CHAPITRE PREMIER La préhistoire et ses légendes
§ 1. Les origines de la préhistoire .
C'est chose communément admise que toute histoire soit accompagnée d'une légende. Le nombre est considérable des esprits que la vérité toute simple ne saurait contenter ; et, de fait, le costume que la tradition se plaît à attribuer à cette déesse peut à bon droit paraître insuffisant aux délicats. Aussi comprend-on qu'ils s'ingénient à lui composer une tenue à la fois plus décente et plus riche. De cette manière, l'imagination, la poésie, la dévotion même, aidant, le récit des événements humains finit par s'agrémenter d'ornements qui jouent, relativement à l'histoire, un rôle semblableà celui du nimbe d'or dont l'image des saints est habituellement encadrée.
Mais si Ton pardonne à l'humanité, en raison de la vieillesse de ses annales, d'en vouloir entourer l'origine de quelque appareil fabuleux, il peut sembler étrange que le même privilège soit aujourd'hui réclamé par la préhistoire, comme si, de sa nature propre, celle-ci n'était pas suffisamment voisine de la légende ; comme si, d'autre part, sa jeunesse même ne devait pas la préserver encore de ce genre d'ambitions.
On sait en effet qu'à titre de science officiellement reconnue, la préhistoire ne compte pas un demi-siècle d'existence. Auparavant, lorsqu'à la surface d'un champ on rencontrait les silex, taillés et polis, connus sous le nom de haches celtiques ^ ces produits de l'industrie de nos ancêtres n'éveillaient guère plus de surprise que la découverte de sarcophages gallo-romains ou celle d'instruments de bronze. Il ne venait pas à l'esprit que l'époque à laquelle remontaient ces débris fût très lointaine, encore moins qu'elle pût avoir été précédée par une autre, que caractérisaient des outils plus grossiers.
Cependant, dès les environs de 1840, un ardent collectionneur d'antiquités, Boucher de Perthes, en visitant les exploitations de gravier de la
ET l'ancienneté DE l'hOMME 9
vallée de la Somme, avait été frappé de trouver parfois, au milieu des nombreux silex roulés par Fancien cours d'eau^ quelques spécimens dont la forme en amande rappelait celle des haches celtiques. Sans doute ces spécimens étaient très frustes et lessurfaces polies y faisaient absolument défaut. Néanmoins leur contour semblait trop régulier pour être l'effet du hasard, et de nombreuses apparences de retouches, symétriquement disposées sur les bordSjéveillaient l'idée d'esquilles intentionnellement détachées pour arriver à une forme définie et tranchante.
Boucher de Perthes eut l'intuition qu'il avait devant lui les témoins d'une civilisation très primitive, qui avait dû préparer sur notre sol l'usage des instruments en pierre polie, à une époque où la Somme, aujourd'hui le type le plus achevé des rivières tranquilles, possédait un régime torrentiel, tout comme celui de la Loire actuelle. Et dès ce moment il entreprit de convertir les autres à sa manière de voir.
Longtemps sa propagande fut infructueuse, et ne réussit qu'à le faire traiter de visionnaire ou de maniaque. Il tint bon cependant, et son zèle d'apôtre finit, en 1859, par recevoir sa récompense.
Des hommes d'une science incontestée estimèrent qu'une vérification sur place s'imposait. C'étaient, du côté de l'Angleterre, sir Joseph Prestwich et sir John Evans ; du côté de la France, M. Albert Gaudrv. La forme des instruments recueillis par Boucher de Perthes ne laissait guère de place au doute ; mais leur authenticité pouvait être mise en suspicion. Provenaient-ils réellement des anciennes alluvions ? Ne pouvait-on pas craindre qu'ils n'y eussent été subrepticement introduits par les ouvriers, dans l'espérance d'une gratification de la part de celui dont tout le pays commençait à connaître et même à exploiter la manie? Pour résoudrela difficulté, les savantsenquestion s'astreignirent à s'installer, des journées entières, dans les exploitations de gravier de Saint- Acheul, à la porte d'Amiens, prenant leur nourriture sur place, afin qu'il n'y eût pas de lacune dans la surveillance des ouvriers. En leur présence, la pioche mit plus d'une fois à jour, dans les alluvions non remaniées, des pièces identiques avec celles dont l'origine avait paru suspecte. Aucun doute ne pouvait désormais subsister. La préhistoire était fondée, les traces irrécusables d'un travail humain apparaissant dans des conditions qui impliquaient
tout à la fois une antiquité beaucoup plus considérable que celle des objets trouvés dans les tourbières de la Somme, et des circonstances, soit de climat, soit de relief, fort différentes de celles du temps présent.
