‹ Le glaive et Le bandeauChapitre 4 sur 4 · PU « JOURNAL )) DE MADAME DE LUSENEY · texte numérisé non relu

PU « JOURNAL )) DE MADAME DE LUSENEY

Cette affaire Lermantes s'est donc terminée aujourd'hui. Il était temps! Rien n'est plus fatigant que la Cour d'assises, surtout, en été : la chaleur s'ajoute à l'énervement; on se demande si Von va fondre ou suffoquer; on rendrait Vâme, si l'on ne voulait à tout prix savoir la fin. La curiosité devient une espèce de fièvre, qui vous soutient et vous ramène : on reste là, on sort anéanti, en se jufrant de ne pas revenir le lendemain, et l'on revient, et l'on n'en peut plus, et Von recommence ! Le verdict a été rendu vers quatre heures. On Va attendu longtemps. Je me serais fort ennuyée sans mes amis, qui m'ont fait compagnie. Thémis est bien mal logée, à Versailles; mais, quand on cause aveodes gens agréables, on est bien partout. Je ne sais comment cela s'est passé, le fait est qu'on a connu le verdict à la minute même où le jury le rendait; en sorte qu'il

n'avait déjà plus l'attrait du nouveau quand Mortara en a donné lecture. Dommage qu'il lise comme un mauvais écolier, ce maître peintre ! Aussi, quelle drôle d'idée de'prendre un artiste pour cette foncj tion? Mais il paraît qu'on le tire au sort : c'est la loi; alors il n'y a plus rien à dire. Du reste, personne n'était ému; on ne l'est que s'il y a condamnation. L'acquittement enlève aussitôt à l'affaire tout son intérêt; c'est fini, l'épisode tombe dans le passé, le flot de la vie le recouvre et l'emporte, on se dépêche de chercher d'autres histoires à quoi s'intéresser. Par exemple, je me demande s'il en est de même pour les protagonistes, ou si ces journées où ils ont été balancés comme sur un abîme, gardent pour eux, toute la vie, une réalité terrible, toujours présente? Il faudrait avoir passé par là pour le savoir : c'est une expérience que je ne souhaiterais pas à mes pires ennemis, — si j'en avais!...

Les Languard m'ont eramenée aux Réservoirs, pour le thé, avec cette petite avocate qui est si jolie, Mlle Winckelmatten. Comme tout le monde, ou' presque, se connaissait et sortait du même spectacle, on a causé d'une table à l'autre, en allant et venanl comme dans un salon. C'était assez amusant : à peu près comme à une première où les uns ont applaudi, les autres sifflé, mais qui n'a ennuyé personne. Et puis, on se racontait tout ce qu'on savait de l'affaire, et tout ce qu'on n'en savait pas. Qu'est-ce qui avait fait pencher la balance du côté de V acquittement? Lavancher a affirmé que c'était le coup de théâtre;

Mme Languard, au contraire, attribuait ce résultat à la faiblesse du réquisitoire. Peut-être qu^elle disait cela pour rabaisser Brévine :fai toujours remarqué que la jalousie professionnelle est une passion terrible, surtout chez les femmes. Les hommes en modèrent l'expression, par tenue, les femmes lâchent tout! Pépinet a apporté un autre tuyau : il paraît que Rutor est franc-maçon et que Lermantes l'est aussi, de même qu'un des jurés dont l'influence a été prépondérante, un pharmacien de Versailles, qui a inventé des pilules. Voilà qui expliquerait bien des choses! Mlle Winckelmatten, qui admire les tableaux de Mortara, a demandé dans quel sens il avait voté, Breil, qui le connaît un peu, suppose qu'il a voté la condamnation. D'après Badile, qui sait toujours tout, le verdict aurait été rendu par sept voix contre cinq. Cela ne serait pas très reluisant : un acquittement pareil laisse Lermantes enveloppé de soupçons.

— N'empêche que si on l'avait condamné à une seule voix de majorité, dit Mlle Winckelmatten y on l'aurait guillotiné sans réserve.

Cette jeune femme a autant de finesse dam l'esprit que de grâce dans le visage ! Elle m'a tant plu, que j'ai failli l'inviter chez moi; mais elle est trop jolie, elle distrairait mes dîneurs. Mme Breil a raconté qu'en Amérique il faut l'unanimité du jury pour rendre une sentence capitale.

— C'est assez juste, a dit son mari, car si cinq personnes sur douze doutent de la culpabilité d'un

accusé, H y a des chances pour qu'elle ne soit pas certaine,

M" Languard a répondu que, chez nous, une telle unanimité serait impossible, tant les jurés sont enclins 'à répondre non; en sorte que tous les criminels échapperaient à la justice.

