait octroyé que la seconde place : il n'en pensait pas moins diriger les délibérations de ses collègues inexpérimentés. Le poing droit posé sur le pupitre, la tête haute, la barbe en avant, majestueux comme la Justice elle-même, il s'appliquait à donner aux spectateurs la sensation de son importance. Ayant levé les yeux vers la tribune, il y reconnut Mme Nudrit, la femme du juge, et d'autres dames de ses clientes : il redoubla de majesté. Il aperçut aussi dans la foule son voisin, le bijoutier Sellier, qui le regardait, et lui adressa un petit signe des yeux et de la tête : « Vous voyez, je suis là; ne craignez rien! Justice sera rendue! » Souvent ils avaient discuté ensemble cette mystérieuse affaire, et leur siège était fait : tous deux voulaient
que le crime fût puni, la société vengée, le châtiment exemplaire. Venaient ensuite, séparés par le docteur Bulhier, deux cultivateurs : l'un, Mouchebise, grand, blond, embarrassé, de Longvilliers; l'autre, Glary, d'Argenteuil. Celui-ci, carré d'épaules, le teint basané, le visage sec coupé par une rêche moustache, bandait déjà ses facultés dans la crainte de perdre un détail utile. Un instant, il s*agita pour chercher l'altitude la plus commode : quand il l'eut trouvée, il ne bougea plus, le visage fermé comme un coffre à triple serrure. Le docteur Butiner, assis entre eux deux, ne pratiquait plus, depuis deux ou trois ans, qu'à la demande d'anciens clients fidèles. Il avait été très bon médecin : son œil vif, clignotant sous les épais sourcils, lisait dans les corps et dans les âmes, — au risque de se tromper souvent. Ennemi des systèmes, il était de ces libres esprits dont l'opinion n'est jamais arrêtée d'avance, dont le jugement conserve son indépendance. Le colonel Ollomont, dernier de la travée à côté du suppléant, était un officier d'ancien régime, sabreur, impérieux, impulsif. Sa figure énergique, au teint bistré, aux impériales blanches, au nez busqué, ne respirait pas l'indulgence. Il disait volontiers que pour bien voir il faut regarder droit devant soi, et ne haïssait rien tant que les coupeurs de cheveux en quatre. Brévine l'aurait récusé, sans le conseil d'un de ses confrères versaillais :
— Non, non, c'est un excellent juré, je l'ai vu à l'œuvre, on ne peut avoir mieux!
48 LE GLAIVE ET LE BANliEAU
A l'autre travée, on distinguait d'abord un visage ingrat, borné, têtu, avec une barbe rare et des dents gâtées. C'était celui de M. Mijoux : un rentier qui, après avoir amassé une modeste fortune dans le petit commerce parisien, s'était retiré à Viroflay, où il cultivait avec soin un jardin minuscule. Il nourrissait son esprit de la lecture des faits divers et des feuilletons judiciaires; aussi la crainte devoir cambrioler sa maisonnette empoisonnait sa vie; même, elle s'était changée en idée fixe depuis qu'on lui avait volé ses lapins. 11 était petit, mince, gringalet, et tiraillait constamment les poils follets clairsemés sur ses joues. Osseux et long, son voisin Kloesterli, Alsacien d'origine, habitait Pontoise : accoutumé par son métier d'horloger à l'immobilité appliquée et patiente, il s'installa sur sa chaise comme à son établi, un peu penché en avant, la tête inclinée sur l'épaule droite; ses lèvres remuaient, comme s'il se parlait à soi-même, et il semblait poursuivre quelque rêve intérieur sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui. Les places suivantes étaient échues à M. Souzier, ancien notaire, et à M. Gonthey, papetier, tous deux habitant Montfort-l'Amaury. Avec son air papelard, ses joues rosées, sa calolte de soie, ses lunettes rondes, M. Souzier éveillait l'idée d'un gardien de musée ou d'un bibliothécaire de province, fleurant la poussière des vieux papiers. Il avait depuis deux ans remis son étude à son gendre, avec lequel il ne s'entendait plus; en sorte qu'il s'ennuyait à périr. Obligé d'occuper comme il
pouvait ses pénibles loisirs, il s'était passionné pour l'affaire Lermantes, au point d'envoyer à Chaussy, par lettres anonymes, des arguments qu'il avait eu la satisfaction de retrouver sous la flamboyante signature du pamphlétaire. Que de fois il avait discuté avec Gonthey, chez qui il achetait ses journaux et qui lui tenait tête! Voici maintenant que le hasard les plaçait à côté l'un de l'autre, pour juger cette affaire qui les divisait! Ils en avaient accepté l'appel dans des sentiments bien différents : Souzier avec plaisir, comme une diversion inespérée à l'ennui de ses journées; Gonthey à regret, en se désolant du temps perdu : car il était laborieux, tout à ses affaires, l'esprit continuellement tendu vers les gains quotidiens qui nourrissaient ses quatre enfants. Fort honnêtes gens, d'ailleurs, ils se promettaient d'oublier tout ce qu'ils croyaient savoir du crime, afin d'en juger avec autant d'impartialité que s'il ne leur avait pas fourni tant de sujets de conversation.
— Au moins, dit M. Souzier, nous saurons à quoi nous en tenir.
— Mais j'aurai perdu trois journées, soupira Gonthey.
Les deux dernières places avant le second suppléant étaient occupées par MM. Durnant et Pillon. Le premier, ancien sénateur, puis membre du conseil général de Seine-et-Oise, passait la plus grande partie de l'année dans sa belle propriété de Marly ; le second habitait Poissy et faisait valoir ses biens.
Sans s'être jamais rencontrés, ils avaient des amis communs et eurent bientôt fait connaissance. Ils représentaient là cette partie de la bourgeoisie qui s'est enrichie depuis trois générations, voit diminuer d'année en année son prestige sous la poussée des couches nouvelles, s'inquiète à chaque secousse sociale un peu forte, puis se rassure aussitôt en se persuadant que, dans l'avenir comme dans le passé, l'équilibre du monde finira par se rétablir à son profit. Instruits, éclairés, cultivés, intelligents même, ils jugeaient les gens et les choses avec un détachement frivole. Le commerce des hommes leur avait enseigné, en même temps que la méfiance, un scepticisme un peu dédaigneux. En s'asseyant, ils eurent ce rapide dialogue, qu'ouvrit Durnant :
— Avez-vous connu Lermantes?
— Non, et vous?
— Je l'ai rencontré une fois.
— Votre impression?
— Sympathique. On se trompe si souvent ! On annonça la Cour, et tout le monde se leva.
Les protagonistes de l'action judiciaire étaient à la hauteur du drame.
Le président, M. Motiers de Fraisse, passait à juste titre pour un des magistrats les plus éminents de la Cour d'appel de Paris. Très décoratif avec sa haute taille, sa large poitrine, sa longue barbe d'un blond vif striée de fils d'argent, sa chevelure à peine un peu plus décolorée qu'il secouait comme une crinière, il possédait à un haut degré les qualités essentielles de ses fonctions : l'autorité, la clairvoyance, la logique, le sang-froid, l'à-propos. Sa voix, d'un beau timbre cuivré, ajoutait un prestige à la précision de la parole. La tranquillité de ses allures indiquait un homme maître et sûr de soi. Lorsqu'en entrant il soulevait sa toque pour répondre au salut du jury, que d'un geste pacificateur il invitait ensuite à s'asseoir, il donnait l'impression d'une force d'autant plus imposante qu'elle
est plus calme. Il avait présidé plusieurs affaires difficiles avec un tact averti, habile à réprimer les ardeurs d'avocats trop bouillants, à éviter les " moyens de cassation, à tirer des témoins tout ce qu'ils peuvent rendre. Il s'efforçait avec la plus grande sincérité d'être impartial; mais son caractère, ses origines, ses habitudes d'esprit, le gênaient un peu dans cet effort. Issu d'une ancienne famille de robe, il détestait la tendance moderne à innocenter les accusés, ou du moins à chercher dans des théories abstraites des motifs généraux pour atténuer leurs crimes ou limiter leur responsabilité. Sévère pour lui-même comme pour autrui; il se méfiait des adeptes de la morale élargie ou relâchée, qui ne pouvaient redouter un juge plus impitoyable à invoquer contre eux leur passé louche, leurs antécédents suspects. De fréquents corps à corps avec des criminels rusés, dont il avait mis à jour les artifices; l'instinct de chasseur qui pousse tout homme lancé à tort ou à raison contre un de ses semblables à le forcer comme un gibier ; le sentiment professionnel qui rappelle aux magistrats que juger, c'est plutôt condamner qu'absoudre; cette idée enracinée dans la conscience pratique ùe quiconque est investi d'un pouvoir répressif, qu'um crime impuni constitue à la fois une offense à la justice et un échec personnel ; la persuasion qu'un accusé ne comparaît devant la Cour d'assises, api^ès avoir traversé la filière qui l'en sépare, que s'il y a contre lui des preuves décisives : autant d'éléments
qui créaient dans son esprit un préjugé hostile ou défavorable. Il arrivait à Versailles avec un parti pris aussi tenace qu'involontaire : sans le conduire à une certitude morale, son étude du dossier l'inclinait fortement vers l'hypothèse de la culpabilité. Lermantes, qu'il avait visité selon les formes, l'avait impressionné défavorablement, sans qu'il pût d'ailleurs raisonner ce sentiment, surtout peut-être parce qu'il le savait issu de ce monde douteux où Ton s'enrichit en louvoyant entre le permis et l'illicite, où l'on brasse pêle-mêle les affaires et les plaisirs et jouit de la vie sans scrupules intempestifs ; en sorte que le mystère de la cause, qui ne se trouvait pas dans le fait indéniable, mais dans l'âme même de Lermantes, lui semblait d'avance à peu près éckirci. Si quelques ténèbres subsistaient encore, il ne doutait pas que les débals ne les dissipassent.
M. Motiers de Fraisse avait pour assesseurs les deux juges Nudrit et Perron. Le premier, déjà vieux, avait sous sa toque noire, qu'il conservait pendant les audiences par égard pour son crâne dénudé, la figure classique des magistrats de comédie : menton rasé, favoris en pointes, minces lèvres moqueuses, petits yeux plissés et malins; et ses pieds déformés par la goutte rendaient sa démarche claudicante et falote. Cet aspect un peu faunesque cachait beaucoup de finesse experte, d'adroite clairvoyance : rien n'échappait à M. Nudrit. Beaucoup plus jeune, élégant, mondain, réservé sans doute à de plus brillantes destinées,
M. Perron, avec sa jolie barbe blonde à la Henri III, son monocle, ses libres allures, n'était peut-être magislrat qu'en attendant mieux : de hautes fonctions administratives, ou bien un siège de député ou de sénateur qui ouvrirait de riches perspectives à son ambition. M. Nudrit habitait depuis longtemps Versailles; il y finissait sa carrière en vieux sage, avec sa femme, bonne et dévouée, ses livres préférés, qui n'étaient pas des nouveautés, les trois chats qui régnaient dans la maison. M. Perron y commençait la sienne. Etant célibataire, il passait la plupart de ses soirées à Paris, dans le monde. En raison de la longueur probable des audiences, l'affaire Lermantes risquait de lui faire manquer plusieurs dîners ; en compensation, elle lui avait permis de rendre bien des politesses : parmi les jolies femmes de la tribune, plusieurs lui devaient leur place.
A l'inverse du président, l'avocat général qui représentait le ministère public, M. Rutor, appartenait aux nouvelles couches sociales. Sans fortune, fils d'un employé subalterne du ministère de la Justice, il avait épousé, très jeune, la fille d'un médecin de quartier, chétivement dotée. Il était ce qu'on appelle un « caractère » : si l'on applique cette expression aux hommes capables de suivre leur propre chemin sans écouter les voix insidieuses qui les appellent hors d'eux-mêmes, sans céder à la pression de volontés étrangères qui détournent la leur ou qui l'affaiblissent. Heureux d'avoir atteint une situation
que ses origines mêmes le préparaient à priser très haut, il vivait des treize mille deux cents francs de son traitement, plus désireux de se rendre digne de sa situation que d'avancer dans sa carrière. Laborieux, désintéressé, il aimait cette science du droit, ^ d'un tissu si merveilleusement ourdi, où l'esprit suit si loin le magnifique enchaînement des causes et des conséquences. Peu à peu son âme s'était façonnée selon ses fonctions : un minutieux rigorisme l'inclinait à considérer comme intègre celui-là seul qui n'a jamais été soupçonné; la misanthropie, qu'il devait sans doute au commerce des malfaiteurs, aiguisait sa méfiance toujours en éveil; une certaine amertume d'âme aggravait la sévérité de ses jugements : cette sévérité, connue et respectée, et la forte éloquence dont elle savait user, faisaient redouter ses réquisitoires. — Il n'y avait guère plus de deux ans qu'il avait rencontré Lermantes, dans un dîner chez un collègue plus fortuné. Des hommes de loi — magistrats, avocats, conseillers d'État, — se trouvaient réunis autour d'une table élégante, présidée par une aimable femme; Lermantes, que son chemin de fer aérien mettait au premier plan de l'actualité, élait une attraction que le maître de la maison offrait à ses invités, — un « zèbre », comme disaient en ce temps-là les snobs de la célébrité. Un peu gêné d'abord dans ce milieu très différent du sien, il se livra bientôt, sans calcul, effleurant en causeur spontané les sujets les plus divers, pendant que les convives, plus réservés, le parcouraient
comme un livre de lecture facile. Une cause criminelle, dont un d'entre eux venait de présider les débats, défraya longtemps l'entretien. Il s'agissait d'un homme du monde devenu le meurtrier de sa femme. Celle-ci le trompait sans conteste. Mais le mobile du crime était-il la jalousie qui fait absoudre, ou l'intérêt qui fait condamner? Voilà ce qu'il s'agissait de fixer. Une habile plaidoirie de M* Brévine enleva l'acquittement, sans éclairer le mystère caché dans les dédales d'une âme impénétrable. En savourant les mets fins, en dégustant les vins vieux, ces professionnels de la psychologie judiciaire le reprenaient, le fouillaient, le retournaient, et maudissaient l'aveuglement du jury. Lermantes s'improvisa défenseur de l'acquitté, leur tint tête avec une verve paradoxale. Dépassant le cercle restreint de l'affaire, sa vive critique s'attaquait aux méthodes mêmes de la justice criminelle. Il montra ce qu'il y a de fictif dans cette organisation des assises où l'accusé arrive, censé libre, entre deux gendarmes; — où les témoins lisent tout au long dans les journaux les dér positions qu'ils seront censés ignorer le lendemain ; — où l'on est c^nse juger sans parti pris une cause qui, depuis des mois, passionne l'opinion, et la juger d'après les seuls documents et témoignages apportés au tribunal, devant lequel on n'en invoquera pas moins les procès-verbaux de l'instruction; — où la carrière des magistrats peut dépendre en partie de la fortune qu'ils auront ou n'auront pas d'obtenir une condamnation; — où les jurés, censés^
comme les témoins, éloignés de tout contact extérieur, se retrouvent entre deux audiences dans leur famille et dans leur milieu, rencontrent leurs amis, leurs camarades ou leur maîtresse; — où les manifestations d'un public, dont l'opinion a été formée par des polémiques de presse, leur rappellent à chaque instant dans quel sens souffle le vent. Il présenta des observations humaines, justes ou profondes sur les sens incohérents que chacun prête selon sa propre nature à l'attitude des accusés, sur les déformations que la mémoire des témoins impose, de bonne foi, aux faits mêmes qu'ils croient le mieux connaître, sur le faux aspect que prend une vie quand on dégage de son tissu bariolé tous les fils rompus ou suspects, sur la diflérence de la vérité apparente des caractères, qui tire les yeux, et de leur vérité vraie, qui presque toujours échappe aux regards. Ces propos s'étaient gravés dans l'esprit du magistrat, précisément parce qu'ils différaient de c€ux qu'a l'ordinaire il tenait ou entendait sur les mêmes sujets. Ils lui revenaient parfois à l'esprit, dans des cas où son sentiment d'homme se trouvait en désaccord avec ses habitudes professionnelles. Ils le hantèrent pendant son étude du dossier, réveillant la nette impression qu'il avait eue, ce soirlâ, de cet inconnu dont le sort allait en partie dépendre de lui : or, c'était une impression de sympathie très vive, presque chaleureuse. Comment la concilier avec le sens des pièces, des témoignages, des faits qui s'accordaient à la démentir? Car, si le
dossier, comme en avait aussi jugé M. Motiers de Fraisse, ne renfermait pas une preuve catégorique, il n'en pouvait pas moins passer pour accablant. A mesure qu'il le dépouillait, M. Rutor revoyait à cette table la figure animée, les yeux brillants, les gestes vifs de Lionel Lermantes, se rappelait sa confiance en soi, sa belle humeur, son entrain souriant. Il entendait alors une voix intérieure lui crier : « Oui, sans doute, les faits se présentent ainsi; leur succession forme une lourde chaîne; ils déposent avec la rudesse de témoins passionnés; pourtant, cet homme ne peut pas être coupable ! » C'était de Tinluition. Il n'y croyait guère, et se hâtait de la repousser : que de fois, dans les choses graves surtout, les hommes agissent à l'inverse de nos prévisions, contre ce que nous savons d'eux, contre ce qu'ils semblent être, contre ce qu'ils sont vraiment, comme s'ils obéissaient soudain à quelque démon pervers qui sommeille au fond d'eux-mêmes, se réveille pour leur jeter l'ordre fe^tal, se rendort sitôt obéi! Ces arguments de sa, raison n'imposaient pas silence à la voix obstinée. Il essaya de la réduire en discutant; elle brava sa dialectique. Quoi qu'il fît, il l'entendait toujours, tantôt plus forte, lançant des appels impérieux, tantôt aifaiblie, râlant comme une victime. Souvent, pour sortir de ce doute, il avait songé à user d'un droit que la loi confère à l'accusateur : celui de visiter le misérable contre lequel il va requérir. Mais il en est de ce moyen d'enquête
comme d'autres prescriptions humaines, propices,
qui, disparaissant peu à peu devant le formalisme, vont se ranger dans l'arsenal des fictions judiciaires : l'usage, plus rigoureux que le Gode, l'a fait tomber en désuétude. Les pièces de l'instruction, interrogatoires, documents, procès-verbaux, doivent suffire à l'accusateur : qu'il fasse toute sa conviction d'après ces choses mortes, il a plus de chances ainsi de rester dans les formes plus essentielles que la vérité, dans la légalité plus importante que la justice. Docile à la règle, méfiant de lui-même, esclave des plus strictes interprétations de la loi, M. Rutor avait donc repoussé, presque comme on repousse une tentation, ces timides suggestions de sa conscience inquiète. Et voici qu'au moment d'aborder son office il s'en faisait un reproche, — presque un remords. Plein de doute, il hésitait entre deux convictions contraires, dont l'une venait de son instinct, l'autre de son expérience ou de sa raison : celle-ci réfléchie, appuyée sur un ensemble de faits dont les calculs invraisemblables d'une fatalité maligne eussent seuls expliqué la concordance; celle-là, toute intuitive, incertaine comme les inspirations dont nous ignorons la source, — si puissante pourtant qu'il ne parvenait pas à en secouer l'ascendant. Il frémit en songeant qu'il ne pouvait plus compter, contre elle, que sur « la grande lumière des assises » ; mais cette expression même, en traversant son esprit, le rassura : jamais encore il n'avait pensé que cette lumière pût être fictive, — au même titre que la liberté de l'accusé.
M. Rutor avait en face de lui M' hmis Brévine. La présence de ce redoutable rival fouettait sa conviction paresseuse.
Tous les habitués des assises connaissaient déjà ce jeune maître.
Les cheveux châtains aplatis sur le front, la bouche expressive sous les épaisses moustaches aux extrémités tombantes, Brévine éveille avant tout l'impression d'une force combative et tenace. Ses solides mâchoires semblent faites pour secouer l'adversaire qui leur a donné prise; ses yeux proéminents, sous l'avancement des arcades sourcilières, indiquent cette puissance verbale qui fait les grands orateurs; leur regard aigu, direct, frappe où il veut frapper; on devine un lutteur de race, toujours prêt à l'attaque et prompt à la défense, comme le taureau dont il a les calmes allures au repos, et, dès qu'on l'irrite, l'impétuosité. Célèbre dès un âge où d'autres débutent à peine, il a, en quinze années de barreau, emporté des acquittements devant tous les jurys de France. Moderne et réaliste, il a transformé jusque dans son essence cette éloquence judiciaire où les avocats romantiques s'illustraient à grands renforts de coups de poing dans la poitrine^ de tirades boursouflées, d'effets de voix, d'effets de gestes, d'imprécations, de roulements d'yeux. Vif, alerte, ironique, précis, il en a chassé la rhétorique avec ses anciennes figures. Il l'a dégonflée comme on vide une outre de son eau corrompue. De l'antique massue, lourde à manier, qui tombait à faux et res-
tait par terre, il a fait une arme légère, tranchante, rapide, qui siffle en frappant, se relève, recommence. Par lui, la défense est devenue une œuvre d'art complète, spontanée et savante à la fois, de trame serrée, qui commence dès le premier interrogatoire, dont la plaidoirie n'est que le couronnement. Ses questions, posées avec une concision qui les enfonce dans l'esprit des jurés, suffisent parfois à retourner la cause, à déplacer les convictions; elles préparent les auditeurs de telle -'sorte que, lorsqu'il plaide, chacun croyant qu'à sa place il trouverait les mêmes raisons et les mêmes mots pour les faire valoir, les accepte plus aisément. Prononcé avec une fougueuse abondance d'expressions exactes, de mois saisissants, de parenthèses qui vous enveloppent comme dans un filet, d'une allure accélérée qu'on suit en haletant comme une charge, son discours rassemble en faisceau les arguments qui tombent d'un seul poids sur l'accusation : jamais il ne dure plus de quatre ou cinq quarts d'heure, — et il dit tout ce qu'il faut dire, tout ce qui frappe, tout ce qui convainc, tout ce qui émeut.
Brévine avait à côté de lui son secrétaire, M'Dully : un jeune avocat dont l'intelligence et le talent se fondaient en lui, l'aidaient dans ses plus lourdes tâches, lui rendaient possible son énorme labeur. Il feuilletait le dossier en prenant quelques notes, un peu pâle, les mains moites, cachant sous un visage impassible une émotion plus forte qu'à l'ordinaire. Mme de Luseney n'en remarqua pas moins qu'il
paraissait fort préoccupé. Mlle Félicie, sujette aux névralgies, ajouta :
— Il a l'air d'avoir mal à la tête.
— Brévine a toujours le trac quand il doit plaider, affirma Mme Languard.
Mme de Luseney se récria :
— Le trac?... lui?... Impossible... Que peut-il craindre?
DaisyTyndall^ayantentendU;,seretournapourdire:
— Rien du tout. Il a toutes les belles causes. D'où son succès. .
M' Aurora Winckelmatten, avec son plus joli sourire, venait justement de répondre à un confrère qui faisait la même remarque :
— C'est plutôt l'inverse : on lui confie les belles causes, parce qu'il ne les gâte jamais.
— Il y a une chose que je voudrais savoir, reprit Mme de Luseney; est-ce que les avocats croient réellement à l'innocence de leurs clients?
— Oh! toujours, expliqua Mme Languard; autrement ils ne pourraient pas les défendre... Et l'avocat général les croit toujours coupables.
— Sans quoi, il ne pourrait pas non plus les accuser, suggéra Mlle Félicie.
Daisy Tyndall se retourna de nouveau, pour dire en riant :
. — Les hommes ont une merveilleuse faculté d'adapter leurs opinions à leurs fonctions.
— C'est bien heureux, fit Jean Toma; cela permet à tout le monde d'être sincère.
— Mais enfin, quand il y a des aveux? demanda Mme de Luseney sans relever la boutade pessimiste du jeune homme.
— Alors, expliqua Mme Languard, l'avocat croit toujours le coupable digne d'intérêt; le ministère public, jamais.
— Tels les deux plateaux d'une balance chargée de poids égaux, dit Daisy Tyndall, ils oscillent interminablement.
Des propos de ce genre s'échangeaient de banc en banc. Mais, ni dans la salle, ni dans la tribune, personne ne soupçonnait que Brévine apportait à cette cause un sentiment qu'il n'éprouvait pas souvent : une émotion d'homme pris par toutes les fibres de son humanité, une angoisse poignante, faite de l'ardente conviction qu'il défendait un innocent et de la quasi-certitude que la cause était perdue, — quelque chose donc comme l'horreur de voir massacrer un malheureux qu'on ne peut sauver, d'être impuissant dans un malheur atroce, d'être éclaboussé du sang d'une victime. Sa conviction, comme le doute de Rutor, ne venait pas de l'examen du dossier : hésitante au début, elle s'était formée au cours de ses entretiens avec son client, et affermie peu à peu de telle sorte qu'elle était entrée en lui, l'animait, le hantait. Mais en vain avait-il fait appel à toute son ingéniosité, il ne trouvait jusqu'ici que de pauvres arguments, des « moyens de défense » discutables, partant inefficaces :
l'absence de preuves juridiques, les contradictions du témoin principal, l'insuffisance de présomptions qui, même accumulées, ne valent jamais une preuve, celle des coïncidences qui conduisent aux pires erreurs, el/î. Subtilités souvent trop vraies, qui comptent peu dans ces brutales batailles où les coups sont mortels. A peine avait-il esquissé le plan incertain d'une défense fragile. Certes, l'accusation lui semblait aussi inconsistante ; mais il sentait qu'à d'autres elle paraîtrait formidable. Elle se dressait devant lui, comme un fort; il fallait l'attaquer sans en voir la brèche, en sachant qu'elle existe sûrement quelque part. Lui qui ne livrait jamais rien à Taventure, il se trouvait réduit — comme Rutor dans un autre sens — à compter sur l'imprévu : allié peu sûr, dont on ne redoute jamais assez les trahisons. Son expérience des assises l'avertissait que le public serait hostile, les jurés prévenus, le président sévère, Lermantes étant classé dans l'esprit de tous parmi ces aventuriers cyniques, pour qui . l'on est d'autant plus sévère dans la délaite, qu'on leur fut plus indulgent dans la prospérité. 11 se répétait : c( S'il ne surgit rien, si le hasard ne vient pas à notre aide, cet homme est perdu, cette tête va tomber ! » Tout ce qu'il y avait de généreux dans son cœur se tordait à la pensée de cet innocent qu'il ne . sauverait pas, lui qui avait sauvé tant de gredins et de coupables. 11 se prit à murmurer : « Si Dieu existe, et s'il est juste !. . . » llélas ! il connaissait mieux que personne les défaillances de l'autre justice !
in
Lermantes entra, précédé et suivi de ses deux gardiens. Il parut à la plupart de ceux qui l'avaient connu, tel qu'en ses meilleurs temps, à peine amaigri par la longue détention. Ses cheveux d'un noir de jais, abondants, bouclés, grisonnaient à peine autour des tempes ; la moitié gauche de sa barbe drue, au contraire, était presque blanche. Des marques de petite vérole piquaient sa figure bistrée, aux traits modelés en vigueur : figure d'homme l'nergique, ardent à l'action, où flambaient des yeux foncés, enflammés, impérieux; figure passionnée, qui ne restait jamais au repos; figure expressive qu'on eût remarquée dans une foule et qui, détachée à ce premier plan tragique, entre les deux têtes pacifiques des gendarmes, dont l'un avait relevé son képi pour rafraîchir son front, se gravait à jamais dans la mémoire. Aline de Moncalier
le détailla rapidement et souffla à la petite Lola :
— Pas mal, après tout !
Lola renchérit, avec un geste connaisseur ;
— Très chic !
Le regard de Lermantes fit rapidement le tour de l'assistance, en s'arrêtant une seconde sur les enfants : Renée, comme il semblait l'appeler, se dressa sur son banc, les mains tendues, puis se rassit en étoufl'ant un sanglot, si vite, que ses vol- 5 sins remarquèrent à peine le mouvement. Ses deux frères n'avaient pas bougé. Leur oncle, toujours appuyé sur sa canne, avec ses gants gris, arrondit le dos en renfonçant davantage sa tête entre les épaules. Mme d'Entraque se déplaça légèrement, sans doute parce que M. Marnex lui cachait l'accusé. M. Rutor, penché en avant, ses deux larges manches pendant hors du pupitre, essaya un instant de le fouiller des yeux, qu'il détourna bientôt : que peuton lire d'un homme, derrière le masque du visage ? Pourtant, comme pour répondre à son examen, sa voix intérieure clama : « Impossible que celui-ci soit coupable ! » Il demanda mentalement : « Pourquoi? » La voix se tut. Il poussa son avantage : pas coupable, cet homme qui se faisait de bronze entre ses gendarmes, cachant son âme comme on cache une plaie? qui restait impassible en reconnaissant, dans cette salle, tant de figures connues ou chères, — celles mêmes de ses enfants? dont l'air hautain, presque provocant, défiait la foule, le jury, les juges? Allons donc !... La voix ne répliquant pas, il
continua de s'encourager : sans doute, ce misérable allait crier son innocence; tous les accusés n'en font-ilspas autant? Seulement, il serait plus habile, ayant à son service l'intelligence, l'adresse, l'énergie. N'importe ! il trouverait à qui parler. Et les instincts chasseurs de l'avocat général s'excitèrent.
Lermantes était à peine assis, que la salle commentait déjà son attitude, en phrases brèves qu'on se jetait à mi-voix, entre voisins. Daisy Tyndall, penchée vers Jean Toma, fit avec une pointe d'admiration :
— Il a l'air crâne!
En ce moment, Chaussy, qui n'était séparé de lui que par le gendarme et Marins Gland, exprimait autrement la même idée en disant à Jean Bogis :
— Il plastronne... Attendons la fm ! Lermantes l'entendit peut-être, car il tourna les
yeux du côté de son ennemi.
— Le pauvre diable! murmura Mme de Luseney. Qui aurait cru?...
— Vous l'avez beaucoup connu? lui demanda Mme Languard.
— Oh ! depuis deux ans, je ne le voyais guère... Vraiment, il a peu changé !
Valens, accoutumé à ces spectacles, annonça d'un ton de parieur jouant sur un favori :
— On voit qu'il se tiendra bien!... Il est en forme...
En même temps, Lavancher disait à Proz :
— J'ai peur que M. Motiers de Fraisse ne soit pas de taille...
— Oh! répondit le peintre, Lermantes était très fort, en liberté. Mais quand les gens en sont là, ils
- n'ont plus leurs moyens...- ^
On continuait à s'agiter dans les boxes, sous la tribune : des gens se poussaient, disaient quelque chose ou riaient, des voix montaient tout à coup, le brouhaha continuait. Le président se fâcha :
— J'exige le silence absolu... absolu!... Sinon je ferai évacuer la salle!... Allons! qu'on ferme les portes !...
Il y eut une poussée : le public obéit à moitié, la foule du dehors fut refoulée, on l'entendit piétiner en protestant dans le vestibule. Les préliminaires se poursuivaient rapidement.
Pendant qu'on procédait à l'appel des jurés, un éternuement sonore ébranla la salle. C'était le gros Grevola. Lola se retourna :
— A vos souhaits, monsieur Crevola!
Il répondit par une gaillardise.
— Est-il drôle, cet hippopotame! dit Lola à sa voisine, en riant.
Aline pinça les lèvres avec une mine de dégoût, et souffla :
— Pas toujours, ma chère!...
Maintenant, Lermantes se tenait plus immobile qu'une statue, les mains sur ses genoux, les pau-
pières baissées, comme s'il s'efforçait d'éviter le vertige de tous ces yeux, de toutes ces têtes, de cette foule houleuse comme la mer, dévorante comme un gouffre. En le détaillant à l'aide de leurs jumelles ou de leurs faces-à-main, ceux qui venaient de le déclarer si peu changé commençaient à distinguer les ravages de sa figure : des rides innombrables sillonnaient son large front; fmes, profondes, elles couraient en longueur, creusées à coups répétés par les griffes de la douleur, de l'angoisse, du remords peut-être; elles labouraient dans tous les sens les tempes et les joues; le renfoncement des lèvres, muettes pendant tant d'heures d'affreuse solitude, tordait dans la barbe la bouche autrefois bienveillante, amère aujourd'hui de révolte et de désespoir. L'inquiétude du regard à peine maîtrisée, le frémissement des joues, celui des narines, le tremblement des mains nerveuses pétrissant les genoux, achevaient de trahir un être désemparé, disjoint, foudroyé, dont les forces et la conscience se fondaient comme de la cire dans un incendie. Par moment, l'homme essayait encore de redresser, comme en entrant, sa taille accablée; mais il retombait comme sous la pression d'une main d'ombre, qui l'aurait tenu par la nuque et ployé. Alors, le dos voûté, les épaules fléchissantes, le buste rétréci, il n'était plus qu'un corps dévertébré, où l'âme semblait prête à se dissoudre, dans une forme dépouillée de sa réalité qui n'existait plus que dans les yeux étrangers; quelques-uns, en
àO LE GLAIVE ET LE BANDEAU
pensant à sa prospérité, s'entr'ouvraient à la pitié.
— • Quelle chute! murmura Lavenne.
Son imagination lui représentait l'horreur d'un tel état. Un instant il en participa, arraché à cette indifférence aux maux d'autrui qui seule nous permet de vivre. « S'il est innocent?... » songea-t-il. Cent fois, depuis l'arrestation de Lermanles, il s'était posé cette question ou l'avait discutée à table, au cercle, au fumoir, froidement, légèrement, comme on cause des mille sujets frivoles que nous suggère la succession, des événements. Voici que tout à coup il en réalisait l'angoisse. Ce fut comme une douleur aiguë, qui tordit ses moelles, trempa de sueur ses paumes et ses tempes; ce fut une de ces minutes intenses où les ténèbres de la destinée humaine s'illuminent à nos yeux, où notre âme se sépare de nous pour courir à d'autres âmes, en sucer l'amertume, s'oublier en elles, dans l'épouvante de leur enfer.
Montjorat éteignit cet éclair, en disant :
— Regarde donc ces mains... ce mouveme-nt des pouces qui se frottent et se tordent !... C'est trouvé, hein? On n'inventerait jamais ça !,..
Et il étudiait, il répétait le geste d'angoisse...
L'une des jolies femmes assises devant eux se retourna vers Proz qui depuis longtemps la suppliait en vain de poser pour lui :
— Moi, je troùve qu'il a gagné, en prison !
— Oh! dit le peintre, on ferait un beau portrait, maintenant!
— Mais il ne pourrait plus le payer, objecta Lavancher.
— N'importe! s'il se marquait encore un peu, je marcherais pour l'amour de l'art!
Comme la petite femme se mettait à rire, il lui demanda :
— Et vous, en attendant, ne voulez-vous pas...? Elle se dépêcha de lui tourner le dos.
En observant, pendant l'appel des témoins, les sourdes convulsions de cet agonisant, quelquesuns se remémoraient ce qu'ils savaient de lui par les journaux ou les potins du monde. Peu de chose, en somme, rien de certain. Les gens sont célèbres sans qu'on les connaisse : la renommée les enveloppe d'un noage éclatant, où l'on ne distingue que leur ombre. Cette carrière laborieuse, brillante, utile, sonore, quels en étaient les dessous véritables? Qu'était l'intimité de ce créateur de tant de retentissantes entreprises : les Phares du Détroit, le Port de Bondimarca, les Chemins de fer aériens, la Société d'études pour le Canal des Deux Mers, et bien d'autres, dont certaines, sans frapper l'imagination comme celles-ci, donnaient en revanclie de sérieux dividendes? Quelques-unes fléchissaient, depuis que leur initiateur ne les soutenait plus de son audace et de son liénie : pourquoi?... Ne valaient-elles que parle bluff dont il les entourait?... Était-il, comme on l'avait cru si longtemps, un de ces esprits audacieux qui pétrissent à leur gré la rude pâte du monde?. . . ou, comme Chaussy le répétait depuis son
arrestation, un lanceur d'affaires sans scrupules ni conscience?... On saurait tout à l'heure : l'acte d'accusation, puis l'interrogatoire et les témoignages allaient livrer tous ses secrets : ceux de ses affaires, de son alcôve, de son passé... Quelle aubaine pour ces curiosités affamées d'oisifs ou de dilettantes! Une vie d'homme — et d'homme en chair et en os, et d'homme connu — toute une vie complexe, réelle, abondante, remplie, en pâture à ces avides!... Non pas glacée ou abstraite, comme elle paraît lorsque, après la mort, on vous en livre des morceaux découpés dans les correspondances, mais complèle, chaude, palpitante, avec les traits qui la différencient des autres existences, qui la font ce qu'elle est, qui lui prêtent sa réalité authentique... On distinguerait le vrai du faux, — le feu de la fumée, dans le rayonnement éruptif qui l'enveloppait depuis des mois... On saurait s'il avait été un bon mari et un bon père, quels étaient ses besoins, ses passions, ses vices, s'il y avait dés femmes dans son passé ou dans son présent, à quelles filles eh vogue ou peut-être à quelles mondaines besogneuses allait cet argent qu'il gagnait sans peine et prodiguait des deux mains. On lirait dans sa conscience comme dans un livre secret. On pèserait ses espoirs et ses illusions. On connaîtrait ses croyances, ses opinions, ses bons mots, ses propos de table. Avec de tels renseignements, on résoudrait enfin, par déduction, ce problème d'où dépendait sa tête : sa balle était-elle destinée, dans sa volonté, au daim amené
par le hasard dans la chasse du général de Pellice? ou au général lui-même qu'elle avait atteint en plein cœur?...
C'est parce qu'on attendait tant de choses que les préliminaires semblaient interminables. Le moment arriva pourtant où, tout étant réglé, le drame put enfin commencer. ..
La lecture de l'acte d'accusation fut faite par un greffier corpulent, pâle et barbu. A travers cette voix somnolente, dans cette langue dénudée, hérissée de dates et de formules, les événements se dépouillaient de leur accent tragique : accident ou crime, la mort du général de Pellice n'offriiit plus qu'un vague intérêt; les détails s'en décoloraient ; le drame redevenait un fait divers inanimé, comme il en arrive des scènes de massacres ou de catastropiies que reproduisent les ombres falotes des cinématographes. Le document, d'ailleurs bien ordonné., comprenait trois parties : le récit du crime, l'exposé de la situation de Lermantes à la veille du jour fatal, l'examen sommaire de ses antécédents.
Le général en retraite Gustave de Pellice, veuf et sans enfants, appartenait à une vieille famille de Savoie. Il possédait aux environs de Ghambéry un domaine, de moyenne importance, qu'on appelait la Combetie, où il passait chaque année la pre-
mière partie de Tété; après quoi il faisait une cure ou une demi-cure à Vichy; puis, comme il louait depuis longtemps une chasse dans la Ibrêt de Saint- Germain, il y venait faire l'ouverture en compagnie de quelques amis. Le terrain, couvert de taillis, forme un quadrilatère dé trois cents mètres environ de largeur sur huit cents environ de longueur. Deux allées le bornent à l'est et à l'ouest. Quelques layons le sillonnent. Le taillis s'éclairçit en plusieurs endroils.
En 1901, le général invita quatorze personnes, dont Lermantes, qui était chaque année de la partie. Deux manquèrent. Les chasseurs se trouvèrent donc au nombre de treize. Onze d'entre eux furent échelonnés sur la ligne des tireurs. Lermantes en occupa l'extrémité ouest, ayant l'allée à sa gauche, et à sa droite, comme voisin le plus proche, le comte d'Entraqne. ^Malgré son âge, le général tint à chasser en retour, dans ladite allée. Il y avait quinze rabatteurs, dont six gardes. Un de ceux-ci signala la présence possible d'une harde de daims : le daim, dit-il, qu'il avait aperçu la veille avec sa dine et un ou deux daguets. Le général alors demanda si les chasseurs étaient munis de cartouches à chevrotines. M. Noirmont, seul, en avait six. Il en donna deux au général, deux autres à un de ses amis. Le général offrit une des siennes à Lermantes, qui la refusa en disant :
— J'ai trois cartouches à balle, deux me suffisent.
Il en tendit ime à M. d'Entraque, en ajoutant :
— Et je ne tirerai pas dans la ligne !
D'Entraque affirme qu'à ce moment, Lermantes changea la charge du canon gauche de son fusil, et y glissa une de ses cartouches à balle. Lermantes," au contraire, prétend qu'il n'exécuta cette opération qu'au moment où il entendit crier « taïhaut » par les rabatteurs. Quoi qu'il en soit, la chasse durait depuis quelques instants, et l'on avait déjà abattu nombre de pièces, quand ce cri résonna. La dine et ses daguets — il y en avait décidément deux — disparurent du côté est. Au moment où ils traversaient l'allée, ils furent aperçus par M. Noirmont, qui les manqua. Quant au daim affolé, il revint vers l'ouest, à travers le taillis. M. d'Entraque l'aperçut; mais, ayant en même temps entendu un bruit insolite, il ne tira pas. Au contraire, il se tourna du côté de l'accusé, en lui criant de prendre garde. Sans tenir compte de cet avertissement, Lermantes épaula, prit son temps pour tirer, puis, dirigeant précipitamment son fusil vers la gauche, lâcha le coup de son canon droit. La bête avait disparu.
Pendant ce temps, le général s'avançait le long de l'allée ouest. Aux cris de « taïhaut », il précipita son allure. Le garde Léchaud le vit prendre un pas de course assez vif pour son âge, puis s'engager imprudemment dans un layon qui débouchait à gauche. La balle de Lermantes le frappa sans doute en pleine course : il tomba à l'orée d'une éclaircie
que le daim avait traversée. Des expériences répétées ont montré qu'à l'endroit où fut trouvé son cadavre, on- le voyait très bien de la place qu'occupait Lermantes; mais celui-ci soutient que le général ne pouvait être à cette place quand le coup partit, et qu'il dut faire plusieurs pas en avant après avoir été frappé : assertion que d'Entraque confirma d'abord, puis contredit. Quant aux auti:es chasseurs, qui occupaient des places plus éloignées, ils ne virent rien et n'accoururent qu'aux appels de d'En traque. Celui-ci fut également seul à entendre le cri unique de M. de Pellice. Les constatations établirent que la balle, entrée un peu audessus du sein gauche, avait traversé le corps de part en part. Elle n'a pas été retrouvée.
Lermantes manifesta le plus profond désespoir, et personne, au premier moment, n'eut l'idée de le soupçonner d'un assassinat; pas même d'Entraque, dont les faits qu'il raconta plus tard auraient cependant pu éveiller l'attention. 11 n'en fut pas moins prié de se tenir à la disposition du parquet, qui ouvrit contre lui une instruction pour homicide par imprudence. L'enquête, rapidement conduite, paraissait tourner en sa faveur, à cause de l'évidente imprudence qu'avait commise le général en s'engageant dans le taillis, quand l'ouverture du testament, déposé chez un notaire de Chambéry, produisit la plus vive surprise : en effet, le défunt instituait Lermantes légataire universel, à charge de payer un certain nombre de legs dont la modicité
LE GLAIVE ET LE BAiNDËAU
relative ne semblait pas proportionnée à sa fortune. Ainsi, les deux frères Gtlambave, avec lesquels leur oncle entretenait des relations affectueuses, sinon intimes, se trouvaient déshérités au profit de l'étranger qui avait occasionné la mort du testateur! On remarqua que ce testament, daté du 48 juillet de l'année courante, n'était antérieur que de six semaines à la fatale partie de chasse. De plus, sa date coïncidait, à peu de jours près, avec une visite que Lermantes avait faite au général dans sa propriété, sous le prétexte d'une cure à Aix dont le projet fut abandonné.
Des rumeurs fâcheuses commencèrent alors à circuler dans le public. Elles s'aggravèrent, quand des informations de presse révélèrent que la situation financière de Lermantes était depuis quelque temps ébranlée. D'abord assez vagues, ces attaques se précisèrent peu à peu; l'issue d'un mauvais procès en responsabilité, provoqué par un accident survenu pendant la construction du port de Bondimarca, procès qui traînait depuis des années, acheva de leur donner une inquiétante vraisemblance. La balte égarée parut alors singulièrement providentielle, les insinuations se firent de plus en plus précises. D'autre part, M. d'Entraque rectifia spontanément sa première déposition, de telle sorte que le caractère en paru très différent. C'est alors que le parquet se décida à^transformer le chef de l'accusation, et que Lermantes fut arrêté.
Il faut noter ici que la campagne de presse diri-
gée par François Ghaiissy, dont l'acte ne disait naturellement rien, avait contribué pour une part à cette grave mesure : excitée par les articles du puissant pamphlétaire, une partie de l'opinion se prononçait avec violence contre Lermantes, soutenait que d'occultes influences le protégeaient, par égard sans doute pour les personnalités intéressées dans ses entreprises, et classait « le mystère der Saint-Germain » parmi ces affaires où le crime et la politique sont artificieusement mélangés, soit parla réalité, soit par la fiction. La nature môme de la cause lavorisait ces jeux, devenus habituels. En effet, on se trouvait en présence d'un fait incontesté. C'était le caractère criminel de ce fait qui demeurait incertain, puisque aucun signe extérieur ne rétabli>sait, et puisque le secret en restait enfoncé dans l'Ame de Lermantes. La tâche de l'instruction consistait à l'en tirer : elle était d'autant plus difficile, qu'on avait à compter avec un homme de rare intelligence, d'énergie peu commune. iVussi le magistrat instructeur, n'obtenant ni aveu ni contradiction, en avait- il été réduit à recourir à une méthode inductive, plus spécieuse à coup sûr que probante : il avait réuni toutes les circons- - tances et les antécédents qui, étrangers au crime, tendaient à montrer Lermantes, en raison de sa moralité, capable de l'avoir commis. Et donc, il avait d'abord tâché d'établir son bilan. A vrai dire, cette opération fut à peu près impossible : Lermantes ne possédait jamais qu'une part dans ses
entreprises, qui existaient indépendamment de lui ; la nécessité de ménager les intérêts considérables, qui s'y trouvaient engagés gênait les efforts de l'en- | quête. Néanmoins les résultats obtenus, si discu- S tables qu'ils fussent, corroboraient en partie les bruits qu'une certaine presse s'était empressée d'aceueillir. En résumant brièvement ces résultais, l'acte s'étendait sur une opération douteuse, encoie récente, que Lermantes expliquait assez mal : dès leur émission, en 4897, les actions de cent francs des Chemins de fer aériens avaient été poussées par ■une réclame désordonnée jusqu'à cinq, six et même sept cents francs. Quelque temps avant l'ouverture de l'Exposition, elles baissèrent brusquement. Il est vrai que, dans la suite, le grand succès de cette attraction les rapprocha assez rapidement de leurs anciens cours; mais Lermantes avait liquidé son stock avant la baisse. Il prétendait qu'ayant à ce moment-là de gros besoins d'argent, à cause de l'accident survenu dans les travaux du port de Bondimarca, il s'était trouvé forcé de réaliser une parâe de ses capitaux : l'effondrement des litres dont il s'était dessaisi, même momentané, n'en jetait pas moins un jour inquiétant sur les procédés qu'il n'hésitait pas à employer pour remplir ses caisses dans lés moments difficiles. i||
Après avoir signalé les difficultés qui menaçaient îa barque aventureuse de Lermantes au moment où la mort du général vint la renllouer, l'acte insistait sur ses continuels besoins d'argent. Dès sa jeunesse,
il profitait de la munificence de M. de Pellice, qui avait assumé sa tutelle, pour vivre au-dessus de sesmoyens, en étudiant riche. Ses goûts fastueux apparaissaient déjà : le plus clair de l'argent qu'il recevait du général passait à éblouir ses camarades. Après son mariage, bien qu'il ne ffil alors qu'un simple employé de la Société métallurgique du Nord," et que sa femme ne lui apportât qu'une fortune assez modeste, il monta sa maison sur un grand pied, et vécut richement. Le train augmenta dè§ lors avec ses ressources, — peut-être plus vite : on pouvait évaluer à deux cent cinquante ou trois cent mille francs son budget annuel, malgré les difficultés et les pertes récentes; cela, sans compter les acquisitions onéreuses faites au courant des dix. dernières années : la villa d'Etretat, l'hôtel de la rue des Vignes, le château dans l'Aveyrou dont la restauration représentait déjà un débours de près de six cent mille francs, les tableaux, les œuvres d'art. Enlin, l'acte signalait, plus sommairement, les écarts de Lermantes dans sa vie privée : deux liaisons assez bruyantes avec des demi-mondaines, l'une pendant que sa femme vivait encore, l'autre peu de temps après l'avoir perdue; et il terminait en traçant de lui un portrait qui le représentait « de moralité facile, dans son intimité et dans ses affaires ; prodigue, poussant jusqu'au faste le goût du luxe; laborieux, sans doute, mais plus ambitieux encore; atteint surtout d'un orgueil démesuré; peu scrupuleux dans le choix de ses moyens d'action comme dans
celui de ses plaisirs ; appartenant enfm à cette catégorie d'hommes que le désir de paraître et leurs appétits de jouissance livrent sans résistance aux tentations ».
L'acte d'accusation, base du procès, produit en général peu d'effet, soit parce qu'il est souvent lu d'une manière à peu près inintelligible, soit parce qu'il n'est qu un schéma décharné, informe et sans vie. Le public l'écoute avec résignation, comme il subit à l'Opéra une ouverture manquée, au théâtre un premier acte fastidieux. Beaucoup songent, déçus : (( Ce n'est donc que cela! » — et la cause célèbre se ramène dans leur esprit aux proportions d'une histoire falote, d'un drame entre marionnettes, d'une bataille de soldats de plomb. Seul, celui qu'il menace, et qui l'a déjà étudié dans le silence de sa prison, en recueille les moindres syllabes...
. Lermantes l'entendit dans une sorte de colère où l'humiliation contenait la révolte, car, si tous ces faits étaient vrais, leur ensemble ne constituait cependant pas la vérité. 11 se reconnaissait dans cette image de lui-même, comme on retrouve son portrait dans un décalque qui reproduit brutalement les lignes extérieures en abandonnant la couleur et le modelé. C'était lui, — mais un autre lui, — différent de ce* qu'il savait être, un lui sans son caractère, sans son accent personnel, qui cependant allait paraître exact à ces hommes réunis pour le juger. Il y avait là toute son apparence, il n'y avait rien de sa réalité. Ses actes ressemblaient à ceux dont le
document dressait le catalogue, mais sans la part de calcul qui les avilissait. Le courant des choses l'avait emporté comme tant d'autres, voilà tout, sans qu'il eût jamais le loisir de s'y mirer. Son orgueil démesuré?... Mon Dieu! non, il ne prisait trop haut ni ses facultés ni ses œuvres. Ses appétits?... Il jouissait saas abus du fruit de son travail, en homme qui a de la santé et du tempérament. Sa prodigalité, son faste?... Il se fût contenté pour lui-même d'une table en sapin, d'un lit de fer, des plus simples aliments. Son défaut de scrupules?... Il en avait eu plus que d'autres, que personne cependant n'accusait d'un crime odieux, qui étaient libres, qui poursuivaient leur chemin sans entrave, recommençaient chaque jour les mêmes actes douteux ou frivoles. Et pourtant, comment s'arracher à l'engrenage oû le poussait cette succession de faits indéniables et défigurés, qui se dénaturaient par leur enchaînement même et par leur nombre?... Gomment renier ce « double » inquiétant? Gomment dire : « Vous vous trompez, je ne suis pas cet homme-là »?... Autant nier son identité, autant répondre non quand le président lui demanderait : (( Vous vous appelez Lionel-Henri Lermantes, vous êtes né en 1856, au Mans, oû votre père était en garnison... » Ah! comment expliquer, d;ins ce cadre étroit de Tinlerrogatoire, tant de choses complexes, pourtant si simples, tant d'actes discutés, pourtant innocents, tant d'apparences qui enveloppaient comme un voile l'insaisissable vérité?...
Quand il fut debout pour l'interrogatoire, Lermantes répondit « oui », des lèvres plutôt que de la voix, aux premières questions. L'on apprit ainsi qu'il avait perdu sa mère dans le courant de sa dixième année; que son père^ en 1870, commandait un escadron sous les ordres du général, alors colonel de Pellice, dont il était l'ami, et fat tué sous les yeux de son chef, à Gravelotte. Sitôt ces préliminaires établis, M. Motiers de Fraisse devint plus pressant :
— Vous restiez seul avec peu de ressources, sans autre famille qu'un oncle maternel parti pour les colonies, à l'âge de vingt ans, dont vous n'avez plus entendu parler. Le général de Pellice, votre parrain, consentit alors à vous servir de tuteur. Il songea d'abord à vous orienter vers la carrière des armes, où il aurait pu guider vos débuts. Vous ne voulûtes pas suivre ses conseils, sous prétexte que vous n'aviez aucun goût pour l'état militaire?
j.E GLAIVE ET LE BANDEAU
— C'étaitvrai. Mes ressources, bien que modestes,, me permettaient de subvenir aux frais de mes études à rÉcole Centrale.
Il eut le mouvement de redresser le buste en secouant ses cheveux, comme pour se délivrer du fardeau qui pesait sur lui; et il ajouta, la tête haute :
— Je crois avoir montré que je ne me trompaispas sur ma vocation.
Ce geste de fierté souleva dans la salle un mur- Hjure sympathique. Peut-êti'e le jury, dans son ensemble, en fut-il moins favorablement impressionné : il ne permet guère aux accusés qu'une dignité modeste, et celui-ci semblait prêta prendre l'offensive.
— C'est vrai, concéda le président, vous aviez beaucoup de facilité pour les mathématiqjaes et vous êtes sorti avec un bon numéro. Toutefois, vous n'avez pas exclusivement consacré votre jeunesse au travail; vous avez fait une large part aux plaisirs. Or, les plaisirs coûtent cher. Et, comme vos ressources étaient modiques, vous avez accepté les libéralités du général.
— Je ne les ai jamais provoquées.
— Tous en êtes sûr?
— Sans doute.
— Avez-vous donc oublié un certain incident qui marqua votre dernière année d'études?... A ce moment-là, vous avez fait au jeu, dans un cercle, une perte assez importante. Vous aviez joué sur parole. C'est le général qui a payé. Il s'agissait de deux ou trois mille francs, je crois.
— Je m'étais laissé conduire dans un cercle, sans même savoir qu'on y jouait. .l'y perdis, non pas deux ou trois mille francs, mais exactement huit cents... Iliiitcenis francs, monsieur le président!
Gomme cet écart entre les chiffres indiqués causait une certaine surprise, Lermantes insista :
— Ce chiffre est avéré par une lettre du général' qui figure au dossier; s'il n'est pas exact, il est facile de le rectifier.
M. Motiers de Fraisse consulta ses notes, et reconnut par un geste qu'il s'était trompé.
— La somme n'en a pas moins été payée par le général.
— Voici comment. J'étais majeur depuis plusieurs semailles, le général ne m'ayait pas encore rendu ses comptes de tutelle. Je lus donc forcé de m'adresser à lui, et le priai de m'avancer cette somme en attendant notre règlement. Il me répondit à peu près ceci : « Non, mon garçon, je ne veux pas que ton saint frusquin s'écorne ainsi pendant qu'il est dans mes mains. Ces huit cents francs,- je t'en ferai cadeau. Cela t'ennuie un peu? Tant pis pour toi: La petite humiliation que tu vas avoir de les accepter t'apprendra ce que c'est que les dettes de jeu! » Dès lors, en effet, il ne m'est plus arrivé de toucher une carte.
Tout cela fut dit simplement, avec franchise; l'épisode tournait au profit de Lermantes. Dans la foule, cependant, une voix murmura :
— Il rouspète!
Chaussy haussa les épaules, et souffla à Jean Bogis :
— Le président le ménage... Parbleu!...
— Rien au dossier ne contredit votre affirmation, poursuivit M. iMotiersde Fraisse. Vous n'en avez pas moins continué votre existence dispendieuse et légère?
— J'étais ardent au plaisir comme au travail. J'avais bonne santé, de la sève, de la force; j'en ai profité.
— Largement. Et toujours avec l'appui pécuniaire du général?
— Je répète que je ne lui ai jamais rien demandé . Le général désirait que je lui écrivisse souvent. Il a conservé toutes mes lettres : il me l'a dit la dernière fois que je l'ai vu, en me racontant qu'il s'occupait à classer- ses p ipiers. On n'en trouvera pas une qui contienne une demande d'argent, ni même, j'en suis sur, une allusion aux besoins ou aux désii-s que je pouvais avoir Mais pourquoi donc aurais-je refusé ses libéralités? Ou même comment aurais-je pu les refuser sans l'offenser? Il était mon parrain, je le regardais comme un second père.
— Ces libéralités ont continué quand, mis en possession de votre patrimoine et muni de votre diplôme, vous avez voulu voyager en Allemagne, puis dans les deux Amériques, A votre retour, c'est le général qui vous a fait entrer à la Société métallurgique du Nord, dont il était un actionnaire important. Plus tard, quand vous avez cherché à cons-
tituer les fonds de votre première entreprise, le Port de Saint-Félix, il vous y a aidé.
— Il l'a fait spontanément. Et il ne l'a jamais regretté, puisque l'affaire a très vile donné du 15 p. 100. A partir de ce moment, je n'ai plus eu besoin de son concours.
— Une sollicitude si persistante, de la part d'un homme auquel ne vous attachait aucim lien de parenté, ne vous a jamais étonné?
— Pourquoi m'aurait-elle étonné? Si j'avais un filleul, j'en userais de même avec lui. Ce que le général faisait pour moi me semblait tout naturel.
— Cependant, des bruits fâcheux ont couru sur la manière dont vous auriez, reconnu cette bienveillance. Mme de Pellice était de beaucoup plus jeune que son mari : votre assiduité dans sa maison a donné lieu à des commentaires fort désobligeants.
— Je n'ai connu ces calomnies qu'après mon arrestation; c'est M. le juge d'instruction qui m'en a révélé l'existence. Je suppose qu'il en court de pareilles sur beaucoup de gens qui ne s'en doutent pas. Mme de Pellice était une femme irréprochable : elle ne m'a jamais inspiré qu'un profond respect. Je n'ai aucun moyen dè prouver la fausseté de ces infamies; on ne pourra pas davantage établir qu'elles sont exactes, puisqu'elles ne le sont pas. Il est impossible de faire une preuve négative; heureusement qu'il l'est autant de prouver un mensonge.
Les questions du président sur ce point déplurent . Quel rapport pouvait-il exister entre les faits de la
cause et cette histoire, vraie ou fausse, puisque Mme de Pellice reposait depuis vingt-trois ans dans sa tombe? Les gens de vie agitée aiment à penser qu'on ne troublera pas la paix de leurs cendres. D'autre part, la fermeté de Lermantes, la sincérité de son accent, lui gagnaient des cœurs. En parlant, il retrouvait des forces, se dominait, redevenait luimême. Pendant sa longue détention, lorsqu'il repassait sa vie après ces torturantes séances où le juge d'instruction en fouillait les secrets, il y découvrait avec une sorte d'horreur des taches dont il n'avait pas eu conscience; et le remords, vaine passion déprimante, l'épuisait dans sa cellule. A cette heure, relevant le front contre la calomnie, il la repoussait avec une sérénité qui ne manquait pas de grandeur. Son calme, la gravité de sa voix, la hauteur de son attitude en imposaient à la foule ; les magistrats ne reconnaissaient pas le type classique du malfaiteur tombé sous leur coupe; pour les siens, il devenait un martyr qui garde sa noblesse sous les pires injures.