Dès lors, il fut démontré que, sur notre sol, avant l'époque des haches celtiques ou de la pierre polie, dite néolithique^ il y en avait eu une autre, qu'on appela paléolithique^ et pendant laquelle les instruments de pierre, taillés par éclats, ne recevaient jamais le poli. Ce fut l'œuvre du demisiècle suivant de perfectionner cetteclassification, qui chaque jour, en raison de découvertes nouvelles, acquiert un plus haut degré de précision.
§ 2. Les phases de V époque paléolithique.
Ce qui distingue l'époque paléolithique, c'est que l'usage des métaux paraît y avoir été totalement ignoré. C'est donc bien Vâge de pierre proprement dit. Seulement la façon de tailler les pierres s'est modifiée peu à peu, et vers la fin s'est introduit l'emploi des instruments d'ivoire ou d'os. Ces modifications ont marché de pair avec des vicissitudes climatériques, assez importantes pour faire disparaître certaines espèces animales et en obliger d'autres à émigrer vers de nouveaux parages. Par l'analyse des gisements où les débris de l'industrie humaine et parfois les restes des hommes primitifs eux-mêmes sont mélangés avec ceux des animaux contemporains, on est parvenu à établir la succession suivante, laquelle, au moins pour ce qui concerne nos contrées européennes, est aujourd'hui adoptée par l'unanimité des spécialistes.
Le plus ancien type de silex incontestablement taillé est ce qu'on appelle le coup de poing, qu'on trouve dans les alluvions inférieures de Chelles-
sur-Marne et d'Abbeville. L'instrument est massif, très primitif, toujours fortement roulé par suite du transport rapide qu'il a subi sur le lit des rivières, au sein des graviers grossiers où il est cantonné. C'est le type de l'industrie chelléenne. Les animaux qui lui font cortège sont l'éléphant antique, le rhinocéros et l'hippopotame. Ce dernier surtout est caractéristique ; car, même avec la certitude de n'être pas pourchassé par l'homme, les hippopotames ne pourraient plus aujourd'hui fréquenter les rivières de la Seine et de la Somme. S'ils l'ont fait autrefois, c'était sûrement à la faveur d'un climat plus doux. A leur témoignage s'ajoute d'ailleurs celui d'un petit mollusque, dont la coquille se trouve dans les sables subordonnés aux graviers en question. Ce mollusque, auquel les conchyliologistes ont donné le nom de Coî^biculafluminaliSj no s'observe plus de nos jours que dans les rivières chaudes de l'Afrique et de l'Asie. Or, à l'époque chelléenne, il vivait dans les cours d'eau du sud de l'Angleterre. Aussi l'assemblage d'animaux quaternaires, dont nous venons de parler, a-t-il mérité d'être qualifié de faune chaude.
Immédiatement au-dessus des dépôts chelléens
ET L''ANCIEiNNETÉ DE l'hOMME 15
apparaissent, notamment à Saînt-Acheul, près d'Amiens, des graviers à grain plus fin, mêlés de sables, où se rencontre un coup de poing plus perfectionné, de forme régulièrement ovale ou amygdaloïde, moins épais que celui de Chelles, à surface plus soigneusement dressée, enfin d'ordinaire sensiblement moins roulé. Il constitue le type de l'industrie acheuléenne, à laquelle fait cortège une faune qui comprend le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées. Le mammouth, dont le sol gelé de la Sibérie a fourni des cadavres entièrement conservés, était muni d'une crinière et de longs poils. Le rhinocéros de ces gisements avait une toison laineuse. Certainement, à cette époque, le climat s'était notablement rafraîchi, bien que les rivières eussent encore un débit abondant et que l'homme pût venir facilement sur leurs bords, pour récolter, entre deux crues, les silex dont il ferait des outils après les avoir taillés. Le nom à^ faune froide convient donc à cet ensemble d'animaux.