On serait tombé dans une inextricable discussion juridique, si Proz et Lavenne n'étaient arrivés ensemble, assez agités. S'étant abordés aux environs du Palais, ils ont rencontré Lermantes qui s'en allait avec sa famille, Lavenne avait été plus remué par ce spectacle que par tout le procès. Singulier homme, ce Lavenne ! Il est d'une incroyable sensibilité sous son masque sceptique; tantôt il est cynique dans ses propos, tantôt d'une candeur enfantine dans ses jugements ; Use fait passer pour impassible et dur, et les douleurs d' autrui lui font mal. Comme il nous a décrit cette petite scène!... C'était vivant, émouvant, tragique. Son geste montrait les personnages et leur soufflait la vie, sa voix changeait pour parler de chacun d'eux. Impossible de rendre cela par la plume! On voyait ce qu'il décrivait : l'oncle filant, « s' évaporant », dit-il, aussitôt après le verdict; le groupe dans le vestibule, attendant les paperasses que signaient les magistrats; Brévine et Charreire, seuls, s' approchant d'eux, tandis que, dans la foule qui se dispersait, des figures autrefois connues se détournaient : « une guillotine sèche > , dit Lavenne. Quand le passage a été à peu près dégagé, ils ont conduit Lermantes à l'auto de Brévine,

qui attendait devant le Palais. Et Lavenne a salué ce malheureux. Proz en a fait autant, mais sans conviction; il éprouvait déjà le besoin de s'en excuser.

— Un petit coup de chapeau 71'' engage à rien, n'est-ce pas?...

— Le mien m' engage y a répliqué Lavenne. Je suis sitr que Ler mantes est innocent,

— Moi, rectifia Proz, je suis sûr qu'il est acquitté.

— Ce qui n'est pas la même chose, observa Mme Breil.

— Oh! cela me suffirait très bien, si je savais qu'on s'en contentera! s'écria Proz. Mais voilà la question.

Badile alors s'en mêla :

— Avec la fortune qu'il hérite, il aura bientôt rétabli ses affaires : il s'en ira faire un beau voyage, dans ses ports de l'Amérique du Sud; on l'y recevra comme un roi; il nous reviendra vers la fin de décembre, et personne ne lui tiendra rigueur. Les gens qui ont la mémoire tenace se rappelleront qu'il a été mêlé à une affaire d'assises; mais on ne saura plus si c'était comme juré ou comme témoin !

Il est possible; Paris a des indulgences infinies. Il a aussi, de temps en temps, des accès de sévérité, et l'on ne sait jamais à l'avance comment il se décidera. Lavenne ne croit plus que Lermantes, après d'aussi effroyables angoisses, ait la force de re-

monter le courant^ et il a lancé un de ses paradoxes habituels :

— Un criminel résiste à de telles angoisses j un innocent en meurt...

Et Proz, saisissant la balle au bond :

— AlorSy si celui-ci n'en meurt pas, qu'est-ce que vous penserez de lui?...

Là-dessus Vun des juges, M. Perron, est entré avec une élégante jeune femme, fort jolie, très blonde, Vair étranger, Badile nous a dit qu'il avait fait sa connaissance au cours du procès, et qu'ils se regardaient beaucoup a travers la salle. Ils ont commandé du chocolat. Quelqu'un que je ne connais pas s est approché d'eux, et a dit à haute voix :

— Mme d'Entraque est à l'agonie!

La nouvelle a fait sensation; l'on n'a plus parlé que de cette malheureuse. On s'interrogeait sur son histoire avec Lermantes : personne n'en connaissait grand'chose. mais on la racontait tout de même. Badile a dit que cela durait depuis trois ou quatre ans au moins; ce qui a rappelé à Proz que lescommencements en correspondaient avec la vilaine affaire de courses dont l'amant a tiré le mari.

— Le mari était donc au courant? a demandé Pépinet.

— Probable, a dit Proz.

■ — Mais alors, cette vengeance, pourquoi?...

— Mystère du cœur ! a répondu Lavancher.

Et Lavenne, qui tient décidément pour Lermantes :

— Ou de la bourse !

Il s'est fait un de ces petits silences, comme il s'en produit quand on craint de trop s'avancer.

— Avec tout cela, dit Breil, le voilà en prison! Pépinet, toujours philosophe :

— Chacun son tour!

— Lui, du moins, ne Va pas volé, grogna Lavenne.

Et Mme Breil s'écria :

— Drôle de morale!

Elle finit toujours par la morale, celte petite femme !

Là-dessus, j'ai donné le signal du départ. Je ne voulais pas qu'on épuisât le sujet : il faut absolument qu'on en puisse causer encore à mon dîner d'après-demain !

Versailles-Paris, juin-octobre 1909.

B — 7565, — Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 lo volume

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