Un peu troublé, le président feuilleta rapidement ses notes. Un moment encore, il chercha à préciser ces rapports d'obligé à bienfaiteur. Lermantes sentait le danger de ces questions : elles risquaient de lui tirer des paroles où tant d'oreilles prévenues distingueraient la tare de l'ingratitude. Il évita cet écueil : n'étant pas ingrat, il n'en pouvait prononcer aucune. Au contraire^ il rappela des services ignorés, des bontés quiii'avaien t . pas laissé de traces,
sans crainte de s'en accabler lui-même, comme s'il trouvait un réconfort à rendre ces hommages à la mémoire de sa victime. Pas un mot ne lui échappa, que la plus hostile attention pûtexploiter à sa charge. Ghaussy, qui le guettait, n'osa lui reprocher qu'un excès d'adresse :
— Trop habile! souffla-t-il à son voisin.
— Mais non, répliqua Bogis. Il se défend en brave homme.
Malveillant au début, le public se retournait en sa faveur : on le devinait au frémissement contenu qui approuvait ses réponses, aux attitudes, au son même du silence, à l'expression de ces gens serrés sur les bancs ou dans les tribunes, ou entassés dans les boxes, qui écoutaient dans des poses d'hypnotisés, avec leurs yeux écarquillés, leurs oreilles tendues, leurs bouches béantes. On sentait qu'il s'en fallait de peu que ce suspect ne leur parût innocent, que ce réprouvé ne leur devînt sympathique, qu'avec leur mobilité coutumière ils ne passassent de son côté.
Alors, M. Motiers de Fraisse ouvrit un autre chapitre. Il comptait suivre pas à pas la vie de l'accusé, tel un géographe descend le cours d'une rivière en relevant les accidents du sol où elle a creusé son lit, les aspects des vallées ou des plaines qu'elle a traversées, des villes et des villages qu*elle a réfléchis. Or, cette vie était riche en événements variés, plus abondante qu'homogène, plus remplie que prudente, parfois trouble ou tumultueuse. Lermantes expli-
qunit fort bien ses actes, mais nombreux étaient ceux qu'il fallait expliquer : leur quantité même inquiélaitl'esprit. Qu'elles soientenveloppées d'éclat ou d'obscurité, nos existences sont mêlées de mal et de, bien; or, de cet écheveau bariolé qu'était la sienne, on extrayait tous les fils de couleur sombre ; triés de la sorte, des éléments incertains ou neutres changeaient de couleur, déposaient contre lui; le mal l'emporlait démesurément sur le bien, qui ne comptait plus. Ou même certains faits se dénaturaient par cela seul qu'ils étaient jetés dans le prétoire, soumis à l'optique particulière de la Cour d'assises. Ainsi, au moment de son mariage, il avait dû liquider une liaison formée depuis peu, à laquelle il semblait tenir. On en pouvait conclure qu'il y avait dans son entrée en ménage une part d'intérêt ou de calcul. Et lui, se rappelait son ravissement aux premières rencontres avec la fiancée, son émotion aux approches du véritable amour, son extase à s'abandonner au sentiment doux et fort dont s'éclairait sa route, les belles années auprès de la chère compagne qui partageait ses soucis comme ses espoirs, le soutenait aux heures tristes, regardait avec un tendre orgueil s'élever son étoile. Mais comment raconter à ses juges, devant la foule, cette paisible idylle d'un homme surmené, qui arrache à son travail le loisir de la savourer comme un breuvage sain dont chaque gorgée répare ses forces? Il eut ce cri :
— On peut tout noircir; c'est facile, quand il
s'agit d'un homme assis sur ce banc. Mes enfants du moins savent si j'ai aimé leur mère !
Elles portent toujours, les paroles qui jaillissent du cœur; l'auditoire frissonna; des lèvres indift'érentes murmurèrent : « Bien, cela! » x\lais M. Motiers de Fraisse arrêta ce mouvement, en disant avec dureté :
— Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure. Puis il se mit à interroger Lermantes sur ses
dépenses et ses affaires :
— Dès votre entrée en ménage, vous vous êtes établi luxueusement. Cependant, votre état de fortune ni la dot de votre femme ne justifiaient ce (aste. C'était ]a suite de vos prodigalités de jeunesse. Vous avez du reste continué dans la même voie.
— Je gagnais beaucoup d'argent, mon foyer était ma douceur, il est vrai que je l'ai décoré de mon mieux; j'ai tâché de le rendre digne de celle qui l'embellissait.
— Il vous fallait toujours du nouveau; en plus de votre hôtel de la rue des Vignes, que vous n'avez pas entièrement payé,, vous avez acheté une villa a Etretat, un château dans l'Aveyron ?
— La somme que je dois au Comptoir d'escompte sur mon hôtel représente à peine le tiers de sa valeur. Mes deux autres propriétés ont été payées comptant.
— Vous devez à votre architecte, à vos enlrepre- ' neurs ?
— Je suis en compte avec eux.
— Vous avez dit tout à l'heure que, depuis votre mésaventure du cercle, vous n'aviez plus joué. En revanche, vous pariiez aux courses, où vous avez perdu de fortes sommes.
— Etais-je le seul? -
Sur les bancs du jury, le docteur Buthier laissa échapper un petit signe d'indulgence : il avait ce goût-là; ses clients le lui reprochaient jadis; depuis qu'il ne pratiquait plus, il s'y livrait avec plus d'abandon. Dut nant et Pillon échangèrent un sourire, à travers Conthey qui ne quittait jamais sa boutique : ce président dépassait les limites permises de Taustérité !... Penché toute la semaine sur son établi, sa loupe au milieu du front, l'horloger Kloesterli ne manquait pas un dimanche d'Auteuil ni de Longchamp; généralement, il perdait un ou deux louis, — davantage quand il avait des (( tuyaux » : il s'en excusait à ses propres yeux, sur la nécessité de se détendre les nerfs après six jours d'immobilité; mais il n'en blâmait pas moins sévèrement ceux qui se ruinent sur la pelouse.
— Vous donniez de* fêtes somptueuses. Elles étaient fort recherchées, je dois le dire...
M. Motiers de Fraisse jeta un coup d'œil sur la salle : Mme de Luseney, Proz, Lavancher, Lavenne, bien d'autres, avaient figuré parmi les hôtes de Lermantes; allait-on, par hasard, le leur reprocher? Tout Paris allait rue des Vignes; on y rencontrait des ministres, des magistrats, des membres
de l'Institut, des diplomates, des ambassadeurs, des généraux.
— Pour une de ces fêtes, vous avez fait venir de Rome le ténor Bellincione...
— Il avait chanté délicieusement un aria de Perosi, souflla Lavancher.
— ...Pour une autre, une célèbre cantatrice de Vienne. Les journaux ont donné le chiffre énorme de leurs cachets.
Cette fois, Kloesterli ne comprenait plus : qu'on joue aux courses, même de grosses sommes, passe encore, on peut gagner; mais pourquoi faire venir à prix d'or des chanteurs de Rome ou de Vienne, quand il y en a tant à Paris? La même idée traversa le front chagrin de M. Mijoux : pour avoir de tels caprices, il faut être un bourreau d'argent!...
M. Motiers de Fraisse prit un ton plus sévère :
— Dans une de vos fêtes, vous avez fait chanter une cantatrice de l'Opéra-Gomique avec qui vous aviez une intrigue...
C'était vrai : une fredaine, pendant que Mme Lermantes se remettait lentement de ses dernières couches, une de ces frasques d'homme à tempérament dont la sève éclate, un écart sans conséquences, presque sans lendemain. Mais un singulier rigorisme se développe chez les plus indulgents à leurs propres faiblesses, dès qu'ils sont réunis en nioncenu, et l'hypocrisie même de ce sentiment les rend implacables : ne s'en aperçoit-on pas au théâtre, quand on voit tout à coup le public
le plus faisandé se cabrer devant des situations dont il sait que les nriœurs les tolèrent ou parfois les comportent ? A plus forte raison au Palais, où chaque parole qui tombe implique un jugement. Lermantes sentit qu'il allait d'un coup perdre le terrain gagné, la chance qu'il gardait encore, la confiance de ses enfants auxquels il en avait appelé dans un geste si pathétique. Il balbutia :
— Celle intrigue a duré bien peu, monsieur le président !
La défaite fit sourire.
— Il n'importe ! dit M. Motiers de Fraisse. J'allègue ce fait pour répondre à votre exclamation de tout à l'heure. En voici un autre, du même ordre. Vous avez marqué une douleur très vive de la mort <le votre femme. Je veux croire qu'elle était sincère. Cependant, quelque temps après l'avoir perdue, vous avez noué, avec une personne fort lancée, des relations plus durables.
— J'étais veuf depuis dix-huit mois quand j'ai rencontré cette personne.
— Je ne la nommerai pas, si peu recommandable qu'elle soit, puisqu'elle n'est pas en cause. Votre liaison avec elle a duré quatre ou cinq années. Elle lui a été fort profitable, si nous en jugeons par certaines factures retrouvées dans vos papiers. Celles que j'ai sous les yeux forment un total de plus de cinquante mille francs. J'y rélève, entre beaucoup d'autres, les articles suivants : un chapeau point d'Angleterre et roses, 1.200 francs; un chapeau
noir et paradis, 900 francs; une robe liberty garnie bruxelles, 2.000 francs; une robe en faille souple, bande de filet argent brodé au passé, 1.400 francs; une dalmatique brodée, 1.100 francs; douze chemises batiste garnies valenciennes, 1.800 francs; douze pantalons nansouk, 960 francs; dix combinaisons batiste et malines, 2.100 francs; deux jupons nansouk et valenciennes, 1.000 francs; une étole zibeline, 6.000 francs; une toque hermine et aigrette, 1.500 francs. Ce sont là des chiffres coquets !
Des murmures, des ricanements, les saluaient. Les petites gens des boxes, dans leurs bourgerons, leurs complets pas chers, leurs robes économiques,, leur linge rugueux, s'irritaient contre ce riche, qui semait sur ses pas l'argent si dur à gagner. Aucun d'entre eux ne se disait que, dans la salle môme, il y avait nombre de femmes vêtues de combinaisons de cinq cents francs Tune ou de toilettes aux prix des faiseurs, et nombre d'hommes qui les payaient; que, par exemple, la délicieuse capeline de Lolâ Mam mette coûtait autant que le chapeau « noir et paradis » ; que la simple robe à damiers d'Aline de Moncalier, d'un goût si distingué, avait chaviré le budget d'un vieux gentilhomme à la côte; que les robes, les chapeaux, le linge, les bas du bataillon de jolies filles serrées sur l'avant-dernier banc, représentaient des sommes au moins égales, arrachées à la luxure de gaillards qui n'étaient pas toujours sûrs de leurs échéances. La mauvaise figure
de Chaussy se tordait dans un rictus diabolique; ' sans doute, il aiguisait déjà Farlicle de vertueuse satire qu'il lancerait le lendemain, — lui, joueur comme le roi de pique, habitué des tripots surveillés par la police, lui qui mangeait à tant de râteliers corrompus, lui qui venait de divorcer pour la troisième fois, en abandonnant une troisième nichée d'enfants. Mijoux, Kloesterli, Mouchebise, Conthey écarquillaient des yeux d'épouvante, comme au bord d'un gouffre sans fond. Là-haut, dans les tribunes, les femmes des magistrats comparaient les modestes appointements de leurs maris aux gains démesurés que supposent de telles dépenses. Sur les bancs réservés, quelques-uns peut-être trouvaient prudhommes'jue la lecture tendancieuse de ces factures indiscrètes; ils osaient à peine le penser : on ne juge pas aux mêmes poids un triomphateur et un vaincu, un heureux et un misérable; des actes dont on sourit quand ils sont commis par des hommes forts, debout sur la fiction de leur honorabilité, deviennent des griefs redoutables contre de pauvres diables assis au banc des accusés.
— Comme tout était à l'avenant, continua le président, il vous fallait remuer bien des affaires pour subvenir à de tels caprices. 1.
Lermantes pensa à quelques-uns de ceux qu'il avait aperçus dans la salle : à Grqvola, dont on ne savait jamais s'il ne sauterait pas à la fin du mois; à Jean Toma, à qui l'on ne connaissait aucun moyen 'd'existence; à Valens, vrai panier percé que rem-
plissaient continuellement tant de mains suspectes; à combien d'autres, qui n'auraient pu répondre en arg,uant, comme lui, d'un travail forcené, d'œuvres dont vivaient des milliers d'hommes.
— Il est vrai que je ne faisais pas d'économies, avoua-t-il; mais je n'ai jamais eu de dettes. Mes affaites prospéraient, mes entreprises se développaient heureusement. Je comptais sur leur extension croissante pour assurer après moi l'aisance de mes enfants.
— Il y avait là bien de l'imprudence.
— J'ai ])lusieurs assurances sur la vie, qui forment un total de cinq cent mille francs. Les primes en ont été payées régulièrement.
— Vous pensiez à la mort, vous ne pensiez pas aux temps difficiles; et ils sont venus. Vous entendrez tout à l'heure des experts-comptables déposer sur l'état de vos affaires. Si leurs calculs sont exacts, vos bénéfices glissaient entre vos doigts.
— Je suis prêt à discuter leurs chiffres. Ils ne peuvent être définitifs : comment se faire une idée équitable de mes affaires, puisqu'on en a arrêté l'essor? Plusieurs avaient encore besoin de ma direction; ma détention les a tuées.
— Ces questions viendront en leur temps; vous pourrez répondre aux experts. Pour moi, je m'en tiens au fail. Je suis obligé de m'en tenir au fait ! Or, le fait, c'est qu'à l'heure de la liquidation — oh! je i reconnais que vous ne l'avez pas choisie! — l'équilibre de votre situation se rompt, et tout s'écroule.
Vous dites que la faute en est à votre arrestation ; cependant, il y a déjà longtemps que vous vous débattiez avec des difficultés d'argent, dos difficultés énormes, proportionnées à vos affaires et... à vos dépenses. Vous n'avez pas songé pour cela à modifier votre genre de vie.
— • Le pouvais-je?... Si j'avais réduit mon train, si peu que ce fût, j'aurais compromis mon crédit, dont j'avais besoin, et passé pour ruiné.
— Vous auriez passé pour ruiné... Hum!... Mieux vaut passer pour l'être que tout faire pour le devenir.
— Dans le monde où nous vivons, l'un conduit infailliblement à l'autre.
Le président hocha la tête, se caressa la barbe de son geste habituel, et corrigea avec une dédaigneuse ironie :
— Dans le monde où vous vivez, peut-être. Vous preniez vos embarras avec une singulière légèreté. Vous brassiez d'énormes affaires qui comportent mille aléas, et vous comptiez toujours sur le hasard propice. Ces dernières années, la fortune vous a été infidèle. Vous avez eu des accidents, vous avez subi les contre-coups de désastres financiers. Vous alliez vous trouver dans une situation difficile, — inextricable.
Lermantes se redressa de nouveau, de ce mouvement de Samson rompant ses entraves :
— Oh ! monsieur le président, je vous assure que ma situation n'avait rien de désespéré, et que je
n'avais nul besoin de recourir au crime pour m'en tirer !
11 dit cela avec une telle confiance, une telle vigueur, qu'une partie de public lui revint de nouveau : il avait fait de grandes choses, après tout, pourquoi douter de sa puissance? Tout le monde sait qu'il y a des hauts et des bas, dans les affaires.
— Ce président est une cruche, souffla Grevola à Toreille de Valens. On gagne, on perd, cela finit toujours par s'arranger ! . . .
— Oui, oui, dit M. Motiers de Fraisse, vous pensiez que c'était une crise; comme les joueurs, qui croient toujours que la mauvaise chance va tourner... Mais quand elle ne tourne pas?... Enfin, vous vous expliquerez avec les experts. Je ne veux pas apprécier leurs conclusions; c'est la tâche de MM. les jurés!...
Il regarda sa montre, qui marquait trois heures un quart.
— Mais peut-être vous sentez-vous fatigué? demanda-t-il avec cette bienveillance de ton qui lui valait sa réputation d'impartialité. Nous pourrions nous interrompre un moment.
Lermantes fit signe qu'il n'en avait aucun besoin. L'excitation lui rendait des forces, il retrouvait sa vigueur, son élasticité des anciens jours. En revanche, M. Nudrit réclama, en s'essuyant le front. La chaleur était extrême, les verres dépolis du plafond préservaient mal du soleil, dont un rayon frappait droit sur sa toque. M. Perron Tappuya.
— Eh bien, dit le président, l'audience sera suspendue pour un quart d'heure.
Et il ordonna d'ouvrir, pendant ce temps, les portes et les fenêtres.
La plupart des assistants subirent les couranls d'air par crainte de perdre leurs places, s'ils s'éloignaient. Cependant, M' Aurora Winckelmatten sortit en recommandant sa chaise à ses voisins : même en robe d'avocat, une jolie femme sait qu'on fera tout pour elle. Sûr aussi que nul n'entreprendrait rien contre lui, Ghaussy s'en fut rouler des cigarettes sur le trottoir, en distillant son venin. Tous deux se rencontrèrent dans les couloirs, et bavardèrent un instant : elle, gracieuse, un peu effrayée de cette figure de fiel et de haine; lui, faisant patte de velours.
— Quelle cause, hein?... Avouez que vous voudriez la plaider?
— Elle serait trop lourde pour moi.
— Allons donc!... Si jamais j'assassine quelqu'un, je m'adresse à vous... lAIa parole!
— Vous le regretteriez.
— Je ne regrette jamais rien!
Montjorat s'était levé pour détendre ses muscles ankylosés; il commença par prolester contre les bouffées d'air qui chassaient les miasmes de la salle :
— Mais, Siiprisli! je vais m'enrhumer, moi!... Faut pas, je joue demain!...
Ses voisins discutaient l'interrogatoire. Il se jeta dans la conversation, en interpellant Lavenne :
— Ah çà! voyons!... Qu'est-ce que tu penses de ça, toi?...
— Attends un peu!... Laisse venir!... Ça se dessine à peine...
Mais Montjorat se mit à détailler ses impressions : Lermanles se tenait bien; jolie altitude, voix trop sourde, seulement, parole indistincte :
— Dommage!... Quand il a dit : « Mes enfants savent si j'ai aimé leur mère! » c'était, bien... très bien!... Mais quel accent!... Il fallait lancer ça à toute volée, avec un beau geste.
Il se cambra, le bras accoudé, trois doigts détachés, répéta la phrase et conclut :
— Ah! la diction!...
En somme, Lermantes avait plu; on le trouvait calme, ferme, respectueux sans bassesse. Lavancher regretta qu'il parût par moment trop sûr de lui.
— Les jurés aiment qu'un accusé soit un peu effrayé, expliqiia-t-il. Pour une fois dans leur vie, ils sont tout-puissants ; dame ! ils veulent qu'on leur témoigne de la déférence... Gela se conçoit!...
— Oui, ditProz, c'est naturel. Seulement, quand
on est dans la position de Lermantes, est-ce qu'on pense à ça?... On se tient comme on peut...-
— Chacun selon son tempérament, ajouta Lavenne. Celui-ci plastronne, celui-là s'efPondre, un autre gémit, il y en a qui sont comme en bois. Les gens disent : « On voit bien qu'il est coupable ou qu'il est innocent... » Absurde!
Montjorat revint à son idée :
— Non, non, ne croyez pas !... La voix, le geste, cela fait beaucoup !...
— Je voudrais vous y voir ! dit Lavancher. Vous figurez-vous que vous auriez tous vos moyens?...
— Oh! moi, je serais très crâne!... J'aurais ma conscience, n'est-ce pas?...
D'autres protestaient contre l'extrême austérité du président :
— Un janséniste! proclama Jean Toma.
Ils y mettaient cependant des précautions, par crainte de montrer le bout de l'oreille. Crevola, qui avait eu un mot imprudent, cherchait à le rattraper : beaucoup mènent leurs affaires d'un train de casse-cou, disait-il; mais Lermantes, vrai, passait la mesure!... Proz, qui jouait à ses créanciers des tours prodigieux de fantaisie — jusqu'à se faire prêter de l'argent par un huissier venu pour le saisir, — ne comprenait pas qu'on pût vivre dans de tels soucis. Puis il détourna la conversation en rappelant la fête de l'hiver précédent, « le siècle galant » : les invités en Louis XV, des tableaux vivants d'après les Watteau de la collection Wallace, un
menuet dansé parles meilleurs sujets de l'Opéra sur la musique de Lulli, une comédie de masques reconstituée d'après un scénario de Riccoboni.
— Tout cela d'un goût parlait! affirma Lavancher, d'une exactitude irréprochable.
— Mme d'Entraque, là-bas, était en marquise de Pompadour... Un style!... Une allure!... .le lui ai offert son portrait, elle n'a jamais voulu...
— Lermantes, en quoi était-il donc? demanda Lavenne.
— En duc de Ghoiseul... Très élégant!...
— Grandeur et décadence!... Vrai, il me fait pitié; je voudrais croire qu'il s'en tiiera...
— llum ! lit Lavancher, en hochant la tête... En tout cas, c'est fini de rire!... Quand on a été bertillonné, encellulé, baladé dans le panier à salade, — fût-on innocent comme l'enfant qui vient de naître, — on ne peut plus s'habiller en duc de Ghoiseul...
— Moi, dit Montjorat, si je le rencontre plus tard, je le verrai toujours devant ses juges...
— Penh! fît Proz, on oublie si vite, à Paris!... Un plongeon de quelques mois, ça suffît pour vous remettre à neuf ! . . . A propos, savez-vous qui était la dame?... La dame aux pantalons de nansouk?
On se consulta des yeux.
— Ma foi, non ! avoua Lavancher.
Proz la nomma : une divette dont la vogue avait passé. Lavancher remarqua qu'elle était un peu marquée.
— Avec qui est-elle, maintenant? demanda-t-iL
Proz haussa les épaules :
— Avec n'importe qui ! Elle arrive à l'âge où l'on n'est plus dinicile!
Dans leur coin, d'Avoise et Choiïart prévoyaient l'acquittement. Toutes les grandes affaires du temps finissent ainsi : un bruit du diable, un scandale à tout casser, puis ça s'arrange, chacun rentre chez soi, et recommence comme si de rien n'était.
— Les coquins glissent toujourjs entre les mailles du filet, fit d'Avoise.
— Pourvu qu'ils les dorent en passant, compléta Ghoffart.
Et ils prophétisèrent que Lermantes serait ministre !
En somme, c'était un entr'acte. On causait comme au théâtre, en faisant des mots, en cherchant des yeux ses amis. iVu milieu de cette indifférence amusée, Roland, Renée et Paul restaient pétrifiés sur leur banc. Les questions et les réponses qui venaient de leur apprendre tant de choses bourdonnaient éperdument dans leur esprit. Tous ces gens les avaient entendues; eux seuls y eussent pu distinguer le vrai du faux, — et le pouvaient-ils?... Mille impressions lointaines, inaperçues sur le moment, puis effacées, reparaissaient à la surface de leur mémoire, brouillant leurs souvenirs, confondant leurs jugements. Que croire de ces récits, mon Dieu ! — et comment en douter?... Que discerner dans ce passé limoneux dont on venait de remuer la fange, où ils étaient sûrs pourtant d'avoir aperçu
des perles ?... Que penser de leur père, de ce pauvre bon père si différent de celui qu'ils voyaient là, entre ces deux gendarmes, qu'ils ne connaissaient pas, qu'ils n'avaient jamais connu?... Lequel des deux était le vrai?... Ou bien les deux avaient-ils, par miracle, combiné leurs âmes difféi entes dans le même corps?... A peine osaient-ils formuler au fond d'eux-mêmes ces torturantes quesiions; comment eussent-ils osé y répondre?... Jusqu'à ce jour, ils avaient cru en leur père, de toute leur ferveur passionnée; maintenant, un doute les prenait, ou l'ombre d'un doute, et c'était plus qu'il n'en fallait pour abattre leur courage; car s'ils doutaient de lui, si peu que ce fût, eux qui l'aimaient, eux qui l'avaient connu dans ses bonnes lieures de tendresse et de douleur, comment le jugeiaient ces hommes qui le voyaient pour la première fois à travers le prisme déformant de l'interrogatoire?... Renée et Roland enfonçaient leur angoisse au fond d'euxmêmes; Paul roulait des yeux irrités, qui bravaient la foule. Muet comme eux, l'oncle iMarnex leur décochait des regards de côté, en mordillant ses moust.iches. Leur père disait jadis, en riant : « Mon beau-frère ne demanderait qu'à m'écorcher vif, avec des ongles enduits de sirop de sucre. » De fait, il avait pris un air méchant. Les passions d'une âme ordinaire, emportée dans un drame où un grand cœur eût éclaté — l'envie, la rancune, la colère, l'humiliation — traversaient son visage crispé. Une basse curiosité s'y mêlait : il aurait voulu savoir
plus de choses que le président n'en disait, des noms, des faits, des détails; surtout, il aurait voulu connaître les secrètes pensées de ces gens, soudain renseignés sur les tares de sa famille. Comment jugeaient-ils Lermantes? Lui gardaient-ils un reste de leur sceptique indulgence, qui ne condamne jamais que du bout des lèvres? ou Técraseraient-ils de cette indignation dont ils sont tour à tour et sans mesure avares ou prodigues? Sans doute, ils parlaient aussi de lui, par ricochet, discutant son attitude, sondant ses intentions. Se tenait-il assez bien? Imposait-il le respect dû à son malheur?... Il dressait Toreille, pour happer, dans le bourdonnement de la salle, quelques mots qui l'auraient fixé; mais on baissait la voix autour de lui... Pourtant, il entendit quelqu'un — c'était Proz, qu'il ne connaissait pas — s'approcher de Mme d'Entraque, interroger :
— ... Très passionnant, n'est-ce pas?... La réponse lui échappa.
— Qu'est-ce que vous pronostiquez?... Vous devez avoir des tuyaux, puisque M. d'Entraque tient la clé de l'énigme?...
11 entendit la jeune femme protester vivement, presque à voix haute :
— Oh! ne croyez pas ^ela!... La déposition de M. d'Entraque n'aura pas... ne peut avoir l'importance qu'on lui prête !
Paul se pencha à l'oreille de sa sœur pour lui répéter ces paroles d'espoir, tandis que Proz se
hâtait de les colporter de banc en banc, et qu'on les commentait dans tous les sens.
— Tiens! tiens! ils ne sont pas d'accord?... Qu'est-ce que ça veut dire ?...
La foule des boxes bruissait, boulait, mangeait, buvait. La chaleur était suffocante, dans cette étuve où l'air n'entrait pas. Les figures se congestionnaient, trempées de sueur; les cols de chemise s'entr'ouvraient, dégageant des cous rouges, ruisselants; une commère dégrafa son corsage; une autre s'imbibait les tempes d'eau de Cologne. On plaisantait, on riait, on s'épongeait, on s'éventait avec des mouchoirs ou des journaux; le son des goulots de bouteilles contre les verres cadençait des propos salés ou pittoresques :
— Ilein! ce président, quelle poigne !... Gomme il vous le secoue !...
— On dirait qu'il a vu tout ce que l'autre a fait! ' — Et il lui met le nez dedans !
— Ça ne prouve encore pas grand'chose sur i'affaire.
— Ça prouve en tout cas que ce Lermantes ne vaut pas cher !
— Et puis, nous ne sommes qu'au commencement. Attendons !
Les jurés se détendaient en faisant les cent pas dans leur chambre. Gondemine, très fier de la connaître déjà, leur en montrait les détails : l'urne en bronze, posée sur la cheminée nue, les bulletins blancs éparpillés sur la table, la pancarte où est
collé Tarticle 342 du Gode d'instruction criminelle. Comme elle traînait sur la cheminée, à côté de l'urne, il remarqua qu'elle devait être affichée et que les caractères en étaient minuscules :
— Motif de cassation ! dit-il en riant. Ah ! si l'on cassait toutes les fois!...
Débordant de familiarité, il trailait en ami le garçon, lui parlait à voix basse, lui donnait des cigares enveloppés dans du papier d'argent dont il avait bourré son étui. Il en offrit d'ailleurs à tout le j monde. Jl voulut commander des bocks. Mais plu- ^ sieurs avaient déjà donné leurs ordres. Durnant tenait au cale, Glary et Moiichebise partagèi'ent un litre en n)angeant des sandwiches, KIoesterli s'abstenait d'alcool. Les membres rouilles par leur longue immobilité, ils arpentaient la chambre en s'étirant les bras, en tapant du pied sur le parquet. Tous évitaient de parler des débats, par ciainte d'enfreindre la loi en manifestait leur opinion; pourtant, quelques-uns se trahirent, sous couleur de lancer des observations générales :
— 11 y en a qui gagnent de l'argent sans peine ! s'écria Kloesterli.
A quoi M. Mijoux répondit :
— Ce sont ceux qui le dépensent le plus facilement!
Condemine, très frappé des factures communiquées par le président, en avait noté les cliilïres sur son calepin; et il les relisait avec insistance. Il dut expliquer à M. Mijoux ce que c'est qu'une « combi- .
naison » : le petit homme parut s'en amuser beaucoup. CoQthey n'aurait jamais cru que le linge coûtât si cher; Souzier avait pris un vif intérêt à la fête (( dix-huitième siècle ».
— On lit ces choses dans les journaux, dit-il, mais on n'y prend pas garde. Tandis qu'ici elles vous font comprendre ce que c'est que la gi ande vie !
— Eh bien ! c'est du propre î exclama Mijoux. Mortara les étonna en leur disant que si Ler-
mantes était un homme de plaisir, il n'en avait pas moins beaucoup travaillé.
. — Travaillé! s'écria Kloesterli, à quoi donc?
Pour lui, le vrai travail consistait à rester douze heures la loupe au front devant l'établi; pour Mouchebise et Glary, à bêcher, labourer, moissonner, sous la pluie et le soleil; pour Gonthey, à moisir dans une boutique en débitant des crayons et du papier et en veillant la moitié de la nuit pour faire sa caisse. Aucun d'eux ne se rendait compte de la dépense d'intelligence, d'activité, d'énergie, que représentait cette succession d'entreprises dont ils ignoraient le mécanisme. Le D' Butliier essaya de l'expliquer à Kloesterli, tandis que Durnant racontait au colonel qu'il avait fait une fructueuse opération en souscrivant des actions du port de Bondimarca. Bientôt, le quart d'heure étant écoulé, Gonthey s'inquiéta, à cause du train de six heures vingt-cinq qu'il aurait bien voulu prendre; comme Gondemine semblait au courant de tout, il l'interrogea sur la durée probable de l'audience. Le phar-
macien s'informa aussitôt auprès du garçon, qui avait enlendu dire par un des huissiers que le président comptait interroger encore les premiers témoins, et il effraya son collègue en lui parlant des séances de nuit :
— La première fois que j'ai été juré, moi, j'en ai eu une qui a duré jusqu'à dix heures du soir. Il ne s'agissait pourtant que d'un faux.
... Pendant ce répit où il restait comme suspendu dans sa chute, Lermantes contemplait le panorama de sa vie, qui venait de glisser devant ses yeux, devant ceux de ses enfants, de ses juges, des anciens amis, des inconnus, des curieux. Certes, dans sa réalité vraie, elle n'avait pas ces ombres dures, ces tons violents : elle avait passé, trop rapide, furtive et légère pour qu'il en pesât les instants; mais, plus rapide encore, cette incomplète esquisse en négligeait de larges parties, les meilleures, ignorait les heures qui l'auraient montré bon, dévoué, loyal, désintéressé, généreux : heures qui coulent sans laisser plus de traces qu'une eau pure, tandis que les autres déposent, en s' évaporant, le limon dont elles sont chargées. Or, c'étaient celles-ci, maintenant, celles-ci seules qui témoignaient contre, lui, alors qu'il y avait été si peu lui-même ! Les autres l'abandonnaient; personne ne les évoquait; elles n'existaient plus même dans sa mémoire; avaientelles jamais existé?... Là-bas, cependant, dans la salle dont les bruits parvenaient jusqu'à l'étroit local
OÙ il attendait avec ses gendarmes, ceux qui venaient d'entendre le jugeaient, et demain, d'autres encore, les lecteurs de tous les journaux du monde : des milliers d'inconnus dont l'attention se fixerait un instant sur les chroniques judiciaires, puis les ouvriers, les ingénieurs, les marins, les comptables, les commis, les contremaîtres, tout le personnel enfin de ses multiples entreprises, ce peuple laborieux qu'il gouvernait de loin, sans se montrer, comme un dieu; et là, tout près, ses enfants bienaimés qui jusqu'alors n'avaient jamais douté de lui, son beau-frère qui le méprisait après l'avoir envié et haï, sa belle-sœur et sa nièce si attachées aux convenances, si régulières en toutes choses! Il savait cela, et se jugeait aussi, et n'essayait plus de se défendre, ni contre personne ni contre lui-même. Après ce qu'il venait d'entendre, sa catastrophe lui semblait une forme détournée de la justice. Jamais il n'avait eu la moindre intention meurtiière et pourtant la Némésis acharnée contre lui ne frappait pas un innocent; il expiait, non le crime involontaire, mais les défaillances, les tares, les souillures de sa misérable vie; il payait d'un prix monstrueux ce qui coûte à d'autres si peu; il était une de ces victimes que le Destin choisit pour compenser ses oublis et ses indulgences; et il s'inclinait, dans une résignation faroucl^e, devant cet arrêt de la déesse dont les serpents étouffent ou mordent ceux qu'elle leur montre du doigt dans le monceau des coupables impunis, innombrables et solidaires.
Yll
L'audience étant reprise, M. Motiers de Fraisse poursuivit son interrogatoire :
— Vous avez passé, Tété dernier, trois jours chez le général, en Savoie. Dites-nous à quelle date?
— Du cinq au huit juillet.
— Vous êtes allé le voir en prétextant une cure à Aix. Or, cette cure, vous ne l'avez pas faite. Pouvezvous expliquer pourquoi?
— Je n'avais besoin d'aucun prétexte pour alle'r chez le général : chaque année, je passais quelques jours avec lui à la Gombette. L'an dernier, ayant souffert de rhumatismes, je comptais en le quittant faire une cure à Aix, où j'avais déjà retenu un appartement. Un surcroît de travail m'ayant obligé d'y renoncer, je suis rentré directement à Paris.
— Que s'est-il passé entre vous et le général, pendant ces trois jours?
— Rien de particulier.
— Vous n'avez pas eu avec votre hôte quelque entretien des plus graves?
— Non, monsieur le président.
— Cependant, le testament du général porte la date du dix-huit juillet; il a donc été écrit dix jours après votre visite. Le général ne vous a rien dit de ses intentions à ce sujet, pendant que vous étiez sous son toit?
— Pas un mot.
— H n'a pas été question de testament entre vous?
— Il n'en a pas été question.
— Le général avait- il à ce moment-là d'autres visiteurs?
— Le premier soir, il a reçu à dîner quelques personnes qui venaient d'Aix.
— Elles ont été interrogées à l'instruction, et n'ont rien rapporté qui puisse aider à découvrir la vérité... — Le reste du temps, qu'avez-vous fait?
— Nous avons causé, monté à cheval, joué au billard. Nous nous sommes promenés dans le parc.
— De quoi avez-vous causé?
— Un peu de tout : de la politique, des affaires, de nos amis communs, comme on cause entre gens qui sont toujours heureux de se revoir, même quand ils n'ont rien de particulier à se dire.
— Avez-vous parlé au général de difficultés pécuniaires?
— Certainement non. J'étais sûr d'en sortir avec honneur par mes propres forces. Je n'avais pas
même l'idée que je pusse avoir besoin de son concours.
— Alors, comment expliquez-vous que, dix jours après votre visite, le général ait songé à vous léguer tous ses biens, à vous qui ne lui êtes rien, au préjudice de ses neveux, qu'il n'avait aucune raison de déshériter?
— Je ne l'explique pas. Gomment pourrais-je l'expliquer, puisque le général ne m'a jamais parlé de ses intentions? Aujourd'hui encore, j'ignore les motifs qui l'ont décidé. Je n'en vois pas d'autres que l'affection qu'il m'a toujours témoignée.
— ■ A la Gombette, le général vous avait-il paru affaibli, souffrant?
— - 11 se portait à merveille.
— Pourtant un médecin, le docteur Finge, que nous entendrons tout à l'heure, nous dit que le général le fit appeler le lendemain de son arrivée à la Gombette, — le 16 juin. 11 se plaignait de vertiges.
— Il ne m'en a rien dit, et n'en a pas eu pendant que j'étais chez lui.
— Pensait-il à la maladie, à la mort?
— Je ne sais s'il y pensait, mais il n'en parlait pas. Au contraire, il faisait des projets à longue échéance : il voulait réparer une aile de sa maison. Il m'a dit qu'il rentrerait à Paris pour le 1'' septembre, qu'il n'y passerait que trois ou quatre jours, qu'il irait ensuite finir le mois h Vichy. Il m'a accompagné jusqu'à la gare de Ghambéry, où il m'a mis dans le train en me rappelant qu'il comptait
sur moi, comme toujours, pour son ouverture.
— Dans l'intervalle, il ne vous a rien écrit?
— Un simple billet pour m'avertir qu'il arrivait le 31 août au matin, et passerait chez moi dans l'après-midi. Le général n'écrivait guère.
— Vous l'avez donc revu le 31 août ?
— Il est venu vers cinq heures. 11 avait déjeuné à son cercle, avec des amis. J'ai voulu le retenir à dîner. Il a préféré se rendre aussitôt à Saint-Germain pour se coucher de bonne heure, le voyage l'ayant fatigué.
— Est-il resté longtemps chez vous, ce jour-là?
— Quelques minutes à peine.
— Vous n'avez rien dit d'important comme à la Gombette?
— Rien, monsieur le président.
— Et le lendemain matin?
— Le lendemain matin, je suis arrivé à Saint- Germain en même temps que d'autres chasseurs. Ne les ayant pas rencontrés au départ, j'avais voyagé seul dans mon coupé. Le général nous attendait, très gai, très dispos. Il nous dit qu'il s'était levé au petit jour, que toute sa vie il avait eu cette habitude et s'en était bien trouvé. Puis les voitures nous ont conduits dans la forêt.
— Eh bien, racontez ce qui s'est passé !
Le récit des préliminaires de la chasse concordait avec celui de l'acte d'accusation, sauf sur les points où Lermantes se trouvait contredit par M. d'Entraque.
— C'est le général qui a voulu chasser en retour? demanda M. MoLiers de Fraisse. C'est bien lui?
— C'est lui. Il mettait une certaine coquetterie à montrer sa résistance et sa vigueur. Il aimait à dire qu'il avait plus de muscles que bien des jeunes gens.
— Intime comme vous l'étiez avec lui, vous auriez pu lui représenter que ce rôle est d'habitude réservé à des chasseurs plus jeunes. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
■ — Oh ! monsieur le président, je ne me serais pas risqué à rappeler au général son âge ! Rien ne lui était plus désagréable que d'être traité en vieillard. Du reste, il était autoritaire et n'admettait pas qu'on discutât ses décisions.
Les réponses jaillissaient promptes, faciles, sans rien d'apprêté. Lermantes s'exprimait avec une parfaite aisance, comme si, fort de son innocence, il ne s'inquiétait ni des incidents, ni des coïncidences qu'on pouvait interpréter contre lui. Sa voix avait l'accent de la vérité ; il parlait en homme qui compt-e sur elle, et se dégageait sans efforts du réseau de l'interrogatoire. Une discussion assez vive s'engagea sur la distribution des places : était-ce sur sa propre suggestion que Lermantes avait été placé à l'extrémité de la ligne des tireurs, d'où il pouvait surveiller l'allée que remontait le général ? Était-ce, au contraire, comme il l'affirmait, , le général qui lui avait assigné cette place? La chose restait douteuse.
— ^ous entendrons les témoins là-dessus, con-
dut le président. Il y a un point sur lequel vous n'êtes pas d'accord avec eux : M. d'Entraque soutient qu'il vous a vu changer la charge de votre canon gauche un instant après la distribution de& places; vous soutenez, vous, que vous ne l'avez fait qu'en entendant crier « taïhaut ».
— Je le soutiens parce que c'est la vérité. Au surplus, si même je l'avais fait à l'avance, qu'est-ce que cela prouverait? Mon second coup est souvent chargé à balles. Je m'amuse parfois à tirer à balles de simples lapins. Coquetterie de chasseur!
M. Motiers de Fraisse passa sa main dans sa barbe, hocha la tête, et observa avec ironie :
— Il y a beaucoup de coquetterie dans cetle affaire!... Le général chasse en retour, malgré ses soixante-quinze ans : coquetterie de vieillard ! Vous vous servez de balles au lieu de' petit plomb : coquetterie de chasseur!...
Dites du Ion que savait prendre M. Motiers de Fraisse, de telles remarques suffisent parfois à rendre suspects des actes insignifianls ou involontaires. Le public ne demandait qu'à mêler le sourire à ses émotions; il parut s'égayer. Lermantes, troublé, ne trouva rien à répondre : est-ce que la vérilé ne s'imposerait donc pas par cette force qu'elle possède? est-ce qu'il suffirait d'un adroit rapprochement de mots pour lui faire échec?...
— Enfin, reprit le président, vous voilà sur le terrain. Vous avez pris votre place, que vous l'ayez
OU non choisie, les rabatteurs remplissent leur office, le gibier se jette sous vos fusils... Dites-nous la suite!
Lermantes avait fait plusieurs fois à l'instruction ce tragique récit ; il se l'était refait à lui-même, infatigablement, dans sa cellule, en fouillant sa mémoire pour y retrouver le détail précis, l'exacte succession d'incidents qui n'avaient pris qu'après la catastrophe leur redoutable importance. Il avait évoqué l'aspect du ciel où s'assemblaient les nuages, celui des lieux qu'il connaissait si bien, les figures de ses compagnons, celles des gardes, tout ce qui pouvait aider à reconstruire cet instant où sa destinée avait changé. Il avait ainsi retrouvé jusqu'au son de voix des rabatteurs, jusqu'à l'odeur de la forêt humide, jusqu'à la saveur automnale de l'air un peu vif. Voici pourtant que sa mémoire vacillait, qu'il oubliait tout, que les mots s'arrêtaient dans sa gorge. Il passa la main sur son front moite, vide, et resta muet.
— Allons ! dit le président.
Il jeta autour de lui un regard de détresse, un de €es grands regards qui dépassent le rayon des choses visibles et s'en vont à travers l'espace, invoquant i'œil mystérieux qui connaît seul, s'il existe, les mystères où n'ont pas plongé les yeux des hommes; mais ce regard ne rencontra que les faces impénétrables des jurés, la robe rouge de l'avocat général penché sur son pupitre, la sévère figure du président accoudé dans une pose d'attente. Enfin, il
commença, d'une voix affaiblie, qui pourtant s'assura peu à peu :
— J'avais déjà tiré quelques faisans, quand les rabatteurs annoncèrent la harde. En même temps, j'entendais craquer les branches que les bètes cassaient en fuyant. C'est alors que je changeai la charge de mon second coup, pour être prêt. Au bruit, je crus comprendre que la harde se dirigeait vers la droite de la ligne des tireurs. Je me tournai machinalement de ce côté-là.. Le bruit s'éloigna. Au moment où je m'étonnais que personne ne tirât, un coup de feu retentit. Puis j'entendis le bruit du dnim qui revenait de mon côté. Tout cela se passait naturellement très vite. Je croyais le général dans l'allée ; l'idée ne me vint pas un instant qu'il entrait dans le bois. C'était de sa part une imprudence évidente : tout chasseur expérimenté reconnaîtra qu'on ne pouvait la prévoir...
Il pensa tout à coup que les jurés, n'étant pas chasseurs, ne le comprendraient pas, et se tourna vers eux en expliquant :
— Même sans être chasseur, on se rendra compte du danger : le général entrait dans la ligne de tir, entre les rabatteurs et nos fusils...
En ce moment, son regard rencontra celui de M. Durnant et crut y distinguer une approbation. 11 continua de le regarder comme s'il ne s'adressait plus qu'à lui :
— Le daim se rapprochait, maintenant. Je l'entendais. Je le vis surgir dans l'éclaircie, presque en
face de moi, et tirai tout de suite. Il bondissait dans la direction de Tallée; je lâchai un second coup. Je crois l'avoir atteint, mais il disparut. Si le général a crié, je ne l'ai pas entendu...
Sa voix se creusa, son visage prit une expression d'auLioisse poignante, il fit quelques gestes nerveux et saccadés :
— ... Avec une indicible horreur, je le vis sortir du taillis... en titubant... et tomber comme une masse... les bras en avant... J'ai tout de suite compris... J'ai jelé mon fusil, j'ai couru à lui... Je ne me rappelle pas si j'ai crié... Je ne sais plus ce qui s'est passé... Je ne sais pas qui se trouvait à côté de lui... qui tâchait de le secourir... si c'est d'Entraque ou un autre... Il ne donnait plus signe de vie... Je me répétais : « Il est mort... il est mort... je l'ai tué... »
Au début de son récit, Lermantes parlait de choses lointaines, qu'il ne voyait plus à force de les avoir ressassées. A mesure que sa parole les précisaient, elles reprirent leur réalité lerrible. 'Il entendait siffler sa balle; le cadavre du général était là, devant lui, étendu sur la feuillée; des gens couraient, criaient autour d'eux... — M. Moliers de Fraisse avait écouté, le menton dans la main, \dâ barbe repliée, cherchant la vérité par delà les mots^" le ton, l'accent, tout ce qui peut mentir. Les jurés bandaient leur attention, le front plissé, les lèvres serrées, énervés par l'effort de leur espi'it. Quand le récit fut achevé, M. Rutor secoua d'un geste d'hu-
meur sa large manche rouge, pour prendre une note. Il était mécontent : l'accusé n'avait jamaiev varié, et ceux qui mentent, on le sait, se contredisent presque toujours...
Dans le court silence qui suivit, Ghaussy murmura :
— Il a bien appris sa leçon!...
Peut-être exprimait-il le sentiment commun : le mutisme momentané de Lermanles avant d'entamer son récit, ses hésitations au début, sa voix qui eut tant de peine a s'assurer, avaient mal impressionné le public; il avait eu l'air de s'encourager à l'audace. Et puis, après avoir trop hésité, il avait paru trop sûr de sa mémoire; on l'eût souhaité cherchant ses mots, ses souvenirs...
— C'est votre version, dit enfin M. Motiers de Fraisse ; nous verrons dans quelle mesure les témoins la confirment. Ainsi, vous soutenez que le général n'est pas tombé à l'endroit même où il avait reçu la balle, c'est-à-dire, selon vous, dans- le taillis, mais qu'il a fait plusieurs pas en avant pour venir choir dans la clairière?
— J'en suis sûr : si le général s'était trouvé à découvert au moment où j'ai tiré, il eût été sur le passage même du daim, qui a rasé la lisière du taillis.
— Nous entendrons tout à l'heure un témoin soutenir qu'il a vu le général dans la clairière, avant d'entendre votre coup de feu. Vous vous expliquerez avec lui. Selon vous, à combien de pas le
général se trouvail-il de cette lisière quand il a reçu votre balle?
— Gomment le saurais-je ?... Il aurait fallu que je le visse, et je n'aurais pas tiré!
— Précisons : le daim a-t-il traversé la clairière avant ou après votre premier coup de feu?
— J'ai tiré dès que je l'ai vu, c'est-à-dire au moment où il débuchait dans la clairière.
— Vis-à-vis de vous?
— Un peu sur la gauche.
— Vous avez dit que vous l'aviez entendu venir du côté opposé?
— Certainement, puisqu'il avait essuyé le tir de M. Noirmont il est resté dans le taillis jusqu'à un certain point où il s'est retourné; il s'est présenté presque de face à mon fusil, puis il s'est tourné à «droite, et a disparu.
— M. d'Entraque affirme que vous avez visé •deux ou trois secondes.
— M. d'Entraque ne dit pas la vérité.
— Vous avez donc tiré au jugé?
— Pas tout à fait, puisque j'ai vu la bête.
— Sur ce point encore, vous vous expliquerez avec M. d'Entraque. Arrivons à votre second coup de feu. Le daim traversait la clairière et se présentait de flanc... C'est bien cela, n'est-ce pas?... Bon!... Expliquez-nous donc comment un chasseur aussi adroit que vous, qui tire à balle dos lapins, a pu manquer une telle cible, en tirant avec des chevrotines ?
— Mais, je n'avais pas de chevrotines, monsieur le président !... Je n'avais pas eu part à la distribution de M. d'Erslfeld !... Je n'avais que du peti*t plomb, moi !... Le daim peut avoir été touché sans que sa fuite en ait été ralentie.
— C'est possible... A moins que vous ne fussiez troublé... bouleversé, de ce que vous veniez de faire?...
— Ce qup je venais de faire?... Je ne m'en doutais pas!... Je croyais avoir simplement manqué la bête... Je croyais ma balle perdue, voilà tout!
— Elle ne l'était certes pas ! .
L'auditoire s'émut : il s'émeut toujours de ces mots qui ramènent brutalement sur le fait son attention un peu dispersée. La netteté des affirmations de Lermantes ne suffisait plus à en imposer la vraisemblance; il avait trop réponse à tout; on pouvait le soupçonner d'avoir éventé toutes les questions, mûri SCS explications avec un excès d'habileté. Que de choses, pourtant, restaient incompréhensibles !
— Si vous aviez touché le daim, on aurait relevé quelques traces de sang.
— L'orage a éclaté presque aussitôt avec une extrême violence ; il est tombé des torrents de pluie...
M. Rutor, presque malgré lui, murmura :
— Bien à propos...
Brévine, qui ne laissait jamais passer une attaque de l'accusation, riposta :
— Prétendez-vous que mon client disposait des éléments, monsieur l'avocat général?
— Mais, maître Brévine...
M. Motiers de Fraisse se hâta de clore l'incident en demandant à Lerraantes :
— Dites-nous, maintenant, ce que vous avez fait après la chute du général.
— Je n'en sais rien... J'étais affolé... J'ai perdu îa conscience de ce qui se passait... Tout le monde s'est empressé auprès du corps... Moi comme les autres... Les voilures sont allées chercher des secours... Les médecins sont venus... la police... On m'a interrogé.
Les lèvres deLermantessemirentàtrembler, ildut faire un immense effort pour réprimer les sanglots qui l'éto'uiïaient. Puis il se domina, et, se tournant vers le jury, prononça d'une voix forte, qui tremblait par moments
— J'ai toujours passé pour un homme énergique, messieurs!... J'ai été pris deux fois dans des catastrophes où quelques-uns de mes compagnons ont' trouvé la mort, où j'ai senti son souffle dans mes cheveux; je n'ai pas un instant perdu mon sang-froid... Mais quand j'ai vu là, tué par moi, cet homme qui m'avait comblé de bienfaits... qui était mêlé à tous mes meilleurs souvenirs... que j'aimais comme un père... Ah! messieurs, je ne mesurais pas encore l'étendue de mon malheur, mais j'ai compris ce que c'est que le désespoir!...
Il y eut de nouveau un murmure de sympathie :
j.E GLAIVE ET LE BANDEAU
quand Lermantes découvrait son cœur, il regagnait le terrain perdu dans la discussion.
— Très bien dit ! ricana Ghaussy.
L'interrogatoire avait été conduit de telle sorte, que ni Rutor ni Brévine ne posèrent aucune question.
YIII
M. Motiers de Fraisse ne livrait rien au hasard. Son plan était arrêté d'avance jusque dans les moindres détails. 11 l'établissait sur une minutiense étude du dossier, en artibte qui connaît l'importance de la composition, agence les parties, ménage les effets, calcule les proportions. Sincèrement désireux d'être impartial, il s'appliquait à mettre en relief les circonstances favorables à l'accusé, qu'il soulignait avec une insistance presque exagérée. Il interrogeait avec politesse et bienveillance; ses loyales questions ne cachaient pas de pièges secrets. Mais il excellait à régler la marche du procès de telle sorte que chaque audience finît par un coup au profit de l'accusation. Cette tactique, que les avocats connaissaient bien, était le seul signe qui révélât son sentiment personnel. Si on lui faisait remarquer qu'elle desservait la défense, il ne man-
quait pas de répondre qu'une autre l'eût aidée, et qu'elle n'a déjà que trop d'avantages. Comptant sur trois audiences, il se proposait de terminer la première par la déposition de M. d'Entraque, qui produirait sans doute une forte impression, et de pousser la seconde jusqu'au réquisitoire : les jurés auraient donc une nuit pour méditer sur le témoignage le plus accablant, une autre pour s'imprégner l'esprit des arguments de M. Rutor, tandis que Brévine se heurterait à des convictions déjà faites, que ses arguments n'auraient pas le loisir de déraciner. L'imprévu devait déranger ce programme. Lorsque Lermantes se fut rassis, on vit s'avancer à la barre quelques témoins de forme, qui avaient demandé à se retirer après leur déposition. D'abord un médecin, le docteur Amadour : un pelit homme chauve et dodu, nerveux et perplexe, qui s'embrouillait, par scrupules, dans ses dires. Il avait relevé le corps; la position du cadavre, tombé sur la face, les bras en avant, n'excluait pas l'hypothèse que le général eût encore marché après avoir reçu la balle; pourtant le témoin se fût gardé de l'affirmer. Il savait par cœur sa déposition, tant il aurait craint d'oublier quelque chose, et il la récita très proprement. Mais il perdit la tète quand M. Rutor l'interrogea :
— Vous êtes arrivé une demi-heure environ après la catastrophe. Vous avez vu l'accusé; avait-il l'air égaré, hors de lui?... Quelle impression vous a-t-il faite ?
Le docteur se mit à rouler ses gros yeux ronds, avec un effarement presque comique.
— Quelle impression?... Quelle impression?... Je ne sais pas, moi!... Pas d'impression du tout !...
On rit un peu, de sa mimique plutôt que de ses paroles. Alors, se tournant à demi vers la salle, rouge, hérissé, il dit avec colère :
— J'ai déjà bien assez de peine à savoir ce qui se passe dans les corps, moi, sans me mêler de lire dans les âmes. . . Il ne faut pas me demander cela !.. . Non, ma foi, je n'ai pas eu d'impression !...
Beaucoup approuvèrent : les témoins ne devraient jamais répondre que sur des faits. M"* Aurora Winckelmatten souffla à son voisin :
— Voilà un médecin qui me plairait !
Ce qui lui valut cette réponse :
— Vous avez donc beaucoup à cacher?...
Les docteurs VuUy et Montbrun, qui lui succédèrent, avaient fait l'autopsie. Ils décrivirent l'un après l'autre le trajet de la balle, sans se mettre d'accord sur ses effets. Le premier déclara que le général « aurait dû tomber comme une masse » ; son accent affirmatif, ses termes techniques, ses descriptions du bouleversement de l'organisme, causèrent une certaine émotion. Mais le second cita des exemples extraordinaires de blessés continuant le mouvement commencé.
— Saint Denis portant sa tête ! marmonna Chaussy.
On les mit aux prises. Ils s'obstinaient chacun dans son opinion, en s'échauffanl, et, pour un instant, la tragédie s'effaça derrière cette querelle à la Molière.
Scènes de même genre avec les experts, les comptables. Sans que personne y comprît grand't hose, des théories de chiffres défilèrent, avec des écarts formidables dans les évaluations. Lermarites inlervenait f)Our les contesler, parlant avec une chaleur, une clarté, une précision qui déconcertaient ses contradicteurs sans les réduire. Pour eux, les cliiffres restaient des signes inorganiques, abstraits, cerlains^ inaltérables; pour lui, c'étaientdescorps malléables, élastiques, vivants, qui s'étiraient, s'allongeaient, se gonflaient dans ses mains. Par moments, on pouvait croire que sa fougueuse logique terrassait ces éplucheurs minutieux. Mais ils tenaient bon; l'inextricable fouillis des chiffi-es devenait alors (omme un filet serré, dont il rompait inutilement quelques mailles en se débattant. Et c'était un spectacle émouvant que celui de ces petits hommes râpés, dont les additions ligotaient ce géant audacieux. En vain clamait-il sa foi au triomphe final, on ne le croyait pas : n'est-ce pas ainsi que parlent les banqueroutieis, les spéculateurs dont les échafaudages s'écroulent sur des ruines, les notaires qui barbotent dans les portefeuilles de leurs clients, les financiers louches dont la police interrompt les tripotages ? Personne ne pouvait suivre la discussion; on comprenait. seulement que l'héritage du général
aurait remis en selle ce hardi cavalier à l'instant précis où il allait vider les étriers.
Cet intermède d'arithmétique parut fastidieux. On vit défiler ensuite un armurier qui mania le fusil d'^posé sur la table des pièces à conviction ; le commissaire de police qui avait fait les premières constatations; les deux inspecteurs de la Sûreté qui vinrent raconter l'arrestation de Lermanles. Ceux-ci, râblés, solides, l'un anguleux, avec une forte ossature, l'autre plus épais, plus ramassé, aux petits yeux perçants et rusés, s'installèrent à la barre en croisant les jambes, tournés vers le jury, et déposèrent en s'écoutant parler. Lermantes les avait suivis sans mot dire, et n'avait pas ouvert la bouche pendant le trajet. N'importe! à l'inverse du docteur Amadour, ils n'en avaient pas moins des « impressions » : l'impression qu'il s'attendait à leur visite, l'impression qu'il venait de détruire des pa[)iers, encore qu'il n'y eût plus de cendres dans sa cheminée, l'impression qu'il avait la conscience agitée et ne faisait pas un geste ni ne disait un mot qui ne fût pas calculé pour sa défense. Ils détaillèrent ces impressions du ton convaincu de gens qui lisent à livre ouvert dans les âmes. Brévine protesta : ces témoins n'apportaient pas un fait, pas une observation directe ou précise, rien même qui touchât à la cause. Ils n'en parlaient pas moins, cantonnés dans la terrible fiction de leur infaillibilité professionnelle : n'étaient-ils pas des inspecteurs de la Sûreté? Entraîné par l'acdeur de la dis-
LE GLAIVE ET LE BA?^DEAU i03
cussion, le second finit par déclarer qu'il y avait, dans la chambre où il pénétra, « une forte odeur de papiers brûlés ».
— Vous n'en avez rien dit jusqu'ici ! s'écria Brévine.
— C'est que personne ne contestait mon affirmation, riposta-t-il.
Lei mantes, les bras croisés, souriait presque : il savait bien, lui, qu'il n'avait pas brûlé de papiers à ce moment-là; et cette charge nouvelle, que ses juges discutaient gravement, jetait pour lui, dans l'heure tragique, comme une note fausse et ridicule.
— Quel odorat! s'écria-t-il.
Et, imprudemment :
— ^ Il y avait plusieurs jours que j'avais détruit tout ce que je voulais détruire.
— Vous aviez donc détruit des papiers ? demanda le président.
— Sans doute.
— J'en prends acte, dit M. Rutor.
— Oh ! monsieur l'avocat général, il s'agissait de lettres intimes, qui ne regardaient que moi...
N'importe ! l'incident tournait contre lui, et rinspecteur s'en alla en se dandinant, avec un air de triomphe...
L'huissier appela Mme Donnaz, et fit avancer une vieille femme toute voûtée. Sous son bonnet de tulle noir, sa figure était sillonnée de rides qui la plissaient comme un parchemin racorni; ses
lèvres se recroquevillaient sur ses gencives évidées; son menton s'avançait, hérissé de poils blancs. Elle était si émue, qu'elle ne savait où aller. Son guide dut la tourner vers la barre, où elle cramponna ses mains brunes : de pauvres mains aux doigts noueux, des mains décharnées d'où saillait un réseau de grosses veines bleuâtres. Étant sourde, elle n'entendit pas tout de suite les questions du président. Celui-ci dut forcer sa voix, qui prit un accent rauque et rêche.