Les sables de Saint-Acheul sont surmontés par un dépôt limoneux jaune, dont la nature accuse une sensible diminution dans la force du courant. Les débris animaux diffèrent peu des précédents.
Quant aux outils de silex, ils ne sont plus du tout roulés, mais leur surface offre une patine blanchâtre caractéristique. La taille du coup de poing a diminué ; il est lancéolé à la pointe, plus triangulaire. Avec lui se rencontrent des pointes à main, et de nombreux éclats en forme de lames, grattoirs, râcloirs, etc. C'est l'industrie onoustévienne (de l'abri sous roche du Moustier en Périgord).
Un nouveau progrès dans la taille des instruments de silex se manifeste avec l'époque solii" tréenne (de l'abri sous roche de Solutré en Bourgogne), elle-même préparée par une phase pre^oliitréenne^ qui ménage la transition avec le moustérien (1). C'est là que se montrent les belles lames de silex, à fines retouches, en forme de feuilles de laurier, ainsi que les pointes à crans. Le cheval et le renne sont les animaux dominants de cette période, vers la fin de laquelle apparaissent les premières aiguilles d'os ou de corne, ainsi que les plus anciens essais de sculpture.
Enfin vient l'époque magdalénienne^ celle des grottes de la Madelaine en Périgord, elle-même
(1) Voy. le travail présenté par M. Tabbé Breiiil au Congrès préhistorique de Périgueux en 1905.
susceptible de subdivisions secondaires. Les silex passent au second plan, cédant le pas aux outils d'os ou d'ivoire, harpons, bâtons dits de commandement, etc., avec manches enrichis de gravures représentant des animaux. Au début, les sculptures sur ivoire dominent ; mais, quand les éléphants sont devenus rares, l'homme fait ses instruments en os et se contente d'y graver ses dessins. La faune comprend le renne, l'antilopesaïga et beaucoup de petits rongeurs, semblables à ceux qui évoluent de nos jours dans les steppes desrégionsfroides. Evidemment, c'est une époque de froid sec et sévère, obligeant l'homme à se réfugier dans les cavernes.
A ce moment finissent les temps paléolithiques. Le climat s'adoucit; le retour de l'humidité favorise le développement des forêts où abondent les cerfs. C'est l'aurore de l'époque 7iéolithique oa de lapierrepolie, caractérisée par ce qu'on appelle les haches celtiques^ et destinée à passer insensiblement aux conditions de l'époque actuelle. C'est cette civilisation néolithique, qui remontant peu à peu vers le nord^ paraît avoir atteint le Danemark environ douze ou quinze siècles avant l'ère chrétienne.
Toutes ces vicissitudes ont embrassé de longs siècles, durant lesquels les glaciers des contrées montagneuses ont, tour à tour, avancé ou reculé ; cependant toutes sont comprises dans ce qu'on appelle l'ère quaternaire^ caractérisée par ce fait que les rivages marins différaient à peine de ce qu'ils sont aujourd'hui ; et aucune ne remonte aux temps géologiques appelés tertiaires.
§ 3. Les légendes de la préhistoire.
Uhomme tertiaire.
Cependant, à peine les idées de Boucher de Perthes avaient-elles pris pied dans la science qu'on voyait éclore, chez les préhistoriens, l'ambition de faire remonter encore plus haut la première apparition de l'homme. On crut avoir à cet égard un argument décisif, lorsqu'en 1867 l'abbé Bourgeois fit connaître de petits silex, aux bords éclatés par places^ qu'il avait ramassés dans le Loir-et-Cher aux environs de Thenay. Ces silex, comme on put le vérifier en creusant un puits tout exprès, se trouvaient à la base du calcaire de la Beauce, assise franchement tertiaire, et antérieure au développement, sur notre sol, des herbivores, notamment des mastodontes. Leur antiquité était donc démesurément plus grande que celle des outils de Saint-Acheul. S'ils avaient été taillés par Thomme, ce n'est pas à des milliers, mais au moins à des centaines de mil-
liers d'années, qu'il faudrait reculer les premières manifestations de l'industrie humaine.