Louise Donnaz avait servi jadis chez la mère de l'accusé. Quand celle-ci fut morte, elle resta dans la maison, dont elle fut la cheville ouvrière jusqu'à la mort du capitaine. Le foyer n'étant plus, elle entra dans une autre famille, puis, plus tard, après la mort de Mme de Peilice, chez le général, à la Combette, où elle demeurait toute l'année. Elle y fut atteinte d'une crise de rhumatisme si violente, qu'elle en devint impropre au travail. Le général voulait la garder quand même; elle préféra se retirer, munie d'une petite pension qu'il lui fit, chez une sœur, mercière à Montrouge. Le juge d'instruction l'avait appelée dans l'idée qu'en raison de ce qu'elle avait pu apprendre ou voir dans ses deux places, elle fournirait peut-être quelques renseignements utiles sur le mystère du testament. Il ne put rien tirer d'elle : le général était riche et bon... c'est parce qu'il était bon et riche qu'il lui avait assuré le pain de sa vieillesse... il avait vu grandir M. Lionel... elle avait toujours pensé qu'il lui lais-
serait son argent... Malgré l'insignifiance de ses réponses, l'accusation Tassigna dans l'espoir que sa langue se délierait devant la Cour.
Quand elle eut prêté son' serment, en laissant tomber trop vite sa main, le président lui répéta par deux fois :
— Faites votre déposition !
Elle le regardait en écarquillant les yeux, la tête à demi tournée pour tendre sa meilleure oreille; comme elle disait qu'elle était trop vieille pour se souvenir de rien, il fallut lui soutirer ses réponses lambeau par lambeau : elle n'avait pas revu « Monsieur Lionel » depuis des années... autrefois, il allait la voir de temps en temps, dans la boutique de Montrouge... puis il l'avait oubliée; oh ! elle ne lui en voulait pas, il avait tant à faire !... Le président tâtonnait, averti par son instinct qu'elle en savait plus qu'elle ne voulait dire.
— Comment avez-vous appris le drame? demanda-t-il... Le drame, la mort du général?...
— J'ai lu tout ça... dans le journal.
— Qu'avez-voiis pensé, en lisant tout ça?
Elle n'avait pas l'air de comprendre. Il insista :
— Vous avez eu une idée, bien sûr?... Vous n'avez pas lu ce fait divers comme vous en lisiez d'autres, n'est-ce pas?... Vous avez eu de l'émotion... Allons! tâchez de nous décrire votre impression !
Louise Donnaz se mit à raconter, lentement, en
cherchant ses mots; et sa langue se déliait à mesure qu'elle parlait :
— C'est ma sœur, qui m'a apporté les journaux... Parce que les journaux, moi... je ne lis pas les journaux!... Elle m'a dit : « Eh bien, ton général, tu ne sais pas? — Non, que je lui ai dit, je ne sais pas !... — Eh bien, qu'elle m'a dit, il lui est arrivé malheur !... — Hé! mon Dieu, que j'ai dit, quel malheur?... » Alors elle m'a lu celte chasse, et cette balle, et tout ça!,.. Et elle m'a dit: « Eh bien, qu'est-ce que tu dis?... » Mais moi, je n'ai rien pu dire... parce que... je pensais à M. Lionel... qui aimait le général^... Et je pleurais... Et voilà !...
— C'est tout?...
— A la fm, j'ai dit : « Jamais M. Lionel ne se consolera!... »
Elle hésita, comme devant un aveu pénible :
— ... Et ma sœur m'a dit : « Ce n'est pas tout, ça!... Et... ta pension?... »
On rit dans l'auditoire. M. Motiers de Fraisse réclama le silence.
— Il faut comprendre la situation!... Cette brave femme n'avait que cette pension pour vivre; elle a pensé à son pain quotidien, c'est naturel!... Mais ensuite, madame, quand vous avez entendu parler de l'accusation qui pesait sur Lermantes?...
— Je me suis dit : « Ah ! cette fois, pour sûr qu'ils se trompent ! ... M . Lionel, lui, un assassin ! . . .
Ah! non, par exemple, lui qui... lui qui était si gentil quand il était petit!... »
— Vous ne pouvez rien savoir du crime, c'est entendu; mais vous savez peut-être des choses qui pourraient nous aider dans nos recherches, des choses du passé... Rassemblez vos souvenirs!... Y a-t-il, à voire connaissance, une raison quelconque pourquoi Lermantes aurait contre le général une rancune, un ressentiment?...
— lié! bien sûr que non, mon président!... M. Lionel aimait le général comme... comme... enfin, de toutes ses forces, quoi!... Des rancunes, lui ! des rancunes contre le général?... Ah ! non!...
— Savez-vous qu'à un moment donné il a couru des bruits fâcheux sur les relations de l'accusé avec une personne qui tenait de très près au général?...
— Je ne sais pas, moi !...
— Vous pouvez ignorer cela; il s'agit de faits antérieurs à votre entrée chez le généial. D'après ces bruits, le général se serait intéressé à l'accusé, moins par affection pour lui que sous l'intluence de sa femme... Comprenez-vous?. ..
Louise Donnaz secoua lentement la tète, en remuant les lèvres; la surprise méfiante qu'avait d'abord exprimée sa figure se changea peu à peu, à mesure qu'elle comprenait, en une véritable stupeur. Elle leva les mains, les joignit devant sa poitrine, balbutia :
— Si l'on peut dire!... Ah! ça, non, par exemple!... C'est encore plus impossible !
— Encore plus impossible... que quoi?...
— Que d'avoir voulu tuer le général !...
— Pensez à ce que vous dites; vous dites qu'il est encore plus impossible, selon vous, que Lermantes ait été l'amant de Mme de Pellice que l'assassin du général... Pourquoi cela?
— Parce que !
— Parce que n'est pas une réponse. Expliquezvous !
La vieille femme jeta un regard de détresse autour d'elle, et se mit tout à coup à parler très vite, en se répétant :
— Parce que je sais comme le général aimait M. Lionel, moi!... Je sais bien!... Depuis que M. Lionel était au berceau!... Vous comprenez, monsieur le président, je l'ai toujours vu là, le général!... Je l'ai toujours vu chez mes maîtres!... Alors, je sais bien qu'il aimait M. Lionel!... Il le faisait sauter sur ses genoux, et M. Lionel lui faisait risette !... Tandis que sa femme... sa femme... Enfin, si on dit ces choses-là, ça n'est pas vrai!... -
— Mme de Pellice, qui n'avait pas d'enfant, était peut-être jalouse de cette affection?
— Je ne dis pas ça !.. . Non !. . . Je ne dis pas ! . . . Mais enfin... enfin, je ne sais pas, moi !... Et puis, il y a si longtemps !...
Elle paraissait extrêmement troublée; M. Motiers de Fraisse eut l'impression qu'on approchait d'une découverte importante. Mais, n'ayant pas prévu ce tour de l'interrogatoire, il manquait de son habi-
tuelle précision, et s'en allait presque au hasard :
— Quand vous êtes entrée au service des Lermantes, demanda-t-il, le général les connaissait déjà?
— Oh! pour sûr, qu'il les connaissait!
— Ils étaient très intimes?
— Oh! oui!... Le général n'était encore que colonel... Il venait presque tous les jours à la maison...
— Presque tous les jours!... Les Lermantes allaient-ils aussi souvent chez lui?
— Bien sûr que non !...
Si prudente tout à l'heure, la vieille femme ne disait plus exactement ce qu'elle voulait dire, s'en apercevait, se troublait toujours davantage. M. Motiers de Fraisse insista :
— Ainsi, le colonel venait à peu près chaque jour chez le capitaine, tandis que le capitaine allait rarement chez le colonel?... Hum !... Leurs femmes se connaissaient?
Le cercle se rétrécissait à chaque question. Louise Donnaz balbutia :
— Je crois que oui... Je crois... que ces dames... se connaissaient un peu...
— Un peu! qu'est-ce que cela veut dire?... Se faisaient-elles des visites?... Vous devez le savoir?
— Je... je ne me rappelle pas... Il y a si longtemps!...
— Cherchez dans vos souvenirs!... Les Ler, mantes n'avaient que vous à leur service, n'est-ce
JO
pas?... C'était donc vous qui ouvriez la po^rte?
— Oui... c'était moi...
— Eh bien, vous devez vous rappeler si vous avez souvent reçu Mme de Pellice?
Louise Donnaz se tut, les yeux à terre, en remuant les lèvres comme pour mâcher les mots qu'elle retenait.
— 11 faut répondre!... Avez-vous souvent ouvert la porte à Mme de Pellice?...
— ... Pas souvent...
— Quelquefois?...
Le silence de la vieille femme devint plus angoissé.
— Jamais, peut-être?... Je>ousdis de répondre : est-ce que Mme de Pellice ne serait jamais venue chez vos maîtres?...
— ... Est-ce que je sais, moi?... Est-ce que je peux savoir?...
M. Motiers de Fraisse prit sa voix la plus impérieuse :
— Certainement, vous devez savoir cela!.... Dites-le!...
De nouveau, la vieille femme eut son regard de détresse, ce regard de noyé qui n'attend plus de secours; et elle avoua, tout bas, en se détournant instinctivement de Lerraantes :
— Peut-être bien... que... que... Peut-être que non !...
Son émoi, son attitude, son accent, aggravaient le sens équivoque de ses paroles; pourtant, par
^•ards pour ces morts, M. Motiers de Fraisse hésitait encore à le dégager.
— Ainsi, reprit-il, Mme de Pellice ne venait jamais chez les Lermantes, où son mari était intime!,.. Voilà qui est singulier!,,. Vous trouviez cela naturel ?...
Elle crut se tirer d'affaires en répondant par l'affirmative,
— A défaut de vous, personne ne s'en étonnait?...
Elle mit sa main sur sa bouche, dans un geste effarouché d'enfant qui ne veut pas répondre.
— Personne ne trouvait cette situation bizarre ? précisa M. Motiers de Fraisse.
— Oh î si !.. . On trouvait ça drôle ! . . . Mais qui ?. . . La concierge... la blanchisseuse... C'étaient des propos, quoi !...
— 11 faut répéter ces propos, madame!... Ici, rien n'est indifférent ; nous voulons savoir pourquoi le général marquait tant d'affection à l'accusé... Nous voulons le savoir dans l'intérêt de la vérité, dans l'intérêt de tout le monde... Le savez-vous?...
— Je n'étais qu'une pauvre servante, moi !... Je savais bien peu de chose !...
M. Motiers de Fraisse eut un geste d'autorité et d'impatience :
— Dites tout ce que vous savez!... Vous avez juré de dire toute la vérité; il faut tenir votre serment, madame !... Au point où nous sommes arrivés, vous ne pouvei plus vous taire!... Pourquoi le général
LE GLAIVE ET LE BA^iDEAU
avait-il lant d'affection pour Lermantes?... J'exige que vous le disiez !...
La vieille femme serra les épaules, courba le dos, se fit aussi petite qu'elle put.
— Mais il était son parrain, monsieur... son parrain!... Il l'avait vu venir au monde... M. Lionel était le fils de... de son ami !
Ainsi, le vieux secret, étouffé pendant tant d'années, remontait de son gouffre. Il était là, qui tremblait sur ces lèvres. Il en allait tomber. Tous l'attendaient en haletant. Lermantes, debout, s'avançait par-dessus la tête de Brévine, qui tendait ses manches noires vers le témoin; Chaussy s'était dressé, les yeux hors de la tête; Rutor se penchait sur son pupitre pour cueillir au passage la parole décisive.
— Vous ne dites pas tout ! s'écria le président. Les têtes qui entouraient Louise Donnaz, ces têtes
de magistrats, d'huissiers, de gendarmes, de soldats, ces toques, ces képis, ces crânes chauves, valsèrent dans un vertige. Elle avait la gorge sèche, le front trempé de sueur; de grosses larmes roulèrent le long de ses joues; ses vieux membres se mirent à trembler.
— Hé! fit-elle, je... je dis tout... tout ce que je peux dire!...
• De confus souvenirs de sa petite enfance se levaient dans l'esprit de Lermantes, en foule : impressions incertaines au moment où elles l'avaient effleuré, pressentiments obscurs enregistrés au fond de sa mémoire, menus faits effacés, que cette scène,
tout à coup, évoquait en les inondant de lumière! Il fut comme entouré de fantômes. Il revit M. de Pellice entrant au salon, — s'asseyant à leur table, — causant, fumant, riant; puis il le revit, pendant l'agonie de sa mère, venant sonner à toutes les heures, — restant assis sur la chaise qu'on lui montrait, — attendant, — s'en allant, accablé, sa dure figure tordue dans une expression telle, qu'elle s'était à jamais gravée dans ses yeux d'enfant et qu'il l'y retrouvait maintenant, criant la vérité...
— Pourquoi ne pouvez-vous pas dire tout ce que vous savez? reprit M. Motiers de Fraisse. Qu'est-ce qui vous en empêche?
La vieille femme se tordit les mains, en gémissant :
— J'ai juré... j'ai juré...
— Vous avez juré de ne rien dire? A qui avezvous juré cela?...
— ... A eux!,..
— De tels serments ne comptent pas ici. Nous n'en connaissons qu'un, celui que vous avez prononcé tout à l'heure. Et vous avez juré de dire toute la vérité.
Une terreur folle bouleversait Lerman tes; un cri désespéré de « Taisez-vous ! » s'étranglait dans sa gorge; en même temps, un éperdu besoin de plonger jusqu'au fond de sa destinée tendait son être vers cette femme, dont il avait oublié les traits, la voix, presque l'existence. Elle se tourna vers lui, en l'implorant de ses mains jointes, comme s'il eût seul
pu la délivrer de l'emprise où elle se débattait. Ils se regardèrent ainsi pendant des secondes qui ne se chiffraient plus dans la durée; puis, la voix rauque du malheureux clama, malgré lui :
— Parlez ! . . . Parlez donc ! . . .
Louise Donnaz eut une suprême hésitation; enfin, très bas, comme si elle ne s'adressait qu'à lui seul, dans l'intimité d'une suprême confession, elle exhala :
— C'était votre père, monsieur Lionel !...
Personne n'entendit. Tous devinèrent. Un murmure sourd sortit de toutes les poitrines, grossit peu à peu, remplit le prétoire. Lermantes retomba sur son banc, les mains dans les cheveux. Dans la confusion, le président s'entretenait avec ses assesseurs, tandis que Rutor s'agitait devant son pupitre. Puis Brévine se leva pour déposer des conclusions tendant à un supplément d'enquête. La Cour se retira pour en délibérer. La salle boulait comme une mer démontée : on était loin des sourdes rumeurs du début; on frémissait, on respirait fort, on s'exclamait... Ils étaient servis à souhait, ces blasés venus en chasse d'émotions inédites : ce Crevola, qui s'endormait partout parce qu'il ne trouvait nulle part de piment assez fort pour ses esprits paresseux ; ce Valens, spectateur obligé, depuis un demi-siècle, .des grands drames qui se jouent, tantôt, ici, tantôt là, sur la vaste scène du monde; ce Proz, ce Lavancher, qui croyaient connaître tous les dessous parisiens; ce Montjorat, dont l'art imitait si bien les
passions vraies; et ce régiment de jolies femmes, perruciies jacassantes qui se taisaient maintenant, sentant glisser sur elles un vent de mystère et d'horreur. L'oncle Marnex, éperdu de honte, regardait à ses pieds comme s'il attendait que le sol s'entr'ouvrît. Les enfants n'osaient plus se chercher du regard. Mme d'Entraque fixait sur eux ses yeux vidés par l'excès d'émotion. Chaussy tordait ses moustaches : le malheur de cet ennemi, contre qui ses anciennes rancunes s'étaient exaspérées dans la polémique, dépassait peut-être sa haine.
La Cour rentra. Les conclusions de la défense étaient repoussées, avec des considérants très bien posés : il n'existait aucun lien légal entre la victime et l'accusé; le témoignage de Louise Donnaz ne fournissait aucune preuve juridique de la paternité du général; cette paternité fût-elle certaine, Lermantes ne serait qu'un enfant adultérin, dont les droits et les devoirs sont ignorés par la loi ; en aucun cas, il ne pouvait donc être accusé de parricide. Ainsi, une fois déplus, triomphait une de ces fictions qui violentent, au profit de nos artifices sociaux, l'ordre des faits tramés par la nature, étendent leur vernis sur les plus âpres rugosités de la vie, aident à dissimuler, sous le tissu des apparences, les horreurs de la ténébreuse réalité. — La suite des débats était seulement remise au lendemain.
Les plans de M. Motiers de Fraisse se trouvaient renversés. L'accusation n'y perdait rien : la défense était en plein désarroi.
Le public s'en alla sous le coup de ces révélations : ouvriers, petits bourgeois, artisans, hommes du monde, militaires, jolies femmes, tous, blasés ou naïfs, restaient secoués du même frisson. On les vi-t sortir lentement du Palais, stationner en groupes sur la place des Tribunaux, se disperser pour rentrer chez eux ou pour gagner les gares ou les hôtels où les attendaient leurs autos ou leurs voitures. Ils n'étaient plus tout à fait les mêmes. Venus comme au spectacle, un peu moqueurs, un peu cruels, ils partaient bouleversés par une émotion trop intense, effleurés par un souffle de pitié. Lermantes avait plutôt gagné dans leur esprit : sans raisons précises, d'ailleurs, — parce qu'il avait eu l'accent de la sincérité, une bonne tenue, en somme, ou parce que son cas éveillait au fond d'eux le pressentiment des catastrophes qui nous guettent à tous les carrefours. L'envie, n'ayant plus d'objet, désarmait; la
haine aussi. Des mots sévères, chuchotes, des regards hostiles suivirent Ghaussy, qui sortit seul, l'œil aux aguets, le cigare aux lèvres. Il sentit ce blâme sourd, en homme habitué à sonder la foule; c'en fut assez pour éteindre la lueur de compassion qui vacillait dans son cœur. 11 passa, dédaigneux, hautain, tandis qu'on rappelait derrière lui ses campagnes venimeuses, son adresse à semer la discorde, son art à exploiter les rancunes des classes, les colères des partis. Il tourna à l'angle de l'avenue de Paris, sans que personne s'occupât de lui. On ne pensait qu'à la scène terrible, dont on se remettait lentement aux bruits de la rue, en respirant un bon air, en regardant aller et venir des gens libres, peut-être heureux. L'insignifiance des propos qu'elle suggérait, du reste, contraâtait avec son intensité. Ce n'étaient guère que des phrases banales, niaises ou stupides. Lola Mammette, arrêtée au milieu du trottoir, en face de la préfecture, et tapotant l'asphalte du bout de son ombrelle, dit à son amie Aline :
— Pour une affaire... ah! pour une affaire... celle-là... chic!...
Elle ne trouvait rien de plus expressif dans le vocabulaire de ses émotions; mais son joli corps délicat vibrait, quelque chose d'indéfinissable remplissait ses yeux noirs, infinis et vides. Aline se contenta de hocher la tête, en serrant les lèvres. Elle était plus intelligente — assez pour se taire. Pendant l'interrogatoire de Louise Donnaz, elle
avait mis en pièces son mouchoir — un bijou de mouchoir garni de Maiines — dont elle continuait à mordiller les lambeaux. Après un temps d'immobilité, toutes deux s'enfuirent très vite, comme des étourneaux devant l'orage.
La venue et Proz s'approchèrent de Mme de Luseney, que sa voiture attendait à la sortie; car la vieille dame, alourdie par l'emphysème, ne pouvait faire quatre pas sans perdre haleine. Elle ramenait toutes choses à la littérature, ayant pris l'habitude de regarder la vie à travers les livres, de même qu'elle ne voyait la nature qu'à travers les tableaux. Pour elle, un paysage n'était jamais qu'un Corot, un Daubigny, un Gabat, — les maîtres de sa jeunesse, — comme une « histoire » était toujours du Zola, du Daudet, du Dumas fils, du Maupassant. Très rouge, essoufflée, elle tapait de son éventail le bras de Lavenne, en criant :
— N'est-ce pas Œdipe, mon cher, ûhes'I... Œdipe Roi!..,Ah \ ces vieux mythes renaissent toujours!...
Au passage, elle arrêta M* Aurora Winckelmatten,très élégante dans la toilette de ville qui remplaçait son uniforme d'avocat : robe en toile de soie gris argent, corsage bouillonné, aux manches « pagodes », juste assez échancré pour dégager le cou charmant, chapeau de paille blanche, aux bords relevés, ailés des deux côtés de la calotte.
— N'est-ce pas, cher maître, que c'est Œdipe
Ah ! mon Dieu 1 qu'un drame pareil soit possible aujourd'hui!...
La jeune femme ne sourit même pas, elle qui aimait tant à sourire.
— Voyons ! vous qui êtes du bâtiment, le croyezvous coupable?...
— Non. Mais j'ai peur pour lui. Que faire, quand on a un tel ouragan contre soi?...
Elle refusa l'offre que lui faisait Mme de Luseney, de la ramener à Paris, et s'éloigna rapidement. Elle avait une taille admirable, un port gracieux. Proz la suivit un instant des yeux et dit à Mme de Luseney ;
— Et dire qu'elle plaide!... avec des gestes!... Quel sacrilège, ne trouvez-vous pas?...
Gomme la voiture de la vieille dame s'ébranlait enfin, M. et Mme d'Entraque débouchèrent sur la place. Les remous de la foule, à la sortie, les avaient rapprochés; mais ils n'échangeaient pas une parole : poussés l'un contre l'autre, ils évitèrent même de se regarder; sitôt dégagés, ils tirèrent chacun de son côté, dans la hâte de mettre de l'espace entre eux. Ce manège frappa Lavenne qui, des yeux, interrogea Proz, en murmurant :
— Tiens! tiens! tiens!...
Proz comprit, et le renseigna :
— Il y a longtemps que ça tire... On a parlé de divorce... Pourtant ils sont encore ensemble...
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
Le peintre ne répondit que par un geste évasif : ignorait-il, lui qui se piquait de tout savoir? ou, pour une fois, fut-il discret?...
Gomme le public, les jurés se dispersèrent sans beaucoup de discours. Durnant, Buthier et le colonel OUomont, qui auraient pu se faire récuser, regrettaient d'avoir voulu siéger, tant il leur semblait effrayant de rendre un verdict dans une telle cause. Tous songeaient qu'ils allaient rentrer chez eux, parler de ce drame devant leurs enfants, répondre aux questions de leurs femmes, de leurs amis; que diraient-ils, grand Dieu? ils ne savaient pas même que penser! Si mal disposés qu'ils fussent au début pour ce brasseur d'affaires, jouisseur et bourreau d'argent, le doute naissait dans leurs esprits.
— On ne peut pas comprendre ça ! dit Glary à Mouchebise.
Peut-être exprimait-il ainsi l'obscure aperception qu'avaient tous ses collègues, d'un sort féroce acharné contre un malheureux. Quelle malchance les jetait donc entre le vautour et la victime? pourquoi leur incombait-il d'arracher celle-ci aux serres vengeresses, ou de la livrer pour être déchirée? Pas un d'entre eux qui n'eût l'effroi de cette responsabilité. Sauf Gondemine, peut-être : son siège était fait, et il se flattait de ne jamais changer d'avis.
Gonthey et Souzier prirent leur train de six heures vingt-cinq. En causant de ce qu'ils venaient d'entendre, ils firent le joli trajet par la campagne vallonnée, puis montèrent à pied la longue avenue droite qui mène de la gare à la vieille cité. Leurs propos ne ressemblaient plus à leurs récentes dis-
eussions. Si butés dans leurs partis pris quand ils se jetaient à la tête les journaux bourrés de tuyaux fantaisistes, ils ne savaient maintenant plus que penser. Chacun d'eux, dans sa bonne foi, faisait un pas vers l'autre : Souzier admettait que l'oracle Chaussy pût se tromper, Gonthey qu'il fût dans le vrai; Souzier reconnaissait que ses journaux avaient orienté et peut-être faussé son jugement, Conthey n'avait plus aucune foi dans les siens. Si du moins ils avaient pu faire table rase de ces informations erronées, de ces commentaires hâtifs, de ce fatras amoncelé autour de l'instruction ! Mais ils ne pouvaient pas : la presse avait tendu comme un voile entre eux et la vérité; jamais plus ils ne seraient tout à fait sûrs de voir avec leurs propres yeux, d'user de leurs propres lumières. Arrivés à la papeterie en même temps que les feuilles du soir, ils voulurent encore y lire ensemble le compte rendu des premières heures de l'audience. Etait-ce bien ce qu'ils venaient d'entendre, qu'on leur résumait là? A peine reconnaissaient-ils les bribes de l'interrogatoire, transcrites textuellement. Même exactes, les paroles rapportées prenaient un sens différent, avaient un autre son. Gonthey s'écria :
— S'il en a été de même pour l'instruction, pour les interviews, pour le reste!...
Et Souzier :
— Ah ! si seulement *nous n'en avions jamais entendu parler jusqu'ici!... Nous serions vraiment libres, nous pourrions juger...
— Comment faire? Nous avons l'esprit encombré, des verres noircis devant les yeux...
Les membres de la Cour quittèrent un peu plus tard le Palais.
MM. Nudrit et Perron étaient voisins : le premier demeurait rue d'Angiviller, le second boulevard du Roi. Souvent ils rentraient ensemble, en faisant un tour au parc, et leur itinéraire variait peu : le parterre du Nord, l'allée des Marmousets ou celle des Trois-Fonlaines, le bassin de Neptune. Volontiers ils causaient de leurs affaires professionnelles. Ce jour-là, ils parlèrent d'abord du public. M. Nudrit, peu mondain, n'avait guère reconnu qu'une figure parisienne, celle de Mme Languard. M. Perron lui nomma quelques-uns des spectateurs en racontant ce qu'il savait de leurs histoires. Puis il s'informa à son tour :
— Qui donc était aux tribunes à côté de Mme Nudrit?... Une très jolie femme, blonde, élégante?... Mme Nudrit doit la connaître : elles ont causé plusieurs fois ensemble.
— Rien ne vous échappe, répondit M. Nudrit en riant. C'est une Suédoise, la baronne Khârv. Ma femme l'a rencontrée à Evian, l'an dernier. Elle est veuve. Elle voyage beaucoup. Nous ne pen&ions plus à elle, quand elle m'a écrit pour me prier de la faire entrer. C'est étonnant combien on se découvre d'amis, dans ces occasions-là !... Gomment vous en tirez-vous donc, vous qui avez tant de relations?
— Je promets tout et tiens ce que Je peux. . . Mais des amies comme celle-là, c'est tout plaisir de les obliger !
— Vous la verrez demain, puisque vous voulez bien dîner à la maison avec le président. Elle sera ravie de causer avec vous; les robes rouges l'intéressent énormément. Je vois avec plaisir que c'est réciproque!...
Ils revinrent à l'afïaire, reprenant et discutant les arguments de droit qui leur avaient fait repousser les conclusions de Brévine. En vérité, on ne pouvait juger autrement!
— EH pourtant, conclut M. Nudrit quand ils se séparèrent, quel effroyable parricide si ce n'est pas un accident, si Lermantes était informé; et s'il n'y a que du hasard dans tout cela, à quels jeux féroces du de^Jtin sommes-nous exposés !
De leur côté, M. Motiers de Fraisse et M. Rutor gagnaient la gare de la rive gauche. Ils avaient convenu de rentrer ensemble, tous deux habitant près des Invalides. Dépouillés de leurs robes et de leurs toques, ils avaient l'air de deux bons bourgeois en promenade. Avec sa haute stature, sa prestance, sa longue barbe, le président, en redingote et haut de forme, conservait une certaine solennité; l'avocat général, au contraire, en complet marron, coiffé d'un petit chapeau de paille, ne ressemblait plus au magistrat, qui tout à l'heure, portait dans ses larges manches l'arsenal des remords et des châtiments. Enervés par leur longue contention d'esprit, ils évitèrent d'abord, d'un accord tacite, de revenir sur
les événements de la journée. Le spectacle des choses les aida à s'en distraire. Ils remarquèrent ensemble qu'avec ses tramways électriques qui se suivent en sifflant, Versailles n'est plus une ville morte; puis, en traversant l'avenue de Paris, ils s'arrêtèrent pour contempler le château. De là, ses ailes, ses pavillons, ses toits, ses grilles, ses statues, se confondent comme sur un seul plan en une masse énorme, dont on ne dislingue ni le caractère ni la beauté. Ils rappelèrent le temps où les carrosses, les chaises à porteurs, les habits brodés, les brillants uniformes fourmillaient sur la place, que traversaient en ce moment un fiacre démocratique et un groupe de terrassiers.
— Tout cela n'est plus! fit M. Motiers de Fraisse. Gomme ils allaient gagner la gare, M. Rutor leva
les yeux vers l'horloge de la mairie et dit :
— Je crois que nous avons manqué le train.
Il consulta son indicateur, c'était juste. Un autre train partait dans un quart heure. Pour tuer le temps, ils firent le tour de la place, en humant l'air qui commençait à fraîchir. Un mail-coach passa bruyamment, à son de trompe. Ils se rapprochèrent des grilles, échangèrent quelques remarques sur le détail de l'architecture, décidément trop composite au goût du président, s'avancèrent jusque dans la cour, revinrent à la gare. En longeant les wagons, ils reconnurent les jeunes Lermanles, enfoncés dans , leur compartiment. M. Rutor murmura :
— Les malheureux!
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
— La justice est un grand mystère, répondit M. Motiers de Fraisse. Les innocents sont punis avec les coupables.
— Pourquoi?
La question demeura sans réponse. Peut-être tous deux sentaient-ils qu'elle n'en comporte aucune. Ou bien ils reculaient devant celle qui dut leur effleurer l'esprit : si les innocents sont punis avec les coupables, parfois pour eux ou plus qu'eux, c'est que la justice n'est pas, ou qu'elle est aveugle comme dans ces statues où les vieux maîtres la re- • présentent un glaive à la main, un bandeau sur les yeux...
Le train siffla. Versailles disparut très vite. Les deux magistrats étaient seuls. Leurs regards cherchaient au loin les mouvements harmonieux du paysage, les bouquets d'arbres, les bois, les maisons tranquilles, le grand ciel bleu où se dissipent le bruit et la fumée. Ils s'étaient munis de journaux; ils ne les déplièrent pas. Ils auraient voulu bavarder, comme tout à l'heure; ils ne purent. A la fm, M. Rutor laissa tomber la question qui l'obsédait :
— Que dites-vous de tout cela, monsieur le président?
M. Motiers de Fraisse, contrarié, plissa le front, passa la main dans sa barbe, de son geste habituel ; et il répondit :
— C'est une affaire difficile...
— Comme le sont toutes celles où il faut interpréter le fait... Comment savoir?,.. Comment ré-
monter de l'acte certain à l'intention, qui seule le rendrait criminel?...
M. Motiers de Fraisse ne répondit pas à ces paroles. Lui aussi, jadis, avait requis au nom de la société, et fait tomber deux ou trois têtes. A celte heure, il se félicitait d'être déchargé de cet office. Retranché dans la neutralité de sa fonction, il donnait la parole aux faits. En forçait-il involontairement le langage? 11 ne le croyait pas. Entre les thèses contraires de l'accusation et de la défense, il n'avait pas à choisir : c'était l'affaire du jury. Lui, tenait le fléau de la balance. Le verdict déterminait la sentence; il la formulait avec la sérénité d'un appareil enregistreur.
— Quant au dernier incident, reprit-il en détournant la conversation, il ne peut entrer en compte, cela va de soi; la loi ne s'occupe pas d'une telle paternité.
— Cette paternité n'en existe pas moins.
— Juridiquement, non. Et donc, nous devons l'ignorer.
— Nous ignorons tant de choses!... Les unes parce que nous le voulons, les autres parce qu'elles nous échappent... Il faut juger, pourtant...
M. Motiers de Fraisse devint un peu nerveux : ces réflexions l'eussent eflrayé dans n'importe quelle bouche ; à plus forte raison l'inquiétaient-ellesdans celle d'un magistrat. Il estimait que la critique ne saurait être trop prudente, quand elle touche aux institutions protectrices de l'ordre social. Sans
doute, il est difficile d'en concilier le jeu avec le culte de cet insaisissable absolu qu'est la justice; mais plus le problème est délicat, plus il importe de né l'aborder qu'avec d'extrêmes précautions. A trop creuser les fondements d'une construction nécessaire, ne risque-t-on pas de l'ébranler? Assez de songe-creux, d'utopistes, de charlatans se chargent de cette besogne, sans que les responsables et les compétents s'avisent de leur prêter étourdiment appui! Il réfléchit un instant; peut-être cherchait-il un moyen d'exprimer son avis sans désobliger son compagnon. Il se dit que le mieux est toujours de laisser parler l'expérience; rompant donc avec les généralités, il reprit :
— L'accusé connaissait-il cette paternité? Voilà la seule question qui nous intéresse. Car, s'il la connaissait, il pouvait aussi connaître ou prévoir le testament.
— Gela n'est pas tout à fait certain, répliqua Rutor, qui soulevait des objections pour les faire réfuter.
— C'est extrêmement plausible : s'il connaissait cette paternité, qui explique le testament, pourquoi nous l'a-t-il cachée? Évidemment paixe qu'il est coupable !
— Il n'avouera jamais qu'il la connaissait.
— Qui sait? Je rappellerai la vieille femme. Nous les examinerons contradictoirement.
— Et, si véritablement il ne la connaissait pas, * nous n'arriverons jamais à une certitude qui lui
soit favorable : nous admettrons son affirmation faute d'une preuve contraire, voilà tout!...
— Laissez donc ces arguments à Brévine! conclut M. Motiérs de. Fraisse; ils sont de ceux dont il excelle à tirer parti; vous pouvez donc être sûr qu'il ne s'en privera pas !
Rutor se tut; poursuivant la voie qu'ouvrait son dilemme, il pressentait les conséquences infinies de cette inégalité de valeur entre les preuves qui accusent et celles qui disculpent, et ses doutes se faisaient plus cuisants. Toutefois, sentant que sa critique froissait un homme mieux adapté que lui à la carrière, ou d'esprit plus dogmatique ou moins audacieux, il ne la poussa pas plus loin.
— Quoi qu'il en soit, fit-il pourtant, nous avons eu une belle scène de mélodrame; nous n'avons pas une preuve de plus.
M. Motiers de Fraisse riposta un peu sèchement :
— Mais pas une présomption de moins. Et il y en a de fortes !
— Il est vrai, concéda Rutor...
Puis il se reprit aussitôt :
— Et quand même, je me sens sur un terrain peu sûr... Nous ignorons cette paternité, c'est entendu, encore qu'à nos yeux elle soit certaine. L'affaire n'en a pas moins changé d'aspect... Elle prend un tour terrible et solennel...
— Une cause capitale est toujours solennelle et terrible...
— Pas à la manière de celle-là!... Je ne suis pas
LE GLAIVE ET LE nANllEAU
tendre pour les criminels : on ne peut m'accuser d'hésiter devant la répression. Mais ici, j'ai l'impression d'intervenir dans une affaire qui ne ressort pas de notre justice...
— Quel scrupule! interrompit le président... Toutes les affaires humaines appartiennent à la justice humaine... Gomment vivrait-on, sans cela?... Nous cherchons de notre mieux la vérité, nous agissons selon notre conscience, dans l'esprit de la loi qui s'est perfectionnée de siècle en siècle et dont nous sommes les instruments et les gardiens... Tout notre devoir est là !...
M. Rutor cessa de discuter : il s'était mille fois tenu ces discours; ils étaient la vérité même; pourquoi donc, en ce jour, ne suffisaient-ils plus à lui mettre l'esprit en paix?... Pourquoi sa voix intérieure s'obstinait-elle à clamer l'innocence de cet homme contre qui s'amassaient tant de présomptions, — et dont il lui faudrait, demain, demander la tête?...
Les jeunes Lermantes quittèrent le Palais, épuisés. Leur père les avait fait prier, par Brévine, de ne pas demander à le voir, et l'avocat s'était acquitté de ce message en leur cachant son inquiétude.
— Cela ne va pas mal, je vous assure... Tout va tourner en sa faveur... Ayez bon courage, vous verrez ! . . .
Après lui, Gharreire vint leur serrer la main, en jurant qu'il ne doutait pas de l'innocence de son ami :
— Elle éclatera demain, s'il va une justice!... Maintenant, ils occupaient avec leur oncle les
quatre coins d'un compartiment où ils espéraient rester seuls. Mais comme le train s'ébranlait, un voyageur attardé monta précipitamment. C'était un des témoins, M. Noirmont. Il les salua avec respect, et disparut derrière un journal. Sa présence, d'ail-
leurs, leur pesait moins que celle de M. Marnex : ce n'était qu'un étranger,, qui les plaignait peut-être, tandis qu'ils sentaient l'autre hostile^ excédé d'un rôle généreux qui passait la mesure de son âme moyenne, étouffé de colères rentrées, d'inavouables rancunes. Sûrement, il ne croyait pas à l'innocence de leur père; il n'y avait jamais cru; si même elle éclatait, selon le mot de Gharreire, il en douterait encore. Surtout maintenant, aprèsi cette audience où tant de révélations étaient venues justifier le blâme tacite dont il enveloppait son beau-frère aux temps même de la prospérité, où celles de Louise Donnaz avaient poussé le drame à une hauteur qui lui donnait le vertige. Renfrogné dans son coin, il pensait à sa femme, qui lui, reprocherait encore « de s'être mêlé de cette affaire »; et certes, s'il avait prévu ce dernier coup, il l'aurait écoutée !... D'autre part, comment expliquer ce supplément de scandale à sa fille, si pondérée, régulière, bienséante, dont on préservait avec tant de soins les quinze ans de tout contact pernicieux? Déjà, elle pâlissait quand ses cousins entraient dans la maison, pinçait les lèvres en leur parlant; les reniait dans son cœur. Plus hypocritement, il en usait de même : le respect humain l'empêchait d'abandonner ces parents malencontreux, mais il avait d'yeux cette peur qui saisit un être un peu lâche à l'approche d'un malade contagieux, dont il faudra subir l'étreinte. Les regards en dessous qu'il leur décochait à cette heure, où ils auraient eu tant be-
soin d'une affection magnanime, trahissaient les vrais sentiments dans lesquels, à son dire, il remplissait « tout son devoir ».
Gomme on allait stopper au pont de Grenelle, M. Marnex leur demanda d'une voix contrainte :
— Vous ne venez pas dîner à la maison?
On eût dit qu'il s'arrachait comme aux tenailles chaque syllabe de la gorge. Ils refusèrent. M. Marnex fit mine d'insister :
— Je crois pourtant que votre tante compte sur vous...
La phrase, sortie encore plus péniblement, fut suivie d'un de ces soupirs comme on en pousse au terme d'un effort exténuant.
— Merci, nous préférons rentrer, dit Paul. Roland ajouta, en matière d'excuse :
— Renée est à bout de forces!
M. Marnex inclina la tête, et conclut avec un autre soupir :
— Je comprends cela...
Les trois jeunes gens se hâtèrent de traverser le pont, fourmillant d'ouvriers qui revenaient du travail, montèrent à grands pas la rue de Boulainvilliers, furent en peu d'instants à leur hôtel. Leur père l'avait fait construire à son goût, par Tony Gabiet, l'architecte à la mode, dans un vague style gothique florentin, avec des portes et des fenêtres en ogives, des balcons de fer forgé, et sur la porte, au-dessous d'une lanterne copiée de celle des Strozzi, sa devise : Labor vincit. Jadis, de joyeux
bruits de vaisselle sortaientdes sous-sols, des allants et venants attendaient sous la marquise, des voitures ou des autos s'arrêtaient devant le perron, animant la rue déserte; maintenant, avec ses fenêtres fermées, son mutisme, son abandon, la maison ressemblait davantage à Ces vieux palais vides, où trois pièces délabrées suffisent à des descendants ruinés. Parfois un groupe de passants, qui suivaient la rue de Boulainvilliers,se la montraient en disant :
— La maison de Lermantes !
Et ils poursuivaient leur chemin, en plaisantant son logis actuel...
L'intérieur semblait plus sinistre encore. Dans le branle-bas incessant d'une vie affolée, on n'avait pas encore trouvé le temps de réparer le désordre des perquisitions, plusieurs fois recommencées; les bibliothèques, les armoires, les secrétaires restaient bouleversés; dans les pièces d'apparat, où l'on n'entrait plus, les meubles étaient déplacés, les tapis roulés; des objets disparates traînaient sur les consoles, les guéridons, le piano, les cheminées; les jolis bibelots, les fines statuettes, les bronzes anciens, les tableaux de maîtres, prenaient ces airs piteux qu'ils ont dans le pêle-mêle des brocanteurs; les riches tentures, be je ne sais quoi de fripé qu'on leur trouve dans les garde-meubles. Et pourtant, cette maison saccagée par les mains brutales des policiers, c'était leur gîte; là, du moins, ils étaient à l'abri des regards curieux, méchants, hypocrites, indiflerents ou gouailleurs, subis tout le
long du jour; ils étaient chez eux, ils étaient seuls, ils pouvaient s'abandonner à leur désespoir.
Issus d'une même souche^ ces trois jeunes êtres différaient autant l'un de l'autre que diffèrent des arbres d'autres essences ou des plantes d'autres espèces; frappés ensemble, chacun allait réagir selon son tempérament.
Roland, l'aîné, venait d'atteindre sa majorité; il se trouvait donc le chef de la famille et pouvait prendre des décisions doiit M. Marnexne demandait qu'à lui laisser l'entière responsabilité. C'était un grand garçon à qui son extrême maigreur et ses yeux caves donnaient un air d'ascète. Il tenait de sa mère ses cheveux blonds, son teint pâle, la coupe allongée de son visage qui aurait paru plutôt ingrat sans le beau modelé du front. Passionné d'histoire, il étudiait à l'Ecole des Chartes; son goût pour les vieux parchemins excitait parfois la verve railleuse de son père, épris de mouvement et d'action. Sa myopie l'avait fait dispenser du service militaire; de fréquentes névralgies gênaient trop souvent son travail; quoiqu'il essayât de rétablir, par l'usage des i sports, l'équilibre de son organisme, il restait sensible à l'excès, esclave de ses nerfs, tourmenté par son imagination. Le contraste évident de sa faible santé et de son intense vie intérieure le classait parmi ceux dont on dit que la lame use le fourreau.
De quinze mois plus jeune, Paul allait entrer à l'École Centrale. Il était brun de poil et de peau, comme son père, muni déjà de moustaches dont il
tirait vanité, vigoureux, violent, jaloux, sujet à des élans enthousiastes que suivaient des dépressions rapides. Il apportait une égale ardeur au travail et au plaisir. Sa force, son assurance, sa crânerie, son esprit le rendaient populaire parmi ses camarades. Il agissait par impulsions, sans s'attarder à la réflexion ni reconnaître après coup ses erreurs. Lermantes aimait cette nature attachante et da;igereuse,, ce tempérament fougueux, assez semblable au sien, qui promettait un beau conquérant, adapté aux conditions toujours plus âpres de la lutte pour la vie ; voyant en son second fils le continuateur de ses traditions et de son œuvre, il le préférait à Roland, dont il méconnaissait les qualités moins brillantes. '
Leur sœur, Renée, atteignait à peine ses dix-huit ans. Elle ressemblait à Roland, ayant comme lui le visage allongé, pâle, un peu émacié. Des cheveux abondants, d'une extrême finesse, d'une belle couleur de blés mûrs, et de grands yeux d'un gris rare, foncé, changeant, qui par moments semblaient d'un brun glacé d'or, faisaient toute sa beauté; car ses traits, sans être déplaisants, manquaient d'agrément, son teint de fraîcheur. Elle possédait cette sagesse un peu décevante des jeunes filles sans mère, prématurément dévouées aux soins du ménage, dont elle venait, quand éclata l'orage, de prendre la direction après avoir fait congédier une gouvernante infidèle. Elle avait des allures calmes, des manières douces, une de ces belles voix graves
qui semblent révéler des âmes de cristal, et qui devenait émouvante quand elle chantait. Elle avait encore un cœur profond, où les plus légers chocs éveillent de lointaines résonances; mais elle se contenait si bien, qu'elle seule en entendait les échos. Depuis longtemps, elle pleurait toutes les nuits sans que personne eût jamais vu couler ses larmes. Aussi sa tante Angèle la déclarait insensible, et ne manquait pas d'observer qu'à sa place Honorine fût depuis longtemps morte de honte et de chagrin.
Ce fut Minna, la bonne allemande, qui ouvrit aux jeunes gens. Les autres domestiques ayant été congédiés, elle suffisait à leur service avec Joséphine, la cuisinière savoyarde. Ses petits yeux quêteurs les examinèrent très vite; sa bouche aussitôt se pinça dans une grimace qui signifiait : « Cela ne va pas ! » Elle avait un visage fermé, sous ses cheveux couleur de chanvre, et l'on n'eût deviné si son sentiment était fait de malice ou de pitié. Du reste, pressés d'éviter ses regards, ils coururent s'enfermer dans le cabinet de Roland, leur refuge habituel : une petite pièce remplie de livres, de dossiers classés dans des portefeuilles à dos de parchemin, de meubles anciens, de bibelots, où il n'y avait de confortable qu'un divan recouvert de tapis persans; Roland s'y laissa tomber et se mit à sangloter, la main sur sa bouche pour étouffer sa voix, le corps secoué de frissons. Renée courut s'asseoir à côté de
lui, Tembrassa, chercha dans son propre désespoir des paroles pour Je consoler :
— Non, Roland, ne t'abandonne pas ainsi!... Nous avons une tâche à remplir, conservons nos forces pour la lutte!... Père a tant besoin de nous!... N'as-lu pas vu comme il nous regarde, làbas?... Gomme il nous demande du courage?... Eh bien, il faut qu'il voie que nous en avons, que nous lui gardons notre confiance... Surtout après cette terrible journée... Ah ! mon Dieu ! songe à ce qu'il doit souffrir, puisqu'il n'a pas voulu nous voir!...
Pendant qu'elle essayait ainsi de calmer Roland, Paul se promenait à grands pas agités. Les sentiments qui, chez son frère, se traduisaient en douleur, chez lui tournaient à la colère. Livide, il serrait les lèvres, se tordait les mains, déplaçait les objets, dans un éperdu besoin d'utiliser ses forces impuissantes. De temps en temps, une exclamation furieuse, un juron, un blasphème se mêlait aux sanglots de son frère.
— Ils sont là tous contre lui, gronda-t-il, ces magistrats, ces jurés, ces témoins... On voit qu'ils veulent le perdre : tout ce qu'ils disent estpréparé... Ah! les menteurs, ah ! les canailles !...
Il tendait le poing dans le vide, désespéré d'être seul, faible, vaincu, pendant que ses bourreaux triomphaient :
— Et ces experts !... Un tas de gratte-papier, de ronds-de-cuir, de culs de plomb!... Qu'est-ce qu'ils
comprennent au^ affaires de papa?... Ils ne sont bons qu'à griffonner des chiffres!... Chacun vient l'un après l'autre lancer sa pierre, comme dans une lapidation... Et nous regardons cela, nous, les bras croisés, sans rien pouvoir, sans rien tenter!...
— Nous tâchons de l'aider par notre confiance, dit Renée,
Paul haussa les épaules :
— Qu'est-ce que c'est que cela?.... Il faudrait autre chose, une action énergique, de l'initiative, un coup d'éclat... Nous ne savons pas même quoi!...
Avec la vigueur de lêur jeunesse, ils se sentaient aussi désarmés que leur père lui-même, autrefois si fort dans la lutte, maintenant si dépourvu devant ses juges, enlre les deux gendarmes indifférents qui se tordaient les moustaches. Contre lui, partant contre eux, se dressait une force formidable, qui n'était en particulier ni celle de ces robes rouges ou noires, ni celle de ces uniformes, ni celle des geôliers et des bourreaux qu'on devinait derrière cet appareil, mais en laquelle toutes les autres venaient s'amalgamer : cette force abstraite de la loi, qui brise les coupables et les révoltés par un jeu presque aussi fatal que celui de la nature éliminant les exceptions ou les monstres ; cette force latente au fond de la vie sociale, à laquelle on ne pense pas plus qu'on ne pense aux forces secrètes des eaux quand on est sur un sol ferme, et dont on sent l'inflexible dureté dès qu'on l'a bravée. Patiente, invincible, inexorable, elle s'avançait contre eux et
les écrasait. Ce fut peut-être pour en écarter l'obsession que Paul revint à sa première idée :
— Ils sont ligués contre lui... Ils le haïssent par envie, par bassesse, parce qu'il a fait de grandes choses... Ils s'entendent entre eux pour le perdre... Que n'ont- ils pas inventé, grand Dieu !... Ces comptables, ces médecins, ces magistrats, ces témoins, tous... Oui, tous, jusqu'à cette horrible vieille !...
Il s'arrêta : en évoquant ainsi Louise Donnaz, il venait de déchaîner la meute de pensées qui les menaçaient depuis que la vieille servante avait laissé tomber son secret. Ce n'étaient pas de belles qui se dessinent nettement dans l'esprit, que les mots revêtent sans peine de leurs formules commodes \ c'étaient d'obscures aperceptions à peine estompées, presque inexprimables, pareilles à ces pressentiments qui sourdent du fond de nos âmes et nous empoignent comme dans des serres immatérielles. Elles chuchotaient qu'avec ce témoin, débris d'une époque lointaine, enveloppée d'oubli, une autre justice entrait en scène : une justice cachée au fond des destinées, qui vient des choses plutôt que des hommes, si mystérieuse qu'on l'attribue à Dieu, une justice dont les arrêts tardifs punissent un passé coupable sur des innocents solidaires, résolvent soudain d'inextricables enchaînements de destinées, liquident des héritages inconnus dont l'existence actionne ou gouverne des légataires inavertis.
Paul essaya de reprendre :
— Oui, cette mégère, cette...
Il s'arrêta de nouveau : Renée fixait sur lui ses yeux remplis de reproches. Lentement, presque contre son gré, comme si une volonté étrangère dictait ses paroles, elle dit :
— Non, Paul, cette pauvre femme ne mentait pas!...
— Tu dis cela?... Toi?... Toi!... Tu peux croire?...
Il invoqua du regard l'appui de son frère, qui répondit :
— Rappelle-toi!... Elle ne voulait rien dire : les mots sortaient quand môme de sa bouche... C'était la vérité qui les en arrachait... Ils en avaient l'accent... Ya, personne ne s'y est trompé !...
Paul ne répliqua pas, mais sa colère tomba presque subitement, et il vint prendre en silence la main de sa sœur. Les sanglots de Roland avaient cessé. Ils restèrent serrés ensemble, devant ce mystère. Ainsi leur père, au moment où il raidissait ses forces contre la plus horrible des accusations, se trouvait désarmé par la brusque découverte de la vérité, si longtemps cachée au fond d'un passé si lointain : l'adultère avait empoisonné son sang ; avant que ses yeux s'ouvrissent, le mensonge pesait sur sa destinée; la trahison et la perfidie préparaient sa layette; des ruses honteuses l'introduisaient dans la vie sous un nom qui n'était pas sien; une mère infidèle veillait à son berceau; il aimait, honorait, pleurait
un père qui n'était pas son père, en recevant comme d'un étranger les bienfaits et l'affection de celui dont le sang animait ses veines. Qu'avait-il été, dès lors, sinon le jouet de ses origines? Leur venin, sans doute, mêlé au sang et au lait maternels, l'avait fait tel qu'il venait de paraître; il avait trompé leur mère, comme la sienne avait trompé ce grand-père tombé au champ d'honneur en ignorant la tache qui souillait son nom de héros : mensonge et comédie ! . . . Que penser de ses larmes en la perdant?... Mensonge encore, peut-être, puisqu'il portait le mensonge en soi!... Et jusqu'où l'avait entraîné le mensonge originel ? jusqu'à quels abîmes où ils n'osaient plonger les yeux?... Pourquoi ne se fût-il pas introduit dans ses affaires comme il se mêlait à ses plaisirs, puisqu'il en était pétri ?... Mensonges donc, ces entreprises lancées à coup de tam-tam, le bluff de leurs prospectus, les chiffres grossis de leurs inventaires, ce remuement étourdi des capitaux d'autrui, ces lancements de ports, de phares, de chemins de fer électriques, aériens, suspendus; mensonges comme leur nom familial, comme le tronc de leur arbre, comme les sources de leur être, comme leur aisance, leur luxe, leur honorabilité... Où le mensonge s'était-il arrêté?...
— Ah! si c'est cela, la vie! murmura Renée.
— Et c'est cela, répondit amèrement Roland.
— Mais enfin, s'écria Paul dans un nouvel élan de révolte, est-ce la faute de notre père... cette chose?... On n'est responsable que de ses actes!
— On peut souffrir mortellement de cenu des autres, murmura Roland.
— On doit s'en dégager!... Pourquoi non?... Il suffit d'un peu d'énergie : on résiste, on se défend, on impose sa force!...
— Père a longtemps imposé la sienne, dit Roiand. A présent, il est faible comme un enfant...
— Il n'est pas encore condamné... Il ne peut pas l'être, pourquoi le serait-il? Pour ce crime qu'il n'a pas commis?...
— Non, dit Renée; mais, qui sait?...
Elle s'interrompit, et ajouta, de sa belle voix profonde :
A cause de tout ce passé...
— Qu'est-ce que tu dis là?... On ne condamne pas un homme pour la faute de sa mère... Et non plus pour des choses vagues, qui ne tombent pas sous le coup des lois... On le juge sur ses propres actes... Or, père n'a rien fait de plus mal que tant d'autres; il a vécu comme on vit dans notre monde, comme vivent nos amis, comme nous vivrons un jour...
Il faillit ajouter : « comme je vis déjà » ; car, en effet, il inventait des histoires pour obtenir de l'argent, il perdait aux courses des sommes que Lermanles payait en riant, il avait possédé des filles et même une femme du monde, en se moquant du mari. Mais il se retint par égards pour Renée.
— Ceux qui le harcèlent, reprit-il, ceux qui le poursuivent, ceux qui le jugent, valent-ils mieux
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que lui?... Non, par exemple!... Ce Ghaussy, avec ses articles infâmes, tout le monde sait qu'il émarge aux fonds secrets; si son canard n'est pas encore crevé, c'est grâce aux émissions véreuses que lance son bulletin financier... D'Entraque, le faux témoin, vous rappelez-vous sa sale histoire de cheval truqué?... Qui l'a remis à fïot? Père, qu'il est venu supplier à genoux... Et ces magistrats?... Vous avez vu les femmes qui remplissaient la salle!... Je ne connais pas les jurés, mais ils sont des hommes comme les autres : qu'ils regardent seulement au fond de leurs consciences!... Allez! nous vivons dans un temps où l'on se vaut les uns les autres... Ils le savent bien, ceux qui ramassent contre père des ordures comme ils en ont dans leurs jardins!... Père a fait comme eux, voilà tout ce qu'on peut lui reprocher : je ne rougirai pas de lui pour cela, moi!...
Il regarda d'un air de bravade sa sœur et son frère, comme pour les défier de le contredire. Mais leur silence ne l'approuvait pas. Alors il se remit en marche dans le cabinet, en continuant sa diatribe :
— Dire que ce sont ces gredins qui l'accusent!... Et ils savent bien qu'il est innocent de ce crime!... Ils le savent comme nous le savons, comme tout le monde le sait!... Vous ne dites rien, vous autres, j'espère pourtant que vous ne doutez pas?...
— Non, certes! affirma Renée.
— Eh bien, c'est la question, la seule qui compte!... Il n'y en a pas d'autre!... Et comme elle
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est résolue, je prétends que ces juges qui s'obstinent à la poser sont des misérables!...
De nouveau, il menaça dans le vide la foule des ennemis. Vain geste, dont il sentit le premier la puérilité!... Que pouvait-il contre ces hommes, sincères ou fourbes, honnêtes ou scélérats, loyaux ou noirs d'hypocrisie, qui tenaient son père dans leurs menottes, dans leurs prisons, et l'enverraient demain au bagne ou à l'échafaud?... Ils n'agissaient pas par eux-mêmes, selon leurs instincts individuels, mais comme les rouages d'une machine dont chacun battrait dans le vide si les autres ne fonctionnaient pas d'accord.
— Encore, les juges font leur métier, corrigea-t-il en grondant. Peut-être qu'ils sont sincères... Mais les autres!... Ces brigands, ces écumeurs!... Heureusement, qu'il y a des retours, dans ce monde!... Le jour viendra où je les tiendrai comme ils nous tiennent, sous ma botte!... Et je ne leur ferai pas grâce ! . . .
Il frappa du pied comme s'il les écrasait déjà.
— Ne parle donc pas de vengeance, lui dit Roland. Ce n'est pas Theure. Bornons-nous à nous défendre, la tâche suffit à nos forces, va!
De sa belle voix grave, dont les modulations un peu voilées relevaient le sens de chaque parole, Renée ajouta :
— Ce ne sont pas des idées de vengeance qui nous soutiendront... Père non plus, sois certain qu'il ne songe pas à se venger, lui!... Il est seul, il pense à
sa vie, à tout ce qu'il a fait, à tout ce qu'il n'aurait pas dû faire... à nous aussi, à nous surtout...
Paul se trouvait en ce moment devant la table à écrire. Pendant que sa sœur parlait, il retourna un petit sablier d'argent posé à côté de l'écritoire, et il regardait couler les grains qui marquaient la fuite de ces douloureuses minutes ; en tombant, ils formaient de petits tas qui s'élevaient, s'élevaient, puis s'effondraient tout à coup et recommençaient à monter pour s'écrouler encore. Et il eut un de ces revirements dont il était coutumier.
— Si père a fait du mal, s'écria-t-il d'un air sombre, c'est qu'il ne pensait pas à nous... à nous qui payerions pour lui.
Cette fois, Roland l'arrêta d'un geste d'autorité.
— Tais-toi, Paul!... Ne le jugeons pas!... Il est difficile d'agir sans se tromper, quand on fait beaucoup de choses... Si ses moindres erreurs se dressent contre lui, c'est un malheur dont nous ne pouvons lui demander compte...
— Nous ne pouvons que l'en plaindre, dit Renée...
Elle ajouta, plus bas :
— Et l'aimer davantage...
— Ses ennemis, pardonnons-leur! s'écria Roland. Notre seul vœu, c'est qu'on nous le rende I II n'y a pas place dans mon cœur pour un autre souhait, pour une autre pensée...
m LE GLAIVE ET LE BANDEAU
— N'oublierions-nous pas tout après cette délivrance? dit Renée.
— Moi pas! répliqua Paul. Je me souviendrai toujours du mal que chacun nous a fait... Oh! oui, je m'en souviendrai!...
Ainsi, les événements dont les deux autres pressentaient le sens profond ne l'instruisaient pas. Il restait l'homme de sa race, le fils d'un père ambitieux, le descendant d'aïeux aux acres convoitises; dans son malheur, il gardait leurs appétits de succès, de plaisir, de possession, de jouissance; il ne souffrait pas de la seule accusation qui les accablait, mais de tout leur naufrage, de toute leur ruine. Il se sentit très seul contre son frère et sa sœur dont la douleur avait de la noblesse, et qui la dominaient, tandis que la sienne, hargneuse et plus rude, le déchirait jusqu'au sang. Les voyant presque calmes, au lieu de les prendre en exemple, il s'exaspéra :
— Yous ne sentez rien ! leur cria-t-il. Vous êtes cuirassés d'indifférence ! Vous avez des nerfs de coton! Vous ne mesurez pas la catastrophe!... Moi,
me semble que tout me manque, et je suis désespéré !...
— C'est peut-être que tu penses trop à toi, dit Renée...
— Renée et moi, ajouta Roland, nous n'avons plus une vie à nous; nous sommes fondus en père, nous ne pensons qu'à lui. Son honneur, sa vie, il n'y a plus que cela pour nous...
— ... Comme nous croyons en lui, malgré tout,
nous gardons de l'espoir!... La journée a été terrible... Eh bien, une voix me dit qu'il sera sauvé quand même!...
— Que voulez- vous ! fit Paul avec amertume, je ne suis pas un saint de votre espèce : je n'ai pas des voix !...
Pourtant ils s'embrassèrent tous les trois, dans un infini besoin de s'unir contre la tempête. Ils se promirent d'être courageux; il faut l'être, puisqu'on survit à de telles angoisses ! Ils essayèrent de discuter ce qu'ils venaient d'entendre, de tirer un pronostic des paroles ou de l'air de Brévine, de sonder l'âme des juges, celle des jurés. Mais leurs esprits s'égaraient, leur inexpérience les leurrait d'illusions qui les exaltaient un instant, puis se dissipaient comme des nuages. Ou bien ils s'étonnaient d'être là, comme la veille, de penser encore, de raisonner. L'élan de leur jeunesse les emportait vers l'espérance; puis ils retombaient et recommençaient à se désoler. Ils ne sanglotaient plus. Ils avaient les yeux secs, un étranger les aurait cru frappés d'un deuil comme les autres, simplement orphelins...
L'ingrate figure de Minna apparut dans l'entrebâillement de la porte.
— Mademoiselle, le dîner est servi depuis longtemps ! . . .
Le dîner?... Le cours de la vie se poursuivait donc?... Gomme les autres jours? Les habitudes tissaient leur voile accoutumé, où tant de fils ba-
riolés se tordent et se mêlent?... On demeurait leur esclave, on sentait la faim comme on avait senti la chaleur dans cette salle de torture, on allait manger comme on dormirait ensuite...
— Bien ! bien ! répondit Renée.
La porte se referma. Paul s'écria :
— Il faut manger !...
— Il faut vivre! répondit Roland.
M. Marnex ne put revenir, le lendemain, qu'après s'être longtemps débattu contre sa femme et sa fille. Toutes deux s'acharnaient à le retenir, à coups d'arguments dont il sentait le poids : pourquoi revendiquer sa part de honte dans cette affaire?... La tiédeur de ses relations antérieures avec Lermantes le dégageait de cette fausse obligation... Ni ce triste beau-frère, ni ses neveux ne lui sauraient gré de son dévouement : tirés de ce pas terrible, ils recommenceraient à les écraser de leur luxe insolent, jusqu'à quelque nouvelle catastrophe... Malgré l'écho que ces raisons trouvaient en lui, M. Marnex ne se laissa pas persuader : certes, ce n'était pas pour son plaisir qu'il allait à Versailles, et il ne comptait sur la reconnaissance de personne; mais il faisait « son devoir », il voulait « faire tout son devoir », et ce grand mot lui remplissait la bouche... En réalité, ne pouvant rester dans l'ombre, il en-
tendait ainsi forcer le monde à l'approuver. On dirait : (( N'ayant jamais eu aucun intérêt en commun avec Lermantes, il ne craint rien, et n'a pas abandonné ces malheureux enfants : c'est d'un homme de cœur; on ne peut que le plaindre, et l'admirer... » Il vint donc reprendre sa place, à côté de Paul, derrière les bancs des témoins; et quelques-uns des spectateurs, en revoyant là sa figure grave et muette, raisonnaient à peu près selon ses calculs, cependant qu'il se promettait de rompre tous les fils avec cette funeste famille, aussitôt après le verdict.
La salle n'avait pas tout à fait le même aspect. Lavancher, Montjorat, quelques autres manquaient au rendez- vous. En revanche, on se montrait de nouvelles figures. Le dessinateur Turlo, assis entre Mme Languard et Proz, prenait des croquis. L'architecte Tony Gabiet — un homme tout noir et frisé — dont Lermantes avait été le client, était venu avec Raphaël Nernier : un personnage assez suspect, collectionneur et philanthrope, qui tâchait de se faire pardonner les origines de sa fortune en distribuant des bourses, des subventions, jusqu'à des statues. Mme d'Entraque s'était transportée à gauche de la Cour, à côté de Valens, dont le complet gris était remplacé par un complet beige, la cravate sang de bœuf par une lavallière blanche Le gros homme voulut lier conversation; elle fut si glaciale, qu'il se retourna vers Daisy Tyndall. Celle-ci, toujours flanquée de Jean Toma, avait réussi à s'asseoir à côté de Mme de Luseney, dont elle comptait entreprendre
la conquête. Dans l'autre partie de la salle, on remarquait Aline et Lola, l'une en linon brodé couleur écrue, avec un délicieux chapeau garni de choux de ruban bleu de lin sous la passe, l'autre en foulard ibis et capeline de dentelle. Les deux inséparables, d'Avoise et Ghoffart, avaient repris leurs places de la veille.
Tous étant arrivés plus tôt, Taltente fut longue. Elle fut aussi plus animée. Des bruits de toutes sortes couraient dans le public : on annonçait des surprises, des coups de théâtre, des révélations; Mme Languard tenait d'un avocat, ami de son mari, que la culpabilité de Lermantes allait éclater, tandis que Nernier avait entendu affirmer par un conseiller à la Cour d'appel, très lié avec M. Motiers de Fraisse, que son innocence serait démontrée jusqu'à l'évidence...
Daisy Tyndall profita de ce moment perdu pour lier conversation avec Mme de Luseney. C'était une créature de feu, qui se jetait en avant avec une fougue magnifique. Éprise de son art, elle y rapportait toutes choses, dans un esprit qui ne ressemblait guère à rintellectualis,me un peu affecté de sa voisine. Son réalisme à l'emporte-pièce reproduisait crûment la vie, dont les manifestations intenses ou poignantes la passionnaient jusqu'à la douleur. Les sens et l'esprit en éveil, elle participait toujours de tout son être aux spectacles que magnifiait son imagination. Elle vibrait encore de la déposition de Louise Donnaz, sur laquelle, toute la nuit, sa fan-
taisie avait brodé. Gomme Mme de Luseney traitait cet épisode de mélodrame* avec un dédain de délicate qui n'apprécie que les nuances, elle s'écria :
— Mais, chère madame, le mélodrame est partout, dans la vie ! Gomme le vaudeville. Nous oscillons de l'un à l'autre, nous n'en sortons que par des artifices, en les captant comme on enferme une eau courapte dans des tuyaux!... Des spectacles aussi violents ne montrent-ils pas que nous n'exagérons rien dans nos tableaux les plus noirs ?. . . Ah ! comme nous restons au-dessous de la vérité!...
— Dites que nous la sublimons, madame, insinua Jean Toma, d'une drôle de petite voix aigre jusqu'à l'acidité. En soi, elle est plate, elle est terne, elle n'a aucun intérêt. Elle n'en prend que si nous lui prêtons nos prestiges.
Il n'avait encore publié que des « proses » faisandées, dans une langue qui grouillait comme un gibier verdâtre; mais il posait pour l'esthète raffiné, dédaigneux de la syntaxe consacrée, du dictionnaire courant, de la morale établie. Daisy Tyndall lui donna un coup d'éventail sur le bras, en s'écriant :
— Comment poiivez-vous dire cela ici, où la réalité se tord comme le fer dans un brasier?... C'était plat, c'était terne, hier?...
Elle avait une grosse voix masculine, — un trombone, qui étouffait la clarinette de son ami. Celuici répondit, du ton d'un homme qui fait un compli-
ment sans y croire et du bout de ses lèvres passées au carmin :
— En tout cas, c'eût été bien plus émouvant dans un de vos romans...
Daisy Tyndall avait des défauts, certes; mais elle portait partout avec elle une sincérité vigoureuse qui donnait à ses propos, comme à ses livres, une forte saveur, grospère et pathétique.
— Taisez-vous donc! s'écria-t-elle, nous ne sommes que des copistes maladroits!... Aucun de nous ne serait capable de charpenter une pièce comme celle-là; on sent que la vie y a mis son coup de pouce I... Est-ce qu'un livre, est-ce qu'un drame vous a jamais empoigné comme ce dialogue d'hier?. .. La femme voulait se taire, enfoncer dans sa gorge ce secret qu'elle était seule à connaître, l'emporter avec elle, dans la tombe toute proche... Eh bien, non!... Elle a parlé... Elle a parlé malgré elle... Une force invisible lui arrachait le secret... Il est tombé de ses lèvres... Dieu ! que c'était tragique !...
— Soit ! dit Jean Toma ; pourtant, vous reconnaîtrez que la scène du pâtre, dans Œdipe Roi, est beaucoup mieux...
Il flattait ainsi la marotte de Mme de Luseney, qui s'empressa de l'appuyer :
— Je suis tout à fait de l'avis de M. Toma ! Cette scène n'était qu'une ébauche; il y manquait la beauté. La femme n'a pas parlé comme elle aurait parlé dans un livre bien fait. Il n'y avait là que la matière. Un maître l'aurait dégagée de ses
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
scories. Vous, madame, par exemple, vous em auriez fait un tableau saisissant comme il y en a tant dans vos charmants ouvrages... Ah! les artistes sont heureux : ils n'en sont pas réduits à regarder la vie, ils la refont, ils la corrigent...
— C'est ce que je répète toujours à notre amie, dit Jean Toma.
— Mais elle ne vous croit pas, mon petit ! riposta la romancière en s' échauffant. Elle ne vous croira jamais ! Elle a vu, lu, compris trop de choses, pour ignorer que la vie est au-dessus de l'art, et que l'arliste ne peut ni l'atteindre ni l'embrasser !... Voilà vingt ans et plus qu'elle travaille sur cette matière; elle n'est pas plus avancée qu'au premier jour... La vie l'enveloppe et l'entraîne comme un large fleuve; à peine peut-elle en enfermer quelques gouttes dans ses flacons... L'art n'est jamais vrai... Il ne paraît tel un instant que s'il déforme la vie...
— Vous voyez bien que nous sommes d'accord, grinça Jean Toma.
— Non pas, mon petit I... Les esthètes comme toi...
Daisy Tyndall s'aperçut de ce tutoiement malencontreux; ne pouvant le rattraper, elle en prit bravement son parti :
— ... déforment la vérité avec malice et joie, comme de petits singes pervers. Ils la détestent et ils en ont peur. C'est pourquoi ils ne font jamais rien qui vaille. Les réalistes comme moi l'adorent,
se morfondent à la poursuivre, se rompent les bras à tâcher de l'étreindre, s'arrachent les cheveux parce qu'ils la gâtent en la transcrivant... Tu vois bien que nous ne sommes pas d'accord... fripon...
Elle éclata de rire sur le mot familier; son rire secouait ses chairs débordantes, si bruyant que des voisins se retournaient. Et Mme de Luseney, ravie de son entrain, mais déconcertée par son sans-gêne, se demandait si elle avait assez d'éloquence pour excuser son incongruité.
Pendant cet intermède esthétique, on discutait sur les autres bancs l'article du Sans-culotte : a Un apache » — où Chaussy interprétait l'audience de la veille. Le fiel suintait de chaque ligne. Un art diabolique, fait de perfidie, de mensonge et d'ironie, traçait du passé de Lermantes l'image la plus propre à le rendre odieux, représentait son énorme labeur comme une escroquerie englobant les cinq continents, ou, falsifiant effrontément les résultats des débats, donnait ses intentions criminelles comme établies par le témoignage de M. d'Entraque « avec une telle évidence qu'il fallait être le dernier des jocrisses pour en douter encore ». L' « apache » d'affaires, habile à attirer dans ses coffres, par le bluff de ses prospectus, l'argent de la petite épargne, s'était mué en assassin « aussi facilement que la chenille se change en papillon )), sans même s'en apercevoir; tant il avait franchi le pas d'un cœur léger! si bien qu'il était peut-être, à sa manière, de bonne foi, en niant « l'évidence » avec un cy-
nisme « qui n'a peut-être jamais eu d'équivalent dans les fastes du crime » !
On lisait cela, dans les boxes, avec la confiance que les honnêtes petites gens vouent malgré tant d'expériences à la chose imprimée. On lisait en s'irritant, en s'indignant, en s'étonnant aussi d'avoir mal entendu ou mal compris la veille, puisqu'on n'avait pas eu, à beaucoup près, une impression si nette. On lisait en ponctuant les phrases, avec cette colère vite excitée de la foule contre un accusé, cette exaspération contre les lenteurs du châtiment, cette méfiance de la justice dont le glaive tarde à frapper. Dans la salle, on goûtait sans trop y croire cette prose corrosive, on la savourait avec un plaisir mauvais, fait d'indifférence blasée, de scepticisme, d'amertume, de cruauté. Valens, vulgaire et familier, essayait de mettre l'article sous les yeux de Mme d'Entraque, en lui disant avec son vilain accent :
— Voyez, madame, c'est le témoignage de votre mari qui emporte tout!... Ghaussy l'explique trèsbien, là, dans la seconde colonne !
Elle le repoussa, et il resta tout abasourdi de la réponse qui jaillit comme un cri :
— Je ne crois rien de ces infamies!
D'Avoise et Choffart se régalaient ensemble : de tels scandales perdent le régime; sans doute, Lermantes n'était pas un parlementaire, mais beaucoup de parlementaires avaient des intérêts dans ses affaires; on les frappait donc en le démasquant; et
Chaussy, équivoque lui-même, servait la bonne cause en fustigeant ce misérable.
— Oui, dit gravement d^Avoise, Chaussy travaille pour nous !
— Soyez sûr qu'il travaille surtout pour lui ! dit un voisin qu'il ne connaissait pas.
Proz avait tendu le journal à Crevola, venu avec Gormoret, le grand marchand de tableaux. Crevola, d'abord, refusa; il ne lisait jamais les journaux :
— La cote, ça suffit ; ne résume-t-elle pas toutes les nouvelles?
Il se ravisa pourtant, mit ses lunettes, épela l'article, lentement, en remuant les lèvres. Après quoi, il replia la feuille avec soin, et la rendit à Proz en demandant :
— Qu'est-ce qu'il a donc contre Lermantes, ce Chaussy?
C'était la question qu'on se posait de banc en banc, personne ne supposant qu'une telle colère pût venir d'indignation sincère ou de vertu farouche. Affaire politique?... Non, Lermantes recevait des hommes de tous les partis, même des amis de Chaussy. Affaire de femme?... On l'aurait su. Proz expliqua le mystère à Crevola :
— Lermantes n'a pas voulu marcher.
Le gros homme remua les oreilles, comme un lièvre qui entend du bruit :
— Quand?... Pourquoi?... Dans quelle ' affaire?...
Proz n'en savait rien.
— Tout ce que je sais, c'est que Chaussy a dit souvent : « J'aurai sa peau ! » Il a tenu parole. Terrible, Chaussy!... Quand on vit de la peur qu'on inspire, on ne fait pas grâce à qui n'a pas tremblé!...
Proz dit cela d'un ton paisible, en homme avisé qui sait trop de choses pour s'indigner d'aucune. Mais Crevola changea de couleur, et aussi un peu €ormoret : tous deux avaient des raisons pour redouter les redresseurs de torts.
Justement, Chaussy faisait son entrée. Avant de gagner sa place, il s'arrêta un instant avec Aurora Winckelmatten. Sa rogne figure, toute noire, plantée de barbe jusque sous les yeux, tâcha de s'égayer sans y réussir; son sourire, même aimable, était hargneux. Debout devant la jeune femme, avec son corps trapu, sa taille ramassée, ses longs bras, il semblait appartenir à une autre humanité, fruste et bestiale. Turlo s'empressa de croquer ce groupe amusant. On annonça la Cour pendant qu'il dessinait; il était -si bien à son affaire qu'il oublia de se lever. En entrant, M. Perron, d'un regard vers la tribune, avait constaté que la baronne Khârv occupait sa place de la veille ; elle était en foulard vert saule, avec une délicieuse capeline en paille thé garnie de fleurs d'acacia; ses petits pieds, chaussés de souliers gris mat, claqués de vernis, remuaient sous sa jupe, qui laissait voir, à travers la barrière ajourée, un fin bas de jambe.
Les préliminaires s'accomplirent rapidement, au
milieu d'un brouhaha qui bravait les injonctions du président. L'apparition de Lermantes le redoubla. Etait-ce bien le même accusé que la veille? Blême, affalé, il ne semblait plus en état d'offrir aucune résistance. Il s'avança, les jambes fléchissantes, les genoux pliés. Ses yeux, éteints au fond des orbites, se cachaient sous les paupières plus lourdes. Un tremblement continu agitait ses mains et son buste. Les tenailles de la douleur avaient tiré, tordu, allongé les lignes de son visage, amaigri prodigieusement, auquel la bouche entr'ouverte et crispée achevait de donner une expression de supplicié. Tous eurent la même pensée : « Il est perdu ! » Pour quelques-uns, cette métamorphose valait un aveu : le remords seul pouvait ravager ainsi une face humaine. Par contraste, M. Rutor semblait plus sûr de son fait, les jurés avaient des figures plus sévères. Le colonel Ollomont, très raide, enfonçait la main droite dans le revers de sa redingote, en roulant des yeux terribles; Condemine, agité, se retournait vers ses voisins; jusqu'au petit Mijoux, dont le museau de rongeur se faisait menaçant. — Cependant Taffluence était telle, qu'il fallut requérir les artilleurs de service pour repousser la foule massée dans les couloirs : on l'entendit ensuite bouler derrière les portes fermées, déçue et grondante.
M. Motiers de Fraisse aborda la question qui semblait le nœud du procès : l'accusé savait-il que le général de Pellice était son père? Il la posa tout
de suite directement, — et l'on crut que Lermantes, écrasé par l'évidence ou le remords, allait avouer. Mais non; il nia. 11 nia avec un reste d'énergie qu'on n'attendait plus de cette loque humaine, avec un calme qui surprit, avec cette espèce de majesté dont une souffrance suprême imprègne parfois nos gestes et nos regards. Le président pressa l'attaque. Il rencontra toujours la même parade : le général était mêlé aux plus lointains souvenirs de Lermantes, comme un de ces amis dont on a tant reçu, qu'aucun bienfait de leur part ne saurait étonner. Les révélations de la veille expliquaient au malheureux une foule de faits qui ne l'avaient pas frappé sur l'heure, et qui surgissaient de sa mémoire avec un sens nouveau : que d'incidents auraient pu l'éclairer, qu'il n'avait pas compris ! Il était aveugle : jamais le soupçon ne l'avai t effleuré que le général fût pour lui quelque chose de plus qu'un vieil ami qui vous a vu naître, qu'un parrain très bienveillant, très attaché. Et maintenant, ses yeux étant dessillés, tout le passé lui sem-, blait aussi clair qu'un problème résolu, qu'une énigme dont on tient la clé. — Quand M. Motiers de Fraisse abandonna la partie, M. Rutor intervint, avec moins d'adresse et plus d'emportement :
— Vous répétez que le général vous a toujours comblé de ses bontés, de tout temps, à tout âge, en toutes occasions. Pourtant, le général ne passait pas pour un homme extraordinairement bienveillant?
— Pour moi, il l'a toujours été.
— Pour vous?... Pour vous seul?... Il avait donc deux manières d'être : l'une avec vous, l'autre avec tout le monde... Et cela ne vous a donné aucun soupçon?... ne vous a causé aucune surprise?... Jamais vous ne vous êtes demandé : (( Pourquoi le général me comble- t-il de ses bienfaits? »
— Non, jamais.
— Inconcevable!...
M. Rutor lança le mot avec conviction, en l'accompagnant d'un grand geste de ses manches rouges. La majorité du public, aussitôt, pensa comme lui. Inconcevable, en effet, qu'un tel secret fût gardé tant d'années, à travers les accidents, les émotions, l'imprévu de deux existences rapprochées, presque communes. Inconcevable que ce père ne se fût jamais trahi par un élan du cœur, que ce fils n'eût jamais reçu, auprès de lui, une de ces révélations qui éclairent soudain les dessous de notre destinée! Inconcevable et impossible! Les clichés de la psychologie de convention — voix du sang, pressentiments mystérieux, intuitions, sourds appels résonnant au fond de Tâme — imposent ici plus qu'ailleurs 15ur spécieuse banalité : agglomérés en foule, les esprits abdiquent leur indépendance, les consciences ne marchent plus qu'à la lisière; l'exceptionnel et le singulier, qui sont la loi de la vie, prennent des aspects chimériques ou monstrueux; on ne juge plus que par vastes catégories impératives, ou selon des fictions dont Tarli-
fice échappe : un fils doit deviner son père, n'importe à quoi; un père doit se révéler à son fils, n'importe comment; un secret important doit éclater, n'importe quand. Et Ton attribuait à des calculs de malfaiteur rusé cette ténacité dans la négation, qui venait simplement de ce que Lermantes disait la vérité.
— Vous niez tout! s'écria Rutor, fatigué de voir repousser ses attaques. Il serait pourtant dans votre intérêt de reconnaître l'évidence.
L'homme écrasé retrouva un de ces mouvements qui, la veille, lui gagnaient de soudaines sympathies :
— J'ignore où est mon intérêt, et n'y pense guère; je dis ce qui est vrai; même pour me sauver, je ne pourrais, je ne saurais dire autre chose...
La vérité rayonna; mais ce ne fut qu'un éclair...
On rappela Louise Donnaz. Elle revint à la barre, la saisit dans ses mains brunes, attendit, le dos cassé, ces questions qu'elle entendait mal. Il lui fallut refaire, avec plus de détails, le récit de ce vieil adultère dont elle avait été la complice, soulever les linceuls de ces deux cadavres, dévoiler les mensonges de leurs bouches muettes, les secrets de leurs chairs décomposées. Il lui fallut rappeler de leur longue nuit les souvenirs ensevelis depuis tant d'années, les étaler aux yeux de ce fils parricide, de ces petits-enfants éperdus d'horreur, de cette foule curieuse et lubrique, de ces jurés penchés en avant, la main en cornet sur leurs oreilles, tandis
que la voix impérieuse du président ordonnait :
— Plus haut, plus haut, madame!... parlez donc plus haut; ces messieurs ne vous entendent pas!
On sut ainsi dans quels lieux ces deux morts s'aimaient, à quelles heures ils se rencontraient, leurs angoisses quand survint la grossesse, comment fut accueilli l'enfant, devenu l'homme dont la tragique figure se convulsait à ce récit.
— Le mari était-il au courant?
M. Motiers de Fraisse dut répéter deux fois la question, que la vieille femme ne comprenait pas.
— Oh! mon président, le capitaine aurait tué madame!... Madame me l'a dit bien souvent : « Il me tuerait, Louise, il me tuerait!... »
— Avait-elle d'autres confidents que vous?. . . Des confidents, vous entendez?... Des personnes à qui elle disait tout...
Louise Donnaz tendait l'oreille, comprenait à moitié, devinait le reste.
— Madame n'avaitconfiance qu'en moi... Excepté moi, personne ne savait rien, — personne...
— Et le colonel? N'avait-il pas, lui aussi, un ami ou un serviteur au courant de sa liaison?
— Non, non, j'en suis sûre!... Non, il n'avait personne...
— Il vous savait au courant de ses manœuvres? Le mot fit sourire ce public à qui rien n'échappe;
est-ce que M. Motiers de Fraisse allait se mettre à faire des calembours?... Il n'y songeait guère. Un
peu déconcerté, il retira son expression en reprenant :
— Le colonel vous savait-il au courant de ses faits et gestes?
Louise Donnaz répondit que oui.
— Il ne se méfiait pas de vous?
— De moi?... Le colonel?... Oh!...
— Quand il fallait porter des lettres, des billets, c'était vous qu'on en chargeait?
— Oui, monsieur.
— Vous jouiez là un rôle... Hum!... Enfin, passons!... Mais ses lettres?... Les lettres que M. de Pellice écrivait à Mme Lermantes?... Que sont-elles devenues?... Elles ne sont pas perdues; les amants gardent toujours ces sortes de lettres... Voyons! où sont-elles?... Vous le savez?... Dites-le!... Pourquoi ne voulez-vous pas le dire?... Il faut parler, madame, vous êtes ici pour cela!
La vieille femme se tut obstinément, les yeux à terre, la face immobile.
— Le savez-vous, oui ou non?
Même silence. Le président eut un geste d'impatience, échangea un regard avec M. Nudrit, et modifia son plan d'attaque :
— Vous ne voulez pas répondre!.:. Eh bien, dites-moi si Mme Lermantes a été longtemps malade, avaht de mourir?
— Non, monsieur.
— Combien de temps?... Vous rappelez-vous?... Quelques semaines?... quelques jours?...
— Quelques jours.
— Après sa mort, on a dû examiner ses papiers?. . . Son mari, ou quelqu'un de sa famille... Avait-elle encore sa mère?...
— Non, monsieur.
— Alors, c'est sans doute son mari qui a rempli cette tâche?... Vous ne savez pas?... Enfin, on a dû trouver des lettres?...
La vieille femme ne répondait plus que par signes.
— Non?... L'on n'a pas retrouvé les lettres du colonel?... Alors, c'est qu'on les avait détruites?... Oui?... Vous dites bien que oui, n'est-ce pas?... C'est Mme Lermanles qui les avait détruites avant de mourir?... Non?... Ce n'est pas elle?... C'est donc une autre personne!... Il faut bien que ce soit quelqu'un!... Vous étiez la confidente, — la seule, avez- vous dit; eh bien, c'est vous qui les avez détruites !
La pauvre femme regarda avec effroi cet homme qui devinait juste; et elle murmura :
— Madame a voulu!...
Toute la scène ressuscitait dans sa mémoire ; elle revit la moribonde l'appelant du regard, une nuit oû la garde sommeillait dans un fauteuil. Elle l'entendit lui souffler, d'une voix si faible : « Les lettres... Brûlez!... » Des gestes, des regards, des mots hachés lui expliquèrent que ces lettres se trouvaient dans un petit secrétaire en bois des îles dont la clef était dans une commode, parmi du linge. Elle remua ces choses légères et fraîches, qui ja-
mais plus ne mouleraient la chair palpitante de vie; un parfum de lavande en sortit, flotta un instant dans l'air alourdi de la chambre. Les grands yeux brûlés de fièvre guidaient ses recherches, pendant que la garde ronflait doucement... La clef trouvée, il fallut fouiller dans les tiroirs : la garde pouvait s'éveiller, le mari venir aux nouvelles... Elle trouva trois liasses, retenues par des faveurs bleues, avec quelques lettres plus récentes dans leurs enveloppes. Elle demanda : « C'est tout?... » Les grands yeux firent oui, se fermèrent, et le visage exsangue et amaigri prit une expression de douleur indicible. Puis tout cet amour crépita dans la cheminée, se dissipa en flammes bleues, en fumée grise, ne fut plus qu'un tas de cendres noires, qu'elle dispersa... La mourante avait tourné la tête vers la muraille, la garde dormait toujours...
En vain M. Motiers de Fraisse essaya-t-il de lui arracher les détails de cette scène, si précise dans son esprit; elle avait un poids sur la langue; des sanglots remplissaient sa gorge; les mots ne montaient pas jusqu'à ses lèvres. Elle répéta :
— Madame a voulu... Madame a voulu...
— Enfin, vous avez obéi... Oh! vous étiez très obéissante !... Mais, voyons! MmeLermantes répondait aux lettres qu'elle recevait... Eh bien, ses réponses, en savez-vous quelque chose?...
Elle ht signe que non, se reprit et murmura :
— Brûlées...
— Aussi!... Qui les a brûlées?... Ce n'est pas
VOUS, cette fois!... C'est M. de Pellice, sans doute ?... Oui?... Vous en êtes sûre?... Alors, nous ne saurons rien de plus que ce que vous nous avez dit!... 11 nous faut vous croire sur parole, madame... Et si vous ne nous avez pas tout dit?...
Elle ne protesta pas. Ses yeux n'eurent pas un éclair. Elle se cramponnait toujours à la barre, de ses deux mains, et l'on eût dit qu'elle s'y pétrifiait. Mais la vérité sortait de son silence même.
— Avez-vous encore quelque chose à dire? interrogea M. Motiers de Fraisse.
Elle releva sur lui ses yeux remplis de stupeur : jamais elle n'avait eu rien à dire; on lui avait soutiré des oui, des non, comme à la torture; elle ne demandait qu'à rentrer chez elle, à s'y terrer, en tâchant d'oublier les cauchemars de ces robes rouges, de ces toques noires, de cette figure ravagée et livide, entre les gendarmes. Mais Brévine intervint à son tour :
— Une seule question, monsieur le président! Mme Donnaz affirme que le colonel de Pellice a' brûlé les lettres de Mme Lermantes; comment connaît-elle ce détail?
Louise Donnaz se tourna vers l'avocat, l'examina, méfiante,, en se demandant si c'était encore un adversaire, parut se rassurer, finit par répondre :
— Il me l'a dit.
— Ah! il vous l'a dit?... Quand M. de Pellice vous a-t-il dit cela?... Est-ce pendant la maladie de
Mme Lermantes?... Au moment de sa mort?... Plus tard?...
— Plus tard.
— Le témoin ne pourrait-il pas préciser?... La question est importante... Je vous en supplie, madame, rappelez vos souvenirs, faites effort sur vousmême!...
Les lèvres de la vieille femme s'entr'ouvrirent, tremblèrent, et, tout à coup, elle se mit à parler, en petites phrases saccadées :
— Oui, c'est plus tard... Quand je l'ai revu... après ma maladie... Vous savez bien, monsieur, quand il m'a envoyée à la Gombette... Il m'a dit... Oh! ça, je me rappelle!... « Louise, qu'il m'a dit, écoutez!... Il n'y a que vous au monde qui sachiez... ce que vous savez !... Jurez-moi que vous n'en avez jamais rien dit à personne... et que vous n'en direz jamais rien... jamais, jamais!... » Moi, j'ai juré... Alors, il m'a dit : « Pas un seul mot, quoi qu'il arrive ! » Et j'ai dit : « Pas un seul mot, quoi qu'il arrive ! » Et il m'a dit encore : « Vous êtes une brave femme, Louise, vous comprendrez ça... Je veux que M. Lionel... respecte... le souvenir de sa mère!... )) Voilà ce qu'il m'a dit, monsieur, le général... Oui, voilà ses propres paroles!... Et moi, j'ai tenu mon serment... Oh ! oui!... Et c'est pour ça que... que je voulais me taire...
Brévine, avec un geste de triomphe, s'écria :
— Vous voyez bien, messieurs, que Lermantes ne savait rien !
— Ne plaidez pas, maître, je vous en prie, dit le président.
Rutor corrigeait déjà :
— Nous voyons que le témoin n'avait rien dit à l'aecusé. C'est tout.
Le général était-il resté muet jusqu'à la fm?... N'avait-il jamais ouvert les bras à ce fils tant aimé, qu'il voyait presque chaque jour?... Lermantes seul savait cela. Mais ses réponses ne comptaient pour rien. Si la vérité servait sa cause, il la crierait en vain : on ne le croirait pas. Chacun résoudrait le problème à sa manière, selon ses hypothèses ou son tempérament. Ceux-ci diraient : « Il ment; ce qu'il affirme est impossible ! » Ceux-là répondraient : « Tout est possible, mais c'est bien singulier! » Et les plus bienveillants garderaient un d'oute...
Le valet de chambre du général, Justin, succéda à Louise Donnaz : bonne figure, grasse et rasée, de domestique bien stylé. II raconta ce qu'il savait de la visite de Lermantes à la Gombette : Lermantes était arrivé par le train du matin... Le général paraissait enchanté de le voir... Tous deux causaient amicalement en se promenant... Le premier soir, ils veillèrent ensemble jusqu'à dix heures. Ce détail avait frappé Justin, car son maître était toujours^ couché à neuf heures, surtout à la campagne. Or, ce jour-là, à dix heures précises, le général sonna et fit apporter de l'eau fraîche.
— - Que faisaient-ils, à ce moment-là, le général et Lermantes? demanda le président.
Justin hésita, comme s'il n'était pas sûr de ses souvenirs*.
— Ils causaient avec animation, sans doute?... Ils discutaient peut-être?...
— Oh! non, monsieur le président.. Ils... Ils jouaient au billard!...
On rit; le brave garçon fut décontenancé. Cependant il raconta la dernière journée du général à Saint-Germain, l'arrivée le soir, le lever, le départ pour la gare, des détails oiseux, les menus incidents banaux qui remplissent les heures incolores, pareilles à tant d'autres, pendant que la mort approche en tapinois. Justin disait tout, — et ce n'était rien : pas un trait a retenir de ce bavardage.
Après lui, le docteur Finge vint déclarer que le général avait eu des vertiges au mois de juin, en arrivant à la Gombette. Appelé pour le soigner, il l'examina sans découvrir la cause de ces troubles. Gomme il avouait son ignorance, le général s'écria : « Mettons que ce soit un premier avertissement, — un signal!... Allons, vieux troupier, Tarme à gauche ! »
— Toutefois, ajouta le praticien, le général dit cela gaiement, en plaisantant. Les malades ne parlent de leur fin prochaine que quand ils n'y croient pas...
Le notaire Lorie, de Chambéry — un petit homme rond, aux gestes vifs, aux allures paysannes — mima avec animation la scène du général arrivant à son étude avec le testament. Il l'avait écrit d'inspiration... Alors il venait consulter son notaire, après coup, sur les formules... Il tira de sa poche un pli jaune, où il y avait une feuille de papier timbré couverte de sa grosse écriture...
— Il se mit à lire article par article, mais sans les noms des personnes. Après chaque article, il me demandait : « Est-ce bien dans les formes, maître Lorie?... » Je répondais : « Oui, mon général, correct, correct!... » A la fm, il remit la feuille dans le pli, le cacheta avec de la cire rouge, que je lui donnai, et un petit cachet à ses armes, qu'il portait à sa chaîne de montre... Il était tout content d'avoir fini sa corvée... Il me dit : « On se sent plus léger, quand on a mis en ordre ses affaires !... Il y a longtemps que j'aurais dû coucher tout ça, noir sur blanc. Mais quand il s'agit d'écrire, ça n'est pas mon fort! Au moment de prendre la plume, je me disais : ma foi non! j'ai bien le temps, ce sera pour demain!... Mais hier soir, j'ai pensé : cette fois, il faut en finir!... A présent, ça y est!... Ouf!... On peut sonner la retraite quand on voudra!... »
Interrogé par Brévine, le notaire se rappela que M. de Pellice avait fait une allusion à ses vertiges; toutefois, l'avocat ne parvint pas à lui faire dire qu'il y avait une corrélation entre ce « signal » et la rédaction tant de fois différée du testament. Tout en s'exprimant avec abondance. M' Lorie se tenait sur une prudente réserve. Le général avait dit : (( Un homme averti en vaut deux », ou quelque chose d'approchant. C'était peu de chose, et c'était tout.
Quatre ou cinq témoins secondaires apportèrent encore des détails dont personne ne comprit la
signification. Le public n'écoutait plus. La Cour même se laissait distraire. Morlara dessinait des bonshommes sur son papier. M. Perron leva plusieurs fois les yeux vers la tribune où la baronne Khârv jouait de l'éventail et remuait son petit pied. Enfin, l'huissier amena M. d'Entraque; aussitôt, l'attention se réveilla.
M. d'Entraque s'avança, l'œil vif, l'air dégagé. Il portait une jaquette noire, un pantalon gris foncé, une cravate grise à pois blancs, et tenait à la main des gants de suède gris clair. L'ensemble de sa personne donnait l'impression d'un homme de plaisir et de sport, robuste, qui se défend de son mieux contre les approches de la. vieillesse. Il déclina, d'un ton léger, ses nom et prénoms, avoua son âge en souriant, prêta le serment avec une désinvolture qui dépouillait cet acte de sa solennité.
— Faites votre déposition! dit M. Motiers de Fraisse.
D'Entraque croisa rapidement son regard avec celui de Lermantes. D'une voix claire, sans une hésitation, sans un accroc, il se mit à raconter la partie de chasse. Ses phrases, brèves, correctes, coulaient comme une eau limpide; son récit concordait point pourpoint avec celui de l'acte d'accusation, rehaussé seulement par des notes pittoresques qui lui donnaient l'accent ou la couleur de la réalité. Quand il eut fini, il tourna la tête vers l'accusé et le regarda bien en face, une petite flamme au fond des yeux. Lermantes soutint ce
regard, avec une expression d'angoisse, d'impuissance, de résignation, que tous remarquèrent, mais que chacun pouvait interpréter à sa guise.
— Lermantes! appela le président. Vous avez entendu ce récit. Qu'est-ce que vous en dites ?
Sans colère, d'une voix si posée, si ferme, si sûre qu'elle fit courir un frisson dans l'auditoire, Lermantes répondit :
— Ce récit est faux d'un bout à l'autre.
D'Entraque mordilla sa moustache, haussa légèrement les épanles, et, sans daigner répliquer, se mit à tapoter sa main droite, posée sur le banc, du gant qu'il tenait dans la gauche.
— L'accusé conteste votre déposition, lui dit M. Moliers deFraisse. Il nous faut donc en reprendre les points essentiels. Voyons cela ! Vous arrivez à Saint-Germain par le même train que Lermantes, sans le savoir : il est dans un autre wagon, et vous ne l'avez pas rencontré sur le quai du départ. Il y avait d'autres invités du général dans le même train, vous ne les avez pas vus non plus?
— Pardon, monsieur le président, j'ai fait route avec le comte d'Erstfeld.
— Vous trouvez à la gare le général attendant ses invités, dont quelques-uns, venus d^autres points du département, étaient de^'à là. Des calèches vous conduisent aux tirés. Vous n'êtes pas dans celle de Lermantes. Bon! jusqu'ici pas de désaccord. Voici où commencent les divergences : on distribue les places, et vous affirmez que, le général ayant
déclaré qu'il chasserait au retour, vous dîtes à Lermantes : « 11 faudrait l'en empêcher, cela n'est plus de son âge ! » A quoi Lermantes aurait répondu : « Bah ! le général est solide, il nous enterrera tous ! » Lermantes nie absolument cet échange de propos.
— Cependant, il a eu lieu.
— Non, dit Lermantes.
— Vous prétendez donc que le témoin invente ce dialogue?
— Je ne prétends rien : je dis ce qui est.
— Et vous, monsieur d'Entraque, vous persistez dans votre déclaration?
— Naturellement.
— Le jury appréciera.
Cette formule tombe toujours, comme un arrêt, du haut du fauteuil. Elle est neutre, et ne préjuge rien : le plus sévère censeur des mœurs judiciaires ne saurait qu'y reprendre. Ses trois mots coiastatent un fait évident : la souveraineté du jury, qu'on rappelle en toute occasion. Pourtant, elle indique avec clarté que la question se pose à peine : comment hésiter, en effet, entre le témoin et l'accusé? Celui-ci ne songe qu'à sauver sa tête : c'est un noyé dont les mains se tendent vers toutes les épaves qui passent à sa portée ; il affirme ou nie selon les besoins de sa cause, adapte ses réponses à son système de défense; celui-là, désintéressé, libre, présumé de bonne foi, homme d'honneur ou réputé tel, couvert encore par son serment, n'inspire aucun doute à personne. S'il arrive que le témoin se parjure et que
l'accusé reste dans le vrai, c'est une anomalie invraisemblable, dont on écdLrle a priori l'hypothèse. Et donc, sauf imprévu, l'accusé sera toujours censé menteur, le témoin véridique : « Le jury appréciera »...
— Continuons ! reprit M. Motiers de Fraisse. Les places sont distribuées. M. d'Entraque soutient que Lermantes choisit sa place à l'angle de l'allée...
— C'est le général lui-même qui me l'assigna, dit Lermantes.
— Nous verrons ce que disent les autres témoins. A ce moment un des gardes, que nous entendrons, signale la présence possible d'une harde de daims. Quelqu'un demande si les chasseurs sont munis de gros plomb. M. Noirmont a six cartouches à chevrotines, qu'il partage entre ses amis. Lermantes déclare qu'il a trois cartouches à balle, en donne une à M. d'Entraque, en garde deux pour lui. Ces choses ont été dites tout à l'heure. On va se disperser. Le général se dirige vers l'allée ouest. D'après vous, monsieur d'Entraque, c'est à ce^ moment précis, en le voyant s'éloigner, que Lermantes aurait changé la charge de son canon gauche. C'est bien ce que vous affirmez?
— Oui, monsieur le président.
— L'accusé, lui, soutient qu'il ne fit cette substitution que plus tard, quand il entendit crier « taïhaut»... Lermantes?...
— Pourquoi mentirais-je? J'ai dit que je m'amusais quelquefois à tirer à balles le petit gibier. Ce
jour-là, je réservais mes deux cartouches pour le daim : je n'avais aucune raison de prendre à l'avance cette précaution.
— Cependant le témoin est formel, et il est désintéressé dans l'affaire. Yous êtes sûr que votre mémoire ne vous trompe pas, monsieur d'Entraque?
— Parfaitement sûr.
Le président se tourna vers Lermantes, qui répondit à son regard :
— Je ne puis dire autre chose que ce qui est.
— Il faudra donc choisir entre vos deux affirmations; ce n'est pas mon affaire. Maintenant, que MM. les jurés veuillent bien se représenter ce qui se passe. La harde, affolée, se disperse, le daim et les daguets disparaissent à l'est. Le daim revient à l'ouest à travers le taillis. M. d'Erstfeld le manque. Au moment où il passe sous le fusil de M. d'Entraque, celui-ci entend un bruit insolite, et, par prudence, ne tire pas. Ce bruit, Lermanles, vous ne l'avez pas entendu?
— Non. Et je crois...
Il s'arrêta une seconde, comme pour retenir les mots qu'il avait sur les lèvres et qui jaillirent comme malgré lui :
— ... que M. d'Entraque n'a rien entendu non plus.
Ici, Brévine se retourna vers son client. Il vit errer sur sa bouche et dans ses yeux une sorte de sourire hautain et désespéré; et il eut l'intuition que Lermantes aurait pu confondre d'Entraque d'un
mot qu'il ne voulait pas dire, — d'un mot que son accusateur savait qu'il ne dirait pas. Mais M. Motiers de Fraisse poursuivit son interrogatoire :
— Pourquoi croyez-vous cela?... Vous ne voulez pas le dire?... Vous avez tort. Dans votre intérêt, vous devriez vous expliquer plus clairement... Dans votre intérêt!... Quelles raisons M. d'Entraque aurait-il de dire qu'il a entendu un bruit insolite, s'il n'a rien entendu?... Il chercherait donc à vous nuire?... Ou bien serait-ce vous qui tâcheriez de le rendre suspect?...
Lermantes se tut : le silence enferme nos secrets dans nos âmes, comme une serrure inviolable dont nous seuls possédons la clef. Mais à voir cette figure si mobile tout à coup figée, ces paupières baissées sur ces yeux trop éloquents, cette bouche frémissante de ce qu'elle aurait pu dire, on mesurait l'intensité de l'effort qu'il faisait pour se perdre. Car il se perdait par son silence, plus sûrement que par un mot imprudent : qui croirait, en effet, qu'un accusé enfonce au fond de lui-même les paroles qui le sauveraient?... Son insinuation n'était qu'un subterfuge : il ne disait rien, parce qu'il n'avait rien à dire.
— Passons ! fit M. Motiers de Fraisse. Voici maintenant une nouvelle divergence entre votre version et celle du témoin : M. d'Entraque affirme que vous avez visé avant de lâcher votre coup?
— J'affirme le contraire.
Des murmures éclatèrent : ces démentis répétés
semblaient autant de défis jetés à l'évidence; Lermantes niait comme un enfant pris en flagrant délit.
— Je l'aurais cru plus fort! souffla Ghaussy à Jean Bogis.
Le président rappela, une fois de plus, que les manifestations sont interdites; il insista :
— L'affirmation de M. d'Entiaque est cependant catégorique : il déclare qu'il vous a vu viser; il Ta déclaré à l'instruction, il nous le répète aujourd'hui.
— Certainement, affirma d'Entraque.
Sans élever la voix, en pleine possession de lui, Lermantes dit, les yeux fixés sur le témoin :
— M. d'Entraque ne peut pas m'avoir vu viser ; il n'y a pas d'yeux qui puissent voir ce qui n'est pas. J'ai tiré au jugé, très rapidement.
— Gomment se fait-il qu'ayant sous votre fusil un daim que vous deviez chercher à atteindre en plein corps, vous ayez tiré assez haut pour frapper un homme au cœur?
— Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que le témoin ne peut m' avoir vu viser, parce que je n'ai pas visé.
— A quelle distance étiez-vous du témoin?
— A vingt-cinq ou trente mètres.
— M. d'Entraque?
— Plutôt moins : je m'étais avancé de quelques pas vers la gauche.
— Et, encore une fois, vous avez bien vu Lermantes viser avant de faire feu ?
— Je l'ai vu.
— Combien de temps a-t-il visé ?
— Quelques secondes.
Lermantes lança :
— Il les a comptées I...
La tête haute, maintenant, le regard fixe, il avait l'attitude de l'homme courageux qui, vaincu par sa destinée, puise la force de la dominer encore dans le sentiment d'un sacrifice ignoré, peut-être sublime.
— Non, je ne les ai pas comptées, riposta d'Entraque sans le regarder, mais j'ai eu le temps de penser : « Il tient la bête, un tireur de sa force ne va pas la manquer. »
Chaque mot portait; on entendit frémir l'auditoire.
— Songez à l'importance de vos paroles, reprit M. Mo tiers de Fraisse, impressionné par cet inquiétant dialogue. Vous êtes sûr d'avoir bien vu? Nous sommes parfois trompés par nos sens.
— J'ai d'excellents yeux, monsieur le président, quoique je tire moins bien que l'accusé.
Ce dernier trait dépassait le but : on y sentit la haine.
— Encore un point important, monsieur d'Entraque ! Vous avez dit à l'instruction qu'au moment où Lermantes a tiré, le général sortait du taillis et entrait dans la clairière, en sorte que Lermantes pouvait le voir?
Une légère hésitation traversa le visage de d'En-
traque : crainte de se tromper, — ou d'en trop dire?. . .
— Je n'affirme pas que Lerrnantes a vu le général, répondit-il ; j'affirme seulement que, moi, je l'ai vu, au moment où partit le coup de feu, à quelques pas du daim qui passait devant lui, bien en vedette.
— Vous comprenez la gravité de cette affirmation?
— Je la maintiens.
— Pourquoi n'avez-vous pas dit cela dans votre première déposition ?
— Ces détails, comme d'autres, me sont revenus peu à peu. Quand j'ai déposé pour la première fois, j'étais encore sous le coup de l'émotion, de la stupeur ; je ne me rappelais bien que mon propre affolement.
— Lermantes, vous n'avez rien à répondre ?
— Non, monsieur le président. M. d'Entraque a fabriqué sa déposition d'un bout à l'autre, après coup...
Sa voix eut tout à coup un éclat de désespoir :
— Et les autres chasseurs n'ont rien vu !.. . Aucun ne peut rétablir les faits ! . . .
Il se contint, reprit son ton mesuré :
— C'est lui qui ment, ou c'est moi... Entre lui et moi, je le sais, le choix n'est pas douteux : je défends ma tête, il est un témoin désintéressé...
De nouveau, son accent le trahit, révéla son déchirement, démentit ses paroles :
— Il n'a nul intérêt à me perdre... Et pourtant!...
M. Motiers de Fraisse posa encore quelques questions, qui parurent de moindre intérêt, sur l'attitude de Lermantes après la chute du général; puis, M. Rutor ayant décliné l'offre d'interroger à son tour, Brévine intervint :
— Vous avez demandé à mon client, monsieur le président, s'il avait des raisons de croire que M. d'Entraque cherchait à le charger. Il n'a pas répondu : je suppose qu'il ne veut pas répondre. Mais mon devoir est de chercher la vérité, même malgré lui. C'est pourquoi je demanderai au témoin de nous dire si l'accusé a des motifs, bons ou mau- -Yais, de suspecter sa bonne foi ?
D'Entraque tourna la tête du côté de Brévine. Son expression changea : sûr de lui jusqu'alors, il devint tout à coup circonspect et méfiant; le vent, qui soufflait dans ses voiles, changeait de direction : il le sentait. Il serra la barre plus fort, et prit une attitude défensive, comme pour parer et rendre les coups. Au lieu de répondre nettement, du tac au tac, comme il avait fait jusqu'alors, il réfléchit deux secondes, et, sans doute pour gagner le temps de préparer sa riposte, il dit :
— Je ne comprends pas bien le sens de cette question.
— Il est pourtant assez clair, dit Brévine, mais je puis préciser davantage. J'ai demandé si, à votre connaissance, l'accusé a des motifs de suspecter votre bonne foi ? En d'autres termes : auri^ez-vous d;es motifs personnels de rancune contre Eermantes,
OU Lermantes serait-il fondé à croire que vous en avez?... Yous comprenez, maintenant?
Après son trouble passager, M. d* En traque avait retrouvé son assurance :
— Si l'accusé a des motifs de suspecter ma déposition, répondit-il, je n'en sais rien : ce serait à lui de le dire. Quant à moi, j'ai déposé sous la foi du serment. J'estime que cela me dispense de vous répondre.
— Bien ! dit Brévine. Puisqu'il en est ainsi, et pour que nous puissions nous faire une opinion par nous-mêmes, nous vous demanderons alors de nous dire d'une façon précise quel a été jusqu'ici^lle caractère de vos relations avec Lermantes ?
— Elles ont toujours été excellentes.
— Rien de plus ?
D'Entraque eut un sourire hautain, un rien d'insolence dans le ton :
— C'est déjà beaucoup.
— Précisons encore, cependant!... Je| voudrais savoir si mon client n'a pas rendu au témoin un important service d'argent?...
A peine d'Entraque eut-il répondu affirmativement, que Brévine compléta :
— ... Dans des circonstances assez délicates?... Je voudrais que le témoin nous rapportât cette histoire?...
— Il s'agit de circonstances étrangères à la cause, objecta M. Motiers de Fraisse.
— Pardon, monsieur le président ! La déposition
de M. d'Entraque est la seule charge sérieuse qu'il y ait contre mon client. Celui-ci la conteste. Il importe de savoir si le témoin dépose dans les termes de son serment, — puisqu'il a prêté serment, comme il a pris soin de nous le rappeler. C'est le point que je cherche à élucider : il n'est pas étranger à la cause !
Un peu pâle, d'Entraque affirma :
— Je suis un homme d'honneur!
— Alors, l'affaire que j'entends ne peut être qu'honorable, et vous ne sauriez avoir aucune raison de ne pas nous l'expliquer.
D'Entraque dit très vite, d'un ton bourru :
— J'avais perdu une somme assez forte aux courses, il y a six ou sept ans. Je me trouvais embarrassé pour la payer sans délai. Lerraantés me la prêta fort obligeamment... Il y a longtemps qu'elle est remboursée.
On murmura sur les bancs réservés : beaucoup de Parisiens connaissaient par à peu près cette louche histoire, où il s'agissait d'autre chose que d'une perte normale; la réponse de d'Entraque leur parut sommaire. Quant à la foule, elle ne vit à travers ce dialogue qu'un avocat tâchant « d'embêter » un témoin, et elle ne demandait qu'à prendre parti pour le témoin : car enfin, n'est-ce pas? il faut qu'on puisse apporter la vérité devant la justice sans avoir à souffrir de ces langues trop acérées... Brévine ne se laissa pas intimider par cette sourde hostihté :
— Ah ! dit-il, M. d'Entraque avait perdu la forte somme aux courses?... Gomme cela, simplement, en parieur malchanceux?... La déveine, alors?... Enfin, pour le moment, je n'insisterai pas... Non, non, je n'insisterai pas... Qu'il nous explique pourtant, avant de se retirer, pourquoi il déploie un tel acharnement contre un homme qui Ta obligé ?...
— Je dis ce que j'ai vu : la vérité.
— Vous savez bien que non, dit Lermantes. D'Entraque frappa du pied, dans un mouvement
de colère.
— Pourquoi mentirais-je?... Dites-le donc!... Dites-le!...
— Je dirai que vous mentez, rien de plus ! . . . Gela, je puis et je dois le dire et le crier!... On ne m'entend pas, on ne m'écoute pas, parce que' je suis sur ce banc... Vous pouvez donc mentir à votre aise... Vous savez bien que je ne vous démasquerai pas !...
M. Motiers de Fraisse mit fin à l'incident :
— MM. les jurés apprécieront. Vous n'avez plus rien à demander, maître ?
— Pour le moment, non. Mais je fais mes réserves : nous aurons encore besoin du témoin.
M. d'Entraque regagna son banc, et l'audience fut suspendue pour un quart d'heure.
Pour la plupart, les jurés étaient arrivés p^ks qu'à moitié convaincus par l'article de Gliaussy, qu'ils apportaient dans leur poche. Mais ils comptaient garder leurs impressions chacun pour soi, comme la veille. Aussi, dès qu'ils furent dans leur chambre, commencèrent-ils par se grouper selon leurs affinités, par deux ou trois, pour se rafraîchir ou se détendre ensemble. Il faisait chaud; tous avaient soif, quelques-uns faim. Ils commandèrent des petits pains, des sandwiches, de la bière, du café froid, et se mirent à parler du temps qu'il faisait. Le soleil tapait sur les verres dépolis du plafond de la salle, à les mettre en fusion ; qu'en devait-il être dans les boxes, grand Dieu!... A Paris, les gens tombaient comme des mouches : des histoires d'insolations remplissaient les journaux. A Versailles même, une femme avait été terrassée en traversant la place d'Armes.
— Ce sont les flèches d'Apollon, fit le docteur Buthier.
— Fameux pour les récoltes, dit Mouchebise à GJary, qui approuva.
Mais ils parlaient avec distraction. Ils n'osaient rien dire de ce qu'ils venaient d'entendre, et ne pensaient qu'à cela. Sans entrer au vif du sujet, ne pouvait-on pas se rabattre sur les à-côtés? Gondemine tenta l'aventure :
— Avez-vous lu l'article de Ghaussy ? demandat-il à Mortara, qui vidait son bock à petites gorgées.
Le peintre était le seul qui l'ignorât : il ne lisait qu'un journal par jour — un journal du soir, quand il avait fini de travailler — étant de ceux qui s'absorbent tout entiers dans leur œuvre.
— Non, répondit-il, et je ne leliraipas : je tiens à me faire mon opinion par moi-même.
— Nous en sommes tous là. Cependant, on peut toujours lire un article de Ghaussy. Quelle logique il a, ce diable d'homme!... Quel style!... Je crois bien que depuis Paul-Louis...
Mortara l'interrompit :
— Pour être franc, je vous avouerai que je Papprécie peu... Moins encore depuis que je l'ai vu !... Il a une sale gueule, excusez l'expression!... Et puis, je me méfie de ceux qui sont toujours en colère contre leur prochain; cehii-là ne dérage pas...
— C'est un gaillard ! répliqua Condemine. Mieux vaut l'avoir pour ami que pour ennemi, allez ! Quand il en veut à quelqu'un, il tape dur!...
— On voit trop qu'il en veut à Lermantes. Les autres jurés se rapprochaient, attentifs.
— Vous avez raison, dit Durnant à Mortara, en allumant sa cigarette. Il faut se méfier des redresseurs de torts.
— Et des journalistes en général, ajouta Pillon. Condemine lâcha Mortara pour faire face à ces
nouveaux interlocuteurs :
— r Pourtant, quels services la presse nous rend ! répliqua-t-il . Qui est-ce qui dénonce les abus de toutes sortes? La presse ! . . . Sans chercher plus loin, n'est-ce pas elle qui a mis fin au petit commerce des Humbert?... Les puissants pourraient tout se permettre, si elle ne les signalait pas à la vindicte publique...
— Les puissants, je ne m'aperçois pas qu'on les gêne beaucoup, murmura Pillon.
Le colonel OUomont ajouta :
— Certes pas !... Quand on les poursuit, c'est par mégarde, et l'on se dépêche de les relâcher.
Glary, Mijoux, Kloesterli rirent de la boutade, en l'approuvant. Condemine protesta :
— Comment donc!... Ce Lermantes, n'était-ce pas un puissant, hier encore?... Il recevait tout le monde : des députés, des sénateurs, des ministres...
— Pas tout à fait hier, goguenarda Durnant : ces gens-là ne l'ont pas relancé jusque dans sa prison...
— Enfin, avant d'être arrêté... 11 brassait les millions comme à la pelle... 11 lançait des affaii^es, il menait la vie à grandes guides... N'empêche que e voilà devant nous, entre deux gendarmes, et qu'il
n'est plus fier... On voit bien par là que tous sont égaux devant la loi, aujourd'hui; c'est une conquête que personne ne contestera à la République !
— Gardons-nous de lui contester quoi que ce soit, fit Durnanl.
Et le docteur Buthier :
— Je reconnais que la presse a du bon : en démocratie, on doit vivre comme dans une maison de verre; surtout les hommes publics, qui sont comptables de leurs moindres actes à l'opinion... Avouons pourtant que les journalistes abusent... Il est inconvenant de se prononcer avec une telle violence sur un procès en cours!...
— Un homme comme Ghaussy, commença Condemine...
Durnant l'interrompit vivement :
— Pourquoi lui plus qu'un autre? Je croyais que nous étions tous égaux ! . . .
Le docteur Buthier renforça :
— G'est précisément parce qu'il a beaucoup d'action sur ses lecteurs qu'il devrait être circonspect : un article comme le sien peut nous influencer, même à notre insu. G'est déplorable!
— Oh! fit Gondemine, après ce que nous venons d'entendre...
11 s'arrêta net; le sens de sa phrase inachevée n'en était pas moins clair. Mortara ne put s'empêcher d'en relever l'intention :
— Vous trouvez donc cette déposition si décisive?... Eh bien, pas moi!...
— Que voulez-vous dire? demanda Sou zier. Mortara sentait que la plupart de ses collègues
pensaient autrement. C'était un solitaire, qui vivait aux champs, le plus près possible de la nature, sans beaucoup de contact avec les hommes. Il n'avait pas l'habitude de défendre ses opinions devant la galerie; le sentiment d'être écouté suffisait à le rendre timide. Il se mit à balbutier, en cherchant ses mots:
— Je veux dire... que ce d'Entraque... ne me revient guère... Pour ajouter foi à ce qu'il dit... vous comprenez!... je voudrais être sûr que... que... enfin, je ne sais pas!... qu'il n'a jamais rien eu avec Lermantes, quoi!...
— Ah! s'écria Gondemine, voilà l'effet des questions de Brévine!... C'est un malin, celui-là, qui connaît toutes les ficelles!... Ne vous laissez donc pas prendre à ses ruses d'avocat, que diable!... Réagissez!...
Là-dessus, le pharmacien coupa l'air de sa main droite, d'un geste énergique d'homme résolu, dont le siège est fait. Durnant intervint : il ne se rappelait pas à quelle vilaine histoire de courses d'Entraque avait été mêlé, mais il y avait eu quelque chose... Kloesterli expliqua, par gestes, qu'il se souvenait aussi confusément d'un vague scandale. En tout cas, l'homnle n'était pas net : il ne s'agissait pas d'un simple pari malheureux, comme il aurait voulu le faire croire.
— Il faudrait pourtant éclaircir ce point, conclut Durnant; car, si la déposition de d'Entraque est sus-
pecte, je ne vois pas ce qui resterait contre Lermantes.
— Moi non plus, dit Buthier.
Condemine se récria :
— Gommemt donc ! H resterait qu'il a hérité de sa victime, et avec quel à propos! Sans parler des petits faits relevés à sa charge : ce voyage en Savoie, hein?... Au surplus, rien n'infirme la déposition de M. d''Entraque, et l'on condamne tous les jours sur des témoignages moins probants.
— Il me semble, au contraire, qu'on est assez prudent, corrigea le docteur Buthier; dès qu'il y a une chance d'erreur, si petite soit-elle, le jury recule.