Seulement ces silex étaient-ils vraiment taillés ? Ils n'avaient aucune forme définie et se distinguaient seulement par de petits éclats, apparaissant sans ordre sur le pourtour. Ils manquaient d'ailleurs essentiellement de cette protubérance, connue sous le nom de bulbe de perçusshoUy et qui ne fait jamais défaut à la base des silex ayant subi une taille intentionnelle.
Après de nombreuses discussions, qui passionnèrent le monde archéologique, on avait fini par établir que l'action du feu naturel, tel que celui de la foudre, même simplement l'influence des variations de la température et de Thumidité, suffisaient pour produire, sur un silex fraîchement extrait de la carrière, les particularités qui distinguaient les cailloux de Thenay. Aussi les partisans de l'homme tertiaire se faisaient-ils de jour en jour moins nombreux. D'ailleurs, on leur opposait un argument péremptoire. A l'époque où se formait le terrain à silex de Thenay, il est certain que la population animale de notre planète était très incomplète. A peine si les herbivores commençaient à se développer ; les rumi-
ET l'ancienneté DE L HOMME 21
nants n'avaient pas encore de cornes ; il n'y avait ni équidés proprement dits, ni proboscidiens. La présence de l'homme à cette époque eût été un véritable anachronisme ; sans compter qu'il était inconcevable qu'un être assez intelligent pour tailler des silex fût resté, depuis lors, aussi longtemps sans donner, jusqu'à l'époque de Chelles, aucun témoignage de son activité.
Il est vrai que cet argument était assez facilement éludé par ceux qui tenaient à toute force à établir, non seulement la haute ancienneté, mais encore la descendance animale de Thomme, et dont le plus acharné était Gabriel de Mortillet. Soit, disait-il, ce n'est pas l'homme qui a taillé les silex de Thenay ; mais ce doit être son précurseur simien. L'apparition de l'homme a dû être précédée par celle de singes anthropoïdes, dont nous serions les arrière-petits-fils. Jusqu'ici nous n'avons pas eu la chance de mettre la main sur des restes de ces animaux ; mais voici au moins un produit de leur industrie ; nous nous en emparons et nous baptisons de suite l'être qui les a maniés. Ce sera l'homme-singe, en latin V Anthropopithecus.
La conclusion était singulièrement hasardée.
Si l'homme paléolithique avait pu être accepté dans la science, ce n'est pas seulement parce que les œuvres qu'on pouvait lui attribuer étaient de telle nature, qu'il n'y avait pas moyen d'y méconnaître la trace d'une volonté intelligente. Mais, en outre, à plus d'une reprise, des fragments de crânes ou de mâchoires avaient été rencontrés en compagnie des silex. Uhomme fossile n'était donc pas une simple hypothèse.
Or, à Thenay, il n'y avait rien de semblable. La seule raison d'être de l'anthropopithèque, c'était la prétention de Mortillet de faire admettre l'existence d'un être destiné surtout, dans sa pensée, à « ennuyer les curés ». Et cet homme, qui faisait profession de science positive, trouvait tout naturel de créer un nom de genre pour désigner un animal dont il n'existait pas le moindre vestige. Bien mieux ! un géologue portugais, M. Ribeiro, ayant annoncé, en 1871, qu'il avait recueilli à Otta, sur le Tage, des silex pareils à ceux de Thenay, Mortillet s'empressa d'y reconnaître la trace d'un anthropopithèque. Il estima de plus qu'en raison de la grande distance qui sépare le Tage du Loir-et-Cher, cet animal ne pouvait être identique avec celui du gisement
ET l'ancienneté DE l'homme 23
français. Et tandis que, dédiant ce dernier à l'abbé Bourgeois, il créait l'espèce Anthropopithecus Bourgeoisie il n'hésita pas davantage à créer pour le Portugal, un Anthropopitlieciis Ribeiroi.