— Trop' facilement, à mon avis, dit le colonel OUomont. Un crime a été commis, on tient le coupable, qu'on le frappe sans pitié!... Je ne sors pas de là!... C'est pour l'exemple...
— Si le prétendu coupable est innocent? hasarda timidement Gonthey...
— Alors, qui'on le mette en liberté! gronda le colonel.
La petite voix aigrelette de M. Mijoux lança :
— C'est que, si on les écoutait, ils seraient tous innocents...
— Il arrive qu'ils le sont, dit Mortara; alors, c'est épouvantable!...
Et il revint brusquement à la scène de tout à l'heure, qui l'obsédait :
— Ce d'Entraque m'a tout l'air de réciter une leçon qu'il sait par cœur ! . . .
— Il parle en homme sûr de son affaire, répliqua Souzier.
— ... Jamais il ne se reprend, jamais il ne cherche dans sa mémoire... Moi, il me semble qu'à sa place j'hésiterais, je tâtonnerais, je prendrais parfois un mot pour un autre... C'est si difficile, de dire exactement ce qu'on veut...
Le docteur Buthier l'approuva :
— En effet, des souvenirs si précis, à neuf ou dix mois d'intervalle, hum!...
— Songez combien de fois il a dû répéter cette histoire, dit Pillon.
— Et se la répéter à lui-même, ajouta Durnant.
— C'est ce qui m'inquiète, dit le docteur; même s'il est sincère, les faits ont pu se déformer dans son esprit.
— S'il avait l'air de chercher ses expressions, fit Condemine, on trouverait qu'il ne sait pas ce qu'il dit !
— J'aimerais mieux ça, dit Mortara.
— Tout peut s'interpréter de plusieurs façons, remarqua Pillon.
— Aussi, n'y a-t-il rien de plus incertain que' le témoignage, dit Durnant. On l'accepte trop aisément. Il y a un adage latin qu'on devrait toujours avoir dans l'esprit, quand on juge : Testis unus, testis nullus.
Il rencontra le regard interrogateur de Glary, qui suivait avec une extrême attention, et lui expliqua :
— Cela veut dire qu'un témoin unique ne compte pas. ^
— Oh! dit Souzier, c'est une règle dont on ne tient aucun compte, en droit pénal.
— Sans quoi, observa le colonel, tous les assassins qui n'ont pas été vus par deux personnes au moins dans l'exercice de leurs fonctions, échapperaient au châtiment... Ah! non, par exemple!...
— Cependant, objecta Mortara en s'échauffant, songez aux erreurs que peuvent commettre des gens de bonne foi!.,. Ne vous est-il jamais arrivé d'être salué par un inconnu qui vous prenait pour un autre?... Il n'en faut pas davantage, en certains cas, pour créer les malentendus les plus graves...
— Et quand on vous affirme qu'on vous a rencontré dans un lieu où vous n'étiez pas? ajouta Durnant. Vous avez beau nier, l'autre s'entête. Pas moyen de lui faire entendre raison!
A l'appui de son dire, il raconta l'histoire d'un de ses amis, qu'un quiproquo de ce genre avait failli conduire au divorce.
— Quant à moi, dit le docteur, je ne crois plus au témoignage depuis une petite affaire d'accident de voiture à laquelle j'ai été mêlé. Il y avait trois témoins : l'un affirmait que le cocher conduisait au galop, le second qu'il allait au pas, le troisième qu'il était descendu de son siège et menait son cheval par la bride. Notez qu'ils étaient tous trois désintéressés, de bonne foi parfaite! Alors?...
— Ici, nous n'en avons qu'un, dit Gondemine. Mais il est tout ce qu'il y a de plus affirmatif.
— Il l'est trop, dit Mortara.
m LE GLAIVE ET LE BANDEAU
— Enfin, puisqu'il a vu l'accusé viser sa victime?... Il Ta vu de ses yeux!... Que vous faut-il de plus?...
— Il s'agit d'un mouvement si rapide ! objecta le docteur; de son aveu même, il était à vingt-cinq pas de Lermantes !
— N'importe!... M. d'Entraque est si précis, qu'on peut se figurer la scène, presque comme si l'on y était. . . On entend le galop de l'animal dans le taillis : patata! patata!... et les branches qu'il casse en fuyant: cric, cric, cric!.,. Lermantes épaule, comme ça!... D'Entraque, qui a entendu un bruit inquiétant, se retourne vers lui pour l'avertir... Il le voit, il va crier... Boum! le coup part... Le daim file... Ce n'était pas lui que Lermantes avait visé!...
Gondemine avait mimé la scène avec une extrême animation : Mijoux, Kloesterli, Mouchebise l'approuvèrent ; Mortara haussa les épaules :
— Mais, encore une fois, si ce d'Entraque invente tout cela?... s'écria-t-iL
— Rien ne nous autorise à le croire, dit Souzier.
Gomme il arrive dans les discussions à bâtons rompus, on. revint sur des choses dites, notamment sur l'histoire des courses, qui hantait la mémoire de plusieurs sans qu'aucun parvînt à la préciser; puis on parla de Louise Donnaz, des antécédents de Lermantes, de tous les mystères qui enveloppaient le drame. G'était presque la délibération finale, avant l'heure. Et Fon s'échaulfait sans avan-
cer d'un pas. Comme on regagnait enfin la salle des assises, Conthey dit avec sagesse :
— Nous aurions mieux fait de parler d*autre chose; il faudrait attendre la fin, pour avoir une opinion.
— N'empêche que chacun a déjà la sienne, répondit Mortara. Vous verrez : quoi qu'il arrive, personne n'en voudra démordre!...
Les dépositions suivantes offrirent peu d'intérêt. Des comparses défilèrent, qui auraient pu voir ou savoir quelque chose, mais ne savaient rien ou n'avaient rien vu. Ils n'en apportaient pas moins, au petit bonheur, des renseignements fragmentaires, d'où les diverses formes du raisonnement partaient, filant vers l'inconnu. — Deux des chasseurs, M. Noirmont et le comte d'Erstfeld — le premier, grand, blond, un peu fort, un peu lourd; le second, élégant et martial, les impériales encore noires, les cheveux tout blancs — racontèrent les incidents de la matinée fatale. M. Noirmont bégayait; il hérissa son récit de termes de chasse; les jurés ne comprenaient guère. M. d'Erstfeld, au contraire, s'exprima avec une pittoresque brusquerie qui retint l'attention; la scène s'anima, dramatique, violente, terrible; on eut la sensation presque directe du désarroi de tous ces hommes,
réunis pour massacrer sans danger des bêtes inoffensives, au moment où la mort, qu'ils promenaient par plaisir, se retournait soudain contre l'un d'eux; on les vit courir dans le taillis ou traverser la clairière, s'empresser autour du général, s'apitoyer sur la victime, sur le meurtrier qu'aucun ne soupçonnait encore. Ce fut, mieux qu'un instantané, un croquis saisi sur le vif, par un crayon alerte et juste. M. Rutor, qui ne chassait pas, demanda au témoin ce qu'il pensait de l'emploi des cartouches à balle pour le petit gibier. M. d'Erstfeld le pratiquait à l'occasion ; comme il se sentait écouté, il raconta qu'il avait failli lui-même causer un malheur, un jour qu'il chassait en Saône-et-Loire :
— Je faisais comme Lermantes, je tirais à balles pour m'exercer l'œil et la main... Quand on est sûr de son fusil, n'est-ce pas?... Tout à coup, comme je venais de faire feu, je vois un garde sortir du fourré, juste dans la direction... Un bon vieux garde, tout blanc... Ah! je ne l'oublierai jamais... J'eus froid dans le dos, ma parole!... Mais lui, il me dit seulement : « Eh ! monsieur le comte, je l'ai entendue siffler, celle-là!... » Il riait, le brave homme!.. . Moi pas, je vous en réponds!... Eh bien, je me suis souvenu de ça devant le corps du général ; nous avions eu de la chance, le garde et moi ! . . .
Ce furent ensuite les gardes et les rabatteurs. L'un d'entre eux, Fridau, raconta comment, la veille, il avait aperçu la harde, dont il signala la présence possible aux chasseurs. Un autre, Léchaud,
n'avait pas vu sans une certaine inquiéteée -le igénéral quitter l'allée pour s'engager dans le layom :
— Je me suis dit, comme ça : « Pour une imprudence, c'est une imprudence, bien sûr, parce qu'un malheur peut toujours arriver... » Mais qu'y faire?... Avec un homme comme le général!... Il n'écoutait jamais rien; il allait, il allait comme à l'assaut... Et puis, vous comprenez, mon président, on avait crié « taïhaut »... Alors, lui, quand il y avait du gros gibier, il ne se connaissait plus ; coûte que coûte, il lui fallait sa bête!...
Aucun de ces témoins ne put dire si Lermantes avait choisi lui-même sa place, comme le soutenait d'Entraque, ou si, comme il le prétendait lui-même, il l'avait reçue du général. A l'instruction, Léchaud avait déposé dans le sens le plus favorable à l'accusé; mais depuis, sa mémoire avait chaviré : il ne se rappelait plus.
Les dépositions des deux neveux du général, Basile et Laurent Chambave, ranimèrent l'intérêt. Ils étaient jumeaux et se ressemblaientfort, quoique Basile boitât un peu, des suites d'une mauvaise fracture; ayant fait des études de médecine, il pratiquait par bienfaisance, en laissant à Laurent le soin d'administrer leur propriété commune. Tous deux l'habitaient ensemble, très unis. Ils restaient célibataires. Un de ces drames de famille, dont la monotonie de la vie provinciale prolonge la violence, gouvernait leur passé : leur mère, la sœur du général; s'était mésalliée en épousant un prêtre dé-
froqué, qui vivait chétivement à Chambéry de leçons et de petit journalisme. Ses parents ne consentirent jamais à la revoir et ne lui laissèrent que la part d'héritage que lui garantissait la loi. Elle eût connu la misère, sans l'appui secret du général. Il n'accepta pas non plus d'être avantagé à ses dépens et tint à honneur de lui céder la moitié de leur patrimoine. Dans la suite, sans entretenir avec ses neveux des relations très suivies, il ne cessa de leur témoigner une affection toute paternelle. Eux, de leur côté, lui vouaient une reconnaissance, un attachement sans bornes. Leur père, idéologue k la façon du vicaire savoyard, avait fait d'eux des hommes bizarres, élevés en marge de la vie sociale, mal armés pour la lutte, exempts des habituelles mesquineries, et d'un désintéressement absolu. Aussi le testament de leur oncle ne les atteignit-il que dans la mesure où ils craignirent d'avoir démérité de lui sans savoir comment. Les révélations de Louise Donnaz, en leur expliquant le mystère, les avaient donc soulagés d'un grand poids.
Leur entrée fut accueillie avec un étonnement un peu moqueur : leurs vêtements mal coupés, leurs allures presque paysannes contrastaient avec l'élégant souvenir du général de Pellice; et puis, n'étaient-ils pas les héritiers déçus? personnages plutôt comiques, quand la cupidité frustrée ne les rend pas odieux ! Cette impression cessa dès les premiers mots de Basile. Tous deux déposèrent dans le même sens, presque dans les mêmes termes, avec
la même simplicité. Ils rappelèrent d'abord ce que leur oncle avait fait pour leur mère et pour eux; puis ils avouèrent, avec une égale franchise, que son testament les avait affligés. Mais il ne les étonnait plus, maintenant qu'ils connaissaient les raisons qu'avait le général de leur préférer Lerniantes. N'en eût -il eu d'ailleurs aucune, qu'ils n'auraient pas songé à discuter ses volontés, car ils ne se reconnaissaient aucun droit de le gêner dans la libre disposition de ses biens; c'est pourquoi ils s'étaient abstenus de se porter partie civile. Laurent termina en disant :
-- Nous serions heureux de penser que sa mort est le fait d'un accident, non d'un crime : sa droiture et sa générosité méritaient une belle fm.
Nulle part, des sentiments nobles ou délicats ne ressortent mieux que dans cette enceinte, où l'on en voit si rarement s'estomper sur le fond ténébreux du crime. Ces deux hommes simples, qui venaient de parler,' à rencontre de ce qu'on attendait, avec des cœurs reconnaissants, dans un esprit de bienveillance, laissèrent en se retirant une impression de bien-être et de fraîcheur. Un murmure de sympathie les accompagna sans qu'ils parussent s'en apercevoir, si complète, si sereine avait été leur sincérité. On échangeait des propos comme ceux-ci :
— Quelles braves gens!... — Où diable y en a-t-il encore de cette espèce ?... — Cela change du reste... — Gela fait du bien...
Un souffle d'air pur traversait cette miasmatique
atmosphère; Lermantes en pâtissait encore : son crime semblait plus horrible, puisqu'il dépouillait de tels hommes...
Ils étaient les derniers témoins de l'accusation.
Gomme la défense elle-même, qui cherche à s'appuyer sur eux, les témoins à décharge se trouvent presque toujours en posture difficile. Une espèce de suspicion les enveloppe : ils étaient des amis de l'accusé, ils se sont assis à sa table, il les a obligés, ils ont été mêlés à sa vie, peut-être à ses actes ; autant de raisons pour qu'on les accueille avec méfiance. Eux, pressentant cette hostilité, surveillent leurs paroles; la crainte les prend de se solidariser trop étroitement avec ce commensal de la veille, compromettant aujourd'hui, qui, demain, sera peutêtre un forçat. Ils pensent aux questions perfides dont ils sont menacés : trop heureux si l'avocat général ne les malmène pas! Troublés, inquiets, effrayés, ils diront peut-être le contraire de ce qu'ils voudront dire; peut-être, par inconscience ou faiblesse, jetteront-ils la pierre au malheureux qui compte sur leur appui ; peut-être, en le voyant là, oublieront-ils qu'il leur fut secourable; peut-être renouvelleront-ils, en esprit du moins, le reniement célèbre que les siècles ont pardonné : « Je ne connais pas cet homme!... »
Les honnêtes comptables, cités par Brévine pour discuter les chiffres pessimistes de l'accusation, traversèrent un moment pénible. Leurs évaluations ne s'accordaient pas avec celles de leurs confrères.
Non certes que les uns ou les autres eussent manqué de bonne foi ; mais les uns et les autres se trouvaient involontairement suggestionnés par les fins mêmes de leurs recherches. Selon qu'ils examinaient, du point de vue de la défense ou de celui de l'accusation, les chiffres soumis àleur étude, ils les voyaient grossir ou diminuer, s'étendre ou se rétrécir, comme une matière élastique. Les experts de la veille furent rappelés et la querelle recommença, plus aigre à mesure que les divergences s'accentuaient. Deux sur trois lâchèrent pied; le dernier, plus combatif ou plus convaincu, se défendit longtemps, rouge, hérissé, tenace, jusqu'à ce que le sentiment qu'il ee persuadait personne le privât de ses forces. Ils ibattirent en retraite comme des vaincus, humiliés et suspects.
Gharreire leur succéda. Sa déposition devait être un des « clous » du procès. On l'attendait avec urne curiosité malicieuse, qu'expliquaient la nature de son esprit, celle de son œuvre, sa célébrité, la discrétion de sa vie. 11 était de ces hommes que leur indépendance — déplacée en ui;! temps brutal où l'on ne pense que par partis — désignent à la méfiance des troupeaux. Ses Origines de la Réformation les avaient tous ameutés contre lui. Le premaer volume brossait en couleurs crues un rude tableaia de l'Église au temps desBorgia; mis à l'index, il l'avait fait honnir par les catholiques. Le secoaad dressait un portrait réaliste de Luther, éépofuiëé du prestige des histoires officielles : un homme parmi
les hommes d'une époque où roulaient des passions tumultueuses, tempérament fougueux, de sang* et de chair, mélange de mal et de bien, de politique et de foi, d'ambition et de dévouement; les protestants à leur tour s'étaient ameutés contre l'historien. Le troisième volume venait d'exaspérer les libres penseurs par un éloge inattendu de la politique ecclésiastique après le Concile de Trente. Tous lui reprocliaient''son équité comme une inconséquence, ou le taxaient de contradiction parce que ses points de vue changeaient avec le mouvant panorama de rhi&toire; quelques-uns mêmes, incapables de comprendre le désintéressement de l'esprit qui cherche, en suspectaient la loyauté. On lui prêtait de bas motifs, des ambitions vulgaires. On souhaitait de le prendre en faute et de le mépriser. On se demandait comment se comporterait un « intellectuel » de sa trempe aux prises avec les réalités de la Cour d'assises : consentirait-il à prêter le serment selon la formulef prescrite? Son attitude devant les juges livrerait-elle le fond fuyant de sa pensée?' En parlant de son fâcheux ami, dirait-il quelque chose de son propre passé?... Gharreire ne soupçonnait rien de cette animosité tracassière ou malsaine. Venu avec tranquillité, en ami qui croit à son ami, en citoyen qui croit à la justice, il leva la main le plus simplement du monde, sans songer un instant à protester contre un usage établi. Il jura, d'une voix un peu faible, mais claire, qu'on entendit jusqu'au fond delà salle pareejqu'il articulait bien; puis, après
avoir regardé Lermantes avec une émotion qu'il ne chercha pas à dissimuler, il parla sans apprêts, d'un cœur abondant et serein :
— On m'a demandé d'apporter à mon ami le témoignage d'une existence qui a souvent côtoyé la sienne, d'une expérience prolongée de son caractère. Beaucoup prétendent, il est vrai, que nous ignorons les pensées véritables qui germent derrière la barrière fermée du front de nos plus intimes. Cependant, je crois connaître l'homme que vous avez à juger. Je crois être sûr que, depuis plus de trente ans, je lis en lui-même comme dans un livre ouvert. Ne lui ayant jamais rien caché de moi, je suis convaincu que la réciproque est vraie. C'est pourquoi je n'ai aucun doute et ne ferai aucune restriction...
Charreire parlait avec un accent qui prêtait à ses paroles une sorte de solennité; sa voix se posait peu à peu, si nette, qu'elle parvenait à toutes les oreilles ; elle ne sembla bientôt plus grêle, comme au début; l'émotion qui la faisait trembler parait d'éloquence la nudité des phrases simples, d'où l'artifice semblait naturellement exclu. Bien vite, Rutor s'aperçut que les paroles de Charreire concordaient avec celles qu'il entendait au fond de lui, depuis le premier jour. Cette fois, elles n'étaient pas déposées dans quelque partie de son imagination accessible à la duperie par une voix peut-être trompeuse : l'homme qui les prononçait éveillait une impression d'impeccable droiture en même temps que de lucide intelligence, et il était l'ami de Lermantes, dans le meil-
leur sens que le mot comporte, — un ami éprouvé, de beaucoup d'années, un de ces amis dont le commerce et l'attachement sont comme un brevet de ressemblance.
— ...Vous n'attendez pas, messieurs, que je vous expose les raisons de mon amitié, qui sont celles aussi que j'ai de croire à son innocence ; il faudrait, pour cela, que je vous fisse l'histoire détaillée de nos deux vies, et j'aurais à vous raconter trop d'événements étrangers à la cause. Vous me demandez seulement de vous dire, sur mon honneur et ma conscience, ce que je pense de Lermantes. Eh bien, messieurs, je le crois tellement incapable de commettre une mauvaise action, à plus forte raison une action criminelle, que seule une preuve positive pourrait ébranler ma conviction. Et j'ai la certitude qu'une telle preuve ne peut exister, ne peut se produire...
M. Rutor murmura, presque malgré lui :
— C'est un plaidoyer.
Il regarda le président, qui lui répondit d'un clin d'œil : « Non, non, il faut le laisser dire... ;)
— ...parce que mon ami ne peut être coupable!... Je ne prétends pas qu'il soit à l'abri de toute erreur : j'ai parfois blâmé, il le sait, certains de ses entraînements, une dangereuse facilité à s'avancer, une sorte d'étourderie dans l'action, — autant de traits qui peuvent créer contre lui de redoutables apparences. Je déclare seulement — et je crois que c'est tout le sens que peut avoir mon témoignage — que
je l'ai toujours vu très attentif à ne nuire à personne. De ses légèretés ou de ses fautes, que ïe jour des assises a singulièreraent grossies, on a pu inférer qu'il n'était séparé du crime que par répaisseur de l'urgence ou de l'occasion. Messieurs du jury, vous connaissez assez la vie pour mesurer la distance...
Cette fois, M. Motiers de Fraisse interrompit, d'un ton courtois.
— Monsieur Charreire, vous empiétez un peu sur la défense.
— Je ne m'en plains pas, dit Brévine.
— Pardon, monsieur le président! C'est la première fois que je me trouve à pareille épreuTe... Aussi bien n'est-il pas besoin que j'achève ma phrase pour qu'on la comprenne... Je n'ajouterai plus qu'un mot : pendant trente ans, depuis le collège, j'ai joui de l'amitié de M. Lermantes comme lui de la mienne. Elle est intacte à cette heure, plus confiante, plus chaleureuse que jamais...
11 se tut, tourné, les mains tendues vers son ami. Le président demanda à M. Ru for s'il avait des questions à poser. Celui-ci refusa, d'un geste qui voulait dire : « A quoi bon? C'est un ami qui défend un ami... » Brévine demanda :
— Le témoin qui vient de s'exprimer avec tant de noblesse, peut-il nous apprendre quelque chose sur les relations de mon client avec M. d'Entraque?
— Rien de particulier.
— A sa connaissance, il n'a jamais surgi entre eux aucun malentendu?
— Pas à ma connaissance.
— Le témoin est-il au courant d'un serv ice d'argent que Lermantes a rendu à M. d'Ëntraque?
— NoiQ, maître.
— Il y avait donc des choses dont Lermantes ne parlait pas à M.. Charreire, si intimes qu'ils fussent, insinua M. Rutor.
Cette remarque avait jailli presque malgré lui ; il se la reprocha tout de s.uite; Charreire la releva avec vigueur,
— Oh! monsieur l'avocat général, il s'agissait d'un service rendu!... Je ne suppose pas que mon ami m'ait raconté toutes ses bonnes ou belles actions. Pour ma part, si j'eusse e^u Toccasion d'en commettre, je n'aurais pas éprouvé le besoin de m'en parer à ses yeux. Il me semble donc naturel qu'il en ait usé de même.
Rulor se renfrogna. Charreire regagna sa place. — On l'avait bien vu. On avait entendu sa voix, puis ses paroles. Chacun, cependant, continuait à le juger, non sur l'impression qu'il laissait en quittant la barre, mais selon que ses ouvrages servaient ou contrariaient les idées de tel ou tel parti.
Les deux derniers témoins, le baron Châtel et M. Lavaux, appartenaient au monde de Lermantes et de M. d'Ëntraque. Le premier avait été député d'un département du Midi, le second restait conseiller général d'un déparlement de l'Ouest. Tous deux avaieMft reaacontré d'Ëntraque à Saint-Germain, quelques moments à peine après la catas-
trophe. Il en était fort ému, dirent-ils. Spontanément, il leur raconta le drame avec animation et minutie; et dans son récit ne figurait aucune des circonstances aggravantes qu'y introduisirent ses dépositions ultérieures. Leurs deux dépositions ne différaient que sur un point : Ghâtel n'avait pas entendu une phrase importante, dont Lavaux se souvenait exactement : « Lermantes a tiré comme un étourneau. » Sur le reste, il y avait concordance absolue. Rutor essaya de les mettre en défiance contre leur mémoire; ils l'invitèrent, s'il en doutait, à recourir au témoignage de plusieurs personnes auxquelles ils avaient répété le même jour le récit de d'Entraque. Aussitôt, Brévine déclara qu'il réclamerait l'audition de ces témoins de la dernière heure, si d'Entraque n'était pas d'accord avec MM. Ghâtel et Lavaux. Mais celui-ci, rappelé, n'eut garde de les contredire : les détails qui ne l'avaient pas frappé sur le moment, expliqua-t-il une fois de plus, s'étaient peu à peu dégagés de sa mémoire. Il ajouta :
— Pas plus qu'aucun des chasseurs présents, je n'aurais soupçonné Lermantes de la moindre intention criminelle : c'est pourquoi, sans nul doute, ces menus faits ne me frappèrent qu'après coup, quand les événements prirent un autre sens.
Le dialogue, alors, devint très vif :
— M. d'Entraque a-t~il dit, demanda Brévine : (( Lermantes a tiré comme un étourneau » ?
— Je ne me souviens pas d'avoir prononcé cette phrase.
— M. Lavaux s'en souvient. Vous lui donnez donc un démenti ?
— Nullement. Je dis que je ne me souviens pas d'avoir prononcé cette phrase, rien de plus. Mais il est possible que je Taie dite.
— Comme vous êtes prudent ! Elle contredirait toutes vos déclarations.
— Je ne pense pas. Si ce que j'avais pris pour de l'étourderie était du calcul, je me trompais, voilà tout. Au surplus, tout s'est passé si vite!... J'étais ému, bouleversé... Je le répète encore : c'est après coup que j'ai pris conscience des détails...
— Je retiens cet aveu : votre premier récit était spontané, le second est artificiel, calculé. En tout cas, ils sont absolument contradictoires.
— J'ai expliqué d'où vient cette apparente contradiction.
La voix avait un peu monté ; l'homme, cependant, gardait son assurance. Et Brévine l'entendait mentir ! Mais ce mensonge était comme un spectre que lui seul voyait. Gomment le saisir? Comment le montrer à tous les yeux? Par quelles questions le forcer d'éclater? Il modifia son attaque :
— Je suis fâché de taquiner M. d'Entraque; pourtant il me faut revenir sur une question que je lui ai déjà posée. De quelque manière qu'il y réponde, sa contradiction, qu'il a l'habileté de ne
pas nier, en fera mieux comprendre l'importance. Entre le récit qu'il a fait à MM. Ghâtel et Lavamx, puis au début de rinstruction, d'une part, et d'autre part celui qu'il a fait dans la seconde partie de l'instruction et qu'il a répété à la barre, il y a une telle différence, que ses explications ne me paraissent pas suffire à la justifier. C'est pourquoi je lui demande encore une fois si, dans l'espace qui a séparé ces deux versions inconciliables, il n'est pas survenu quelque incident qui aurait changé la nature de ses relations avec mon client?
D'Entraque eut un geste d'impatience :
— Hé ! monsieur l'avocat, je vous ai déjà répondu!... Au surplus, que voulez-vous que m'ait fait cet homme? Il était en prison,
— Pardon, c'est votre seconde déposition qui l'y a fait mettre.
— Je ne consentirai pas à répéter cent fois la même chose; ce que j'ai dit est dit, une fois pour toutes !
— On ne s'en douterait guère après avoir entendu MM. Châtel et Lavaux ! . '
M. Motiers de Fraisse intervint :
— Il me semble que c'est une question à laquelle l'accusé pourrait répondre au moins aussi bien que M. d'Entraque. Qu'il s'explique àom, s'il y a lieu! Nous ne demandons pas mieux que d'éclaircir ce point, puisqu'il semble douteux à la défense.
— Je n'ai rien à dire, déclara Lermantes.
M. d'Entraque sourit :
— Vous voyez, maître Brévîne!...
La liste des témoins était épuisée, mais l'aprèsmidi était trop avancé pour le réquisitoire ; le président leva l'audience.
Ces drames où la destinée joue avec ses victimes changent constamment d'aspect comme le ciel dans les orages : la veille, les révélations de Louise Donnaz dominaient le procès; à peine aujourd'hui si l'on y pensait encore. 11 n'y avait plus que ce duel inégal où l'un des adversaires tenait tout le champ, tandis que l'autre, acculé, tendait sa gorge au coup mortel. Prompt à juger sur les apparences, le public penchait vers d'Entraque, à cause de la vigueur de ses coups droits; mais ceux que leur devoir ou leurs fonctions obligent à mieux juger pressentaient par delà les péripéties qui se déroulaient sous leurs yeux, un fadeur encore inconnu qui conduisait l'action. M. Rutor voyait clairement qu'une passion personnelle animait son principal auxiliaire. Il ne se résolvait pas à le suspecter pour cela : qu'importe que ce soit la haine qui délie la langue, si la langue apporte la vérité ? Qu'importe que l'âme
du témoin soit noire de ténèbres, si sa déposition fait la lumière? A l'autre extrême, parce qu'il avait autant de motifs pour combattre la déposition de d'Entraque que Rutor pour s'y cramponner, Brévine la croyait a priori faussée par la bouche d'où elle sortait. L'avocat général s'efforçait de trouver plausibles les explications que donnait d'Entraque de son revirement; le défenseur les rejetait avec un dédain qui ne discute pas. La dialectique de l'un le justifiait d'accepter sans minutieux contrôle un « inconnu » dont le mystère même aiguisait la clairvoyance de l'autre, parce que la méfiance, salutaire à celui-ci, aurait risqué de désarmer celui-là. Nos impressions ne seront-elles jamais libres? Dans quelle mesure dépendront-elles toujours de ce que nous sommes, de ce que nous faisons ? Les preuves dont l'accusateur est poussé par sa robe rouge à se contenter, l'épitoge de l'avocat les tient aussitôt pour suspectes, ou l'inverse. Chacun suit de bonne foi la voie où son préjugé l'engage. Cependant, selon que l'un ou l'autre est plus éloquent ou plus habile, la balance, dans la main de la Justice aux yeux bandés, penche de l'un ou de l'autre côté, à moins qu'un poids trop pesant n'entraîne irrésistiblement un de ses plateaux. Et l'on n'a rien trouvé de mieux, pour assurer la recherche de la vérité, que ce jeu de bascule entre deux formes de l'erreur !
Après l'audience, Lermantes vit ses enfants. Des armes, des paroles coupées, de longs silences que
brisent les sanglots, — tout l'appareil 'du désespoir que les mots n'expriment pas, dont les gest&s changent si peu. Leur épuisement en amortit l'éclat. Emportés au courant du drame, ils n'en réalisaient pas l'horreur : soit à cause du vestige d'espéramce à quoi s'attachait leur jeunesse, ou parce qu'on ne sent qu'après coup la douleur trop aiguë, comme la balle dont on mourra. Brévine les accompagnait. Dix fois déjà, il avait interrogé Lermantes sur ses relations avec d'Entraque. Toujours en vain. Peutêtre n'y avait-il pas mis assez d'insistance. Et puis, cela se passait dans leurs tête-à-tête. A cette heure, en même temps que ses soupçons se précisaient, et qu'il sentait mieux que là se trouvait sans doute le nœud du procès, la présence des enfants lui fournissait un appui. Ce fut à eux qu'il s'adressa :
— Vous voyez comme moi que d'Entraque ment, . . Il sue le mensonge, ce gaillard-là!... Il faut à tout prix le démolir... Gomment le puis-je, si j'ignore les raisons qui le font mentir?... 11 en a d'énormes, cela saute aux yeux... Votre père seul ks connaît, seul il peut me le dire, et il ne veut pas !... Obtenez donc qu'il parle : le péril est terrible, demain il sera trop tard...
— Père! supplia Roland.
Tous l'adjurèrent du regard, du geste, ées paroles. Essuyant rapidement les larmes qu'il avait laissé couler, Lermantes se fit de bronze, dur et fermé.
— Cette déposition est la seule charge sérieuse
coBtire lui, poursuivit Brévine. S'il est condamné, • ce sera sur ce faux témoignage. Et il peut démasquer le misérable, j'en suis sûr, je le sens, je le ' devine.
» Lermantes murmura :
- — Je VO'US ai dit tout ce que je puis dire.,.
— Ce n'est pas assez : il faut tout me dire... Vous nous devez cela : à moi qui ai accepté de vous défendre, à vos enfants qui ont devant eux une longue vie que votre obstination va briser... Parlez pour eux !
Renée avait pris la main de son père et la serrait :
— Père, si tu sais !... supplia- t-elle.
Paul insista, le ton pressant, plus énergique : . — 11 s'agit de ton salut, père, du nôtre à tous!.. . Cela passe avant tout!... Il faut parler !... 11 le faut!...
Lermantes les regarda un moment sans répondre ; puis, attirant contre sa poitrine la tête de Renée, il se pencha pour la baiser dans les cheveux et lui souffla, si bas qu'elle seule entendit : . — Je ne puis rien dire, mon enfant !...
Elle leva sur lui son visage et ses yeux. Son âme limpide ne soupçonna pas ce dernier secret — le seul peut-être que l'instruction n'eût pas éventé; elle devina seulement que quelque chose forçait son ère au silence — quelque chose de plus puissant que l'horreur et que l'effroi dont ils étaient imprégnés ; et elle répondit, tout bas aussi :
— C'est bien, père!... j'ai confiance...
Paul n'avait pas entendu; son esprit plus averti cherchait une issue :
— Que peux-tu avoir à ménager, pèré?... — Quels intérêts plus sacrés que ton salut, — que le nôtre !... Cet homme est un menteur, un misérable, un traître!... Confonds-le, puisque tu le peux!... Que veux-tu que l'on croie, si tu gardes le silence?...
Roland n'avait rien dit. Lermantes banda sa volonté pour répondre une dernière fois :
— Je ne sais rien !...
Dehors, Brévine tâcha de les interroger encore. Qu'auraient-ils pu lui apprendre? Jusqu'au drame, les d'Entraque étaient pour eux de ces amis qu'on voit presque chaque jour, qui partagent votre vie, vos plaisirs surtout, qu'on trouve suivant l'heure <L charmants », « exquis », « délicieux », ou « un peu raseurs » et fastidieux. On les avait revus après la partie de chasse, la femme bouleversée et compatissante, le mari se félicitant de pouvoir apporter un témoignage libérateur, — l'équivalent d'un alibi, disait-iL Puis, soudain, la deuxième déposition éclatait comme un coup de foudre. Ils voyaient la trahison, ils en ignoraient la cause :
— Croiriez-vous qu'hier, dit Paul, cette femme était assise derrière nous, comme pour nous narguer ! Quelle lâcheté ! . . . Quelle bassesse ! . . .
— Oh ! non, s'écria Renée, elle ne nous narguait pas!... Elle nous a regardés d'un air^si triste!... Gomme si elle nous demandait pardon !... Et puis.
n'as-tu pas entendu quelques mots d'elle?... quelques mots qui montrent qu'elle n'est pas d'accord avec son mari ?...
— Qu'a-t-elle dit? demanda Brévine.
Paul répéta la réponse que Mme d'Entraque avait faite à Proz, et qu'il avait surprise :
— Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Ou peut-être ai-je mal compris.
Mais Brévine semblait frappé :
— Quelle attitude avait-elle donc pendant la déposition de M. d'Entraque? demanda-t-il.
— Je ne sais pas, répondit Paul, frappé à son !our. Elle avait changé de place : nous ne la voyions plus.
Cette parole rapportée venait de suggérer à Brévine une explication très plausible à la haine de d'Entraque. Que Mme d'Entraque eût un rôle dans le drame, tout s'expliquait aussitôt : la ténacité d'une vengeance atroce, le silence de Lermantes, le sacrifice suprême à ce pacte d'honneur qui lie, par-dessus tant d'autres conventions, les amants coupables et pourtant généreux. D'où jaillirait l'éclair qui illuminerait ces ténèbres? Ils avaient gardé leur secret, — de telle sorte, que l'instruction si minutieuse ne l'avait pas découvert. Ainsi, pas de confidents, pas de complices connus. Où les chercher?... Gomment forcer ce silence?... A moins d'un hasard presque impossible, l'œuvre de la vengeance, du mensonge et de l'injustice s'accomplirait jusqu'au bout...
L'avocat, soucieux, remit les jeunes gens à leur oncle, qui faisait les cent pas avec Charreire devant la préfecture, et qui les emmena comme la veille. Pendant qu'il suivait des yeux leur triste groupe, Charreire lui saisit le bras en demandant :
— Eh bien, maître ?...
— Franchement, cela va très mal ! répondit-il avec brusquerie. Tout tourne contre lui !... Excepté votre déposition, bien entendu...
— C'est peu de chose...
— Ce serait beaucoup s'il ne se perdait pas luimême... Mais, que peut le terre-neuve, quand le noyé s'abandonne de tout son poids?... La déposition de d'Entraque est le nœud de Laffaire, vous l'avez compris : ou d'Entraque dit vrai, et Lermantes est coupable; ou d'Entraque ment, et c'est à nous de le démasquer... Que nous établissions-seulement qu'il a de graves griefs contre Lermantes, et le tissu de son faux témoignage est rompu; car alors, sa première version détruit la seconde, redevient la bonne, c'est l'acquittement certain... Eh bien, Lermantes ne veut pas dire ce qu'il y a entre cet homme et lui!... Il le ménage î... C'est tout juste s'il consent à le démentir!... Comprenez-vous?...
Ses yeux, sa voix interrogeaient Charreire, qui répondit :
— Je les ai toujours crus très liés.
— Ils l'ont été... Vous savez bien qu'on n'a jamais pour ennemis que ses anciens amis, et qu'on n'en a pas de pires... Vous qui êtes le meilleur ami
de Lermantes, — le dernier, vous l'avez montré, — vous ne soupçonnez pas ce qui les divise?
— Non...
— Il nous reste à peine quelques heures pour le découvrir!... Voyons!... Il ne s'est jamais rien passé entre Lermantes et Mme d'Entraque?
Charreire parut fort surpris.
— Je n'ai aucune raison de le soupçonner, dit-il.
— Et pourtant!... Raisonnez un peu, voulezvoois?... Un homme de l'âge de Lermantes, de sa force, de son tempérament, que les scrupules religieux ou moraux n'étouffent pas, un Parisien pas bégueule et bien portant, ne vit pas comme un anachorète, que diable !... Il court, il a une maî-
resse, ou il en a plusieurs, ou il a des vices... Or, n a fouillé, on n'a rien trouvé que de vieilles hisoires : ni les femmes, ni une femme... C'est sans oute qu'on n'a pas cherché du bon côté... Ils ne nt pas toujours très forts, à l'instruction : ils se nt un système et n'en démordent pas; que la érité s'en arrange comme elle peut!... Lermantes e vous a-t-il jamais rien dit qui puisse vous mettre ur la voie?...
— Il m'a parlé quelquefois d'une personne qui vait une grande action sur sa vie, à laquelle il rapportait tout... Naturellement sans me la nommer...
— Il ne vous a rien dit de cette personne qui puisse vous la désigner?
— Je n'ai pas cherché... Il ne m'a jamais dit, je
crois, que des choses générales... de ces choses qui peuvent s'appliquer à beaucoup de femmes.
— Entre autres?...
— Que sais-je?... Qu'elle était mal mariée, et malheureuse...
— Si c'est tout î...
— Je me rappelle qu'assez récemment, il m'a dit qu'il l'épouserait si elle pouvait divorcer... II a même ajouté que cela finirait sans doute ainsi, mais que pour le moment elle supporterait tout, par égards pour sa mère, infirme et âgée.
— ^ Ah ! ah ! s'écria Brévine, voilà qui est plus spécial !... Remarquez, cher monsieur, que vous m'apprenez deux choses : d'abord, que la personne en question a une mère, ensuite qu'elle n'a pas d'enfants; sans quoi, les enfants eussent été l'obstacle, comme ils le sont toujours... Connaissez-vous les d'Entraque?
— Je les ai rencontrés chez Lermantes, j'ai dîné trois ou quatre fois chez eux.
— Savez-vous si Mme d'Entraque a des enfants?
-r- Elle n'en a pas.
— Savez-vous si elle a encore sa mère?...
— Oui. Je l'ai vue un jour, par hasard, chez des amis où je vais rarement. C'est une vieille dame, plus âgée que je ne l'aurais cru d'après l'âge de sa fille. Je crois me rappeler qu'elle se plaignait d'une maladie de cœur...
— Eh bien, dites donc? Cela cadre à merveille 1
Ne trouvez-vous pas?... Êtes-vous renseigné sur les relations de d'Entraque avec sa femme ?...
— J'ai entendu dire qu'elles étaient fort tendues.
— Avant l'arrestation de Lermantes?
— Non, il y a quelques jours... Mais il s'agit de propos de fumoir, comme on en tient sur tant de gens : je n'y ai malheureusement prêté aucune attention...
— 11 n'y a pas de fumée sans feu, comme dirait M. l'avocat général... Un terrible homme : si on le passait lui-même à son crible, je me demande ce qui resterait!... Vous ne savez rien de plus, sur cette inconnue?
— Je ne crois pas.
— Lermantes ne vous a jamais dit son petit nom, par exemple ?
— Non. Il l'appelait « mon amie », jamais autrement... Cependant, j'ai remarqué qu'il afléctionnait le nom de Juliette.
— Drôle de goût!... C'est un nom qui ne me dit rien, à moi?... Et à vous?...
— Non plus...
— On n'aime les noms que pour les gens qui les portent : j'ai toujours remarqué cela. Mme d'Entraque s'appellerait-elle Juliette, par hasard ?
— Ah ! je ne peux pas vous le dire !...
Brévine réfléchit un instant, puis tira de sa serviette un petit annuaire mondain, cartonné en rouge, qu'il se mit à feuilleter :
— « D'Enlraque, lut-il, comte Joseph-Marie. i>
C'est bien cela !,.. « Et madame, née Julie de Novenne... »
— Julie, ce n'est pas Juliette.
— L'un est le diminutif de l'autre.
— Ce sont de bien faibles coïncidences.
— Permettez!... Ce seraient de faibles coïncidences, en ellët, si d'Entraque, pour accabler Lermantes, ne mentait pas jusqu'à se parjurer devant la Cour: ce qui n'est pas une bagatelle... si Mme d'Entraque ne suivait pas les audiences avec un zèle qui ne peut s'adresser à son mari, puisque le ménage est brouillé... si le jeune Paul ne l'avait pas entendue hier prononcer des paroles singulières,... enfm, s'il n'y avait pas toutes ces petites circonstances qui me l'ont fait soupçonner avant de savoir ce que vous venez de m'apprendre... Nous ne sommes sûrs de rien, soit! Mais nous avons un soupçon, et il y a neuf chances sur dix pour qu'il soit fondé... C'est assez pour suivre la piste, — d'autant plus que nous n'en avons pas d'autre, et que nous jouons notre dernier atout... Pouvez-vous voir cette femme ce soir ?
— Je ne sais pas quand elle reçoit.
— Nous n'en sommes plus à nous occuper du protocole!... Puisqu'elle suit les audiences, elle n'a pas oublié Lermantes... Elle doit être alTolée... Peut-être ne comprend-elle pas qu'elle le sauverait en parlant... Ou bien elle espère quelque chose... Les femmes sont si aveugles, dans ces affaires-là !... Ou peut-être attend-elle un conseil?... Allez la voir.
avec ou sans prétexte,.. Il est possible qu'elle ait un élan de cœur, qu'elle crie à vous... Alors, vous lui direz qu'elle seule peut le sauver... Encore une fois, c'est notre dernière chance...
— Je suis prêt à faire tout ce que vous croirez utile...
— Il est six heures. Mon auto m'attend. Vous serez chez elle dans vingt minutes...
En route, ils préparèrent la conversation. Mais Gharreire, n'ayant de Mme d'Entraque qu'une impression très vague, ne savait qu'espérer d'elle, ni comment lui parler.
— Tout dépend de ce qu'elle est, dit Brévine : est-elle intéressée ou sensible?... préfèrera-t-elle son amour ou son honneur?... Vous commencerez avec prudence... Vous lui direz à peu près : « La déposition de votre mari est la perte de Lermantes. Savez-vous qu'elle est fausse?... » Et puis, vous la verrez venir... Si elle veut parler, elle parlera vite. Sinon...
— Sinon?...
Brévine esquissa, de la main, un geste brutal sur son col, et dit, la voix changée :
— Ce serait monstrueux!...
L'auio stoppa devant un hôtel de la rue Ilamelin : la porte était consignée. En insistant, Gharreire obtint qu'on fît passer sa carte. Mais le larbin revint; sa face de saindoux avait pris une expression nar- <]uoise :
— Madame est désolée de ne pouvoir recevoir
monsieur, fit-il; madame est tout à fait souffrante. Et il referma la porte cochère.
— Elle a compris, murmura Brévine en voyant reparaître Charreire; elle ne veut rien dire. Lermantes est perdu.
— Et nous les aimons! s'écria Charreire. Et nous mourrions pour elles!...
XVÏ
Les Niidrit habitaient, dans une vieille maison du boulevard du Roi, un rez-de-chaussée ouvrant sur un jardin où ils cultivaient des roses. Ils y vieillissaient ensemble, dans la douceur d'un tranquille automne, en attendant l'heure proche de la retraite, pendant que leurs fils faisaient leur route à travers le monde : l'un dans la marine, l'autre dans la magistrature coloniale. Très casaniers, ils sortaient rarement et ne recevaient guère : ce petit dîner de huit couverts était un événement dans leur existence. Avec les Motiers de Fraisse, la baronne Khârv et M. Perron, ils y avaient invité M. Treib, qu'ils connaissaient par relations de famille, et le baron Choffart, un vieil ami. Un maître d'hôtel de location, important et maladroit, aidait leur femme de chambre, un peu empruntée. Une partie du repas — les filets de barbue « Petit-Duc », le poulet « Maho-
met », la glace pralinée, — venait du dehors, comme le maître d'hôtel.
La baronne Khârv se fit attendre au delà de toute prévision; en sorte que les Motiers de Fraisse, habitués à dîner tôt pour se coucher de bonne heure, la maudissaient dans leur âme : le conseiller surtout, maniaque d'exactitude, et, de plus, affamé par la dépense de forces qu'il avait faite au cours de ses interrogatoires. Aussi, la conversation languissait : on s'était promis de ne pas parler de l'affaire, afm de se détendre l'esprit; et comme on ne pensait qu'à cela, l'on ne savait que dire. M. Nudrit entreprit l'éloge de Versailles, — un poste idéal, bien qu'un peu chargé, pour terminer une carrière modeste et paisible; M. Perron n'y appréciait que le voisinage de Paris. Les goûts modernistes de M. Treib s'accommodaient mal des arbres taillés à la française, de l'aspect suranné des rues qui coupent à angles droits les larges avenues. Le baron Ghoffart, au contraire, aimait l'odeur du passé dont les maisons demeurent imprégnées.
— D'autres ont mangé le rôti, dit-il; ici, il noûs reste un peu du fumet : c'est encore quelque chose...
Et l'on bâillait en contemplant les reproductions d'Ary Scheffer et de Paul Delaroche qui décoraient les parois. Dans leurs cadres en papier mâché, elles achevaient de donner un aspect Louis-Philippe au salon, meublé de ces fauteuils genre Louis XV, inélégants et sohdes, disgracieux et cossus, que les ébénistes de ce temps-là fabriquaient pour M. Pru-
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
dhomme. Deux coups de sonnette précipités retentirent enfin; et la petite baronne fit son entrée^ jolie à ravir dans sa robe de mousseline de soie bleu lavande, dont l'échancrure, garnie de ruchons, montrait un cou charmant, une peau de cette blancheur neigeuse, de ce grain satiné qui donnent parfois aux femmes du Nord un éclat, une délicatesse, une fraîcheur de camélias. Elle arrivait en coup de vent, haletant comme si elle venait de grimper six étages. Elle se mit à s'excuser en débitant un tas de petits mensonges, si cousus de fil blanc que tout le monde se mit à rire, et elle aussi. Puis on se dépêcha de passer dans la salle à manger. On achevait à peine le potage que Mme Khârv, rompant la consigne, aborda le sujet défendu, avec son gracieux accent qui roulait les r et chantait comme une eau courante.
— Comme je suis reconnaissante à M. Nudrit de m'avoir fait entrer!... Les places sont si recherchées!... Quel honneur d'en avoir une !... On se sent toute fière quand on passe avec sa carte A la main ! . . . Et puis après, on ne pense plus à cela, on est saisi, empoigné, emporté comme par un grand fleuve!.-.
— C'est palpitant comme un drame bien fait, n'est-ce pas? fit M. Perron, assis à sa droite.
— Oh! dites plutôt comme une chasse!... Oui, oui, comme une chasse!... L'accusé est le renard ou le sanglier!... Tout le monde court sur lui, les cavaliers, les piqueurs, la meute, pan! pan! pan!... Les gens crient, les chiens aboient, la bête est for-
cée... On rit, on pleure, on se fâche, on a pitié, c'est tragique, c'est comique, il y a de tout!...
— ... A vous donner envie d'y passer, insinu M. Treib.
Les jolies épaules frissonnèrent comme sous un jet glacé :
— Brrr!... Qu'est-ce que vous dites là, monsieur!... Et puis, tout cela est si bien arrangé!... Ces soldats partout dans la salle!... Et ces robes rouges, comme c'est imposant ! . . .
Elle coula vers M. Motiers de Fraisse un regard un peu effrayé, qui le flatta; puis, se tournant vers M. Perron, elle lui demanda avec une brusquerie enfantine :
— Pourquoi ne mettez-vous pas aussi une robe rouge^, vous, monsieur ?... Cela va beaucoup mieux... >
M. Perron expliqua, non sans contrition, qu'il n'y avait aucun droit, n'étant qu'un simple juge.
— Alors, l'autre?... Celui qui fait comme ça? Elle agita ses jolis bras, nus jusqu'aux coudes,
en imitant si drôlement le geste habituel, de M. Rutor, que tout le monde rit. M. Motiers de Fraisse essaya de hii expliquer la hiérarchie judiciaire; elle l'interrompit avant qu'il eût fini, en s'écriant :
— Enfin, monsieur, c'est vous qui menez tout, n'est-ce pas?... Eh bien, dites-moi, croyez-vous qu'il soit coupable?
Déconcertés par ce sans-gêne espiègle, les trois
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
magistrats se consultèrent des yeux, avec des gestes prudents; ce fut M. Nudrit qui répondit :
— Ce n'est pas à nous qu'il appartient de trancher la question, madame; c'est au jury.
— Le jury?... Ces messieurs alignés sur deux bancs comme des poules sur un mur? Mais ils n'ont pas de robes rouges, eux!... Pas même de robes noires!... Ils sont plutôt assez mal habillés... Vous êtes au-dessus d'eux, vous!...
— Non, non, madame, ne croyez pas cela, rectifia M. Perron. Les jurés sont souverains; vous entendrez demain l'avocat général et le défenseur le leur répéter à satiété : « La loi vous a placés si haut, messieurs, que votre verdict est sans appel, que... que... que... » On ne manque jamais de les flatter ainsi. Je crois qu'ils en sont ravis.
— Du reste, on ne leur dit que la vérité, ajouta M. Motiers de Fraisse. Ils prononcent par oui ou non sur la culpabilité de l'accusé. Et tout est dit.
— Alors, vous?...
— Nous prononçons la sentence.
— C'est donc vous qui condamnez à ceci ou à cela?... Même à mort?
— Mon Dieu, oui! fit modestement M. Perron.
— Comme vous êtes puissants !
— Mais non, madame, puisque notre sentence dépend du verdict des jurés.
— Et ils sont souvent d'une indillgence ! . . . ajouta le baron Choffart.
M. Perron dit galamment :
— Surtout quand il s'agit de jolies femmes; ce sont alors des crimes passionnels; ils acquitten toujours...
— Il se peut donc qu'ils acquittent ce Lermantes?
— Ah! je ne vois rien de passionnel dans son affaire, malgré les coquettes factures que M. le président nous a si bien détaillées.
— Ou la seule passion en cause serait celle de l'argent, dit M. Motiers de Fraisse. Elle est mal portée, celle-là, quoique assez commune...
— On la considère plutôt comme une circonstance aggravante, ajouta M. Nudrit.
La baronne regarda les trois magistrats avec des yeux effrayés. C'étaient des yeux riiagnifiques, couleur de la mer, profonds comme elle, des yeux changeants, tendres, passionnés, éloquents, qui se chargèrent tout à coup de compassion et de prières :
— Vous n'allez pourtant pas lui faire couper la tête! s'écria-t-elle en joignant les mains.
Un silence menaçant lui répondit : l'imminence d'un arrêt capital émeut ceux mêmes que l'habitude a blasés, ceux que leurs fonctions revêtent d'une sorte d'impersonnalité et forcent à rester impassibles. Le maître d'hôtel répandit quelques gouttes de Château-Yquem à côté du verre de M. Treib. Mme Métiers de Fraisse, personne eflacée, qui ne parlait guère, poussa un soupir. M. Nudrit jouait avec son couteau : pour la gaieté de son dîner, il
souhaitait que la conversation prit un autre tour.
— Ma foi! répondit M. Motiers de Fraisse, il me paraît difficile que le jury repousse la préméditalion; quant aux circonstances atténuantes, je ne vois vraiment pas où il irait les chercher. A moins qu'ayant un doute, il ne les accorde au petit bonheur, par précaution, comme il fait quelquefois. Ce sont là des verdicts déplorables, dont l'incohérence suffirait à compromettre l'institution.
— Mais avant tout, monsieur, il ne faut pas le condamner à mort! s'écria la jeune femme... Avant tout!... On ne sera jamais sûr qu'il soit coupable : personne ne peut lire dans son cœur. . . Et puis, il est très sympathique !...
— Les assassins très sympathiques sont une des variétés de l'espèce, observa M. Treib.
— La plus dangereuse, ajouta le baron CholTart.
Ces hommes lui paraissant insensibles ou peu enclins à prendre au sérieux sa pitié, la petite baronne se tourna vers Mme Nudrit :
— Chère madame, vous qui êtes si bonne, dites à votre mari qu'il ne faut pas qu'on le condamne à mort!... Cela serait trop affreux!... J'en serais tourmentée, je regretterais d'être venue voir cela...
— Cela ne dépend pas de mon mari, répondit la vieille dame avec un sourire placide. Heureusement, car je ne dormirais pas tranquille.
— Mais puisqu'il prononce la sentence avec ces messieurs?... Puisqu'ils sont juges?...
— Au-dessus des juges, il y a la loi ! reprit
M. Motiers de Fraisse. Nous l'appliquons : elle nous dicte notre sentence. Nous ne sommes rien, nous!...
— Même vous, monsieur, avec votre robe rouge, votre hermine, cette croix que vous avez sur la poitrine?...
— Même moi, madame!...
— Alors, si ces messieurs mal habillés répondent que Lermantes est coupable?...
— Avec préméditation, madame. Nos lois sont très humaines : elles ne prononcent la peine capitale que si le crime a été calculé.
— On le guillotinerait?... Tout de suite?...
— Oh! non, dit M. Perron, cela ne va pas si vite !
H expliqua le mécanisme du recours en cassation ; la complète ignorance de l'étrangère et son étonnement, devan^; ces terribles choses qui leur semblaient si simples, les amusaient tous.
— Et... après?...
— Il reste une. dernière chance au condamné : le droit de grâce du Président de la République.
— Qui en abuse singulièrement! dit le baron Ghoffart. En Angleterre, le monarque y regarde à deux fois avant d'user de sa prérogative !
— Les Anglais sont moins humains que nous, riposta M. Treib.
— Plus virils! dil M. Motiers de Fraisse.
On servait le rôti : un filet de bœuf, un peu des-
séché par la faute de la baronne. Celle-ci refusa du geste, el revint à la charge :
— Si on le condamne, ce sera à cause de ce vilain homme, qui prétend qu'il Ta vu viser, et qu'il a vu le général dans la clairière, et tout cela?
— Le fait est, commença M. Perron, que sans ce témoin, je ne vois pas...
— Oh! comme il me déplaît, celui-là!... Quelle mauvaise figure!... Quel air hypocrite!... Je suis
, sûre qu'il ment... Je le sens... Ne le sentez-vous pas aussi, madame?
La question s'adressait à Mme Motiers de Fraisse, qui découpait en petits carrés sa tranche de filet, sans y goûter. Elle consulta des yeux son mari avant de répandre :
— Pourquoi mentirait-il?... Ce serait Irop horrible; et puis, il n'y aurait aucun intérêt.
— Oh! madame, il y a des hommes qui sont capables de tout, parce que la méchanceté habite en eux!... Oui, oui, il y a des hommes qui font le mal par plaisir. J'en ai connu, madame, j'en ai connu!...
Puis, regardant M. Motiers de Fraisse :
— Vous qui posez les questions, monsieur, vous pourriez si bien montrer qu'il ment !...
— Il faudrait pour cela qu'il se contredît; et, depuis qu'il s'est ressaisi, il n'a pas varié. Ou bien il faudrait qu'il fût suspect de haine contre Lermantes : ce qui n'est pas le cas... Lermantes luimême n'allègue rien de semblable, et ses vagues
insinuations sont tout à fait déplaisantes... Quand je dis qu'il faudrait, je veux dire qu'il aurait fallu; €ar à présent, mon rôle est à peu près fini. Je vous avoue que je n'en suis pas fâché.
— Alors, demain, vous ne poserez plus de questions? Et l'on jugera?...
— Je pense. Vous entendrez d'abord le réquisitoire de M. Rutor. 11 sera sévère; M. Rutor est toujours sévère, et il parle fort bien. Quant à maître Brévine, c'est un magnifique avocat; mais je doute qu'il réussisse cette fois-ci. Que voulez-vous? Le talent ne peut rien contre l'évidence... Vous n'en entendrez pas moins une belle plaidoirie : Brévine ne se ménage jamais ; il va donner de tout son effort.
La baronne se retourna vers M. Perron, dont elle devinait l'admiration un peu indiscrète. Les yeux très doux, une prière dans la voix, elle demanda :
— Personne ne peut donc plus rien pour lui?... M. Perron répondit, la fourchette en l'air :
— Personne, madame. Il appartient à la justice; elle suit son cours, comme une force de la nature.
— Mais alors, voyons! qu'ètes-vous?... des instruments ?...
- — Des appareils enregistreurs, mon Dieu, oui ! dit M. Nudrit. La loi prononce, nous transcrivons.
— Et si, vraiment, le malheureux homme n'a pas voulu tuer ce général, qui était son père ?... S'il est innocent?... Si on l'apprend longtemps après?... Vous n'aurez pas de remords ?
— Si une telle chose arrivait, dit M. Motiers de Fraisse, nous serions tous fort affligés, naturellement. Mais des remords — pourquoi en aurionsnous? Quond on fait son devoir, en bonne conscience, on n'en a jamais.
Là-dessus, la conversation dévia. Pourtant, dans la soirée, la baronne la reprit avec M. Perron, qui se montrait fort attentif auprès d'elle; le jeune magistrat lui promit d'appuyer la solution la moins rigoureuse, si le verdict du jury le permettait. Comme sa cervelle légère avait mal compris les explications du mécanisme judiciaire, ou les oubliait déjà, elle lui sut gré de sa générosité, sans se douter qu'il ne s'engageait pas à grand'chose.
Pendant que la petite âme frivole et gentille de la baronne Khârv voltigeait autour du drame, le niême thème défrayait la conversation du dîner de Mme de Luseney, dans son hôtel tout neuf de la rue Alphonse-de-Neuville. Un ménage ayant manqué à la dernière heure, on n'était que dix autour de la table : Mlle Félicie, qui grignotait son repas sans rien dire, avec des airs inquiets de souris en cage; Lavenne, réservé, parlant peu, mais sachant se faire écouter; Mme Languard, accompagnée cette fois de son mari : fine tête à favoris et lunettes à branches d'or, au bout d'un corps effilé, un peu voûté; le journaliste Paul Pépinet : tête chauve, belle barbe, yeux malins, il faisait profession d'homme d'esprit, se trouvait forcé de ce chef à ne s'exprimer que par (( mots », les lançait en tordant la bouche €t les suivait d'un geste amusant de la main, comme s'il
donnait le vol à un oiseau; les Badile et les Breil : Badile, causeur brillant, bien qu'inégal, avait eu la fortune d'être choisi comme chef de cabinet par un garde des sceaux; d'où sa chaire à la Faculté de droit, et de nombreuses missions à des congrès et conférences, où sa prestance, sa verve, son esprit lui valaient des succès mondains dont sa femme restait éblouie avec une nuance d'effarement. Quant à Léopold Breil, historien et journaliste, il était un de ces intellectuels remplis d'intentions généreuses, férus de la réconciliation des classes, qui prêchaient en ce moment-là l'évangile de la solidarité, se prodiguaient dans les universités populaires et rêvaient d'y faire, à force de paroles, l'éducation des ouvriers; Mme Breil, grande femme à profil chevalin, très remuante, très ambitieuse, le secondait avec fracas, s'en vantait, affichait un dévouement infatigable à l'humanité souffrante, ne parlait que d'agir, de se rendre utile, de préparer Vascensioti humaine.
Ces invités arrivèrent les uns après les autres avec des retards honorables. Accoutumée à cette forme nouvelle de la civilité, Mme de Luseney prenait ses mesures : elle invitait pour sept heures et demie, comme au bon vieux temps, et son chef n'était prêt qu'à huit heures un quart; seul moyen de servir des rôtis à point, dont la succulence était légendaire. On parla d'abord, au salon, de ceci et de cela : de Mme Yavorskaïa, la grande aclrice russe qui jouait au Théâtre Antoine; d'une fête à Tam-
bassade d'Angleterre, dont Badile critiqua le détail; d'une vente de charité, où tout Paris venait de courir, si brillante que les frais dépassaient les recettes ; de l'affaire Humbert, qui apportait encore chaque jour sa surprise. En entrant dans la salle à manger, on s'extasia sur la décoration de la table : un mélange d'hortensias et de fleurs des pois qui faisait, dit Pépinet, « un ragoût de couleurs tout à fait réussi ». Le potage attendait dans les assiettes : Mme de Luseney simplifiait le service, de manière à gêner le moins possible la conversation. Elle fit remarquer à Pépinet que c'était de Voxtail^ et ajouta :
— ... pour flatter votre anglomanie... A propos, irez -vous à Londres pour le couronnement?
Pépinet n'en savait rien encore : cela dépendait de son journal; et il plaisanta la corpulence du roi d'Angleterre. On faillit causer politique, en tirant l'horoscope du nouveau règne. Puis, tout à coup, Breil demanda à Mme de Luseney :
— N'étiez-vous pas à Versailles, aujourd'hui?.-,.
— J'en arrive...
— Donnez-nous donc vos impressions... Nous ne suivons les débats qu'à travers les journaux, nous n'y voyons pas très clair.
Breil disait toujours woits, parce qu'il sous-entendait : (( ma femme et moi » ; quand, par hasard, il s'oubliait à parler au singulier, Mme Breil rougissait jusqu'à la racine des cheveux et le foudroyait
du regard. Mme de Luseney, qui tenait à son idée de la veille, s'écria :
— Œdipe, mon cher!... Un véritable Œdipe,, n'est-ce pas, Lavenne?
— Moins l'inceste, dit celui-ci.
— ... Qui n'est décidément plus dans nos mœurs, compléta M. Languard.
— Mais pas Œdipe Roi, dit Pépinet : Œdipe ingénieur, (Edipe brasseur d'aiïaires, Œdipe électricien, fers et métaux, tout ce qu'on voudra.
— ... Un vulgaire faiseur, n'est-ce pas? interrogea Mme Breil.
— Il a pourtant fait mieux que de deviner des charades, répliqua Badile ; il lançait des entreprises, dont les actions montaient, montaient...
— Comme les petites grenouilles vertes sur les échelles dans les aquariums, insinua Pépinet.
— Que réstera-t-il de tout cela? demanda Breil.
— Hé ! répondit Pépinet en attaquant son filet de sole Mornay,si on l'acquitte, les petites grenouilles recommenceront à monter, monter, monter...
— Hum! fit M. Languard, son acquittement me paraît problématique... Brévine a assumé une rude lâche : son client m'a tout l'air d'un affreux gredin...
— On voit bien que vous n'étiez pas là ! protesta Lavenne. Lermantes ne fait pas une mauvaise impression, tant s'en faut. 11 se défend avec beaucoup de simplicité. Sa situation est vraiment terrible, et
je ne sais comment cela finira; mais je ne serais pas étonné qu'il fût innocent.
— Une victime, alors? suggéra Breil, sceptique.
— Gela peut être.
— Victime de qui?... de quoi?...
— De la fatalité ! proposa Mme de Luseney.
On se récria : la fatalité! qu'est-ce que la fatalité?... Qui est-ce qui croit encore à la^fatalité?... Qui est-ce qui a vu la fatalité ?. . .
— La fatalité, c'est la justice qui se met le doigt dans l'œil, dit Badile. Gela peut arriver.
M. Languard protesta : il ne plaidait qu'au civil, et il estimait que l'erreur judiciaire est très rare, presque impossible.
— Comme il est presque impossible qu'on soit enterré vivant, lança Pépinet. Cependant...
Mme de Luseney lui coupa la parole, en criant très fort :
— Voulez-vous bien vous taire!... A table, on n'éveille pas de ces idées-là!...
Et elle revint à Œdipe. Un point l'avait toujours inquiétée, dans ce chef-d'œuvre : comment Œdipe pouvait-il éprouver de si effroyables remords, se condamner et s'exécuter lui-même avec une telle sauvagerie, alors que sa volonté n'était pour rien dans ses forfaits et qu'il avait été précipité dans les pièges de la destinée par ses efforts mêmes pour les éviter?... Et la bonne dame, ravie d'avoir trouvé un sujet de discussion qu'avec candeur elle croyait
nouveau, prit un air de triomphe en redressant l'aigrette de sa coiffure.
— Voilà une énigme que le sphinx n'a pas pense à proposer, goguenarda Pépinet.
Déjà Badile suggérait une explication :
— Bien que subtils, les Grecs étaient moins compliqués que nous. Un meurtre était un meurtre, un inceste un inceste, et voilà! L'intention n'y changeait rien. Œdipe avait tué son père et couché avec sa mère; c'est pourquoi le courroux céleste, allumé justement, s'acharnait contre son peuple. Quand la vérité lui apparut, il fut saisi d'horreur, et ne songea pas une minute à plaider l'irresponsabilité, comme nous dirions aujourd'hui. Le fait était là; que fallait-il de plus? L'excuse de l'intention est un raffinement apporté par le christianisme.
— Une complication ! corrigea Pépinet.
— Il y a pourtant une nuance, observa Breil, en levant le doigt à la hauteur de son œil pour commander l'attention : si Œdipe avait commis sciemment ses crimes, il n'eût inspiré que de l'horreur, et Sophocle n'aurait pu le choisir pour héros de sa tragédie; tandis qu'il excite la pilié. Il n'est pas un scélérat, il est un malheureux. Personne ne songe à le punir : on le plaint; c'est lui-môme qui se fait son propre bourreau.
— Tous le plaignent, en effet, mais l'abandonnent, dit Mme Languard. Sauf Antigone, dont le geste est si émouvant.
— Eh bien, fit Lavenne, pendant cette terrible
scène où la vieille servante livrait son secret, nous sommes-nons demandé si Lermanles avait eu ou non des intentions criminelles? Pas un instant!... Nous avons frissonné de pitié, simplement, nous avons eu peur de l'inconnu traiiiqne de la vie... Pour moi, je crois que je l'aurais plaint même en le croyant coupable!
La figure de Mme Breil se plissa dans une expression sévère : elle condamnait ce sentimentalisme indulgent et sceptique, réservant sa compassion pour ceux-là seuls que poursuivent des malheurs immérités. M. Languard l'empêcha d'exposer ce point de vue, en disant :
— Supposons que Lermantes ait frappé le général volontairement, mais sans connaître ses véritables relations avec lui : il ne se croyait qu'assassin, et se découvre parricide! Aussitôt, le remords, éveillé déjà par l'approche du châtiment, grossit et le torture; son crime lui paraît cent fois plus abominable; il en conçoit toute l'horreur et...
— La surprise est plutôt désagréable, interrompit gravement Pépinet.
— il pouvait l'éviter en n'assassinant personne, observa Mme Breil.
— Gomme Œdipe, ajouta Lavenne. Bemarquez, en effet, qu'Œdipe n'est pas tout à fait innocent. Il s'est conduit comme un brutal avec ce pauvre Laïus : il l'a massacré, pour une vétille, en abusant de sa vigoureuse jeunesse. S'il se fût simplement rangé sur le bord du chemin, comme nous aurions
fait vous ou moi devant une auto, au lieu de se jeter férocement sur lui, il ne l'aurait pas tué; il ne serait donc devenu ni parricide, ni fils incestueux, puisque Laïus, bien que coupable d'excès de vitesse, serait resté l'heureux époux de Jocaste.
— C'est vrai, approuva Breil. Admettons même que Lermantes n'ait pas eu d'intention meurtrière, et que le hasard seul ait dirigé sa balle : il est un homme de vie facile, de moralité moyenne, pas plus mauvais que beaucoup d'autres, je l'admets, mais pas meilleur, et en somme, juste assez corrompu pour paraître capable de tout. C'est, du moins, l'impression que j'ai de lui à travers les comptes rendus du procès. Est-elle juste, Lavenne?
— A peu près.
— Donc, s'il n'est pas coupable, il pourrait l'être : irréprochable dans sa vie privée et dans sa vie d'affaires, il n'eût jamais été soupçonné.
Lavenne, qui le voyait venir, se récria :
— Irréprochable!... Qui est-ce qui est irréprochable?... L'êtes-vous?... Le suis-je? Nous vivons tous à peu près de la même manière : ni très bien, ni trop mal, avec de bonnes intentions, des défaillances, des compromis...
— On vit comme on peut, prononça Badile.
— Mon Dieu 1 oui. Supposez qu'on prenne l'un d'entre nous, et qu'on l'accuse d'un crime en lui disant : « Vous avez mené une existence endiablée, vous avez eu des maîtresses, vous avez dépensé trop
d'argent pour elles, vous avez joué aux courses ou au baccara. . . »
Mme Breil protesta .
— Mon mari ne joue jamais, lui!...
— Eh bien, je l'excepte de l'hypothèse... Donc, on réunit tous les péchés qu'a pu commettre un malheureux — qui n'est pas notre ami Breil, bien entendu, — et on lui dit : « Vous avez fait ceci, ceci et cela; donc, vous avez assassiné ce vieux monsieur ou cambriolé cette demoiselle... » Que diable voulez-vous qu'il réponde?
— Parbleu! s'écria Badile, nous serions tous fichus!...
11 jeta un coup d'œil du côté de sa femmie, qui ne broncha pas : elle connaissait, en gros, les « histoires » de son mari; mais elle feignait de tout ignorer, et restait paisible, avec ses yeux limpides, sa chair blette, son âme endormie.
— Personne n'est parfait, c'est vrai, dit Breil. Mais votre Lermantes, décidément, passait la mesure.
— Trouvez-vous?... fit Mme de Luseney.
Lavenne, sans relever les interruptions, poursuivait :
— Voici où apparaît le rôle de la fatalité, — de la sombre fatalité... Nous supposons Lermanles innocent, n'est-ce pas?... S'il est coupable, son affaire n'a plus d'intérêt... Eh bien, la fatalité, c'est qu'un pareil accident arrive à un homme comme lui, trop mal protégé par une cuirasse trouée et bosselée...
Un accord combiné des circonstances et du hasard, une soui'de conspiration contre nous de nos actes avec l'éventuel : c'est cela, la fatalité!
— A moins que ce ne soit peut-être la justice, insinua Mme Breil, très sérieuse, les yeux perdus.
Badile, qpi savourait d'excellentes truffes à la crème, eut un haut-le-corps :
— Vous êtes terrible! s'écria-t-il. Vous avez une ame de tortionnaire! Gomment, il n'y a qu'un accident, un simple accident, et la justice voudrait que l'auteur en fût puni comme d'un crime!... De quelle justice s'agit-il, au nom du ciel?...
Mme Bieil, qui ne savait peut-être pas très bien ce qu'elle voulait dire, invoqua du regard l'appui de son mari ; celui-ci accourut à la rescousse :
— Pas de la justice habituelle, telle que nous la voyons fonc ionner normalement, selon les prescriptions du Code de procédure; mais de cette justice mystérieuse, peut-être divine, dont nous ignorons les méthodes, dont les arrêts nous frappent de stupeur.
— Expliquez-vous! dit Mme de Luseney, en réprimant du geste les protestations prêtes à éclater.
— ... De cette justice que les anciens appelaient Némésis, qui n'est pas une conception abstraite comme la nôtre, mais qui est une espèce de force naturelle, incalculable, cruelle, brutale... Elle se promène à travers le monde, d'un pas lent, les yeux bandés...
— J'ai toujours cru que c'est notre Thérais, qui porte un bandeau, goguenarda Badile.
— 11 n'importe ! s'écriaBreil, emporté par son mouvement. Autour d'elle, s'accumulent les méfaits et les crimes. Elle va son chemin, sans rien voir... Un beau jour, tout à coup , son bandeau tombe, et elle frappe. . .
— A tort et à travers! interrompit de nouveau Badile. Votre justice est monstrueuse, mon cher!...
— Elle frappe ceux qui passent à portée de son glaive, poursuivit Breil; tant pis s'ils ne sont pas les plus coupables!... Ses coups sont disproportionnés, peut-être; jamais ils ne sont tout à fait immérités... Nous ne comprenons pas, mais nous éprouvons un effroi salutaire... Puis, quand elle s'est ainsi manifestée, quand elle nous a rappelé qu'elle existe, elle rattache son bandeau, et reprend son chemin. La farandole recommence derrière elle...
— Votre justice est la plus effroyable des iniquités ! gronda Lavenne.
— Si je la rencontrais, je tâcherais de lui tordre le cou, dit Pépinet.
Et M' Languard :
— Rendez-nous notre pauvre Thémis, dont on; dit tant de mal ! Elle n'est ni parfaite ni infaillible, celle-là ; elle a tous les défauts des choses humaines ; elle s'efforce pourtant d'y voir clair.
Les interruptions se croisaient; tous protestaient en s'écbauffant; la voix un peu perçante de Mme de Luseney domina le tumulte :
— Ne criez pas tous à la fois!... Laissez Breil
s'expliquer ! ... Il est très intéressant, Breil , ce soir ! . . .
Seule, Mme Breil approuvait son mari, de tout son être passionné. Elle l'encourageait du regard, elle le poussait en avant, comme une écuyère excitant un cheval un peu mou. Il continua :
— Non. non, cette justice n'est pas monstrueuse; elle n'est qu'inexplicable. Ses raisons profondes nous échappent, parce que nos regards sont bornés. Pour la comprendre, il faudrait connaître tout l'en- (iiaînement des effets et des causes...
Les protestations recommencèrent; Breil acheva cependant :
— Mais soyez sûrs que ses arrêts sont toujours fondés... Nous avons parfois comme une sourde prescience de ses lois... Nous sentons que ses coups ne tombent pas au hasard. . .
— Pourtant, ditLanguard, si celui qu'elle frappe, fût-il le dernier des misérables, est innocent du crime pour lequel il est frappé?... Il n'en faudrait pas plus pour la rendre suspecte... suspecte et odieuse!...
Badile commença :
— Voilà deux cents ans que nous cherchons à éclairer la justice, à l'adoucir, à la rendre plus humaine. . .
— La justice n'est pas humaine, interjeta Breil. Il ne faut pas qu'elle le soit : elle est un mystère, ou un jeu d'équilibre dont nous ne comprenons pas la règle secrète.
— Mon cher, dit Lavenne, vous raisonnez comme feu Tirésias lui-même. Pas moyen de vous suivre! On vous croirait juché sur le trépied d'Apollon !...
La justice, pour nous, c'est une distribution de peines proportionnée aux fautes commises. Que cette nolion soit discutable, je le reconnais; car nous sommes incapables de mesurer la gravité de la faute, et nous dosons la punition. De plus, elle suppose que la responsabilité est un fait réel, et nous savons foi t bien que ce n'est qu'une Oction, — une des nombreuses fictions qui nous aident à vivre... Les mallaiteurs, que nous traitons comme tels, sont avant tout des malades...
— Ah! là! là! glapit Pépinet. Ce n'est plus une balance, c'est une balançoire...
Cette interruption excita Lavenne, qui se mit à défendre les théories des criminalistes les plus avancés; et la conversation dévia sur cette question générale. Lermantes était oublié : son anecdote disparaissait derrière le vaste problème insoluble, angoissant, qu'elle venait de soulever. Lavenne le considérait en psychologue, Languaid en juriste, Breil en métaphysicien, Badile en sceptique indulgent, Pépinet en homme pratique, qui veut être protégé par les lois. Les voix montaient; on se renvoyait les grands mots abstraits : équité, justice, sécurité sociale, ordre public; on s'écliaulï'ait sans avancer d'un pas. Puis, au moment de se lever de table, cette ébullition s'apaisa, une plaisanterie de Pépinet acheva de l'abattre, et Mme de Luseney se remit à penser à Lermantes :
— S'il était là, le pauvre diable, que dirait-il de tout ça?
On s'amusa de l'hypothèse.
— Le fait est qu'il doit avoir des lumières spéles sur la question, dit Pépinet; je crains bien 'il ne puisse jamais nous les apporter.
— Voyons, l'invilerez-vous, s'il est acquitté? demanda Badile.
— Mon cher, répondit Mme de Luseney, il y a deux ans qu'il n'est pas revenu... Il faudrait refaire connaissance... C'est possible, après tout, si nous nous rencontrons chez des amis communs...
Et elle se mit à rire, d'un bon rire franc, bien 5^ai, qui la secouait toute...
xvni
Mme d'Entraque n'avait pas revu Lermantes depuis la veille de l'arrestation.
Ce jour-là, il était venu vers la fin de l'après-midi, à l'heure où elle l'attendait toujours dans son peiil salon familier, où les tentures, TétofFe des meubles, les coussins s'harmonisaient si finement dans les tons bleus. La visite fut courte. Il dit qu'il ne reviendrait pas de quelques jours, car il se sentait surveillé et compromettant. Quand il se leva pour partir, elle voulut l'attirer contre elle. Il se dégagea doucement : une émotion tendre ou la caresse d'un baiser aurait brisé sa volonté, qu'il crispait pour rester maître de soi.
— On va peut-être m'arrêter, dit-il; même alors, ne vous laissez pas abattre. Restez calme, gardezmoi votre confiance î Jamais on ne prouvera qu'il s'agit d'autre chose que d'un malheur, puisque cela n'est pas; mais la bassesse des ennemis, des
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU 251
envieux aura son triomphe d'une heure... Pensez à l'hallali que va sonner la haine!... Que du moins je vous sache en sûreté, hors de cette mêlée!... J'ai brûlé toutes vos lettres, jusqu'au moindre billet. Usez-en de même avec les miennes!... Sans attendre, je vous en priej... Faites cela tout de suite, ce soir plutôt que demain !...
Elle promit, il exigea qu'elle promît encore de ne rien révéler de leur amour, quoi qu'il pût arriver et arrivât-il le pire. Elle objecta qu'elle ne pouvait ni l'abandonner ni le renier dans la détresse; mais il la supplia de se comporter comme si elle ne l'avait jamais aimé :
— Ma suprême consolation sera de savoir que ma catastrophe ne vous entraînera pas.
Comme elle se défendait encore, il parvint à lui persuader que tout ce qu'elle ferait pour lui tournerait contre lui, et qu'en se perdant, elle achèverait de le perdre. Alors, enfin, elle céda et il emporta sa promesse. Elle se rappela, plus lard, qu'au moment où la porte cochère se refermait derrière lui, elle avait entendu une horloge voisine sonner six heures.
Son mari ne vint pas dîner; elle en conclut qu'il rentrerait tard, comme à Thabitude quand il passait la soirée dehors, et voulut profiter de sa solitude pour tenir son engagement. Sa correspondance remplissait l'unique tiroir d'un petit bonheur-dujour, qu'elle vida sur un guéridon, devant la cheminée. Elle formait une liasse assez épaisse : Ler-
mantes n'était pas un épistolier, mais sa grosse écriture couvrait vite des pages et des pages de son fort papier bleuté, et si la plupart de ses lettres, griffonnées à la hâte dans un but précis, étaient brèves, il y en avait de plus longues, écrites à loisir dans le ss^lon d'un steamer ou d'un pullmann, dans le hall d'un hôtel ou d'un club de Rio-de-Janeiro ou de Montevideo. Celles-ci étaient d'un ton plus intime, vibrantes de la tendresse dont elles apportaient de si loin les effluves. Juliette se mit à les relire une à une, en oubliant les heures : elles ressuscitaient les ravissements et les angoisses du passé, les longues attentes inquiètes, la joie fiévreuse de reconnaître les enveloppes, l'émoi des moments qui précédaient le revoir, le désespoir de ceux qui suivaient les départs. Les cendres noires s'amassèrent; le temps était aboli; parfois, des bouffées de douleur lui arrachaient des sanglots; les affres de l'heure présente, le danger suspendu sur le bien-aimé, d'obscurs périls inconnus qui grondaient sourdement dans un arrière-fond impénétrable, tout cela donnait un accent solennel au massacre de ces feuilles bleuâtres. Elle les bai'sait avec passion, les déchirait lentement, comme si le crissement du papier lui rendait encore des parcelles de ce qui n'était plus, puis les lançait dans leur bûcher où elles se tordaient comme des lambeaux de chair encore vivante. Un affreux pressentiment l'étreignait : c'était leur amour qui mourait dans ce nuage de fumée et d'horreur; jamais l'ave-
nir ne renouerait le lien rompu; jamais elle ne reverrait celui dont la main avait tracé ces lignes, ^ qu'effaçait la flamme...
La porte s'ouvrit brusquement : M. d'Entraque rentrait en coup de vent, l'air excité, apportant quelque nouvelle. Sur le seuil, il commença :
— Vous ne devineriez pas ce qu'on disait chez... Il s^arrêta net, pris à la gorge par cette odeur de
papier brûlé, stupéfait devant cette femme en larmes, au visage bouleversé.
— Que faites-vous là?... Vous brûlez des lettres?...
Affolée, elle voulut pousser dans le feu le reste de la liasse. Il se rua sur elle, la saisit par un bras, renvoya tomber, en tournant sur elle-même, contre un fauteuil, et tout ce qui restait des lettres fut dans ses mains. Du premier coup d'œil, il avait reconnu l'écriture de Lermantes. Il lut quelques mots à haute voix : des mots d'amour, dont sa voix rauque changeait le sens ; et il se retourna contre sa femme, les deux poings levés. Mais ses poings ne s'abattirent pas; ayant plus de fiel que de sang, il réprima sa colère; et il restait debout devant elle, haletant de son effort, le visage trempé de sueur, sifflant presque :
— Vous et moi, nous réglerons nos comptes plus tard... A lui, d'abord!
Il ramassa les lettres, les réunit, les parcourut, les emporta, sans qu'elle fît un geste pour l'arrêter. — Ce fut le lendemain que les feuilles du soir an-
noncèrent rarrestation de Lermantes. L'une d'enlre elles ajoutait : « ... après une nouvelle déposition de M. d'Entraque, dont la langue s'est enfin déliée. »
Dès lors, Julie n'avait rien su du malheureux, rien de plus que ce qu'elle lisait en défaillant dans lesjournaux, que ce qu'elle entendait répéter autour d'elle — pire supplice ! — par ces bavards à tuyaux qui font tinter à toutes les oreilles les clés de tous les mystères. 11 fallait aller et venir, se mêler à la vie d'où il était exclu, rencontrer des gens qui l'avaient connu, entendre son nom résonner dans des bouches indifférentes ou haineuses, accablé d'opprobre et de sarcasmes, sans oser risquer un mot pour le défendre, ni invoquer un appui, ni mendier un conseil. Il fallait voir, à toute heure, triompher l'homme glacial et correct, dont les rares paroles empoisonnées tombaient sur la blessure comme les gouttes d'un corrosif qui fait bouillir la plaie. Il fallait le suivre, telle une esclave enchaînée, vers l'obscur destin où il la poussait avec une adresse brutale. Il fallait se meurtrir l'esprit à supposer ce que pensait l'ami de ce silence, qu'il avait imposé' sans prévoir d'où viendrait la charge qui l'écrasait. Dix fois, elle faillit courir à Versailles, demander le juge d'instruction, dénouer la ténébreuse intrigue : son serment l'arrêtait; plus encore, la terreur que lui avait insufflée Lermantes d'aggraver le péril en mêlant à l'affaire son ignorance de femme, et peut-être une obstinée lueur d'espoir, ou la crainte de contrarier par une mala-
dresse ce concours de l'imprévu qu'on escompte jusqu'à la fin. Un mot, un geste imprudents de d'Entraque ne pouvaient-ils pas renverser l'échafaudage monstrueux? ou, comme un château de sable, lie s'écroulerait-il pas avant d'arriver au faîte, sous son propre poids? En discutant l'affaire, on parlait autour d'elle des « surprises de l'audience », du « grand jour des assises », de la « force de la vérité » : à force d'entendre répéter ces formules, elle (init par^ en attendre le salut; un instant même, pendant que Brévine fouillait l'àme de d'Entraque, elle crut que la lumière allait éclater. Mais non! la nuit s'épaissit davantage, le mensonge enveloppa^ dans ses ombres un mystère toujours plus obscur : ayant poursuivi froidement sa vengeance, l'homme l'atteignait enfin, la tenait presque, allait s'en repaître... Par quel effort désespéré tenter de la lui ravir?...
Les bruits de la chambre voisine, derrière une mince cloison, la firent tressaillir : son bourreau venait de rentrer; au palais, il l'avait surveillée en dessous, guettant les phases de son agonie; maintenant, il était là, satisfait de sa journée, jouissant de son crime comme un autre d'une belle action. Il s'habillait. Elle Técouta longtemps aller et venir... Pourquoi Jean, le valet de chambre, ne l'aidait-il pas?... Du reste, il prenait son temps, comme un homme que rien ne presse : l'eau gloussait dans la cuvette, l'odeur de la lavande entrait par les fissures
de la porte... Où allait-il?... Sans doute, comme les autres soirs, dîner en ville ou à son cercle, avec des gens qui loueraient son énergie : « Sans vous, ce brigand serait libre,' heureux, riche, estimé; c'est à vous qu'on devra de trouver la vérité!... » Oh! l'horrible mensonge de toutes choses, l'hypocrite fiction qui nous enveloppe et nous étouffe dans son filet !... Lermantes y devenait un assassin dangereux, un monstr'e de perfidie et d'ingratitude; d'Entraque, le champion de la justice, le défenseur de la société !.., Cependant, malgré ses lenteurs, il devait être prêt; il allait sortir : peut-être ne le reverrait-elle que le lendemain, à Versailles, trop tard pour tenter un dernier effort... Alors, comme emportée par une décision qu'elle n'avait pas prise, elle entra brusquement chez lui.
Ayant passé son habit, il donnait un dernier coup à sa toilette, devant une armoire à glace qui le réfléchissait de la tête aux pieds. Il la devina sans la regarder. Debout sur le seuil, elle dit :
— Vous n'allez pas faire condamner cet innocent !
Il ne répondit rien : il assurait son nœud de cravate, et s'absorbait dans cette opération.
— Car il est innocent, vous le savez !... Il n'y a que vous qui puissiez en être sûr, et c'est vous qui l'accablez!... N'aurez-vous pas un cri de conscience?.., pas un mouvement généreux?...
Toujours muet, d'Entraque alla prendre sa montre qu'il avait posée sur la cheminée, et en attacha la
chaîne à son i^ilet blanc. Conscience? Générosité?. .. Savait-il seulement que ces mots ont un sens?... Elle changea de ton :
— Prenez garde ! il est armé pour sa défense; il n'a qu'à dire pourquoi vous le persécutez !...
Cette fois, il lui lança un coup d'œil, et répondit :
— Il n'a pas parlé jusqu'ici : donc, il ne parlera pas. . . Oh ! vous aviez choisi un amant très discret ! . . .
Il avait répondu : donc il craignait quelque chose. Elle insista :
— Vous avez raison : il ne dira rien. Mais moi?...
— Vous ?. . . Vous ! ... Je connais les femmes : plutôt leur amant sur la roue qu'elles-mêmes au pilori... Vous vous tairez comme lui !
Elle se tordit les mains :
— Vengez- vous autrement!... Ce que vous faites est atroce!... On assassine un rival, on tue une
mme infidèle, on n'envoie pas un innocent à échafaud...
Pourquoi pas?... Il me semble, au contraire, qu'on n'inventerait rien de mieux, fut-ce en cherhant beaucoup... Je vous avouerai même que je 'aurais jamais trouvé cela par mes moyens ropres... iMa foi, non ! je n'ai pas assez d'imagination... Il a fallu le concours des événements...
— Si je parlais, pourtant?... Y songez-vous?... On punit les faux témoins, on les arrête... Et vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas ce que je pourrais faii e !
11 s'était adossé à la cheminée et l'observait, en
dessous, les paupières à demi baissées, les lèvres ironiques, tout en jouant avec ses gants :
— En effet, je ne sais pas ce que vous pourriez faire; mais je sais que vous ne ferez rien... ï)u reste, croyez-vous qu'on vous écouterait encore?... Vous avez laissé passer l'heure... Les femmes sont toujours en retard... A présent, la liste des témoins est épuisée, comme on dit là-bas... Demain, le rideau se lèvera sur le réquisitoire; vous en entendrez de belles !... Pour moi, je me promets un vrai régal... Ensuite, M' Brévine chantera sa petite chanson : ça ne fera ni chaud ni froid. Les convictions sont arrêtées... Puis viendra la délibération du jury, puis le verdict... Et dans quelques semaines — clic! — -justice sera faite.
Il coupa l'air devant lui, d'un geste terrible. Elle lava les bras, en répétant :
— Justice !...
Le mot vibra comme un appel désespéré. D'une voix plus contenue, comme étouffée, elle ajouta :
— Vous dites des choses à faire mourir d'horreur !... Cette iniquité ne s'accomplira pas!...
— Oh ! ricana-t-il, on en a vu bien d'autres !... Elle se laissa tomber à genoux, les mains tendues, suppliant :
— - Ne soyez pas l'instrument d'une telle abomination!...
Il affecta de la contempler curieusement, pendant quelques secondes. Peut-être crut-elle qu'il hésitait. Mais il dit :
— Ne restez donc pas dans cette posture, Jean peut rentrer d'un moment à l'autre : il serait surpris... Au surplus, vous sentez bien que vous perdez vos larmes... Gardez-en quelques-unes pour une autre occasion ; je crois que vous n'avez pas fini d'en répandre !...
Et il sortit d'un pas léger, qui craqua dans le vestibule.
La malheureuse s'enfuit chez elle... Arriver jusqu'à Lermantes !... Entrer dans son cachot, tomber sur son cœur, lui crier : « Délivre-moi de mon serment!... Ou plutôt, parle toi-même, parle!... Moi, je suis une femme, j'ai peur de ces hommes rouges, de ces robes noires, de cette foule !... Mais toi, qui es fort, parle donc!... Dis ce qu'il faut dire!... Livre-leur tout notre secret, — et qu'il soit une tois de plus béni s'il te sauve !.... » Vœu stérile ! le bien-aimé était là-bas, derrière ces murs, ces serrures, ces cadenas, gardé par ces geôliers et ces gendarmes, plus loin d'elle qu'au fond du tombeau... Ni ses sanglots ni ses prières n'ouvriraient ces portes inexorables : les lèvres généreuses resteraient closes jusqu'à la mort, — ô Dieu ! jusqu'à quelle mort!... Ah ! que pesait sa promesse, en regard d'un tel danger?... Pourquoi l'avait-elle tenue?... Elle aurait pu du moins parler à Brévine, ou recevoir Charreire venu peut-être en sauveur... Quelle misérable honte l'en avait tout à l'heure empêchée?... Dans quelques heures, il ne serait plus temps... Tandis qu'à présent encore, peut-être,
à présent... Et sa décision fut prise tout à coup : elle remit en hâte son chapeau, elle sortit précipitamrïient. Une auto passait à vide; elle l'appela, dans rintention de se faire conduire chez Charreire. Une impulsion la fit changer d'avis : quand le conducteur stoppa au bord du trottoir, elle lui jeta Fadresse de Brévine.
L'avocat conférait avec un client attardé; son domestique avait ordre de ne plus recevoir. Elle insista :
— Dites que c'est urgent, très urgent!... Dites que je viens pour l'affaire Lermantes !...
Il fallut attendre, dans un salon comme il y en a chez les médecins, avec des magazines dépareillés, des feuilles illustrées, des journaux. L'un de ceux-ci, frais encore, publiait déjà des instantanés de l'audience : d'Entraque à la barre, Lermantes entre ses gendarmes, le banc des jurés, — les images mêmes photographiées dans son esprit, qui hantaient ses yeux. Sur la cheminée, une bizarre pendule ancienne sonnait toutes les minutes, d'une voix aigrelette, insistante, qui recommençait sans lassitude; en sorte qu'à force de l'entendre on ne mesurait plus la fuite du temps infatigable. Les images et le carillon, en se mêlant, formaient une espèce de symphonie ridicule et tragique : rien de plus grimaçant que le son de ces minutes qui s'égrenaient dans le désespoir, sinon ces figures déformées par le tirage, l'encre grasse, le mauvais papier. Les heures n'étaient plus qu'un bruit falot.
qui faisait mal, les êtres que des taches informes, des fantômes grotesques; et la mort approchait très vite, en sautillant, comme à la musique d'un funèbre ménétrier.
Bien que la tardive visiteuse n'eût pas donné son nom, Brévine l'avait devinée. Impatient de l'écouter, il dut pourtant se prêter un moment encore aux explications du plaideur, qui se répétait. Mais son attention se dérobait : il finit par renvoyer l'importun, dont Mme d'Entraque vint occuper le fauteuil à côté de la table de travail : une grande table Louis XV, très en ordre, où chaque objet gardait sa place. Elle se nomma si bas, qu'il l'entendit à peine; l'émotion lui coupait la voix. Brévine dut l'aider :
— Vous m'avez fait dire, madame, que vous venez à propos de l'affaire Lermantes : vous m'apportez un renseignement de la dernière heure ?
— Oui, monsieur.
— Je suis à vos ordres.
Elle resta muette. Brévine attendit quelques secondes, puis se mit à l'interroger, lentement, en interprétant les silences qui espaçaient ses questions :
— M. d'Entiaque n'a pas dit la vérité, n'est-ce pas?... Son récit de chasse est inventé de toutes pièces?... J'en étais sûr, madame, je l'avais deviné !... Pourquoi a-t-il inventé cette abominable histoire?... Par haine? par vengeance?... Qn s'en doutait!... Ce que vous m'apprenez Jà est capital.
madame ! Vous changez en certitude un soupçon dont je ne pouvais tirer aucun parti!... La déposition de M, d'Entraque est la clef de l'affaire, vous l'avez compris. Si vous venez à moi, c'est pour m'aider à la détruire, n'est-ce pas ?... parce que vous ne voulez pas vous faire complice, par votre silence, d'une machination odieuse ?... Mais il faut que je puisse la démolir entiprement, sans quoi elle garde toute sa force... M. d'Entraque a prêté serment et les témoins sont toujours censés de bonne foi... Jusqu'à présent, je n'ai à lui opposer que ses contradictions : il les explique à sa manière, le jury peut très bien accepter ses explications... Moi, je ne pourrais le confondre qu'en montrant les raisons qui Font amené à se contredire, les motifs de sa haine... Par exemple, je dois vous avertir que cela peut lui coûter cher ! . . .
Elle lui jeta un rapide regard; il admira l'éclair de ces grands yeux passionnés, plus éloquents que la voix, où l'espoir s'allumait.
— Cessera sa perte? demanda-t-elle,
— J'en ai peur... Il a fait un faux témoignage — un faux témoignage — et un faux serment..' Je ne sais trop ce qui restera de lui quand il sera démasqué...
— Mais Lermantes sera-t-il sauvé?...
Brévine eut une seconde d'hésitation, craignant de trop promettre, ou de tout perdre en se réservant :
— J'en suis persuadé, madame... Toutefois, on n'est jamais sûr de rien, aux assises; il est impos-
sible de calculer ce qui se passe dans l'âme d'un juré... Je croyais la partie perdue... Avec l'aide que vous m'apportez, on peut la gagner encore...
Il attendait; elle se tut, puis le regarda comme si elle allait parler; ses lèvres frémirent; les mots tout prêts n'en purent franchir la barrière. Elle mit les deux mains sur sa poitrine, dans un geste de douleur infinie, et le regarda de nouveau, plus longuement, comme pour l'implorer.
— Écoutez-moi, madame! reprit Brévine... J'ai toujours eu le sentiment que M. Lermantes pouvait renverser d'un mot le témoignage de M. d'Entraque, mais que ce mot, il mourrait plutôt que de le prononcer... C'est bien cela, n'est-ce pas?...
Elle fit (( oui » d'un battement de paupières; elle balbutia :
— Vous avez tout compris...
Brévine acquiesça d'un signe de tête :
— Tout à l'heure, seulement... Un mot de M. Charreire m'a mis sur la voie... Oh! lui-même ne soupçonnait rien!... Nous autres, nous voyons tant de choses, qu'un signe nous suffit parfois... Mais devant la justice, ce n'est pas assez de deviner : il faut savoir^ il faut prouver!... Ce que vous venez de m'apprendre ici, madame, achève de m'éclairer; je n'en puis profiter aux assises qu'avec votre permission et votre appui...
— Dites tout ce qu'il faudra !
— Entendez-moi bien, madame!... Je ne puis me borner à insinuer, dans ma plaidoirie, que
M. d'Entraque a porté un faux témoignage par haine et par vengeance, même en indiquant les motifs de sa haine... Gela ne servirait à rien, ou irait à fins contraires... Il faut que je le rappelle à la barre et, reprenant l'interrogatoire, que j'explique tout ce qui s'est passé, que j'établisse l'exactitude de mes allégations, que je montre comment et pourquoi l'attitude du témoin a varié, que je lui arrache à lui-même l'aveu de ses mensonges... C'est vous dire que d'autres explications me sont encore nécessaires.
Elle murmura :
— Je vous dirai tout...
Mais l'émotion brisait sa voix.
— ... Peut-être vous sera-t-il plus facile déparier si je vous interroge?
Elle fit un signe affirmatif.
— Pouvez-vous mettre entre mes mains une preuve de votre amitié avec M. Lermantes?... Ses lettres, par exemple?
— Mon mari les a toutes... Il m'a surprise pendant que je les brûlais. . .
— Quand cela?...
— La veille de l'arrestation.
Brévine frappa ses mains Tune contre l'autre, en s'écriant :
— Mais c'est mieux que tout ce que j'espérais ! . . . La veille de l'arrestation, c'est la veille même de la deuxième déposition de M. d'Entraque, de celle où il s'est contredit, de celle qui est la base de l'accu-
sation!... Donc, il l'a fabriquée pendant la nuit.,. Sans perdre une heure!... Vous n'avez plus une seule de ces lettres?...
— Plus une seule.
— Et les vôtres, — céllesquevousécriviezàM.Lermantes?... Il les a sans doute mises en lieu sûr?...
— Je sais qu'il les a détruites.
Ses lèvres s'étaient descellées : elle pouvait parler, maintenant, elle avait besoin de parler, elle parla comme on respire après un long élouffement. Les paroles tombèrent en allégeant son cœur. Cet inconnu de la veille était là comme un confesseur indulgent, qui prendrait parti pour le péché contre la peine; elle ne le redoutait plus; elle mettait en lui son entière confiance; en phrases pressées, abondantes, elle raconta la dernière entrevue, le cher souci qu'avait le bien-aimé de la sauver avant de périr, comment elle avait tout perdu par son imprudence, pour reUre une dernière fois, avant de les anéantir, ces lettres palpitantes...
Brévine l'écoutait avec émotion. Il avait vu s'asseoir dans ce même fauteuil bien des pastiches de l'amour, souillés par le crime, enlaidis par la honte, le remords ou la peur; une fois, enfm, il en rencontrait la généreuse image. Parmi tant d'amants coupables, ceux-ci du moins s'étaient aimés sans égoïsme ni lâcheté, l'un prêt à mourir pour l'autre prête à se perdre, fondus ensemble jusque dans cette séparation, plus terrible que la mort, qui conduisait à la pire des morts. Les murs même de la
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prison n'avaient pu disjoiadre leurs âmes; unies encore, elles s'appelaient à travers l'espace, elles se répondaient en cris de détresse, elles se confondraient peut-être, demain, dans un hymn-e de salut. Son esprit agile rapprochait les deux histoires de lettres détruites — celle de Louise Donnaz et celle qu'il venait d'entendre — étrangement mêlées dans •ce procès, comme si quelque insaisissable lien les rattachait l'une à l'autre à travers la durée. Par deux fois, des secrets bien gardés étaient sortis de leur •silence; par deux fois, la vérité avait jailli de cendres dispersées; tant de choses différentes, en se ressemblant, se recommencent ! si solidement les anneaux que forgent les jours nous rivent a nos destinées!...
— Vous allez me demander pourquoi je n'ai pas parlé plus tôt? acheva la visiteuse... C'est qu'il m'avait fait jurer de me taire, c'est qu'il m'avait persuadée qu'un signe de moi le perdrait!... Pourquoi l'ai -je cru?... Parce que je le croyais toujours!... J'ai attendu jusqu'à l'heure où j'ai senti que, seule encore, je pouvais le sauver...
— Et vous le sauverez malgré lui... Mais votre calvaire n'est pas fini, madame : il vous faut venir à la barre, demain, vous-même... Puisque vous o'avez plus de lettres pour attester vos paroles, il faut les répéter devant la Cour...
Elle s'était exaltée en parlant. Piien ne l'effrayait plus. Elle dit, presque en souriant, d'un ton d'enihousiasme :
— Je suis prête à tout !...
Brévine réfléchit un instant, — tel un auteur cherche le meilleur moyen de régler la scène finale, qui déchaînera l'émotion, emportera le sucôès :
— Je ne vous imposerai ce suprême éfîort que s'il est indispensable, dit-il; j'espère qu'il ne le sera pas... Voici donc le plan pour demain : je ferai d'abord rappeler M. d'Entraque; je l'interrogerai de telle sorte qu'il comprendra que je n'ignore rien et vais tout dire. Ainsi, je lui fournirai un dernier moyen de se rétracter... Que pensez-vous qu'il fasse?...
Elle le regarda, l'air surpris, comme s'il l'interrogeait sur un inconnu :
— Comment le saurais-je? répondit-elle.
— Songez qu'il va se trouver dans une impasse effrayante : s'il se rétracte, il se déshonore luimême; s'il refuse de se rétracter, c'est moi qui le marque.,, et le fais peut-être arrêter...
Pendant des années, elle avait partagé la vie et le lit de cet homme; quelque temps ils s'étaient peut-être aimés; leurs peines et leurs joies avaient été souvent communes; un, solide lien légal les unissait encore. Et pourtant, il s'évaporait de sa pensée que l'autre emplissait tout entière.
— Je crois qu'il luttera jusqu'à la fin, dit-elle.. . Oui, tel que je le connais, il se défendra bien!... Mais qu'est-ce que cela fait?... 11 s'agit de sauver Lermantes, n'est-ce pas ?. . .
(( Sublime et cruelle, pensa Brévine; c'est toute la femme. »
— Eh bien, reprit-il, si d'Entraque refuse de se rétracter entièrement, je prierai le président d'user de son pouvoir discrétionnaire pour vous faire appeler...
Elle demanda :
— Le fera-t-il?
Elle n'avait plus qa'une seule crainte : qu'une force étrangère l'arrêtât dans ce calvaire qui, tout à l'heure, lui paraissait inaccessible. Elle ne ressemblait plus à la créature accablée dont l'âme venait de toucher au tréfonds du désespoir. Libérée de la honte et de la peur, elle apportait le salut comme une palme de gloire, elle jetait son amour dans la balance comme un poids qui va tout emporter. Le bien-aimé serait sauvé par elle; qu'importait à quel prix? Le monde avec ses lois, ses juges, ses prisons, avec la mort qui plane et la douleur qui guette, avec les surprises de ses lendemains, avec le mystère où il s'enveloppe, le monde entier n'était plus qu'un éden où ils s'enfonceraient ensemble, indifférents au glaive du chérubin... Quand elle fut sortie, d'un pas léger qui court au rendezvous, Brévine resta longtemps pensif devant l'énorme dossier que venait d'éclairer ce coup de lumière. Nul n'avait eu plus d'occasions tragiques de comp- j ter ce que coûtent aux hommes leurs misérables | joies, leurs passions tristes ou folles, les dangereux | caprices de leurs cœurs ou de leurs sens; pour la I première fois peut-être, il se demanda si un tel j amour ne valait pas son prix terrible...
Les journaux du malin 's'accordèrent à trouver que l'affaire tournait mal pour Lermantes. Les uns 'le déclaraient brutalement, les autres avec des réserves d'expression : plusieurs relevaient « l'adresse » avec laquelle l'accusé s'efforçait, par ses réticences, de discréditer M. d'Entraque :
« Un tel système, disait un organe sérieux, n'aurait pas manqué d'impressionner un témoin sensible ou nerveux. Par malheur pour lui, Lermantes avait affaire à un homme de beaucoup de sangfroid, qui n'a pas sourcillé. M. d'Entraque est resté absolument maître de soi. Pas un instant il n'est sorti de son rôle. Il répondait à toutes les questions avec une aisance, un calme imperturbables, sans ucun souci de l'effet qu'il produirait sur la salle, ans autre préoccupation que d'être exact. En vain * Brévine, avec son habileté coutumière, s'est-il fforcé de le pousser sur un terrain dangereux, le
taureau ne s'est pas ému des attaques du picador. Tranquille, énergique, confiant en soi, M. d'Entraque ne disait pas un mot de plus que ce qu'il voulait dire; mais il disait tout, — et il a maintenu tout ce qu'il avait dit. Jusqu'alors les impressions du public semblaient partagées : l'effet de cette déposition, dont on savait à l'avance qu'elle constituait la base la plus solide de l'accusation, a été foudroyant. Jusqu'à quel point la plaidoirie de Brévine parviendra-t-elle à l'atténuer? C'est la question qu'on se posait en quittant le Palais. »
Chaussy développait un thème à peu près pareil, dans sa langue à l'emporte-pièce, avec sa fougue corrosive et déréglée :
« Quel spectacle !
(( Chaque phrase de d'Entraque cinglait comme une lanière, comme ces lanières qui zèbrent la chair de longues traces tuméfiées.
(( Aussi la hideuse figure du scélérat fut-elle bientôt livide et cadavérique. Il se levait comme pour répondre, la lanière sifflait — pffit ! — et il retombait sur son banc.
(( On pensait à ces malheureux chiens qu'on noie, et qu'on enfonce d'un coup d'aviron sur la tête chaque fois qu'ils remontent à la surface.
(( Les pauvres bêtes n'ont commis d'autre crime que d'être galeuses ou trop vieilles : aussi inspirenlelles la pitié. L'homme d'hier n'inspirait que l'horreur.
« Parfois il essayait d'interrompre, et sa voix
s'étranglail. Ou bien il parvenait à lancer quelques ! mots; un regard lui imposait silence. Jamais on n'a vu le mensonge terrassé plus victorieusement par la vérité.
(( Les stigmates du crime apparaissaient sur cette figure convulsée, qui porte déjà ceux de la petite vérole, et que trempait la sueur froide du remords et de l'effroi ! »
— C'est tapé! déclara Condemine, qui tenait le journal à la main, en s'asseyant à côté de Mortara.
— Mais inexact, riposta le peintre. Je n'ai pas quitté l'accusé du regard pendant que l'autre déposait; sa tenue a été parfaite. Il ne suait pas, sa figure ne se convulsait pas... Notez que j'ai d'excellents yeux, et que je ne les mets jamais dans ma poche!... Remarquez aussi que Lermantes est en face de nous, qui le voyons bien; tandis que Ghaussy est obligé de se pencher en avant ou de se tordre en arrière', puisqu'il est sur le même banc... Vous pouvez vous en rendre compte : il a la même place qu'hier !
L'affluence était égale. De banc en banc, on se reconnaissait, on se saluait, on se télégraphiait des signes amicaux. En gagnant son fauteuil à la gauche du président, M. Perron leva les yeux vers la tribune, où il reconnut la baronne Khârv, à côté de Mme Nudrit. Elle portait une souple robe de linon bise, avec un boa Pierrot qui tombait le long de son bras gauche, et un ravissant chapeau de paille thé garni de feuillage. Elle rencontra son regard, et le
salua d'un gentil sourire dont il fut enchanté. Badile occupait auprès de Mme de Luseney la place de Mlle Félicie, retenue par la migraine. Lola Mammette arriva en compagnie de Valens et Daisy Tyndall sans J^an Toma. Montjorat avait reparu. On l'entendit glapir :
— Ah ! vraiment, ça va mal !... Voyons!... Si mal que ça?...
En vérité, la cause paraissait entendue. Mais la chasse n'est pas terminée quand la bête est forcée : il faut l'abattre, voir couler son sang, l'entendre haleter, suivre des yeux et de l'oreille les palpitations de son agonie. De même ici : les spectateurs exigent le drame jusqu'au dénouement; ils n'en j perdraient pas une péripétie; ils veulent le frisson d'attente avant le verdict, la froide solennité de l'arrêt, le cri du condamné, l'air navré du défenseur, peut-être un sanglot étouffé dans la salle; toute l'émotion, enfin, que la vue et l'odeur du désespoir peuvent tirer encore d'âmes desséchées, d'imaginations taries. Valens, les paupières lourdes, la mine éreintée, déclara qu'il n'y avait plus que le verdici qui l'intéressât :
— L'avocatgénéral sera-t-illong? demanda-t-ilen bâillant. Pourquoi veut-il absolument parler, cet homme, puisque l'affaire est dans le sac?...
— Ces p:ens-là se plaisent à triompher longuement, expliqua Pépinet, que Proz avait amené. Résignez-vous à avaler la tartine !
Le gros homme s'inquiéta : il s'endormait tou-
jours en écoutant, ronflait quelquefois, craignait d'être ridicule. Lola dut lui promettre de l'éveiller en le pinçant :
— ...Bien fort!... Jusqu'au sang, 'pas?... L'entrée de la Cour n'apaisa que peu à peu ce
brouhaha. Bien qu'on n'entendît guère, au milieu du bruit, ce que disait le président, on comprit que M. d'Entraque était rappelé. Des exclamations de surprise se croisèrent aussitôt :
— Qu'est-ce qu'il y a?... Encore?... Ce n'est donc pas fini?... Pourquoi le rappelle-t-on?... Qu'est-ce qu'on lui veut donc?...
Ceux qui avaient le mieux entendu, expliquaient :
— C'est sur la demande du défenseur.
Et chacun d'appréciercette complication nouvelle :
— Brévine a pourtant vu que le gaillard ne se aisse pas démonter !...
— Brévine abuse : il en prend trop à son aise vec les témoins !
— C'est dans ses habitudes.
— Ou bien il veut gagner du temps?...
— Vous verrez que cela tournera contre lui !
— Qui sait? 11 est si fort!
D'Entraque, cependant, s'était avancé,, l'air tonné. 11 reprit sa pose de la veille, les jambes croisées devant la barre où il s'appuya, la lèvre retroussée dédaigneusement, et la voix sonore de Brévine domina les derniers murmures :
— La déposition de M. d'Entraque est d'une telle importance...
— Oh! oh! souffla M. Langiiard à sa femme, serait-il sûr de la démolir?...
— ... que je tiens à demander une fois encore au témoin s'il est certain d'avoir parlé dans l'esprit de son serment, sans rien altérer de la vérité?...
— Tous avez déjà posé cette question hier, maître Brévine, objecta M. Motiers de Fraisse. Nous ne pouvons pas recommencer toujours...
— Pardonnez-moi, monsieur le président! Depuis hier, j'ai de nouvelles raisons, très fortes, de revenir sur cette déposition. Je ne les préciserai que si le témoin m'y oblige. Auparavant, je désire qu'il nous déclare expressément s'il maintient ses allégations?...
— C'est du chantage! grogna Chaussy qu'inquiétait le ton cassant de l'avocat.
M. d'Entraque avait écouté, la 'figure teudue, en tordant nerveusement ses oants. Il dit avec hauteur:
— J'aime à penser que si le défenseur était à cette barre au lieu d'être à son banc, il serait assez véridique pour n'avoir rien à retoucher à ses paroles. Qu'il veuille bien croire que c'est mon cas!
N'était-ce pas la juste révolte de l'homme d'honneur qu'offense un soupçon injurieux, et qui se maîtrise pourtant, par égards pour le lieu où il parle? Brévine sentit que la foule approuvait cette réponse, et lui fit face : elle bruissait d'un murmure hostile, houleuse déjà, prête à se déchaîner. D'un geste d'apaisement, très grave, il l'invita au calme. Ses yeux cherchèrent Mme d'Entraque : el'le occu-
pait l'angle du premier banc derrière ceux des témoins, séparée par trois personnes de M. Marnex. Comme elle l'interrogeait du regard, il répondit d'un mouvement de visage qu'elle fut seule à saisir; puis il reprit, très vite, à son habitude, mais avec cette impeccable diction qui marquait l'accent de chaque syllabe :
— C'est très bien dit, mais ce n'est pas une réponse. Je vais donc préciser. Le témoin a fait à l'instruction, le 2 septembre, une déposition favorable à mon client, conforme d'ailleurs à son premier récit de l'accident, tel que nous l'ont répété hier MM. Châtel et Lavaux. Quelques jours plus tard, exactement le 11 septembre, il a donné du même événement une version différente, qui a provoqué l'arrestation de Lermantes. Or, je demande au témoin de nous dire si, dans l'intervalle de ses deux dépositions, il ne s'est pas produit un fait qui a complètement modifié ses sentiments intimes à l'égard de l'accusé?
Lermantes ne pouvait comprendre le sens de cette question, puisqu'il ignorait les incidentsdomestiques que sa dernière visite à Mme d'Entraque avait suscités; il sentit pourtant qu'elle se rattachait par quelque obscur lien au secret dont la sauvegarde lui coûtait si cher; et il se penchait en avant, dans une attitude d'attente passionnée, comme pour cueillir, au sortir des lèvres, les paroles qu'il guettait.
Comme d'Entraque tardait à répondre, M. Motiei s de Fraisse lui dit :
— Vous avez entendu la question?...
Il perdit pied, et balbutia :
— Oui, mais... je... je ne l'ai pas comprise. Brévine se récria vivement :
— Gomment ! je suis sûr que tout le monde l'a comprise, excepté vous! Mais, qu'à cela ne tienne, je serai plus clair encore, puisque vous le désirez.
Cette fois, il ralentit son débit pour mieux marteler ses mots : ,
— Au moment de l'accident, M. d'Entraque entretenait avec mon client les relations les plus amicales, — puisque mon client l'avait tiré d'embarras très graves, sur lesquels je n'ai pas insisté. Rien n'altéra ces relations jusqu'au 10 septembre, exactement... Suis-je assez précis, monsieur d'Entraque?... Ce jour-là — pas un autre — ^ àla suite d'une discussion qui eut lieu vers onze heures et demie du soir, entre vous et une tierce personne, vos sentiments furent complètement changés... A tort ou à raison, il n'importe! je n'ai pas à en juger... Ce qui est certain, c'est que, dès le lendemain, vous apportiez à l'instruction votre deuxième version, celle que vous nous avez débitée hier avec tant de conviction. . . Notez, messieurs, que M. d'Entraque Tappoftait spontanément, sans avoir été convoqué par le juge.
A ces précisions que sa femme seule pouvait donner, d'Entraque devina qu'elle avait parlé. Mais la logique de son attitude l'acculait au mensonge. Sans prévoir où l'entraîneraient ses dénégations, il paya d'audace :
— J'ai déjà expliqué hier comment un travail de
mémoire... très naturel... m'a permis de rétablir les faits...
— Le témoin continue à répondre à côté. Je voudrais cependant qu'il nous déclarât si, oui ou non, la discussion dont je parle a eu lieu?
... Pourquoi d'Enlraque restait-il là, pris à court, mordillant sa moustache en roulant des yeux irrités?... Le sourd frémissement de la foule changeait de son, comme le vent qui siffle autrement selon qu'il vient du sud ou du nord.
Brévine reprit :
— Je comprendrais que M. d'Entraque refusât • le s'expliquer sur les motifs de ses variations. Je ne les lui demande pas. Qu'il reconnaisse seulement qu'il en est de puissants, que ces motifs influencèrent son témoignage, — que sa première version de l'accident est la seule exacte; et je le tiendrai quitte.
\ D'Entraque frappa du pied en répondant avec ^violence :
l — Je ne reconnais rien du tout.
F — Je tiens à l'avertir qu'avec ou sans lui la lumière se fera... Pardonnez-moi mes lenteurs, monsieur le président; vous les comprendrez tout à l'heure... Puisque le témoin ne se rétracte pas, c'est donc qu'il maintient sa déposition?
Hors d'état de calculer la portée de ses paroles, aveuglé par la colère, d'Entraque éleva la voix :
— Faut-il que je vous le répète jusqu'à demain, monsieur?
LE GLAIVE ET LE JiANDEAU
Il y eut un silence de trois secondes, qui parut long. Valens souffla à l'oreille de Lola :
— Il y en un des deux qui blufïe : lequel? Elle lui répondit, haletante :
— Tais-toi!...
Lentement, d'un regard que tous les yeux suivirent, Brévine chercha Mme d'Entraque. Elle se leva comme s'il l'appelait. Alors, se retournant vers la Gour, il dit :
— Puisqu'il en est ainsi, je prierai M. le Président d'user de son pouvoir discrétionnaire pour appeler à cette barre Mme la comtesse d'Entraque, qui est dans la salle.
Un frémissement courut du tribunal aux boxes, delà tribune aux bancs réservés. D'Entraque fit mine de s'avancer contre Brévine, les poings crispés : un huissier lui barra le chemin. Lermantes, penché en avant, tirait son défenseur par l'épaule en lui soufflant, la voix étranglée :
— Ne dites rien!... Taisez-vous, je vous en conjure!...
Mme d'Entraque attendait, en se raidissant sous le feu croisé des regards. Renée, Paul, Roland euxmêmes, figés jusqu'alors dans leur immobilité, s'étaient levés comme les autres; Ghaussy bouscula ses voisins pour la voir. M. Motiers de Fraisse eût-il voulu repousser la demande de Brévine, qu'il n'aurait pu : il l'accorda. Aussitôt, la jeune femme s'avança derrière l'huissier, à travers la foule entr'ouverte; elle passa près de son rhari, resté dans
LE Gl>AIVE ET LE BANDEAU 279
le prétoire entre la barre et les places des avocats; et ses noms et prénoms résonnèrent dans le silence profond :
— Julie-Éléonore d'Entraque, née de Novenne, trente-trois ans...
Les choses que Brévine n'avait pas dites s'imposaient avec une telle évidence, que le mystère était déjà percé. Cependant tous restaient anxieux, comme à l'approche d'un dénouement qui, pour être prévu, n'en est pas moins terrible. Cette attente mêlait les passions, saines ou perverses, humaines ou cruelles, qui font la curiosité des foules : la soif du scandale et la faim de la justice, le goût du vice et l'amour de la vérité, la bassesse que réjouit la confusion du prochain, la générosité qui repousse la calomnie. Chaussy, livide de stupeur, foudroyait des yeux ce témoin intempestif, qui menaçait de lui ravir sa proie; d'En traque restait les bras écartés, les mains en avant, comme pétrifié; comme il se trouvait devant M' Aurora Winckelmatten, celle-ci, pour voir, se penchait sur l'épaule d'un de ses confrères ; Rutor avait éperdument agité ses manches rouges dans son geste habituel; la surprise faisait ouvrir à M. Marnex une vaste bouche stupide, tandis que Renée crispait ses mains sur celles de Paul et de Roland; on entendait bruire je souffle du gros Crevola. Dans les boxes, les têtes s'avançaient, l'attention tordait les traits, écarquillait les yeux ou les bouches, faisait haleter les poitrines. M. Motiers de Fraisse annonça que Mme d'Entraque serait enten-
due à titre de renseignement, sans être assermentée.