Dans une pièce qui a fait la joie de nos pères, celle des Saltimbanques j l'ineffable Bilboquet, apercevant une malle qui traîne (c'est celle du « grand jobard », attiré chez les histrions par les charmes d'Atala), s'écrie : « Cette malle doit être à nous ; elle est à nous ! » Ainsi Mortillet aurait pu dire : « Il me faut des anthropopithèques ; donc, les anthropopithèques existent. Dans ce genre, il doit y avoir des espèces ; j'ai donc le droit d'en faire au moins deux ! » Les deux manières de raisonner étaient aussi scientifiques l'une que l'autre, et pas n'était besoin de se montrer adversaire aussi passionné que Mortillet de toutes les croyances, pour infliger à ses amis un pareil effort de foi ! Encore, pour y adhérer, fallait-il se sentir de force à braver même le ridicule ; car, lorsqu'on demandait au savant anthropologiste du musée de Saint-Germain quel usage aurait bien pu faire, de ces petits cailloux, un animal qui, à coup sûr, ne pratiquait ni l'agriculture ni aucune autre
industrie: « C'était, disait-il, pour se gi^atter quand les puces V ennuyaient . »
Aussi la légende de Thenay n'avait-elle guère survécu à celui qui la patronnait avec tant d'acharnement. Mais voici que, depuis quelques années, il s'est dépensé de grands efforts en vue d'ajouter à l'époque paléolithique une phase antérieure, de très longue durée, qui en reculerait considérablement les débuts. C'est en Belgique que cette tentative s'est produite, par l'initiative d'un géologue, d'ailleurs distingué, de ce pays, M. Rutot, conservateur au Musée Roval d'histoire naturelle de Bruxelles.
§ 4. Les Eolithes.
En 1900, M. Rutot, délaissant les travaux de statigraphie, où il avait rendu de bons services, se mit à étudier les dépôts d'alluvions anciennes de la vallée de la Lys, dans la Flandre occidentale. Il V reconnut, à une hauteur variable de 25 à 65 mètres au-dessus du niveau actuel de la rivière, de vastes gisements de silex appartenant, d'après lui, à l'extrême base du terrain quaternaire, et plus anciens, par conséquent, que ceux de Chelles et de Saint- Acheul. Il crut y constater des traces d'une industrie très primitive, à laquelle il donna le nom de reutélieniie^ tiré du hameau de Reutel, près d'Ypres.
Deux ans auparavant, l'exécution du chemin de fer de Mons à Binche ayant mis à découvert des alluvions anciennes de l'âge du mammouth, avec les silex taillés suivant la forme classique en amande, un compatriote de M. Rutot, M. Delvaux, avait signalé dans la tranchée de Mesvin
un horizon de silex, inférieur au précédent, qui lui parut offrir des éclats de cailloux retouchés par rhornme. M, Delvaux vit là une phase plus ancienne que le chelléen ou acheidéen. Il en fit l'industrie mesvinienne, que M. Rutot déclara postérieure au reutélien, en attendant que la vallée de la Dendre, à Maffles, lui fît connaître un nouveau type intermédiaire entre le reutélien et le mesvinien. Or, ce type apparaissait à 30 mètres plus bas que celui de Reutel, accusant un phénomène géologique d'importance, qui avait dû provoquer un notable approfondissement des vallées.
Les silex du reutélien, du reutélo-mesvinien, (ou mafflien) et du mesvinien furent alors réunis par M. Rutot sous une même rubrique générale, et le nom d'éoUthique (dérivé d'éôs^ aurore^ c'està-dire aurore de l'industrie humaine), mot déjà créé par Mortillet, fut repris pour qualifier l'industrie de cette première et très longue période.
Mais en quoi ces silex différaient-ils de ceux du paléolithique? Ici, laissons parler M. Rutot luimême (1):
(1) Bulletin de la Société belge de géologie, XVII, procès-verbaux, p. 427 (28 juillet 1903).