— Eh bien, madame, dites ce que vous avez à dire.
Elle avait ce calme que puise, dans le sentiment d'un absolu sacrifice de soi, celui qui n'a plus rien à perdre, ayant tout donné. Elle saisit la barre de ses deux mains; et elle commença, d'une voix qu'on entendit partout :
— La déposition de mon mari est fausse d'un bout à l'autre... Je l'ai supplié hier de revenir à la vérité... Il n'a pas voulu... Il m'a dit qu'il ne voulait pas... Il se venge ainsi de M. Lermantes, parce que...
Elle prit un temps, et acheva crûment sa phrase, dans le dégoût d'ajouter une dernière hypocrisie de mots à celle de son long silence, dans l'horreur d'une réticence qui aurait laissé l'ombre d'un doute, ou — qui sait? — dans la crainte d'une atténuation dont on aurait conclu qu'elle avait perdu la fierté de son amour :
— . parce que M, Lermantes est mon amant.
Elle se tut; le silence durait; on attendait quelque chose. M. Moliers de Fraisse demanda :
— C'est tout ce que vous avez à dire, madame? Elle ajouta :
— Ceci encore!... M. d'Entraque a été averti le 10 septembre, dans la soirée, en m'arrachant des lettres que je brûlais...
Le silence recommença. Puis, sur un regard du
président, M. Rutor fit signe qu'il ne poserait auune question. Brévine dit seulement :
— Nous savons ce qu'il nous importait de savoir.
— Vous pouvez regagner votre place, madame, prononça M. Motiers de Fraisse.
Mme d'EnIraque se retourna. Elle vit ces têtes tendues, ces regards braqués sur elle, cette foule debout et grondante, l'huissier qui s'approchait pour la reconduire, son mari, à deux pas, décomposé, et Lermantes, — Lermantes qui ne la regardait pas, Lermantes qu'elle venait de sauver et qui sanglolait la tête dans ses mains. Tout cela se confondit dans un vertige; ses forces l'abandonnèrent; elle serait tombée, si J\P Aurora Winckelmatten ne s'était empressée de la recueillir à sa place, en lui offrant des sels. Cependant, la voix de Bréviiio domina le tumulte prêt à se déchaîner.
— D'Entraque! appela-t-il impérieusement. Si vous persistez maintenant, je vais requérir votre arrestation pour faux témoignage î
L'homme, affolé, balbutia :
— J'avais dit vrai, la... la première fois... Deux ou trois questions achevèrent de le mettre
n déroute : il reconnut tout, au milieu d'un frélissement d'indignation. Si respectueuse pourtant, quand elle est agglomérée", des lois et des conventions sociales, la foule semblait prête à se déchaîner
I contre lui. Des mots cinglants le fouettèrent : — C'est plus lâche que le vitriol ! dit Lola Mamtte.
Et Pépinet :
— Un cocu odieux, ça ne s'était encore jamais vu!...
Rutor se leva, tourné vers la Cour. Sans qu'on l'entendît de la salle, il déclara que cet incident l'obligeait à se recueillir, et demanda la remise des débats au lendemain. Il en fut ainsi prononcé, au milieu du tumulte. Gomme M. Perron levait les yeux ' jers la tribune, il rencontra le regard de la baronne, Khârv, qui lui souriait en esquissant le geste d'applaudir. Ghaussy sacrait au milieu des journalistes. Daisy Tyndall, enthousiasmée, clamait que la vie est splendide. Monijorat faisait chorus. Beaucoup aussi partaient sans rien dire, la gorge serrée, la tête perdue, comme après une émotion trop forte...
Pendant que la salle achevait de se vider, deux détonations ébranlèrent le palais. 11 y eut des remous, des cris, du tumulte : M. d'Entraque venait de se venger.
L'audience n'avait pas duré une demi-heure. Spectateurs et professionnels se trouvaient donc libres au commencement de l'après-midi. Un soleil radieux roulait dans l'espace ses ondes de lumière. C'était le même qui chauffait éperdument la salle des assises; mais un air léger, soufflant des bois d'alentour par les larges avenues, en tempérait agréablement la chaleur. Cet air, ce soleil, le besoin de prolonger l'émotion en la discutant, ou de s'en détendre dans la promenade, poussèrent quelques groupes dans le beau parc que dessina jadis le maître des arbres et des eaux.
La baronne Khârv n'avait rien perdu du spectacle : traînant derrière elle Mme Nudrit qui s'exclamait, elle s'était frayé passage parmi la foule, avait vu des gendarmes emmener l'assassin, des femmes s'empresser autour de la victime, le docteur Buthier accourir pour lui prêter ses soins, tandis que
des questions et des réponses se croisaient sur son corps ensani>lanté :
— Est-elle morte? — Non! — Si! — En tout cas, elle n'ea vaut guère mieux!...
Le corps emporté, la petite baronne reconduisit au tramway de Ghesnay sa compagne, qui s'y laissa pousser; puis elle se trouva, devant la prélecture, nez à nez avec M. Perron. Sans en avoir l'air, et sans se laisser distraire par les événements, le jeune magistrat ne l'avait pas perdue de vue; et il choisissait son moment pour s'approcher d'elle.
— Eh bien, madame, qu'est-ce que vous dites de cela?...
— Efifrayant!... terrible!... C'est souvent ainsi, votre Cour d'assises?
— Oh! non!... D'habitude, les choses se passent très simplement, du moins dans l'apparence; dans le fond, c'est toujours tragique...
— J'ai eu peur, j'ai eu mal, j'ai passé par toute la gamme des émotions!... Cet affreux homme, qu'est-ce que je vous avais dit de lui?... Et une chaleur, dans cette salle... Une chaleur!... Ma pauvre tête se perdait!... Il me semble que je verrai toujours devant moi cette flaque de sang...
— Voulez-vous faire un tour de parc, pour vous remettre?... Rien de meilleur qu'une petite promenade, après ces émotions-là...
Elle accepta. Ils se dirigèrent vers le château, par cette large avenue de Paris qui s'enfuit jusqu'à la ligne boisée de l'horizon. De temps en temps, la
' petite baronne passait la main sur ses yeux, en s'écriant :
— Ah ! mon Dieu ! . . . La pauvre femme ! . . .
L'horrible vision la poursuivait. Afin de l'arracher à ce cauchemar, M. Perron, en traversant la cour d'honneur pour gagner la terrasse, se mit à lui raconter l'histoire du bel édifice. Elle écoutait, plutôt distraite, curieuse pourtant, posant des questions sans attendre les réponses, mêlant les époques, brouillant les faits, confondant les noms. Il rectifiait, avec un rien de pédantisme, savourant au sortir du cauchemar de tout à l'heure la douceur de cette heure aimable, qui s'embellissait dans le décor somptueux et souriant, jusqu'à ce qu'un geste ou un sou[)ir lui rappelât tout à coup que l'esprit de sa compagne était ailleurs. Au haut des degrés de Latone, ils s'arrêtèrent pour embrasser du regard les bassins noblement dessinés, le gazon moiré du Tapis vert, les bosquets touffus, l'eau brune du canal, et plus loin, aux arrière-plans, la campagne naissante, les champs blonds, l'horizon libre. Devant ce paysage si savant, si riche, si abondant et composé, on ne sait s'il faut penser au roi-soleil, qui en conçut l'idée, ou au soleil-roi, qui le magnifie, le féconde, l'entretient, et transforme de siècle en siècle les dessins de Lenôtre en une forêt enchantée et vivante.
— Est-ce un parc?... Sont-ce de vrais bois?... demanda la jeune femme, émue de tant de beautés.
Les parterres de tleurs répondaient, les ifs taillés
en boulingrins, les petits orangers en boules rondes dans leurs caisses vernies, et toutes ces fleurs serties comme des bijoux dans leurs montures de buis verts et de feuillages bruns.
— Oh! c'est un parc, fit M. Perron. Il étaitmieux habité jadis.
Il montrait les enfants jouant dans les quinconces, les bonnes et les nourrices installées sur les pelouses, une noce endimanchée qui flânait autour des bassins. Au lieu de ce menu peuple mal fagoté, les ombres des belles favorites, des seigneurs en perruques, des maréchaux galants, des brillants chevau-légers surgirent autour d'eux. Tant de beauté, tant d'élégance, tant d'amour ont glissé sur ces allées!... Et M. Perron se mita rythmer, de sa voix un peu empâtée, les vers légers Sur trois marches de marbre rose :
... Quel tieureux monde en ces bosquets ! Que de grands seigneurs, de laquais, Que de ducliesses, de caillettes, De talons rouges, de paillettes.
Que de soupirs et de caquets !...
Les petits vers tombaient en clapotant, comme l'eau dans les vasques. Mais M. Perron allongea la citation pour faille parade de son admirable mémoire; et la petite baronne, qui n'aimait pas écouter, l'interrompit brusquement :
— Vous ne savez pas?... Je suis ravie, moi, que votre gibier vous échappe... Oui, ravie!... J'aurais
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
applaudi, si votre président ne me faisait pas si peur!...
M. Perron resta bouche bée. Les caillettes, les duchesses, les talons rouges se dissipèrent comme un vol d'étourneaux. La réalité reprit ses droits.
— Attendez ! riposta-t-il avec un peu d'humeur. Cette affaire est féconde en surprises. Nous n'avans peut-être pas encore tout vu...
.Et, tournant le dos au paysage, ij emmena sa compagne vers les bosquets d'Apollon, ea longeant les cônes et les pyramides des boulingrins.
— Si, si, s'écria-t-elle, c'est fini... Je sens cela!... Je sens d'avance beaucoup de choses, moi, vous savez !... On a trop bien vu qu'il est innocent !
— Voilà le résultat d'incidents semblables ! -'écria M. Perron. Ils ne prouvent rien, mais ils impressionnent tout le monde. Et c'est l'acquittement... Ah! le jury, chère madame, si vous saviez comme il est incohérent, imprévu, capricieux... Mon Dieu! Mon Dieu ! quelle institution!...
En ce moment, d'Avoise et Ghoffart, qui remontaient de l'allée de l'Eté, les croisèrent sans les voir, absorbés dans leur discussion; M. Perron cueillit au passage ces mots de d'Avoise :
— ... Institution funeste, comme toutes celles que nous impose la démocratie!
— Ils parlent aussi du jury, je parie, reprit-il. A chaque affaire un peu difficile, on en constate l'imperfection; mais on se garde d'y toucher!... Je
vous dis cela tout bas ; si Ton m'entendait, cela nuirait à mon avancement !...
Entrés dans le bosquet, par la porte du bas, ils montèrent une allée déserte. Les feuillages des arbres formaient comme un berceau de verdure, où les verts des jeunes pousses variaient leurs fraîches nuances. Les bancs étaient abandonnés. Des cris lointains d'enfants rompaient le silence.
— Eh bien, le jury aura raison, cette fois, répondit Mme Khârv... Vous, vous voyez les choses à travers les lunettes de votre profession... Des coupables partout!... Oui, vous voyez tout en noir, comme vos robes... Si Lermantes était un assassin, cette femme ne l'aimerait pas ainsi !...
— Ah! par exemple, voilà bien un argument féminin!... Que deviendra la société, quand ces dames seront aussi du jury?... Au moindre souffle d'amour qui glissera sur un accusé, — non cou-^ pable î... On acquitte déjà dix fois trop, chère madame, pour notre sécurité à tous!... Les pires malfaiteurs ont au moins une chance d'échapper... Ils le savent bien, les misérables; c'est pourquoi ils nous égorgent à tour de bras î... Et vous autres,- les âmes sensibles, vous n'avez jamais pitié que des assassins!... Si vous pensiez quelquefois aux victimes?...
La grotte leur apparut dans sa grâce un peu ridicule, avec le dieu, les muses, les chevaux, les tritons tout blancs, tout jolis, vision rococo où perce un rien de romantisme, morceau d'Olympe découpé*
pour la joie des lecteurs de Florian. Mme Khârv admira, en battant des mains :
— Oh! charmant, délicieux, ravissant!...
Ils s'assirent sur un bloc de pierre moussue, devant le bassin vert de nénuphars et de plantes d'eau. M. Perron voulut causer mythologie : Apollon, le dieu des arts, le dieu savant, le dieu parfaitement beau, servi de la sorte par... Il n'eut pas plus de chance qu'avec les vers de Musset; sa compagne lui coupa la parole et revint à Lermantes :
— Gomme il faut qu'elle l'aime, cette femme, our être venue ainsi, devant tous ces hommes...
dire ce qu'elle a dit!... Elle n'avait pas peur, elle n'avait pas honte, elle ne baissait pas les yeux... h! quelcourage, monsieur!... Moi, à sa place, ohl omme j'aurais tremblé!... Mais j'aurais fait comme elle, vous savez!...
— Elle a seulement trop attendu! riposta M. Peron... Si son mari mentait, si elle le savait, si elle ouvait l'établir, pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus t?... A l'instruction, par exemple?... Il y aurait eu oins de scandale, pas de coups de revolver... Et
'affaire aurait fini par un bon petit divorce... Le terre à terre de ce raisonnement froissa me Khârv.
— Hé! monsieur, cela n'était pas si facile! s'écria-t-elle. Nous ne savons jamais comment faire, nous autres, quand nous sommes mêlées à ces affaires d'hommes ! . . . Et puis, nous sommes légères, nous pensons : « Gela s'arrangera!... » Que vou-
lez-vous? nous sommes ainsi!... Cette damé s'est dit : <L On verra bien qu'il est innocent, le tribunal est là pour ça î... » Et puis, elle a vu qu'on ne voyait rien...
Elle se corrigea avec une pointe de malice :
— Que vous ne voyiez rien, vous, les juges, et que vous alliez condamner... Alors, elle s'est dit :
, (( Maintenant, ils sont aveuglés, il n'y a plus que moi qui puisse le sauver. C'est bon, me voici!... » Alors, elle est venue et elle aparlé ! ... Et savez-vous?. . . A l'instruction, comme vous dites, on n'aurait peut-être pas fait attention... Et le juge n'aurait pas mis Lermantes en liberté... Et il y aurait eu toutes sortes de formalités et d'interrogatoires... Tandis qu'ici, devant le tribunal, et le public, — boum ! — un coup de canon ! Tout le monde entend, tout le monde comprend, plus moyen de tergiverser!...
M. Perron fut frappé de la justesse de cette observation : (( La foule est femme, pensa-t-il, les femmes la connaissent mieux que nous. » 11 dit :
— C est vrai. A l'instruction, le démenti aurait moins porté... Tout cela était combiné avec Brévine... Ce diable d'homme connaît toutes les ficelles !...
Cette hypothèse, en rabaissant Mme d'Entraque, offensa davantage encore Mme Khârv, qui se récria :
— Oh! monsieur! monsieur! Comment pouvezvous dire cela?... Vous n'avez pourtant pas l'air méchant, quand vous n'êtes pas dans votre robe
noire !... Est-ce que vous ne comprenez pas ce que c'est qu'une femme qui aime, monsieur?... Elle était secouée comme dans un orage, tous ses sentiments allaient pêle-mêle, elle ne savait plus ce qu'elle faisait, elle ne pouvait plus réfléchir, plus penser!... Seulement, elle comprenait que son amant était en prison, et que vous vouliez le mettre à mort, vous autres, et qu'ellenele reverrait plus ja- I m.ais!... Alors, elle a couru, elle a tout renversé, — et voilà !...
— Il a pourtant bien fallu qu'elle s'entende avec Brévine, n'est-ce pas? répliqua M, Perron... « Elle a couru!... » Encore fallait-il savoir où?... Et la façon dont Brévine a interrogé d'Entraque montre à l'évidence qu'il était d'accord avec elle... C'est pourquoi je vous ai dit que tout cela était machiné...
Elle se leva, agitée, véhémente :
— Taisez- vous, monsieur, maintenant!... Vous allez me faire croire que vous n'avez pas l'intellect d'amour!... Non, sans doute, vous ne l'avez pas!... Vous n'êtes pas comme ce Lermantesî... On l'a arrêté, il n'a rien dit... On a fouillé ses papiers, on n'a rien trouvé... On l'aurait mis sur le gril qu'il n'aurait pas ouvert la bouche!... Sa vie, son honneur, il donnait tout... Oui, il donnait tout pour elle!... Et après, vous dites : « Ce n'est pas un honnête homme!... » Eh bien, moi, je dis : « C'est
; davantage!... » Et toutes les femmes diront comme moi. monsieur!...
Elle frappa du bout de son ombrelle la pierre où M. Perron restait assis, en le regardant bien en face, de ses yeux verts où il y avait de l'enthousiasme, de la tendresse, de la colère, — un monde de sentiments extrêmes, presque sauvages, qui les traversaient de retlets lumineux et profonds. Il se leva, en capitulant :
— Peut-être avez- vous raison, chère madame !... Nous autres hommes, nous jugeons avec notre cerveau. Affaire d'habitude!... Les femmes jugent avec ces raisons du cœur que la raison n'entend pas, comme a dit Pascal!... Peut-être sont- ce les meilleures...
— Oh! pas peut-être, monsieur!... Certainement!...
Ils gravirent la rocaille, en se taisant. Au haut, M. Perron fit remarquer que le pastiche alpestre était fort réussi. Mme Khàrv ne répondit pas. Ils sortirent du bosquet par l'allée des Trois-Fontaines, mais elle s'arrêta tout à coup en demandant, la voix changée :
— Monsieur, croyez-vous qu'elle mourra?... ^
— Hé ! comment le saurais-je J'ai entendu le médecin dire que les blessures semblent graves, voilà tout!... Elle était évanouie... Si vous voulez, je vous donnerai demain des nouvelles...
Mme Khârv fit quelques pas sans répondre; puis elle s'arrêta de nouveau et dit, en posant la main sur le bras de son compagnon :
— Gomme elle est heureuse, monsieur, si elle
meurt!... Elle a sauvé celui qu'elle aime, que ferait-elle après sur la terre, où tout est si laid?... Le divorce, un procès avec son mari, les méchantes gens ameutés contre elle... Et puis, l'âge qui s'avance, l'amour qui fuit... Ah ! monsieur, comme elle est heureuse !... Non, non, je ne la plains pas!... Seulement, je voudrais qu'elle pût le revoir... Le revoir et puis fermer les yeux, pour toujours ! . . . C'est tout ce que je lui souhaite ! . . .
— Vous êtes un peu romanesque, chère madame !... Oh ! je ne vous le reproche pas; au contraire, c'est charmant!... Le plus probable est pourtant qu'elle guérira... On acquittera votre ami Lermantes... Ils s'en iront voyager ensemble, pendant quelques mois... Et puis, ils se lasseront l'un de l'autre... Bah! qu'importe! ils auront eu quelques bons moments !...
Ils débouchèrent à l'angle du bassin de Neptune, dont l'eau rutilait dans la pleine lumière. Les alentours en sont toujours peuplés et bruyants. Un groupe y menait grand tapage : Chaussy, Valens, Aline et Lola. Les deux hommes marchaient en avant, Chaussy excité, gesticulant, parlant haut; Yalens impassible, les mains.au dos, un sourire narquois errant sur son visage de vieux faune de Jordaens. Ils causaient sans s'occuper de leurs compagnes. Celles-ci les suivaient à peu de distance. Elles se désintéressaient de la conversation, leur émotion ne se prolongeant jamais longtemps. Elles en avaient eu beaucoup en écoutant Mme d'En-
traque, et "même Lola avait versé deux ou trois^ larmes; ensuite, elles s'étaient précipitées aux détonations de d'Entraque, malgré leurs compagnons qui voulaient les emmener; elles mêlèrent leurs exclamations aux cris de la foule ; Aline menaça de se trouver mal, à cause du sang dont elle ne supportait pas la vue ; l'odeur lès en poursuivit pendant au moins dix minutes; puis l'impression s'évapora. Maintenant elles critiquaient les toilettes remarquées dans la salle. De temps en temps, une phrase grossière de Ghaussy leur faisait dresser l'oreille : pourquoi ce ...... de président avait-il laissé parler
cette ? Son pouvoir discrétionnaire l'obligeait-il
à dire amen à tout ce que réclament ces farceurs d'avocats, qui blanchiraient des nègres?... Il fallait faire taire la ....... ou la poursuivre- pour outrage
aux mœurs !... Car, enfin, est-il permis de se déshabiller ainsi en public?...
En passant près de lui, Mme Khârv saisit au vol quelques-uns de ces propos. Indignée, elle parlait de lui crever les yeux avec son ombrelle. Mais le groupe se mit à monter la vallée d'Eaux, et M. Perron l'apaisa. Du reste, ces invectives excédaient les deux femmes, qui se promenaient pour être tranquilles, gentiment, non pour entendre des .cris de fureur. Aline finît par s'agripper au bras de Ghaussy, en disant :
— Tiens-toi donc tranquille, à la fin, tu nous fais remarquer!... Ne vois-tu pas qu'on se f... de nous?... Et puis, j'en ai soupé, de cette affaire !...
On va l'acquitter?... Eh bien, tant mieux!... Tu trouveras d'autres sujets d'articles !...
Chaussy grogna que les femmes ne comprennent rien à rien; mais sa grande colère se fondit. Par malheur, comme ils débouchaient au haut de l'allée, Charreire et Lavenne passaient ensemble, de l'autre côté de la cascade. Chaussy redevint furieux :
— Une fois ou l'autre, ce crétin-là tombera sous ma coupe, cria-t-il en montrant Charreire... Il n'y fera pas bon pour lui, je vous en, réponds 1... Ne te réjouis pas trop, mon bonhomme ! tu me payeras ta déposition d'hier!...
Alors, Valens se mit à l'exciter, en parlant de la grande réputation mondiale de Charreire : les critiques de tous les pays saluaient en lui un successeur de Tainc et de Renan... il renouvelait l'étude d'une des périodes les plus passionnantes de l'histoire... on louait partout l'ampleur de son information, la vigueur de sa pensée, son style...
Chaussy l'interrompit par un mot grossier, qu'il se mit à répéter dix fois de suite. Sur leur passage, trois gamins s'arrêtèrent de jouer, pour écouler avec ravissement ce beau monsieur sacre!- comme un charretier...
Sans soupçonner la colère que leur passage avait allumée, Charreire et Lavenne descendaient l'allée de Cérès. Ils la quittèrent bientôt pour prendre un des sentiers qui s'ouvrent dans le bosquet de l'Étoile, où l'ombre est plus épaisse. Personne n'y vient déranger les petits antiques aux pieds mous-
SUS aux corps balafrés, qui végètent sur leurs socs délabres dans la solitude humide; à peine si des cns d enfonts. partis du quinconce voisin ou de la verte allée du Petit-Pont, traversant le rideau des arbres, vibrent dans le silence. Les promeneurs négligent ces bancs vétustés. L'oubli s'étend sous les rameaux de ces vieux ormes. Pour peu qu'on suive le chemin qui coupe en cercle la futaie, on va tournant toujours, sans plus savoir bientôt si c'est vers le nord ou le sud, vers l'avenir ou vers le passe. Rapprochés pour la première fois, les deux hommes étaient émus, l'un par le cœur, parce qu'il s agissait d'un ami, l'autre par l'intelligence et parce qu il possédait le sens de l'humanité. Jamais Lharreire n'avait eu le moindre doute sur l'innocence de Lermantes; Lavenne n'en conservait plus aucun; et ils contemplaient dans son ensemble cette vaste affaire compliquée et tragique, comme on regarderait une tranche d'histoire où l'on a enoaoé une part de soi-même. Charreire, excellent logicien se rassurait sur le dénouement en énuraérant les raisons d un verdict favorable; moins confiant, Lavenne doutait du bon sens et de l'équité des hommes 1 our lui, ces trois émouvantes journées étaient surtout « matière à littérature ,>, comme toutes choses pour ceux de son état; et son esprit sagace mais gene par le pli professionnel, en dégageait un senscruel,dédaigneux, humiliant. CommeCharreire venait d esquisser un excellent plaidoyer, il s'écria • - Oui, sans doute, vous avez raison; mais la
question n'est pas là. Les jurés sont peu sensibles à la déduction, que vous maniez à merveille. Ce sont des impulsifs, généralement des primaires, des esprits assez simples, en somme, bourrés de partis pris. Il est probable que l'ensemble des débats leur échappe; pour eux, sans doute, tout gravite autour du coup de théâtre d'aujourd'hui. Gom.ment en sont-ils impressionnés? voilà ce qu'il faudrait savoir pour pronostiquer leur verdict.
— Pourquoi, répondit Gharreire, ne jugerionsnous pas de leur impression par la nôtre, ou par celle du public?... Et celle-là, nous l'avons bien vu, est nettement favorable...
— Durera-t-elle jusqu'à demain?... Résisterat-elle à la réflexion?... Remarquez-le, cette scène qui nous a si profondément secoués, c'était une scène d'amour. Or, rier), dans la réalité, n'est plus mal compris que Tamour. Tant d'êtres n'en ont jamais connu que les fonctions ! 11 est pour eux quelque chose de honteux et d'absurde, dont on rit plus qu'on ne s'en émeut : un motif de vaudeville!... Comprenons-nous les amours de nos amis?... Jamais!... Quand ils finissent par quelque scandale, les meilleurs en sentent le ridicule bien plus que la douleur.
Il me semble pourtant que, tout à l'heure, nous avons frissonné jusqu'aux moelles...
— Vous, moi, quelques imaginatifs de notre trempe !
— Non, non, la salle entière, — bourgeois, mili-
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
taires, ouvriers... Je l'ai sentie vibrer; vous aussi, j'en suis sûr 1...
Lavenne haussa les épaules :
— Parce qu'il y a une lête en jeu, fit-il; l'idée de la guillotine les meL toujours en ébullition... Au fond, ce sont des tigres : ils aiment le sang, et c'est la seule occasion où on leur en donne !... Lermantes et Mme d'Entraque leur ont paru deux héros de mélodrame, malheureux et sublimes; ils se sont attendris comme à l'Ambigu... Mais ensuite?... Rien
" déplus facile que de travestir ces héros d'un instant en un couple perfide... Peut-être la métamorphose s'accomplira-t-elle d'elle-même, cette nuit, dans les cerveaux moyens des jurés, bonnes gens, je le veux bien, remplis d'intentions excellentes, sentimentaux à l'occasion, mais qui jugent par catégories, tout d'une pièce !... Et puis, ils vont voir leurs femmes, leurs amis, dont l'opinion se fait d'après les comptes rendus sommaires des journaux. Ceux-ci leur diront : « Cet homme est un aventurier » ; celles-là : « Cette femme est une effrontée!... » Ils ne voudront pas être dupes... Admettons que leur impression favorable passe la nuit : si Rator sait les prendre, demain, il aura beau jeu de les retourner...
Gharreire pesa un instant, dans son esprit plus juste, ces arguments de misanthrope; il dit :
— Je suis plus confiant que vous!... J'ai meilleure opinion de ces douze hommes, honnêtes et droits, qui tendent les ressorts de leur intelligence
pour comprendre... Peut-être avez- vous trop d'estime pour les intellectuels, pas assez pour les simples gens... Ceux-ci ne saveat pas toujours raisonner; mais ils ont de l'instinct : un guide plus sûr que la réflexion !... Leur instinct leur montrera où est la vérité !... Je suis certain qu'il leur a révélé cet affreux d'Entraque, qui suait le mensonge... Celte fois, Lavenne approuva :
— Voilà notre meilleure carte ! s'écria-t-il. Un 'moin antipathique du côté de l'accusation, quel tout pour la défense!... Encor.j, qui sait?... Deux
ou trois de ces gaillards sont capables de trouver la vengeance ingénieuse!... Et si ce sont les plus influents?...
-Charreire le regarda avec inquiétude et surprise, mais sans répondre; réglant leurs pas l'un sur l'autre, tandis que leurs pensées divergeaient, ils suivirent ainsi, un instant encore, le sentier tournant. Puis ils le quittèrent pour retomber sur la large allée herbeuse du Petit-Pont. Charreire dit tout à coup :
— Le malheureux a-t-il entendu ces deux: coups de feu ?... Sait-il déjà ce qu'a coûté son salut ?...
Lavenne tressaillit longuement : Il revit la victime étendue dans le vestibule du Palais, parmi la foule curieuse; il revit la blancheur et la beauté des épaules brutalement découvertes, la pâleur du visage sous la voilette arrachée, la tache du sang goutté de la blessure au-dessus du -sein gauche, cet effondrement du corps souple, comme disjoint, que
la vie abandonne déjà, que la mort ne raidit pas encore; il mesura l'amour qui planait sur le drame et l'avait préparé de si loin, — dès le temps même où les deux héros végétaient encore dans les limbes du non-être, — à travers les étreintes qu'avait évoquées la voix cassée de Louise Donnaz; et il dit : — Gardez votre amitié à ce pauvre homme : la liberté lui sera peut-être plus dure que la prison, la vie lui sera plus cruelle que la mort à celle qu'il aima...
XX f
M. Rutor' possédait une grande habitude de la parole, et s'en méfiait. Il avait établi tout son réquisitoire sur le témoignage de d'Entraque; cette base lui manquant tout à coup, il se trouva dans l'alternative d'abandonner l'accusation ou de refaire son discours. C'est parce qu'il ne voulut ni prendre une décision hâtive, ni se livrer aux hasards de l'improvisation, qu'il demanda la remise de l'affaire au lendemain. Il sentait pourtant que le choix lui serait plus difficile à la réflexion : de nouveaux arguments le ballotteraient dans les deux sens, et, comme il n'y avait plus aucune chance de voir surgir un fait concluant, il retomberait dans ses doutes. Seule, en effet, la déposition de M. d'Entraque l'en avait tiré, parce que seule elle offraij ce caractère concret qui rapproche de la certitude. Elle s'effondrait; pas un instant, il n'eut la tentation de la soutenir ou de la restaurer par des sophismes.
D'autre part, cette intrigue avec la femme d'un ami ajoutait un nouveau trait à ceux qui noircissaient Lermantes. La preuve matérielle du crime se déro- Ijait : le crime devenait plus vraisemblable encore, du moins à ses yeux. Un moraliste moins sévère ou un psychologue plus subtil n'eussent pas tiré de cette histoire d'amour des conclusions aussi rigoureuses. Mais M. Rutor était l'homme des faits : pour lui, les faits avaient une signification aussi précise que les chiffres. Dans l'espèce, le fait semblait d'autant plus probant qu'il s'ajoutait à beaucoup d'autres, à la fois différents et similaires, dont l'ensejuble accablait Lermantes. Ne l'avait-on pas vu déjà affairiste sans scrupules, spéculateur hasardeux, jouisseur de moralité facile? Voici qu'il se montrait félon; la mesure était comble. Capable de tant jle méfaits et de [vilenies, un tel homme, acculé, peut l'être aussi d'un crime. De l'en croire capable à l'en croire coupable, il n'y avait qu'un pas facile à franchir : puisque, le fait étant établi, il ne s'agissait plus que d'en déterminer l'intention. Le crime apparaissait comme la résultante d'une succession de défaillances et de fautes; il s'était produit spontanément, peut-être à la minute où l'occasion passait, préparé parce sourd travail ténébreux qui nous fait parfois accomplir nos actes avant même que nos esprits aient trouvé les formules verbales qui les classent. En raisonnant de la sorte, M. Rutor effaçait en lui la forte impression des scènes de tout à l'heure : il se retrouva donc au
même point qu'avant les débats, — plus hostile à Lermantes, toutefois; car sa logique se refusait à conclure de l'indignité du témoin à Tinnocence de l'accusé.
•Ces idées bouillonnaient dans son esprit et l'oppressaient. Voulant les débrouiller par ses propres forces, il évita de rentrer, comme l'avant- veille, dans la compagnie de M. Motiers de Fraisse, qui l'aurait influencé. Sorti du Palais pendant que la foule se pressait encore dans le vestibule, aulour du sang frais de Mme d'Entraque, il traversa la place des Tribunaux, où se massaient les curieux du dehors, et monta sur l'impériale du tramway du Louvre. Là, il s'absorba si complètement dans ses pensées, qu'il vit à peine défiler le piiysage de banlieue rangé des deux côtés de la route poudreuse : guinguettes, boutiques, mairies, vieilles maisons éventrées, anciens parcs découpés en lotissements. Piien n'est plus malaisé que de peser des alternatives inconciliables, qui paraissent également plausibles ; lien n'est plus difficile que de marcher, par les chemins douteux du raisonnement, à la recherche d'une vérité concrète. Plus d'une fois, au cours de sa carrière, M. Rutor avait reconnu combien les méthodes du droit criminel restent incertaines : n'est-il pas obligé sans cesse de se passer de preuves? de les remplacer par un groupement hasardeux de coïncidences ou de présomptions, ou par l'interprétation fatalement arbitraire de faits contingents? Ne s'en va-t-il pas du connu vers
l'inconnu par les voies alternées de Tinfluction et de la déduction, — si peu sûres, si souvenl démenties par la réalité ? — A l'ordinaire, il prenait assez vite son parti, confiant en l'instruction qui lui préparait sa besogne, puis en ses propres lumières, secondé par la routine de ses fonctions, poussé par l'urgence de la tâche quotidienne, qu'il n'aurait pu remplir s'il se fût appesanti sur la gravité terrible des moindres cas soumis à son examen : puisqu'il fallait choisir entre les alternatives conti aires, passer outre aux lacunes de l'instruction s'il en restait, aller toujours, enfin, pour livrer au châtiment d'autres coupables et d'autres encore, puisqu'il se fût arrêté comme une machine détraquée, s'il n'eût fait la part de ce « mécanisme » qui seul rend possibles les arrêts du juge comme les diagnostics du médecin. Mais, cette fois-ci, il s'agissait de déterminer, par delà le fait, une impondérable intention, et jamais il n'avait senti avec une angoisse si profonde la difficulté de sa tâche.
Le besoin de changer de place est fréquent chez ceux que hante un souci : à Sèvres, M. Rutor descendit du tramway pour prendre une hirondelle, qui justement s'approchait dans son panache de fumée, à travers le joli paysage boisé, verdoyant et frais. Elle ne portait à cette heure que de rares passagers; il put s'installer â l'aise sur le pont, respira largement l'air léger, et, après un instant de détente, se retrouva aux prises avec son obsession. En vain tâchait-il de condenser l'effort de sa pen-
sée : elle se dissipait. Son cerveau battait à vide, comme une hélice hors de l'eau, comme les ailes d'un moulin à qui l'air manquerait. Il se rappelait les paroles qu'il venait d'entendre à la Cour d'assises : elles sonnaient dans son souvenir comme des notes disjointes qui s'égrènent sans cohésion. Il ouvrit sa serviette, d'où il tira la première déposition de d'Entraque, et il se mit à la relire. lacontestablement favorable à Lermantes, elle était en contradiction flagrante avec la seconde. Mais quoi!... est-ce que la seconde, loin de la rétablir en s'effondrant, ne l'entraînait pas dans le même néant? Ce témoin sans foi maniait les événements au gré de ses rancunes ou de ses intérêts : ayant menti pour se venger d'un ami traître, il pouvait aussi bien avoir menti pour sauver l'ami qu'il croyait utile, peut-être même avec les pires arrièrepensées... Ainsi, le mystère subsistait après ces trois audiences, plus angoissant seulement depuis la déposition de Louise Donnaz. Le verdict ne l'éclairerait que dans l'apparence, non dans la vérité. Le nombre des « oui » ou des « non » entraînerait l'acquittement ou la condamnation; mais ensuite?... Acquitté, Lermantes resterait suspect, et nul ne serait jamais certain qu'une ombre criminelle n'avait pas traversé sa pensée, dans la seconde où son doigt pressait la gâchette de son fusil de chasse. Condamné, il garderait ses partisans, les uns le défendant par conviction et chevalerie, les autres par calcul, pour tirer de leur attitude quelque pro-
fit d'argent ou de réputation. Et, lui, sa fonction l'obligeait à pousser les hésitants dans un sens s'il parlait, dans l'autre en s'abstenant !... Et il fallait choisir, sous peine de s'enliser dans le doute, interdit à l'homme d'action...
Bientôt la campagne cessa. Les berges s'animèrent. Des pêcheurs contemplaient leur bouchon. L'on baignait des chevaux, des chiens lamentables. De lourdes machines, dragues ou grues, travaillaient éperdument. M. Rutor se laissa distraire par ce qu'il voyait, comme par une succession d'instantanés. Au pont de l'Aima, une foule semblait suspendue aux piliers comme un essaim d'abeilles, tandis qu'une équipe de sauveteurs retiraient un noyé. La grappe humaine arrêtait les tramways, dont la file s'allongeait des deux côtés du-pont. Cela durerait quelques minutes; puis des agents dégageraient les voies, et la vie reprendrait son cours, — sauf toutefois pour le macchabée, qu'on dégonflerait au poste de secours. Sur le pont de la toncorde, autre diversion : un régiment de cuirassiers défilait, au son des fanfares, étincelant dans la lumière... Quand il descendit au ponton du Louvre, M. Rutor fut surpris de s'apercevoir qu'il ne pensait plus à Lermantes. Mais le problème était toujours là.. .
Sur le quai, on criait un journal dont les manchettes annonçaient en lettres grasses :
L'affaire Lermantes — Coup de théâtre Acquittement probable
Il le lut. Il reconnut quelques phrases des deux interrogatoires. Les mots étaient à peu près ceux qu'il venait d'entendre, mais décolorés. Gomment l'avaient-ils impressionné si profondément? Sur cette feuille, ils semblaient sans force, et ne voulaient rien dire... Et puis, pourquoi : acquittement PROBABLE?... De quel droit cet irresponsable présumait-il ainsi le dénouement?... Suffirait-il donc d'un cri de femme amoureuse pour renverser le travail si soigné du Parquet?... Cependant, un « filet )) soulevait une autre question : celle de poursuites contre d'Entraque, convaincu de faux témoignages. M. Rutor murmura : « Le gredin le • mériterait bien!... » — Tout en lisant, il s'était avancé jusqu'au Pont-Neuf, dans le dessein d'entrer au Palais par la place Dauphine. Mais il changea d'avis, et passa sur la rive gauche. Gomme il débouchait sur le quai des Grands-Augustins, il se trouva nez à nez avec un de ses collègues, M . Rabius, qui l'arrêta, i M. Rabius était un homme de cinquante-cinq ans, très grand, très droit, toujours en redingote et ganté de gris. Sa tête un peu forte se dressait sur un col carcan qui le forçait à la renverser en arrière. Il avait la démarche raide, comme articulée, et portait une lourde serviette, pleine de dossiers. Passionné de sa profession, il passait pour un magistrat de grande expérience. Pas une affaire un peu retentissante qu'il ne suivît avec la plus extrême attention, par amour de l'art. Naturellement, il les suivait toutes de son point de vue d'accusateur :
tel, un médecin pessimiste devine des germes morbides chez tous les passants qu'il rencontre, un aliéniste intransigeant observe des symptômes de folie dans les cerveaux les mieux équilibrés. Le plus léger indice, la moindre parole rapportée par un témoin quelconque, fournissaient une base à ses redoutables spéculations. Pour lui, la malfaisance sévissait partout; les plus honnêtes gens n'en étaient séparés que par une frêle cloison, qui tombait au choc de l'occasion; le crime éclatait à son heure, comme une de ces maladies latentes qu'un accident suffit k déchaîner. Justement, M. Rabius tenait à la main le journal dont M. Rutor achevait la lecture. Gêné dans ses mouvements par le poids de sa serviette, il n'en brandit pas moins la feuille dépliée, en s'écriant :
— Voilà qui vous promet de Fagrément !... M. Rutor rectifia :
— Vous voulez dire : voilà qui va me donner de la tablature !...
— N'est-ce pas tout un?... Je ne sais rien de plus fastidieux que ces affaires où les témoins vous mâchent la besogne !... Ce qu'il y a de passionnant, dans notre tâche, c'est de reconstituer le crime d'après des données incertaines, quand l'instruction n'a trouvé que peu de chose. Nous scrutons, nous analysons, nous raisonnons surtout. Le noyau primitif grossit, se cristallise, devient une source de lumière. La vérité éclate enfin. C'est un plaisir d'artiste : difficulté vaincue!...
— Pour ma part, avoua M. Rutor, je préfère être mieux armé. Quand il y a des aveux, je suis enchanté! Au fond, je ne sais marcher que sur un terrain solide; autrement, j'ai peur de me tromper; cette peur me gêne et m'annihile.
— Scrupule trop naturel !... Moi aussi, je serais paralysé par une telle crainte. Mais je m'arrange à ne l'avoir jamais. Quand on raisonne bien, on ne peut faillir. Si mes raisonnements me persuadent que l'accusé est innocent, je n'hésite pas, j'abandonne l'accusation.
— Gela vous est arrivé souvent?...
— Non pas!.,. Une fois dans toute ma carrière, une seule!... Le jury a condamné quand même. Heureusement, car après, le misérable a fait des aveux... Cette petite mésaventure a contribué à me rendre très circonspect.
— Vous n'avez jamais pensé qu'en d'autres cas votre logique a peut-être, à l'inverse, fait condamner des innocents?
— Ma foi, non!... L'on ne vivrait pas avec ces idées-là!... Il faut avoir confiance en ses lumières... Quand on sait raisonner, n'est-ce pas?... Ainsi, je ne connais cette affaire qu'à travers la presse... Mais il me semble qu'à votre place, je serais tout à fait tranquille !...
— Vous marcheriez ?...
— A fond!... Si votre Lermantes avait d'autres antécédents, j'aurais peut-être des doutes... Et encore !... Mais un gaillard de cette trempe-là !... Un
LE GLAIVE ET LE BAiNDEAU
type si réussi d'aventurier!,.. Gomment voulezvous que le simple hasard le débarrasse de sa victime? — par son propre bras ! — juste au moment où il a besoin d'un héritage! S'il s'agissait d'un homme très scrupuleux, très probe, on dirait : « Oui, oui; il est possible après tout que ce soit un malheur!... » Encore dirait-on cela en hochant la tête... Mais après le déballage auquel nous avons assisté !...
M. Rutor enviait cette vigoureuse assurance, cette solidité de conscience qu'aucun scrupule n'ébranle, cette foi illimitée dans les armes de l'esprit.
— Vous ne croyez pas à l'impression personnelle ? hasarda-t-il en hésitant. Vous m'entendez : à une impression très forte, qu'on ne saurait justifier, mais qui contredit les apparences, qui parle en nous plus haut qu'elles?
M. Rabius, surpris, s'écria :
— ■ Ah! non, par exemple !... Ces impressions-là, c'est la tentation suprême. Elles nous viennent du mauvais esprit. J'en ai été quelquefois effleuré, à l'époque de mes débuts; il y a longtemps que je qe les connais plus...
— Cependant, il est affreux de se dire qu'on peut contribuer à quelque tragique erreur. . .
— • Il ne faut pas se dire cela!... Il ne faut pas!... Une justice trop timide désarmerait la répression...
Sur ces mots, M. Rabius serra la main de son collègue et s'éloigna de son pas d'automate, un
sourire tranquille aux lèvres, le bras cassé par le poids de sa serviette.
M. Rutor se mit à descendre les quais en s'arrêtant devant les boîtes des bouquinistes. La dernière phrase de son collègue le poursuivait : « Une justice trop timide désarmerait la répression... » Le principe était juste; mais ce n'était pas ce principe, c'était un fait matériel qui taisait l'objet du procès : il s'agissait, non de savoir à quel degré de certitude l'accusé peut être tenu pour coupable, mais d'établir que Lionel Lermantes avait donné volontairement la mort au général de Pellice; or, après trois jours de débats, cette question n'était pas tranchée, et sa pensée se lassait de la poursuivre en vain. Pour en fouetter la paresse, il voulut marcher : la marche l'aidait souvent, aux heures où le travail de l'inconscient achève celui de la réflexion. 11 prit un pas plus rapide, retraversa la Seine au pont de la Concorde, monta l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Étoile, et là, sauta dans un fiacre pour rentrer chez lui. Pendant tout ce trajet, il avait évité de penser à Lermantes, laissant le brouhaha bercer son esprit. — Il entendit le piano de sa fille, passa devant la porte du salon où elle jouait, reconnut cet orageux prélude de Chopin qu'il n'aimait guère, et s'enferma dans son cabinet. Les nerfs détendus, la tète reposée par la promenade, il rouvrit le dossier. Il se dit : « Je vais le reprendre d'un bout à l'autre, sans plus tenir compte (les dépositions de d'Entraque que si elles n'étaient
pas. » Excellente, la méthode restait, par malheur, impraticable. 11 s'en aperçut bien vite : pour la suivre, il aurait fallu anéantir ces deux dépositicï? jusque dans le passé ; or, que l'une ou l'autre fût fausse ou qu'elles le fussent toutes les deux, elles avaient été, et, de ce chef, continuaient malgré lui à remplir sa mémoire, à guider sa raison. Rien de plus facile que de répandre le vin demeuré dans un vase ; la lie et le tartre n'en restent pas moins attachés à l'intérieur des douves, et les imprègnent de leur arôme, qu'elles transmettent au nouveau vin. Ainsi, ces deux dépositions : leur mensonge avait pénétré l'affaire ; de quelque façon qu'il la retournât, M. Rutor les y retrouvait toujours; leur cercle enfermait sa dialectique; elles retenaient, comme un nœud, les pièces disjointes du dossier; elles en étaient Tunique lumière/Elles avaient fourni la base de l'instruction, qui n'eût pas abouti sans elles, puis celles des interrogatoires du président, celle enfin du premier projet de son réquisitoire. Gomment les oublier ou les effacer? Il se désolait de n'y pas parvenir. Deux heures se consumèrent dans cet effort; la sonnette du dîner retentit : M. Rutor n'avait pas avancé d'un pas...
Sans qu'il s'en imposât la règle absolue, il ne parlait guère chez lui des affaires du Palais : trop souvent, elles abondent en détails qu'il n'aurait pu donner devant sa fille, puisque la luxure en est, avec l'intérêt, le facteur habituel. Les jeux de ces deux passions peuvent souiller des esprits limpides;
iAl. Rutor tenait à préserver celui d'Anne-Marie.
Elle avait seize ans. C'était une enfant disgraciée et charmante. Une infirmité mal définie gênait son développement physique : elle ne marchait qu'à l'aide d'une béquille, sa jambe droite étant presque inerte. Mais elle avait une tête délicieuse, éblouissante de fraîcheur, rose et nacrée, sous une admirable chevelure fauve. La parfaite beauté du visage, la splendeur du teint, l'apparence de santé radieuse qu'elle gardait au repos, mêlaient à la pitié qu'elle inspirait ce regret qu'on éprouve devant une belle œuvre inachevée. Adorée et gâtée comme le sont les enfants malades, elle s'était développée en fleur solitaire, presque sans contact avec le monde. En l'ignorant, elle se le figurait à travers les livres dont on lui permettait la lecture; prudemment choisis parmi les plus sages ou les plus ternes, ils n'en suffisaient pas moins à émouvoir son imagination, dont les essors étaient toujours solitaires; car sa mère, d'esprit paresseux, de sens rassis, n'aurait pu la suivre, et la tendresse qu'elle vouait à son père se nuançait d'une sollicitude intimidée et craintive. Son âme infiniment délicate redoutait pour lui mille dangers qu'elle pressentait dans une carrière dont elle ne savait rien, sinon qu'on y lance le châtiment contre le crime. L'idée des haines qu'il excitait lui était intolérable; plus encore, celle qu'il pouvait se tromper. Le mot (( erreur judiciaire » suffisait à lui donner la fièvre. Sa conscience frissonnante avait
peur poar lui, comme on a le vertige pour un compagnon de course, comme on a des pressentiments pour un ami. Tantôt elle craignait la vengeance d'an malfaiteur, et se représentait jusqu'à en pâlir une scène où il tombait sous la balle ou le poignard; plus souvent, elle se figurait qu'il devenait l'instrument involontaire d'une de ces tragiques méprises dont l'épouvante la hantait : alors, une inexprimable détresse ouvrait ses yeux ignorants sur l'injustice et la douleur qui ravagent le monde.
L'affaire Lermantes excita trop vivement l'attention de tous pour échapper à la sienne : dès le début, Anne-Marie éprouvait un sourd malaise chaque fois qu'elle en entendait parler. Un tel mystère enveloppait ce drame!... Il l'oppressait d'une terreur sourde. Le jour où M. Rutor annonça qu'il avait reçu la mission d'y représenter le ministère public, elle pâlit et lui jeta un regard d'épouvante. Peut-être s'en aperçut-il; peut-être ce mouvement de sa fille ne fut-il pas étranger à la singulière impression d'angoisse qui l'étreignait chaque fois qu'il ouvrait le dossier de l'affaire; peut-être d-échaîna-t-il cette voix intérieure qui l'avertissait sans que sa raison parvînt à l'étouffer. Il n'avait pas dit un mot de ce qui se passait à Versailles; et il sentait que sa fille en perdait le sommeil.
Le repas fut taciturne. M. Rutor poursuivait son travail d'esprit sans cacher sa préoccupation. Des phrases insignifiantes tombèrent de minute en mi-
nu te. Il y avait des fraises au dessert; Mme Rutor dit :
— Elles sont bonnes !...
M. Rutor répéta, en achevant sa portion :
— Oui, elles sont bonnes...
Et il restait là, partagé entre son grand besoin d'ouvrir son cœur et sa volonté de garder pour soi seul son intime angoisse. De temps en temps, il rencontrait le regard d'Anne-Marie, qui Tinterrogeait; alors, il détournait les yeux.
— Tu as l'air fatigué, aujourd'hui? demanda Mme Rutor de sa voix paisible.
Il répondit :
— Ilifaisait extrêmement chaud, à Versailles. Anne-Marie devina que cette allusion à FalTaire
en cours trahissait le secret désir d'en parler davantage.
— Papa! s'écria-t-elle, qu'allez-vous faire de ce malheureux?...
Comme il ne répondait que par un geste de perplexité, elle continua :
— J'avais si peur que tu sois obligé de requérir aujourd'hui, papa!... Je sentais que tu serais très sévère, et tout cela est si obscur!...
— Si obscur?... Tu as donc suivi l'affaire dans les journaux?...
— Je suis toutes les affaires où tu dois parler, papa ! . . .
Il tâcha de sourire :
— J'aimerais autant que tu ne les suivisses pas,
dit-il. Du reste, on les comprend si mal, dans ces comptes rendus!... Pourquoi donc craignais- tu que mon réquisitoire vînt aujourd'hui plutôt que demain?
— J'attendais quelque chose, papa !... quelque chose qui ferait éclater la vérité...
— 11 est bien survenu quelque chose, mais la vérité n'a pas éclaté.
M. Rutor regarda alternativement sa femme et sa fille, en ajoutant :
— Vous êtes au courant?...
— Oui, dit Mme Rutor, nous avons lu ensemble, tout à l'heure, les feuilles du soir.
11 avait un peu honte de les consulter, sur une affaire dont il s'était promis déjuger par lui-même; pourtaat il demanda, en regardant sa femme :
— Quelle impression as-tu de tout cela?
— Tu m'as dit souvent qu'on est parfois obligé de juger sans preuves certaines, sur un ensemble de présomptions. Ici, pourtant, il me semble qu'il y en aurait plus pour l'innocence.
Cette façon si simple de ramener le problème à un calcul de proportions frappa vivement M. Rutor.
— Pourquoi crois-tu cela? demanda-t-il.
— J'aurais de la peine à l'expliquer. C'est une espèce d'intuition... Non, je ne pourrais pas dire pourquoi 'les raisons en faveur de Lermantes me semblent d'un meilleur aloi; mais c'est mon sentiment... Ne faut-il pas, quelquefois, se fier à son instinct?...
M. Rutor se rappela sa conversation avec M. Rabius, et dit :
— Il faut toujours juger selon sa raison.
De toute sa figure expressive, Anne-Marie avait approuvé les réponses de sa mère. Elle ne se contint plus, et s'écria, avec une sorte d'exaltation :
— Oli ! papa!... L'autre mentait, ce d'Entraque, on l'a bien senti !... Et lui, Lermantes, il n'a jamais dit que la vérité !... Tu l'as vu de près, toi, tu dois mieux savoir... Mais, même à travers le journal, papa, nous entendions le son de la vérité !
— Enfant ! Comment veux-tu qu'on se fie à de telles impressions?... Elles trompent si souvent!... Les malfaiteurs ont tant de ruses !... Si tu les voyais à l'œuvre dans leur défense, tu saurais comme il faut se méfier...
— Je pense bien qu'ils font ce qu'ils peuvent pour tromper leurs juges, papa... Pourtant, ne vaut-il pas mieux lâcher cent coupables que de frapper un innocent?...
M. Rutor en convint :
— Certainement, du point de vue de la justice absolue...
Puis il se rappela la dernière phrase de M. Rabin s : « Une justice trop timide désarmerait la répression » ; et il en reprit le thème à son compte, en le variant un peu :
— Mais la justice absolue n'est pas de ce monde. Nous ne disposons que d'une justice relative. Celleci n'a pas pour seul objet l'exacte répartition des
LE GLAIVE ET LE BA?v'DEAU
peines; nous attendons aussi qu'elle nous protège contre le crime. Il nous faut bien l'adapter à ses fins...
La jeune fille était à l'âge charmant où l'absolu ne semble point inaccessible, où la foi reste intacte, où la conscience généreuse ne transige pas :
- — Oh! papa! murmura-t-elle.
M, Rutor leva sur sa fille des regards angoissés et tristes, comme chargés d'une trop lourde connaissance du mal. Il souffrait de décevoir la pure ardeur de cette âme limpide; mais comment toucher aux affaires humaines sans tomber à leur nivrt-iu ?
— Encore une fois, poursuivit-il, les malfaiteurs sont extrêmement habiles!... Entre eux et la justice, il y a comme un duel où ils ont certains avantages, puisque les pires armes leur sont bonnes. On ne saisit pas toujours leur crime comme avec les doigts ; le jour où nous exigerons des certitudes matérielles, ils échapperont à notre filet, dont les mailles seront relâchées. Ils se sentiront les plus forts : l'impunité augmentera leur audace et leur nombre. Supposons Lermantes coupable et absous : quelle prime d'encouragement pour les assassins les plus sournois, les plus rusés!... Supposons-le innocent et condamné... Oh! c'est abominable, d'accord, et cette idée me fait frissonner... Pourtant, frappé à tort, le serait-il tout à fait injustement?... Terrible question î... Il y a peut-être une balance invisible, qui règle en dehors de nous ce jeu
(je compensation entre la faute et la peine; peutêtre n'en sommes-nous que le fléau inconscient; peut-être nos erreurs mêmes servent-elles les insondables desseins de la justice...
— De quelle justice, papa?... Cet homme a des enfants; c'est pour eux, surtout, qu'il faut qu'elle soit vraie et ne se trompe pas ! . . .
Ces paroles d'Anne-Marie jaillirent comme un éclair dans la nuit : l'échafaudage de raisons pratiques et d'arguments sociaux, que venait de dresser M. Rutor, s'écroula. Une erreur que sanctionne la loi n'atteint pas la seule victime : elle se prolonge à rinfmi dans la durée, elle se perpétue à travers Tavenir dans les générations à naître., elle dépose dans un coin du monde des ferments néfastes dont nul ne sait ce qui sortira quelque jour. En frappant, par derrière l'innocent, les innocents issus de lui, elle détermine à l'avance le destin d'âmes qui n'existent pas encore ; plus pernicieuse que le crime, plus meurtrière que le poignard ou le poison, elle a des effets plus funestes que les pires forfaits. M. Rutor entendit tout cela, comme si le cri de sa fille exprimait la plainte des misérables condamnés à tort, dont les fils révoltés deviendront peut-être à leur tour les vengeurs : instruments aussi, à leur manière, de cette autre justice que venait d'invoquer le magistrat, de cette justice dont les actes sévères s'accomplissent en dehors des hommes, et qui n'est peut-être, en dernier ressort, qu'une manifestation plus cruelle de la lutte aveugle, sans lois, sans
équité, où coulent par torrents nos larmes et notre sang.
— Ah! murmura-t-il, les enfants!...
Il y eut un silence très lourd, autour de la nappe blanche. Ce fut la voix paisible de Mme Butor qui le rompit.
. — Tu m'as dit aussi, quelquefois, que vous deviez établir votre conviction sur les faits, sans regarder au delà, et que, si l'on s'en tenait à cette règle fixe, on aurait plus de chances d'éviter Terreur. N'est-ce pas le cas de rappliquer? — Qu'importe ce qu'a été Lermanles jusqu'à l'accident?... A-t-il voulu tuer? Tout est là!... Si vous n'avez pas trouvé des faits certains qui le démontrent, la preuve n'est pas faite... Et toi, s'il te reste un doute, pourras-tu réclamer une condamnation?...
Anne-Marie, tremblante de son audace, ajouta :
— Comment n'en avoir aucun, grand Dieu !...
— Je vais chercher encore, conclut M. Rutor. Et, s'étant levé de table, il retourna se plonger
dans le sombre dossier...
En gagnant son pupitre, à droite de la Cour, M. Rutor parcourut des yeux la salle. Elle était bondée comme la veille. Dans cette masse de têtes serrées, il reconnut, au hasard, Chaussy, Jean Bogis, les Languard, M' Aurora Winckelmatten, et dans la tribune, à côté de Mme Nudrit qu'accompagnait encore la baronne Khârv, M. Rabius, la tête vissée dans son col. « Que va dire mon collègue en voyant que je suis si mal ses conseils? )) se demanda-t-il ; car il n'avait pu se résoudre à soutenir l'accusation de toute sa vigueur, non plus qu'à l'abandonner tout à fait; et il restait mécontent de ce compromis, n'étant pas l'homme des moyens termes. En ce moment même, leurs regards se rencontrèrent ; ils se saluèrent d'un léger signe, la conclusion de leur entretien de la veille traversa l'esprit de M. Rutor : « Une justice trop timide désarmerait la répression. » Jamais ce principe ne lui avait paru si lumi-
neux : « Rabius n'aurait pas hésité comme moi », dit-i!, en s'accusant déjà de faiblesse. — Tout cela très vite, pendant que le silence s'établissait. Toujours ému au moment de parler, il l'était beaucoup plus qu'à l'habitude; il avait les mains froides, la tête chaude, la poitrine oppressée; il jeta les yeux sur le plan de son discours, et sentit que ses idées se brouillaient. Mais le président lui donna* la parole. Il se leva comme un automate, posa sa toque à côté de lui, et commença, presque étonné de retrouver les mots, les phrases qu'il avait préparés.
Après un bref exorde fourni par des lieux communs, quelques phrases cinglantes exécutèrent d'Entraque : « si prompt à égarer la justice au gré de ses passions, si audacieux à la braver jusque dans son enceinte, en usurpant ce droit de punir qu'elle seule détient ». îl reconnut que l'effondrement soudain de ce témoignage frelaté, tenu jusqu'à la dernière heure pour la base principale de l'accusation, rendait sa tâche plus laborieuse; surpris par un tel incident, il avait un instant hésité sur son devoir; s'il ne s'en remettait pas simplement à la sagesse du jury, c'est qu'il croyait devoir à ses fonctions mêmes de repousser une solution trop commode, qui le déchargerait de ses responsabilités. Sans chercher à peser sur la décision des arbitres souverains de la cause, il s'efforcerait donc de leur en exposer l'état avec le plus d'impartialité possible, en oubliant les dépositions contradictoires de d'En-
traque qu'il importait d'écarter « comme un élément de trouble et de mensonge ».
La modération de cet exorde impressionna vivement les auditeurs. Du même ton mesuré, M. Rutor glissa sur les antécédents de Lermanles, et dit pourquoi : il s'agissait d'un de ces actes extraordinaires, qui ne s'enchaînent pas nécessairement à nos actes antérieurs, d'un fait dont on ne saurait démontrer la réalité par des déductions ou des raisonnements. Un accusé est-il capable d'un crime? Il peut l'avoir commis même s'il ne le paraît pas, ou l'inverse. La question, c'est de savoir s'il l'a commis. On n'y peut répondre qu'en examinant l'ensernble des données réunies par l'instruction. Dans l'espèce, on ne possédait que des témoignages,, dont aucun n'imposait la certitude; qu'on cherchât à déterminer les mobiles de Lermantcs, ou la qualité de ses actes, on s'égarait dans les ténèbres.
Les rapports des comptables permettaient d'établir que Lermantes avait un évident intérêt à la mort du général, pour peu qu'il connût ou soupçonnât l'existence d'un testament en sa faveur. Par malheur, la lumière ne s'était pas faite sur ce point essentiel : la tragique déposition de Louise Donnaz n'apportait qu'un argument de plus en faveur de l'hypothèse la plus accablante; elle ne suffisait pas à l'établir. D'autres circonstances l'appuyaient également : cette visite à la Combette, que Lermantes avait éprouvé le besoin de justifier à l'avance par le prétexte d'une cure d'Aix qu'il
n'avait pas faite; les longs entretiens avec son hôte, attestés par le valet de chambre Justin; la date du testament, rédigé si peu de jours après son départ: même certaines paroles du général rapportées par le notaire Lorie, si on les pressait un peu. M Rutor rappela ces faits « singuliers », dans un langage ferme et froid, sans emphase, et leur donna plus de poids en déclarant qu'ils ne constituaient pas à proprement parler des preuves morales, bien que leur nombre en imposât.
Arrivant au fait, M. Rutor conserva la même prudence : l'ayant dégagé des détails accessoires, il ne retint qu'un petit nombre d'arguments, dont un surtout Jui parut « suffire à justifier les pires soupçons ». Lermantes, excellent tireur, vain de son adresse, manque le daim, « animal dont La hauteur ne dépasse pas un mètre », et frappe le général, homme de haute taille, un peu au-dessus du sein, c'est-à-dire à un mètre trente-cinq au moins: « Maladresse inexplicable! Écart qui déroute l'esprit ! On alléguera que les chasseurs les plus habiles peuvent égarer une balle, et c'est vrai. Mais pour expliquer que la balle soi-disant destinée au daim ait atteint le général, il faut admettre : un premier hasard qui fait passer dans le taillis le général exactement derrière le daim, à la seconde précise où celui-ci traverse la clairière ; un deuxième hasard qui fait que la balle s'égare en hauteur ; un troisième hasard qui la dirige sur un organe essentiel; étrange combinaison de hasards, — surtout
si l'on pense à tous ceux qui se sont déjà réunis autour de cette affaire ! »
Jusqu'ici, M. Rutor demeurait, en somme, dans les limites de son programme; sa parole moulait sa pensée, sans la déformer ni la grossir; il ne la dépassait ni par le raisonnement ni par l'expression ; il s'abstenait des effets violents et faciles dont ieût abusé sans doute un orateur moins scrupuleux. Les uns trouvaient cette méthode habile, dangereuse pour l'accusé; les autres la jugeaient trop molle, mal appropriée à la mentalité supposée du jury; c'était l'avis de M. Rabius, dont la figure prenait une expression fâchée. Tous, cependant, écoutaient avec le respect qu'impose une parole sincère, au service de la vérité. M. Rutor s'arrêta un instant, toussa et dit :
— ... Tel est, messieurs, aussi scrupuleusement que j'ai pu l'établir, le bilan de cette étrange cause : l'une des plus troublantes peut-être qui se soient vues dans les fastes judiciaires, celle qu'au cours de ma carrière j'ai suivie avec le plus d'angoisses et d'hésitations. Je n'hésite pas à vous l'avouer, n'attendez pas de moi que, devant un tel [mystère, je cherche à peser sur votre conviction...
M. Rabius eut un haut-le-corps, Ghaussy un geste de colère, Rrévine un mouvement de surprise.
— ...je n'oserais. Je sais que votre conscience, dans sa droiture, vous guidera. J'ai cependant le devoir de vous supplier de fixer toute votre raison sur les arguments défavorables qu'il m'a fallu vous
présenter. Ils ne m'ont pas absolument convaincu, je l'ai reconnu avec franchise; vous n'en devez pas moins les peser à votre tour dans vos propres balances, qui, peut-être, en marqueront plus sûrement le poids. Pour moi, je ne puis vous dire qu'une seule chose : Jugez selon vos lumières, sans parti pris ni faiblesse, dans votre entière indépendance ! Jugez comme il convient à des hommes investis d'un très grand pouvoir, puisqu'il est sans appel, et d'une égale responsabilité ! Jugez dans l'esprit du serment que vous avez prêté, dont vous avez compris tout le sens, auquel vous ne faillirez pas î
Il comptait s'arrêter là; certes, ceux qui rêvent d'une justice aussi scrupuleuse dans ses méthodes que les sciences les plus étrangères aux passions des hommes, eussent salué ce discours sans apparat, pondéré, serré, lucide, équitable, de peu d'effet, de beaucoup de sens, où le magistrat avait rempli son mandat sans le dépasser, en chercheur impartial qu'inspire et retient le sens de la vérité. Qu'est-ce qui le poussa?... une soudaine reprise du pli professionnel?... un regard sur le visage fâché de M. Rabius, qui réveilla sa crainte de « désarmer la répression »?... un sourire un peu narquois de Brévine, surpris de sa mansuétude?... une de ces impulsions inexplicables qui sourdent du tréfonds de nos âmes pour renverser l'œuvre de notre raison ou de notre volonté?... la crainte d'incliner du côté de son sentiment?... celle peut-être d'avoir
trop subi les douces influences de la veille?... Revenant brusquement à son point de départ, il lança dans la balance la lourde charge des antécédents qu'il avait abandonnée au début. Le ton même du discours en changea; la voix s'enfla, plus menaçante, les phrases s'allongèrent, le geste et le vocabulaire ronflèrent avec plus d'emphase :
— ...N'oubliez pas, toutefois, messieurs, que vous n'avez pas devant vous un de ces hommes dont le caractère et le passé imposent une telle estime, qu'on rougirait de les effleurer d'un soupçon. Vous avez entendu l'histoire de sa vie; je ne vous rappellerai pas une fois de plus les faits qui se sont levés contre lui, comme autant de témoins redoutables...
Il les rappela cependant, en les rapprochant, en les pressant, en les interprétant avec la plus intransigeante rigueur :
— ... Regardez-le, messieurs! Voyez son accablement ! Je n'ai pas voulu me prononcer sur le terrible secret qu'il recèle peut-être, pour mieux respecter votre jugement souverain. Mais je suis sûr qu'à cette heure, il sent peser durement sur lui le poids de cette existence si brillante et si lourde, dont nous avons vu défiler devant nous quelques tableaux suggestifs, de cette existence dont tant d'actes moralement coupables, tant de fautes et de défaillances de toutes sortes ont terni l'éclat extérieur; il pense avec amertume à toutes les eaux impures qui ont coulé sur sa conscience; il se sent
comme enveloppé de la réprobation générale dont M. le président a dû réprimer quelques témoignages. Peut-être s'est-il contemplé pour la première fois dans un miroir véridique et implacable, peut-être s'est-il vu pour la première fois tel qu'il est en réalité, dépouillé de son vain prestige, une fois sorti du tourbillon d'affaires et de plaisirs où il trouvait l'oubli de soi-même. Ce tourbillon l'avait empêché jusqu'ici de soigner sa conscience ; c'est pourquoi, sans doute, elle s'était amollie peu à peu, , dans la facilité de sa vie et de nos mœurs, jusqu'à devenir si malléable et inconsistante, qu'elle ne contrariait plus aucun de ses caprices, et que nuL de nous ne saurait calculer la faible résistance qu'elle pouvait seule opposer aux pires tentations ! *■ Oui, messieurs, entraîné par le courant du siècle et par sa propre faiblesse, cet homme s'est fait, suivant un mot fameux, une âme <( de cire pour le vice ». Or, une âme d'un si mol alliage, d'un aloi si douteux, une âme si prompte à couler vers le mal, peut couler... J'allais dire peut couler jusqu'au crime. Je ne le dirai pas. C'est à vous qu'il appartient d'en juger. C'est à vous qu'il appartient dé fixer les esprits flottants, que tant d'incidents et de revirements ont déconcertés. C'est à vous qu'il appartient de dire à la Cour s'il faut faire tomber cette tête, ou laisser cet homme au bénéfice des doutes, si légers soient-ils, que ces débats n'ont peut-être pas effacés dans tous les esprits !... — Assez habile, dit Languard à Mme de Luseney.
La péroraison contredit Texorde; mais qui est-ce qui s'en apercevra? elle est d'un bel effet! Et Jean Bogis à Ghaussy :
— Très fort î... Trop fort pour le jury, peut-être î Ghaussy lui jeta un regard furieux : il venait de
décider que si le verdict était négatif, il s'en prendrait à Rutor, et foncerait sur lui de toute sa vigueur :
— Taisez-vous donc! grogna-t-il, cet animal a parlé comme un jean-foutre I...
Du reste, on n'eut guère le loisir d'échanger des impressions : comme le réquisitoire avait à peine duré cinquante minutes, le président donna tout de suite la parole au défenseur.
Brévine improvisait entièrement ses plaidoyers^ sur un plan qu'il ne suivait presque jamais; de là, cette flamme, ce mouvement, cet entrain qui donnaient tant de vie à son éloquence; de là aussi, un certain désordre dans l'agencemenl du discours, et jusque dans le dessin des phrases, souvent chargées de parenthèses qui se chevauchaient, sans que ce désordre empêchât d'ailleurs les arguments de faire bloc, les détails de concourir au but final. Gomme il avait toujours le « trac » en prenant la parole, son début était à l'ordinaire embarrassé ou incohérent : on pensait à ces grands oiseaux qui agitent pesamment leurs ailes avant de s'envoler, comme dans la crainte douloureuse de l'effort soutenu qu'ils vont tenter. Il commença par de longues pé riodes, encombrées de compliments au président et
de cajoleries au jury, puis, au moment où il y semblait le plus empêtré, prit un vigoureux essor :
— ...Avant tout, messieurs, écartons une légende qui pourrait, s'il en subsiste encore quelque cfhose dans votre esprit, gêner la liberté de votre jugement. L'accusation, qui se targue d'impartialité, et qui, par moment, prend en effet toutes les apparences de l'impartialité, a commencé par abandonner cette légende; ce ne fut que pour la reprendre avec plus de vigueur afin d'en réveiller en vous l'impression ou le souvenir : Je veux parler de la légende d'un Lermantes brasseur d'affaires véreux, jouisseur sans scrupule, sorte de condottiere de l'industrie ou d'aventurier du plaisir ! Messieurs, pour toute réponse, je me contenterai de vous renvoyer aux témoignages que vous avez entendus, à ceux des collaborateurs ou des associés de Lermantes qui sont venus rendre hommage à ses qualités et à sa droiture, à celui de M. Charreire, l'illustre écrivain, qui Ta connu dè^ l'enfance, à son labeur énergique et persévérant, aux tableaux de sa vie qui, comme a dit M. l'avocat général, ont passé devant nos yeux. Or, qu'avons-nous vu, messieurs? Nous avons vu un homme comme tous les autres, formé d'un mélange de bien et de mal, un homme dont je ne vous dirai certes pas qu'il fut irréprochable en toutes choses, mais un homme dont le travail a fait vivre des milliers de ses semblables, a ouvert au commerce et à l'industrie des débouchés nouveaux, a aidé l'expansion de la civilisation et du génie français, un
homme à qui nous devons trois poris, des ponis, des phares, sans parler de ce chemin de fer aérien qui a été l'une de vos joies pendant la dernière Exposition. Et je vous le demanderai, messieurs, marchanderez-vous à un tel homme', l'égal de tant d'autres à qui personne n'a jamais reproché leur opulence, le droit de donner quelques fêtes somptueuses et de prodiguer, s'il lui plaît, un argent qu'il gagne sans rien enlever à personne, mais au contraire en augmentant notre capita. social, notre bien-être collectif, notre pouvoir sur les éléments? Il a eu quelques défaillances dans sa vie privée. Ah ! messieurs, ne poussons pas à l'extrême la juste sévérité que nous devons avoir pour de telles fautes, dans cette enceinte où l'on juge les crimes, non les faiblesses ni les péchés! Ayons le courage de le dire : il y a une certaine facilité de vie qu'on peut et qu'on doit condamner au nom de la morale, mais dont il serait singulièrement dangereux de prétendre qu'elle constitue en soi une préparation à l'assassinat, une sorte de bouillon de culture pour les microbes du meurtre ! Non, messieurs, pour avoir vécu comme tant d'autres, cet homme ne mérite pas les foudres dont M. l'avocat général l'a accablé dans sa péroraison, qui est d'ailleurs un magnifique morceau d'éloquence. Gel homme est, je le répète, un mélange de bien et de mal, comme nous tous. Quand on l'observe sans parti pris, avec cette égalité d'âme qu'on devrait garder en toutes choses, en songeant simplement à le juger avec humanité, se-
LE GLAIVE ET LE BAlNDEAU
Ion ce qui est vrai, eh bien, messieurs, on est porté à dire de lui ce que Rousseau dit de lui-même dans la première page de ses admirables Confessions : « Quel homme fut meilleur que celui-là !... j) Brévine devait une part de ses succès à son sens exact des proportions. Une fois de plus, il venait de toucher la note juste, opposée à la sévérité hiératique de son adversaire. Son indulgence un peu terre à terre, excessive sans doute, mais proportionnée à nos faiblesses, devait sembler plus équitable à ces hommes imparfaits eux-mêmes. Elle réduisait la solennité de leur rôle passager de justiciers en les ramenant au niveau de leurs habitudes quotidiennes, de leur usuelle moralité. Après tout, rien de ce qu'on leur avait montré de Lermantes ne le marquait à leurs yeux pour le crime : pas un d'entre eux qui n'eût commis, toutes proportions gardées, des actes équivalents à ceux dont l'accusa- • tion faisait tant d'état. Kloesterli, si prudent, se rappela des prodigalités incroyables, un jour que ses affaii es l'avaient conduit à Paris. Durnant et Souzier étaient veufs tous les deux : ni l'un m l'autre n'avaient gardé pendant dix-huit mois leur intacte fidélité à la morte. Le colonel OUomont se souvint d'une frasque, pardonnée à ses quarante ans par l'indulgence de sa femme, qui n'était au fond pas plus excusable que celle qu'on reprochait à Lermantes. Ce rappel indirect à la modestie permit donc à Brévine d'entreprendre sur un terrain plus propice la discussion des témoignages. 11 in-
sista d'abord sur l'aveu de Rutor, que les plus défavorables n'apportaient aucune preuve décisive; puis, choisissant parmi les arguments du réquisitoire (( le plus spécieux, le plus impressionnant, celui que notre adversaire même a donné comme tel » — l'écart de la balle — il le réfuta avec une amusante bonhomie :
— . . .J'ignore quelles sont les distractions préférées de M. l'avocat général; mais je parierais volontiers qu'il n'est ni chasseur ni tireur?...
M. Rutor esquissa un demi-sourire d'assentiment.
— ... car, s'il était chasseur ou tireur, il saurait que toutes les maladresses sont possibles, les plus énormes, les plus incroyables!...
Et il raconta deux étonnantes histoires de balles mal placées, qui mêlèrent des sourires au sombre drame. Reprenant ensuite les détails retenus par Rutor, il en souligna l'insignifiance. En les rassemblant avec tant de soins, l'accusation n'avait fait qu'additionner des zéros :. impuissante à établir le fait — « c'est-à-dire, messieurs, notez-le bien, la seule chose qui compte ! » — elle avait imaginé d'en chercher la preuve indirecte bien loin de l'accident. « La preuve indirecte, quand il s'agit de la tête d'un homme ! la preuve indirecte, — la chose la plus fuyante, la plus incertaine, la plus insaisissable qui soit!... » Là même, au surplus, elle avait si complètement échoué, que M. l'avocat général, « avec sa belle franchise », l'avait reconnu dans les termes les plus précis : ce qui ne l'avait
pas empêché, d'ailleurs, de prendre en considération certaines assertions plus que suspectes. Ainsi s'était-il demandé si Lermantes avait connu sa parenté avec le général ou du moins l'existence du testament, et il avait abandonné la première hy pothèse, évidemment insoutenable, pour mieux défendre la seconde. Mais étaient-elles possibles Tune sans l'autre? Gomment supposer que le général ait pu dire à Lermantes : « Tu seras mon héritier au préjudice de mes deux neveux que j'aime bien », — sans lui dévoiler tout le reste? Or, la déposition si émouvante de Louise Donnaz avait montré jusqu'où il poussait le scrupule de son secret, — de ce secret qu'il voulait emporter avec lui dans la tombe ! Seul, T affaiblissement de l'âge eût expliqué qu'il fléchît sur ce point, et il était resté si robuste et si solide, qu'à la chasse il assumait le rôle le plus fatigant, celui qui exige le plus de muscles, bon pied, bon œil, la vigueur de la jeunesse! Mais, autrefois déjà, Ton avait noirci par les suppositions les plus injurieuses la noble amitié de ces deux hommes : la malignité publique n'avait-elle pas essayé de l'attribuer à un sentiment coupable de Lermantes pour la femme de son bienfaiteur? On saisit là, comme sur le vif, la marche habituelle de la calomnie^ qui se déchaîne sans raison et laisse après soi les ombres que l'on sait : à telles enseignes que ce mensonge, forgé dans le vent, avait contribué pour une part à entourer Lermantes d'un haîo de soupçons et de vilenies !
Ainsi, la parole de Brévine assainissait l'atmosphère : après avoir ramené au niveau commun les jurés et les magistrats en leur rappelant leur condition d'hommes, il relevait celui de l'accusé, des témoins, des héros du drame; en sorte qu'on se trouvait de plain-pied, à un degré d'humanité où s'accentuent les ressemblances qui rapprochent les fils d'Adam, qu'ils tiennent davantage d'Abel ou de Caïn. La voix chaude, le débit facile, l'accent sévère doublaient la force de l'argumentation, tantôt solide, tantôt spécieuse; les lacunes disparaissaient sous l'abondance des raisons; elle semblait jaillir sans apprêt d'un bon sens très simple et très sain, et le réquisitoire si savant de Rutor s'effritait, comme un plâtras solennel sous un marteau adroit. Quand il l'eut suffisamment démoli, Brévine prit l'offensive. Il s'y sentait plus à l'aise : une cause où il pouvait plaider contre quelqu'un lui semblait à moitié gagnée. Il fonça donc sur d'Entraque, de tout son élan.
— ... Pourquoi m'attarderais-je davantage à terrasser des fantômes? Vous avez tous vu, messieurs les jurés, qu'il n'y a pas la plus légère preuve contre Lermantes, et je vous rappelle que M. l'avocat général s'est fait un devoir de le reconnaître. Vous avez tous vu que les fantômes de présomptions qu'on avait rassemblés se sont évanouis comme des ombres à la lumière du bon sens. Mais alors, pourquoi Lermantes est-il sur ce banc? Comment y a-t-il été conduit? Par quelle funeste erreur? Par quelle
déplorable aberration? Nous en arrivons au point capital, au nœud du procès : la déposition de M. le comte d'Entraque. Notre adversaire l'a abandonnée. Mais suffit-il de l'abandonner? Non, messieurs, car elle gouverne toute la cause! Supprimez-la, il n'y a plus rien. Par malheur, il est impossible de la supprimer : elle a été; si elle n'est plus, ses effets subsistent, et je trahirais les hauts intérêts dont j'ai la garde si je me bornais à la passer sous silence !
Il flétrit le mensonge atroce — « vengeance plus lâche que le poison ou le vitriol », — il piétina le faux témoin et le parjure, il opposa à cette infâme conduite du mari celle de la femme, coupable sans doute, mais qui avait racheté par son héroïsme une faute qu'elle payerait peut-être de sa vie. Puis, reprenant les dépositions de MM. Ghâtel et Lavaux, il montra combien il était probable que d'Entraque leur avait dit la vérité, les ayant rencontrés une heure à peine après l'accident, dans la chaleur de la première émotion, sans avoir eu le loisir de peser ou de préparer ses paroles; en sorte qu'on y pouvait et devait croire, et que, par un juste retour, c'était ce menteur, ce calomniateur, qui faisait la lumière! — Quant à lui, il refusait d'examiner l'éventualité d'une réponse affirmative sur la première question, il demandait l'acquittement pur et simple.
— ... L'éminent représentant du ministère public, messieurs, vous a dit: « Regardez cet homme, voyez son abattement; ce sont les remords qui l'acca-
blent! » — Non, messieurs, ce sont les malheurs ! Un tel enchaînement de malheurs, que l'imagination peut à peine se le figurer! Voudriez-vous donc qu'il gardât le front haut contre cet acharnement de la destinée? Voudriez-vous qu'il eût l'âme tranquille, le sourire aux lèvres après avoir traversé les tortures d'une instruction de neuf mois, après avoir entrevu la ruine de son œuvre et de son effort, après avoir appris il y a trois jours que c'était son père même dont il avait été l'innocent meurtrier, après avoir entendu hier, pendant qu'on le ramenait en prison, les deux détonations dont il a deviné la victime! En lui rendant la liberté, messieurs, vous ne réparerez rien de l'injustice qu'il a soufferte : vous opposerez, selon vos forces, à l'aveugle obstination du sort qui le poursuit, la dignité de la justice des hommes, loyale et sincère dans sa recherche de la vérité!...
Quelques applaudissements éclatèrent, quelques (( chut ». M. Motiers de Fraisse réclama le silence; l'audience fut suspendue après les habituelles recommandations aux jurés.
La salle se vida lentement. Sauf les boxes, toutefois, d'où personne n'osait sortir par crainte de n'y pouvoir rentrer. Les assistants y restaient donc empilés, dans l'air empoisonné, dans la chaleur suffocante, devant le prétoire dégarni, où la robe de quelque huissier soulevait en passant des poussières qui valsaient dans un rayon. Pour tuer le temps, on échangeait des lazzis ou des politesses, on s'offrait des boissons tiédies dans les poches, une querelle fusait par-ci par-là, puis s'apaisait dans la poussée commune. £e n'était pas la foule parisienne, prompte aux mots drôles, qu'un rien fait mousser, qui sautille du rire à la dispute; pourtant, il y avait dans le nombre quelques Parisiens : de ces badauds affamés de spectacles, curieux d'émotions, toujours prêts à courir la banlieue pour voir n'importe quoi. Leur verve animait ce public plus placide : savoureuse, gavroche, abondante, elle s'épanchait sur les orateurs,
l'accusé, les spectateurs, les juges, les témoins. Tout cela bruissait comme un orchestre où chaque instrument égrènerait ses notes, pendant l'entr'acte.
Chaussy quitta sa place au banc des journalistes, s'avança dans la salle, fut arrêté par Yalens et par Montjorat. Celui-ci, en lâchant d'assourdir ses glapissements par égard pour le groupe voisin des jeunes Lermantes, lui dit :
— Ils vont l'acquitter, mon cher!... C'est jugé depuis hier!... Après cette scène, voyons!...
Chaussy protesta, de sa voix aiguë, qui semblait sortir de la gorge comme les notes d'un clavecin aux cordes faussées :
— Ils n'oseront pas I...
11 plastronnait, selon son habitude : s'il se trompait, il persistait dans son erreur; s'il mentait, il soutenait son mensonge. C'était sa méthode. Il avait traversé de rudes tempêtes, subi de terribles attaques, soulevé des fureurs implacables; dix fois, on l'avait cru noyé dans de sinistres affaires où d'autres avaient sombré; il revenait sur l'eau, on disait de lui : « Il s'en tire toujours! » C'était vrai : ses ennemis décuplaient ses forces, leur haine le préservait. Il continua, pour la galerie, en forçant cruellement sa voix, dont les sons giclèrent jusqu'à l'oncle Marnex.
— Ils voudraient bien l'acquitter, les gaillards, car ils sont tous pour lui : le président, les assesseurs, ce jobard d'avocat général, jusqu'au greffier qui bafouillait en lisant les mauvais passages de
l'acte d'accusation. Mais la preuve est faite, le jury ne les suivrait pas!...
Il continua de la sorte, si catégorique, si cassant que Montjorat n'osait plus le contredire. Valens récoutait avec des mouvements de tête et des « hem ! hem! » qui approuvaient, ou l'inverse; des gens Tadmiraient.
Brévine, à son banc, distribuait des poignées de main, recevait des compliments :
— Admirable, cher maître !... Superbe!... Quelle logique!... Quelle forme !... Jamais vous n'avez été plus entraînant...
Une petite femme, parfumée, pétillante, lui dit :
— Mon Dieu! comme vous avez de l'esprit!... Une vieille dame, pinçant la bouche comme si
elle venait de déguster une glace trop froide :
— Vous avez été tout à fait charmant, aujourd'hui!... Vraiment délicieux!...
M' Aurora Winckelmatten, avec un rien de mélancolie derrière son joli sourire :
— Jamais nous ne parlerons comme cela, nous autres femmes!... Jamais !... Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'une femme éloquente...
— Il y en a beaucoup de femmes bavardes, glissa Jean Bogis, qui passait.
— Cela compense mal, répliqua-t-elle.
Et, revenant à Brévine :
— Nous faisons de notre mieux. Mais quoi! nous causons, nous ne parlons pas!...
Dans cette salle tristement laide, elle brillait
comme une belle fleur dans un hôpital ou dans une prison ; elle enchantait les yeux et les cœurs saturés de trngédie; le rayonnement de sa beauté purifiait la miasmatique atmosphère; elle dit encore avec émotion :
— J'espère qu'on va l'acquitter... Vous serez du moins récompensé de votre effort.
— Avez-vous déjà défendu un innocent, — un vrai? répondit Brévine... Pas encore?... Si cela vous arrive un jour, vous saurez l'angoisse qui vous étreint pendant cette attente!...
Il la quitta pour rejoindre le groupe des affligés. Gharreire était auprès d'eux. M. Marnex restait à l'écart. Les yeux pleins de larmes, les voix brisées le remerciaient, les mains délaissées se tendaient vers les siennes. Il assura qu'il avait bon espoir, sans beaucoup d'assurance. Il avait la gorge sèche, les mains moites, de la sueur aux tempes. Il pensait aux choses qu'il aurait pu dire. Il analysait après coup des impressions dont il avait cru surprendre le vol sur les figures des jurés. Celle de Glary, si dure, si close, lui revint à l'esprit :
— Il y en a un qui n'a pas fait un mouvement, dit-il à Gharreire en baissant la voix, qui ne m'a pas jeté un regard ! Moi, je ne voyais que lui, au contraire. Il semblait me dire : « Parle, parle, mon bonhomme! Je sais à quoi m'en tenir : ta petite chanson ne me fait ni chaud ni froid !... » Et cet autre, le vieux militaire, avec sa balafre au front, pourquoi diable ne l'ai-je pas récusé?... 11 est ca-
pable de les entraîner tous, comme à la charge !...
Remarquant que Renée l'observait, il tâcha de paraître rassuré. La jeune fille défaillait, tant son angoisse croissait à chaque minute. Elle aurait voulu en retenir le vol et le précipiter plutôt, savoir et ne pas savoir, que ce fût la fm ou que l'attente durât toujours. La vie s'arrêtait en elle comme autour d'elle, ses nerfs se tendaient pour comprimer les afflux de son sang. Pris de pitié, Gharreire, qui tremblait lui-même, essaya de la réconforter :
- — L'issue est certaine, je vous assure que nous ne craignons rien.
Elle balbutia :
— S'ils allaient répondre oui, pourtant?... Paul, l'ayant entendue, la rabroua :
— Es-tu folle, Renée?... Tu sais bien que c'est impossible !... N'est-ce pas, maître?...
— Certainement, affirma Brévine. Je n'ai jamais été plus certain d'un acquittement !...
Paul, debout, respirait largement, s'agitait dans un frisson d'énergie intense, dans une fièvre de victoire qu'exprimait son être frémissant de jeunesse et d'ardeur. Roland, au contraire, demeurait muet, très sombre, serrant la main sur celle de sa sœur. Elle et lui traversaient une même agonie, alourdie par de mêmes sentiments obscurs qui fuyaient vers l'avenir orageux. C'est qu'aux affres de l'heure présente se mêlait un souci qui ne tourmentait qu'eux. La foule, Brévine et les autres, leur oncle, Charreire, leur frère même, s'absorbaient
dans l'attente du verdict brutal, qui serait la mort ou la vie, le salut ou le désespoir : un dénouement. Pour eux, l'acquittement ne terminait pas le drame dont leurs consciences restaient bouleversées. Il leur fallait quelque chose de plus, quelque chose d'inexprimable, d'insaisissable, d'essentiel : l'espoir d'une vie renouvelée où leurs âmes s'affranchiraient de ce passé ancestral dont ils avaient si cruellement senti le poids pendant que Louise Donnaz était à la barre, et du passé paternel, plus proche, qui les opprimait plus durement encore. Paul ne songeait qu'à tirer leur barque de ces écueils; il voulait changer le vent qui les poussait, voguer vers d'autres rives, sous un autre ciel...
— Gela dure, cela dure, murmura Roland. Brévine affirma :
— Le jury délibère toujours longuement.
Sa phrase, pieux mensonge, lui déchira la gorge.
En ce moment, la salle était presque vide, devant les boxes grouillants. Quelques figures isolées et patientes garnissaient encore la tribune; mais, sur les bancs réservés, outre le groupe des Lermantes, il n'y avait plus guère que Louise Donnaz, les mains sur les genoux, immobile et brune comme un vieux bois. Dehors, la foule piétinait dans le vestibule, débordant sur la place des Tribunaux, jusque dans l'avenue de Paris. Des passants s'arrêtaient, demandaient « ce qui se passait là-dedans », puis restaient, grossissant l'essaim compact et remuant. On se montrait les frères Ghambave, qui prenaient des
mazagrans sur la terrasse d'un café proche, longue cuiller baignait dans le verre, où chacun avait mis deux morceaux de sucre; de temps en temps, ils le portaient à leurs lèvres, d'un même mouvement, en buvaient une gorgée et le reposaient sur le marbre de leur table, en se regardant sans rien dire. Leurs deux bonnes figures, hautefe en couleur, exprimaient la paix de consciences pures, la sérénité de cœurs bienveillants. Incurieux du mal, haïssant le scandale et préférant croire au bien, ils suivaient l'affaire sans âpreté ni passion, persuadés que le jury jugerait selon la vérité. A quelques pas d'eux, Proz, Lavancher, Turlo et Tony Gabiet les observaient en prenant le thé. Leurs deux profils se présentaient si bien, que Turlo tira son calepin et se mit à les croquer; il dit :
— J'appellerai cela : « Deux héritiers qui n'y pensent pas! »
— C'est vrai qu'ils ont l'air bien tranquilles, répondit Lavancher.
— On ne se douterait guère que, dans dix minutes, ils seront peut-être plusieurs fois millionnaires, remarqua Gabiet; car, enfin, si Lermantes est condamné, — ils héritent !
— Ce sont de braves gens, fit Turlo, en poussant son croquis.
— Penh ! répliqua Proz avec une mine sceptique, sait-on jamais au jusle ce que pensent les autres? Ceux-ci se tiennent bien, voilà tout ce qu'on peut dire.
— C'est déjà quelque chose, conclut Lavancher.
En somme, tous attendaient le verdict sans beaucoup d'émotion. Seule, une sentence de mort, peu probable, les remuerait. Ils diraient alors, avec un frisson sous la peau : « Pour ma part, je ne suis pas tout à fait convaincu... » En cas d'acquittement, au contraire : <( Le gaillard a de ka chance : peut-être bien qu'il est coupable tout de même !... » Leur état d'esprit était à peu près tel qu'à la répétition générale d'un auteur à la mode, quand on se demande, pendant le dernier entr'acte, si cela va bien ou mal finir. Au théâtre, tout est fiction; ici, tout était réalité : rien, ni sur les visages, ni peut-être dans les âmes, ne marquait la différence. Si Daisy Tyndall et Jean Toma étaient venus, ils auraientpu reprendre avec Mme de Luseney leur discussion sur le rapport des deux éléments; et la romancière, passionnée d'humanité, n'eût pas manqué d'observer que pour chacun de nous, les autres, avec leurs larmes et leur sang, ne sont jamais qu'une fiction.^ Mais ils n'étaient pas venus, et Mme de Luseney, ayant regagné sa place avec les Languard et Lavenne après un petit tour dans les couloirs, écoutait M^ Languard disséquer le plaidoyer de son confrère. Avocat d'affaires solide et recherché, il aimait peu les avocats d'assises : il leur reprochait de gros effets, de gros moyens, une complaisance extrême à s'abaisser au niveau présumé du jury, leur peu de scrupule à faire acquitter des coupables, qui recommencent.
— Que voulez-vous! Tout cela se tient! répliqua Lavenne. Ne comprendra-t-on jamais qu'il est absurde de faire plaider la thèse et l'antithèse? Le ministère public pousse au noir, systématiquement, sans crainte d'outrer sa couleur; il faut bien que l'avocat en use de même, en sens inverse ! Il serait tellement plus simple de chercher, de part et d'autre, la vérité !
Languard eut un fm sourire ironique et dit :
— Vous avez toujours eu un coin d'utopiste, Lavenne !
— D'anarchiste, corrigea Mme de Luseney.
— Peut-être, acquiesça Lavenne.
Et M® Languard conclut :
— Que voulez-vous ! Les institutions humaines valent ce qu'elles peuvent; mais elles ont fait leurs preuves : le plus sage est de s'en accommoder.
Lavenne ne se rendit pas :
— C'est en effet le plus sage pour les gens de robe, répliqua-t-il. Dans un autre domaine, Gicéron, leur maître à tous, raisonnait de même : si par hasard il n'y avait pas de dieux, se demandaitil, à quoi serviraient les prêtres et les autels?... Les temples lui prouvaient donc l'existence des dieux; c'est de la même façon que les tribunaux nous prouvent celle de la justice...
— Mieux vaut ne pas approfondir, fit Mme Languard, qui trouvait toujours la solution la plus pratique...
Cependant, d'Avoise et Choffart faisaient les cmt
pas sous les vieux ormeaux taillés à la française de l'avenue de Paris. Jamais ils ne s'étaient étonnés du nombre incalculable de fois qu'ils pouvaient répéter les mêmes choses : vivant sur une faible somme d'idées, ils les ramenaient sans lassitude, et l'inutilité de leurs regrets n'en décourageait pas la constance. La question de lïnnocence ou de la culpabilité de Lermantes leur paraissait secondaire, sauf pour lui : du point de vue social, qui seul importe, il s'agissait avant tout de savoir si le crime continuerait à jouir d'une prime d'impunité.
Debout avec M. Treib devant la baronne Khârv et Mme Nudrit, assises sur un banc de la même avenue, M. Rabius louait le réquisitoire, avec de petits gestes démonstratifs :
— Mon éminent collègue a donné un exemple de tact et d'adresse vraiment surprenant. Il a senti qu'une charge à fond contre ce misérable irait à fins contraires : il faut compter avec la mentalité des jurés, n'est-ce pas?... C'est pourquoi il est resté si modéré jusqu'à sa péroraison, où il a tout ramassé en quelques phrases... Très habile, savezvous?... Peut-être bien qu'il obtiendra une condamnation...
— Alors, je le haïrais! s'écria la petite baronne. M. Rabius ouvrit des yeux démesuués, pendant
que Mme Nudrit lui expliquait que sa jeune amie croyait à l'innocence de Lermantes.
— Ah ! fit-il, du ton et avec le geste d'un homme qui craint de contrarier une douce folie. Alors, ma-
dame a sans doute goûté le plaidoyer de M'Brévine?
— Certainement, monsieur! 11 était admirable !...
— Hum!... Enfin!... M. Rutor ne pouvait pourtant pas se mettre à défendre aussi l'accusé?
— Pourquoi pas, monsieur, s'il le croyait innocent?.,.
— D'abord, madame, il ne le croyait pas innocent, soyez-en sûre!... Peut-être a-t-il eu quelques doutes : un magistrat scrupuleux en a souvent, mais les débats les lèvent presque toujours!... Ensuite,... hé! grand Dieu! qu'arriverait-il, si nous nous mettions à prendre aussi le parti de MM. les assassins?... Leurs avocats y suffisent amplement : vous ne vous douteriez jamais du nombre de bandits qu'ils rendent à la société!... Non, non, madame, M, Rutor a fait son devoir, et l'a bien fait!...
Pendant que M. Rabius le défendait ainsi, Rutor se demandait si son impulsion ne l'avait pas entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu. Dûment félicité, comme Brévine, par ceux qui l'approchaient, il restait à l'écart, dans la chambre du conseil, pendant que M. Motiers de Fraisse discutait avec MM. Nudrit et Perron les affaires inscrites au rôle pour les jours suivants : un avortement, un incendie, quatre cambriolages. Ses fonctions lui pesaient lourdement; il songeait que, tout de même, il serait plus tranquille si le jury rendait un verdict d'acquittement...
Les jurés s'installèrent autour de leur table, où s'éparpillaient les bulletins de vote. Ils parlèrent à tour de rôle.
Condemine s'était préparé : ce fut donc un vrai discours, avec des périodes arrondies, des formules oratoires, beaucoup d'adjectifs. Après « ces dramatiques débats », il ne conservait plus aucun doute. L'effondrement de d'Entraque n'ébranlait pas sa conviction, car elle reposait — « comme sur le roc, messieurs! » — sur les faits mis en lumière par l'instruction. Sans aucun doute, d'Entraque avait menti dans sa première déposition, « de cette même langue perfide qui devait mentir dans la seconde ». Homme sans foi, il s'était contredit et parjuré au gré de sa passion : peut-on s'en étonner, quand on connaît la pourriture de ce monde interlope, sans idéal, cupide, jouisseur, auquel il appartient? En vain la défense avait-elle invoqué son premier
témoignao^e contre le second : tous deux devaient être écartés « du même geste dédaigneux » , comme l'avait dit l'avocat général dans son réquisitoire, (( dans ce réquisitoire si mesuré, dont la modération même faisait ressortir avec plus d'éclat les arguments qui nous permettent... que dis-je^ messieurs, qui nous obligent à conclure à la culpabilité ».
— Pour moi, c'est avec une entière tranquillité que je déposerai mon « oui » dans cette urne fatale : car nous sommes bien en présence d'un assassin, et d'un assassin d'autant plus indigne de pitié, qu'il a eu l'existence la plus facile, que tout lui a souri, qu'il ne peut invoquer aucune de ces excuses qu'invoquent les vulgaires criminels, pour lesquels on est sans pitié. J'estime que nous devons nous montrer impitoyables, car son forfait est odieux, et il ne faut pas qu'on puisse dire une fois de plus que Thémis, comme Janus, a deux visages, l'un pour les riches, l'autre pour les pauvres. Personne ne comprendrait un verdict mitigé de circonstances atténuantes...
Mortara l'interrompit, en observant qu'il valaitmieux discuter les questions subsidiaires après la question principale, puisque celles-là ne se poseseraient que si celle-ci se résolvait par l'afOrmative.
Condemine s'inclina, l'air piqué, en rassemblant sa barbe dans sa main :
— Bien, bien, monsieur le président, c'est une méthode !...
M. Mijoux rayonnait, un éclair féroce au. fond de
ses petits yeux : Condemine parlait selon son cœur. — Mouchebise ayant décliné l'invitation de Mortara, le docteur Buthier répondit, en phrases brèves, avec des mots très simples :
Si Lermantes était coupable, ii méritait le châtiment suprême. Mais, le témoignage de d'Entraque enlevé, que restait-il contre lui? Pas une preuve I Aucun fait précis ne montrait que sa volonté fût pour quelque chose dans l'accident ; à peine si l'intérêt qu'il pouvait avoir à la mort du général créait contre lui une vague présomption : encore n'avait-on pas établi qu'il connût l'existence du testament. Impossible donc de condamner sur de si faibles apparences! 11 faut qu'un verdict capital s'appuie sur des faits concrets, certains. Ici i'onn'en apportait aucun. Pour son compte, il n'avait qu'une impression, et cette impression était plutôt favorable à Lermantes. Il voterait donc l'acquittement...
Glary, comme Mouchebise, fit signe qu'il ne dirait rien. Sa rude figure, fendue parle trait mince de la bouche immobile, se taisait comme un livre fermé. (( Celui-là votera comme Condemine! » songea Mortara, en scrutant l'indéchiffrable visage ; et il interrogea du regard le colonel Ollomont, qui remua ses épais sourcils, toussa, finit par dire :
— 11 y a des présomptions, c'est incontestable... Beaucoup de choses suspectes... Vilain homme, ce Lermantes!... Cette visite en Savoie?... Louche!... Mais je voudrais des preuves... plus de preuves!...
11 se tut, en regardant devant lui d'un air per-
plexe, sans dévoiler toute sa pensée. Mijoux secoua nerveusement sa petite tête de furet, et dit :
— On ne se défend pas assez contre les malfaiteurs!... Il faut se défendre!... Il faut défendre la société!... Pas de faux sentimentalisme!... Cet homme a tué : il avait très bien vu le général dans la clairière, il l'a visé... Il mérite la mort!...
Kloesterli l'approuva, en disant seulement :
— C'est aussi ce que je pense!...
Ainsi., la consultation se poursuivait, sans chaleur. Au moment de résoudre le problème, on en raisonnait avec calme, sans hausser la voix, sur un mode apaisé, comme en craignant de trop s'avancer. Ce fut Souzier qui anima la discussion : il persistait à croire que d'Entraque avait dit vrai dans sa seconde déposition, parce que celle-ci corroborait ses déductions. Il s'y cramponnait donc, malgré l'évidence, et tâcha d'expliquer pourquoi. Mais, n'ayant pas le verbe facile de Condemine, il s'embarrassait dans ses phrases, les émaillait de « c'est clair! » qui n'en dissipaient pas l'obscurité, bafouillait, pataugeait, bégayait par moment. Selon lui; d'Entraque avait menti dans sa première déposition, pour sauver Lermantes dont il attendait des services ; puis il avait découvert « le ppppot aux roses » , — et s'était dit aussitôt : « Ah ! tu m'as pris ma femme, gredin! Attends! j'ai ma vengeance!... » (Souzier se frappa les mains comme un homme qui a une bonne idée.) « Et ma vengeance, pardine! c'est de raconter ce que j'ai vu! » (Il roula des yeux
lout blancs.) « Alors, il alla chez le juge d'instruction, et ditla vvvvérité, — c'est clair !... Seulement, comme il avait menti d'abord... ah! dame, quand on a mmmmenti, on a beau dire la vérité, personne ne veut vous croire, personne, et tout le monde dit : « Voilà qu'il ment encore! » Et plus on dit la vérité, plus les gens disent : « C'est un mensonge! » C'est clair!... »
— Permettez ! interrompit Conthey, entraîné par son habitude de discuter à bâtons rompus avec ce partenaire, vous oubliez que d'Entraque en a fait l'aveu, lui-même!... C'est lui qui a dit qu'il avait menti à la barre !...
Déconcerté un instant, Souzier riposta :
— Qu'est-ce que ça prouve?... D'Entraque a perdu la tète, hier!... On l'avait menacé, effrayé, en lui disant : vous serez poursuivi pour faux témoignage!... Alors, il a menti, en disant qu'il avait menti la seconde fois, tandis qu'il avait menti la première !... C'est clair!... 11 a cru que, comme ça, il allait se tirer d'affaire... Mettez-vous à sa place !...
— Ah ! non, qu'il y reste! s'écria Conthey.
Ce fut d'ailleurs tout ce qu'il put dire. Lui qui parlait si bien dans sa boutique, il ne parvenait plus à nouer ses idées, non plus qu'à trouver ses mots. Le paralogisme de Souzier l'avait exaspéré; il se sentait incapable d'y opposer un raisonnement bien construit; et il demeurait la bouche entr'ouverte, le visage crispé, sans émettre un son, tandis
que l'autre le regardait, ironique et triomphant. 11 finit par balbutier :
— Tout ça, c'est... des mots... Et il s'en tint là.
Durnant et Pillon expliquèrent, en quelques phrases froides, qu'ils croyaient Lermantes innocent. Ils étaient de ces hommes qui ne s'échauffent jamais, tâchent d'éviter l'erreur ou le mal, mais ne se dérangent pas pour le bien et le vrai. A leurs yeux, leur responsabilité ne s'étendait pas au delà de leur vote : accoutumés à rester avec résignation dans les rangs d'une minorité passive, persuadés que les gens sont inaccessibles au raisonnement, et surtout à la raison, ils renonçaient depuis longtemps à défendre leurs opinions en toutes choses. Ils voteraient « non », selon leur conscience, et le sang du juste ne retomberait pas sur eux. Pourtant, Pillon dit avec plus de vigueur :
— Ma conviction est absolue ! Je serais vraiment désolé si vous condamniez cet homme !...
Gomme Souzier et Mijoux protestaient, il répéta, plus faiblement :
— Oui, messieurs, désolé!...
Ce fut alors au tour de Mortara.
Jamais le brave artiste n'avait parlé devant plusieurs personnes écoutant; et il se sentait fort timide. Mais, à l'inverse de Durnant et de Pillon, il eût rougi, dans une affaire aussi grave, de déposer son bulletin sans avoir au préalable soutenu son opinion : plus encore parce qu'il était homme que
chef du jury, par solidarité humaine plutôt que par devoir social, et aussi parce que son imagination lui représentait en traits ardents les tortures de l'innocent écrasé sous l'accusation fausse, traqué par la justice égarée, aussi impuissant contre les forces acharnées à sa perte, qu'on le serait contre l'incendie, l'avalanche ou l'inondation. La tête en feu, les mains froides, la voix coupée, il n'en domina pas moins son émotion, et dit en mots familiers et frustes ce qui se passait en lui :
— Quand je suis venu ici, je ne savais pas un mot de l'affaire... Je lis peu les journaux, moi : je peins tant qu'on y voit clair!... Et, franchement, ça m'embêtait de me déranger... Mais j'ai écouté de toutes mes oreilles, je n'ai pas mis mes yeux dans ma poche, et le soir, après la soupe, je pensais à ce que j'avais vu et entendu... Et, ma foi, je suis convaincu que Lermantes est innocent!... Vous dire pourquoi, j'aurais de la peine : c'est tout ce qui s'est passé là qui m'a donné cette idée... A présent, je l'ai si bien, que je ne dormirais plus en paix si nous le condamnions ! . . . Je ne suis pas pour l'indulgence, pourtant!... Quand les gens disent que les criminels ne sont que des malades, et qu'ils ne sont pas responsables de leurs crimes, et patati, et patata, je ne les écoute pas!... Non, non, il faut punir ceux qu'on attrape, et ne pas les lâcher quand on les tient !... Seulement, il ne faut pas se tromper, ah ! non, par exemple !... Qu'on raccourcisse les assassins, je ne demande pas mieux, ils
n'ont que ce qu'ils méritent. Mais les innocents, pas de blague Oh ! je ne dis pas que ce Lermantes soit la crème des braves gens !... Tous ces brasseurs d'affaires, c'est de la petite bière, comme on dit, et mieux vaut rester pauvre comme un rat que de gagner de l'argent comme eux!... Seulement, pour le crime, c'est une autre question !... 11 a eu un affreux malheur, voilà tout !... Un de ces malheurs qui vous font courir un frisson dans la moelle du dos, parce qu'on sait qu'il en peut arriver autant à chacun... Parbleu i... Vous nettoyez votre fusil de chasse en causant avec un ami, ou votre revolver en jouant avec vos enfants... Brrr, ça se voit tous les jours!... Eh bien, c'est ça,, notre affaire,... l'affaire Lermantes,... du pain béni pour les journaux!... Ce pauvre bougre croit tirer sur un daim, c'est le général qui tombe!... Et le général était son père, encore !... Je l'ai bien regardé pendant que la bonne femme lui sortait tout ça... 11 ne jouait pas la comédie!... Je vous assure qu'on voyait son âme...
Gondemine ricana, comme toujours, quand on prononçait devant lui « un de ces mots qui n'ont aucun sens ».
— ... Oui, on voyait son âme!... Vous comprenez bien ce que j'entends, que diable !... Si nous avons une âme ou si nous n'en avons point, je n'en sais rien, moi, je ne fais pas de la théologie... Mais il y a des choses qui se passent dans l'intérieur des gens, et que nous voyons comme nous voyons
cette encre et ces bouts de papier!... Eh bien, j'ai vu que ce malheureux ignorait tout, et qu'il n'avait seulement jamais pensé à ce testament, et qu'il avait bien cru tirer sur un 'daim!... J'ai vu ça comme je vous vois à côté de moi, monsieur Gondemine, et comme je vois que vous n'êtes pas de mon avis!... Et personne ne m'a prouvé le contraire, ni le président avec ses interrogatoires, ni le substitut avec son éloquence... Que voulez-vous ? je ne me fie qu'à mes yeux, moi!... Quand ils m'ont montré une chose et que je l'ai bien vue, je dis : « Ça y est!... » C'est pourquoi j'estime qu'il nous faut acquitter Lermantes... Qu'il soit bon, qu'il soit mauvais, qu'il soit honnêle ou malhonnête, je n'en sais rien et ça ne nous regarde pas !... On nous demande : « Est-ce qu'il a volontairement tué le général? » Moi, je crois que non, et je dis que non, et voilà !...
Durnant, Gonthey, Pillon, Buthier approuvèrent, du geste ou de la voix :
— Bien, cela, très bien !...
Glary restait impénétrable, Kloesterli maussade, le colonel sévère. Mortara se dit, avec une profonde angoisse : « Nous ne sommes que cinq... »
— C'est un vrai plaidoyer, fît Gondemine d'un ton pincé; mais en fait d'arguments, mon cher collègue, permettez- moi de vous le dire, les vôtres sont plutôt d'ordre sentimental. On pourrait les appliquer à la plupart des assassins qui s'en tiennent
LE GLAIVE ET LE BANDEiVU
au fameux précepte : « N'avouez jamais ! » Cela prouve qu'il est toujours bon ! . . .
— L'impunité garantie, marmonna Mijoux.
— ... Vous avez d'excellents yeux, et vous le montrez dans vos beaux tableaux. Or, les yeux sont un organe admirable, mais qui ne suffit pas toujours. Il y a des choses qui leur échappent...
— Bien peu ! fit Mortara.
— ... D'autant plus que les yeux honnêtes s'égarent facilement dans les labyrinthes des âmes criminelles, — puisque âmes il y a !... Tenons-nousen plutôt aux faits : c'est ma méthode, à moi; je la crois bonne. Les faits sont les faits, ^quoi qu'on puisse dire !... Dans notre affaire — elle est un peu à nous, n'est-ce pas?- — il y en a plusieurs qu'il serait difficile de contester. Récapitulons ! Primo, le général est mort d'une balle en plein cœur; secundo, cette balle était celle de Lermantes; tertio, le même Lermantes venait d'être institué par lui légataire de son immense fortune; et, quarto, il se trouvait aux prises avec les plus graves difficultés d'argentL.. Gomment voulez-vous expliquer par le simple hasard un tel enchaînement de coïncidences fâcheuses?... Oh! cela ne nous fait pas voir avec nos yeux que Lermantes est coupable, je le reconnais... Mais la raison n'est-elle pas un organe aussi !... La mienne est suffisamment éclairée !...
Mijoux, Souzier, Kloesterli, Mouchebise approuvèrent à leur tour. Glary ne broncha pas. Le colonel toussota. Mijoux dit :
— Si l'on ne condamnait que les assassins qu'on a vus à l'œuvre, ils échapperaient tous...
Souzier déclara que la rencontre de tant de circonstances était décisive. Buthier expliqua que rien ne remplace une preuve palpable et sensible; Durnànt, que le hasard combine souvent les événements de la façon la plus singulière; Mijoux, que les assassins sont plus habiles que le hasard. Et la discussion s'échauffa. De temps en temps, un des jurés rappelait un détail oublié, ou soulevait une question nouvelle, qui semblait tout à coup faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre :
— Est-ce qu'il y a seulement des daims, dans la forêt de Saint-Germain? demanda Kloesterli.
— Je n'en ai jamais vu ! s'écria Gondemine.
— Pourquoi pas des chamois? ricana Souzier.
Il fallut que Durnant rappelât que personne, ni garde ni chasseur, n'avait nié la présence de la barde, et assurât qu'il avait tiré lui-même, en 1897, un superbe daim, qui pesait...
— A balle? interrompit Souzier, mécontent.
— Oui, à balle, à quarante mètres!...
Gondemine soutint qu'il était invraisemblable
que le général eût été frappé dans le taillis : un homme n'avance plus quand il a une balle dans le cœur. Le colonel, sans se dérider, répliqua qu'on voit, dans cet ordre-là, les choses les plus extraordinaires. Souzier affirma que les dépositions des comptables avaient établi « jusqu'à l'évidence » le mauvais état des affaires de Lermantes. Durnant
contesta cette « évidence » : quoi de plus incertain qu'un inventaire, surtout dressé dans de telles circonstances ? Le fifre de Mijoux siffla aigrement :
— Vous êtes beaucoup trop indulgents!... beaucoup trop !... Nous finirons tous par être assassinés chez nous, — dans nos propres lits!...
Pillon insista sur la déposition de Ghâtel et de Lavaux. Il connaissait ces deux témoins : les paroles de d'Entraque qu'ils avaient rapportées lui semblaient innocenter entièrement Lermantes. En disant cela, il regardait le colonel. Celui-ci parut l'approuver : s'il votait non, l'acquittement devenait certain, par l'égalité des suffrages. Alors, Condemine, qui se piquait de tactique, proposa de combiner le verdict, de manière à éviter la peine capitale sans aller jusqu'à l'acquittement :
— Ainsi, dit-il avec une pointe d'ironie, ces messieurs ne risqueraient pas d'être tourmentés par leurs consciences, et la justice recevrait une certaine satisfaction.
Mortara protesta avec une extrême vivacité; cette solution bâtarde indignait sa droiture, révoltait son bon sens :
— ... Est-ce qu'on transige avec la vérité? s'écria-t-il. Sur une question de fait, il n'y a pas de moyen terme entre oui ou non. Il faut savoir choisir ; nous sommes ici pour cela, que chacun ait le courage de se prononcer selon sa conviction !
— Le doute doit profiter à l'accusé, dit Buthier.
— Non pas quand il y en a si ^u, répliqua Gondemine. •
— Permettez ! dit Mortara, je ne doute pas, moi; j'ai une certitude morale...
— Moi aussi, en sens inverse, répondit Souzier.
— Une certitude morale suffit pour absoudre, non pour condamner, dit Pillon.
Et Condemine :
— Chacun juge selon ses principes.
Mijoux déclara qu'il se rallierait à la proposition de Condemine, si elle devait entraîner un verdict affirmatif; à ses yeux, Lermantes méritait mille fois la mort, mais mieux valait encore l'envoyer au bagne que le rendre à la société...
Condemine ne manqua pas d'ajouter :
— ... Dont il fera le plus bel ornement!
— L'essentiel, acheva Mijoux, c'est qu'un criminel ne sorte pas absous de la Cour d'assises, à cause de l'audace que son impunité donne aux autres !
— L'essentiel, répliqua Mortara, c'est qu'on n'envoie pas plus au bagne qu'à l'échafaud des innocents !
— Mieux vaut acquitter cent coupables ! dit Buthier.
Mijoux protesta, en rageant :
— Ah! non, par exemple! non!... Avant tout, pas de crime impuni !...
— Pas d'erreur judiciaire ! corrigea Pillon.
— Il n'y en a jaqiais, affirma Souzier.
A ce moment, tous les yeux se fixèrent sur l'im-
pénétrable Glary : son regard se cachait derrière ses paupières; ses traits restaient immobiles; ses gros doigts poilus, aux fortes articulations noueuses, tambourinaient sur la table. Il avait décidé de se taire, et il se taisait; mais son siège devait être fait dès longtemps, toutes ces paroles glissaient sur lui comme du vent. Alors on revint sur des choses déjà dites. On les répéta. On toucha pêle-mêle à tous les points du procès. Quelqu'un s'informa de la marque du fusil de chasse dont Lermantes s'était servi. Puis, tout à coup, il se fit un grand silence : on sentait que tout était dit. Souzier, Pillon, Mijoux attirèrent machinalement des bulletins devant eux. D'autres sortirent de leurs poches des crayons ou des stylographes. Mortara déclara la discussion fermée, et l'on vota.
Il n'y eut que cinq oui. Ce fut une surprise : le colonel était resté douteux, mais tout le monde, jugeant Glary sur la mine, croyait qu'il condamnerait. Durnant et Pillon se congratulèrent. Souzier dit aigrement à Conthey tout joyeux :
— Voilà une belle victoire !
Condemine, la barbe dans sa main, restait affalé sur sa chaise, l'air tragiq.ue. Buthier lui frappa sur l'épaule, en plaisantant :
— Allons! vous n'aurez pas encore cette fois- ci votre ration de sang, — vampire !
Mijoux, ayant pris KloesterH par un bouton de sa jaquette, geignait :
— Comment vivre en paix chez soi, quand de tels
crimes restent impunis?... C'est un parti pris d'acqùitter tout le monde!... Qu'on licencie la gendarmerie et qu'on ferme les tribunaux : au moins cela ferait des économies.
La sonnette retentit. Les huissiers couraient, leurs robes gonflées, en télégraphiant dans tous les sens des signes d'intelligence. La foule rentra en se bousculant. Condemine lança un regard navré à Sellier, qui ne le quittait pas des yeux, et qui dit autour de lui : (( Acquitté ». Aussitôt, le mot courut dans les boxes, chuchoté par toutes les bouches. Brévine avait rassuré les enfants, d'un geste qui fut happé et traduit : « Acquitté! » M. Perron leva les yeux vers la baronne Khârv, tandis que M. Nudrit souriait à sa femme : toutes deux comprirent, leurs voisins aussi : «i Acquitté ». Chaussy rageait, pendant que les journalistes, autour de lui, rédigeaient au galop leurs communications de la dernière heure : « Acquitté ! » Le mot remplit la salle, courut d'oreille en oreille, de banc en banc, commenté par de brèves exclamations, loué, discuté, contredit, soulageant les uns, irritant les autres, traversant les parois, courant dans les vestibules, jusque dans la rue. Lermantes le lut sur le front de^ Brévine, qui guettait sa rentrée, sur les visages tendus vers lui, dans tous ces yeux qui fouillaient son âme. En sorte que l'émotion, fluide léger, souffle furtif, s'était déjà dissipée quand Mortara, la main droite sur son cœur, lut le papier qui tremblait dans sa main gauche. Il le détailla d'ailleurs fort mal, en homme
qui n'a jamais lu quatre lignes à haute voix, si mal que Gondemine en haussa les épaules. Quelques applaudissements éclatèrent. Des (( chut » répondirent. M. Motiers de Fraisse cria : « Silence ! » Paul Lermantes s'était levé, la poitrine gonflée, et promenait ses regards autour de lui, comme pour défier les mécontents. Renée et Roland pleuraient en silence. M. Marnex, les yeux à terre, dessinait du bout de sa canne de petits ronds sur le sol. Quanta Lermantes, il s'était penché vers Brévine pour lui serrer la main ; et il écoutait, sans un tressaillement, sans un éclair, comme s'il ne s'agissait plus de lui...