ET L ANCIENNETÉ DE l'hOMME 27
Alors que le paléolithique et le néolithique sont caractérisés par la présence d'un certain nombre de types dits « taillés », c'est-à-dire à forme extérieure intentionnelle et convenue, obtenus par le dégrossissage de plus en plus perfectionné d'un bloc de matière première, telle que le silex, au moyen de l'enlèvement d'éclats jusqu'à obtention de la forme ou du genre d'outils désirés, l'éolithique ne comprend que des outils dérivant uniquement de rognons ou d'éclats naturels, directement utilisés à la percussion ou au raclage.
Les blocs ou rognons naturels, de formes plus ou moins régulières, ont été utilisés directement à la percussion ; ceux de formes irrégulières ont simplement été accommodés à la main par l'enlèvement de tubercules gênants ou par martelage d'arêtes tranchantes.
Quant aux éclats naturels, dus à l'éclatement produit par des actions naturelles, ils présentent des arêtes tranchantes qui ont été directement utilisées au raclage ou au grattage, avec accommodation à la main préalable à l'usage.
Les arêtes utilisées ont ensuite été ravivées par une retouche spéciale, dite « retouche d'utilisation », effectuée au moyen d'un percuteur allongé dit « retouchoir »,
L'industrie éolithique ne comprend donc aucun type dit « taillé », à contours voulus, obtenus en vue d'une forme intentionnelle.
Cette industrie ne comprend que des formes naturelles directement utilisées, avec retouche sommaire d'accommodation pour la préhension facile et retouches successives d'utilisation, s'il y avait lieu, c'est-à-dire si l'outil était destiné à servir plusieurs fois de suite, grâce au ravivage des arêtes émoussées par l'usage.
Ainsi, c'est la retouche sommaire d'accommodation^ combinée ou non avec des retouches successives d'utilisation^ qui constitue, aux yeux de M. Rutot, le critérium de l'authenticité pour les silex éolithiques. Par conséquent, tout silex utilisable, pourvu que de place en place on aperçoive sur son contour quelques traces d'éclatement qui aient l'air d'en régulariser la ligne, pourra être réputé silex éolithique.
Naturellement, M. Rutot s'empressa de ranger sous cette rubrique les silex quelque peu oubliés de Thenay, exprimant, à cette occasion, sa pitié d'avoir vu ces objets « définitivement reniés dans le pays même qui avait eu la chance et l'honneur de leur découverte ». Il ne manqua pas non plus d'y comprendre d'autres silex, dont, en 1878, M. Rames avait signalé la présence au Puy-Courny^ dans le Cantal, parmi des alluvions du tertiaire supérieur. De cette manière, l'industrie éolithique se trouvait embrasser un immense espace de temps, qui méritait d'être compté, non en centaines, mais en milliers de siècles, pendant lesquels l'industrie humaine n'aurait fait aucun progrès appréciable. Au contraire, à Strépy, dans la vallée de la Haine, M, Rutot signalait des gise-
ET l'ancienneté DE l'iiomme 29
ments où il voyait réalisée la transition subite de i'éolithique au paléolithique. Outre de nombreux grattoirs et racloirs, simple perfectionnement, selon lui, des formes antérieures, on y assistait véritablement « à la naissance de l'instrument amygdaloïde, obtenupar dégrossissage de rognons de forme en amande ou ovale aplati et des poignards, réalisés par la formation d'une pointe à une extrémité de rognons très allongés, subcylindriques »•
Cette stagnation presque indéfinie de l'industrie humaine, suivie d'une aussi rapide évolution, aurait dû inspirer quelques doutes à un esprit réservé. Au contraire, avec une rare puissance d'imagination, M. Rutot en aperçut tout de suite la cause ; et cette cause lui parut d'autant plus péremptoire, qu'elle était d'ordre géologique.
A l'entendre, les affleurements de matière utilisable avaient dû être de plus en plus abondants et étendus « en allant du tertiaire au quaternaire. Mais, ajoutait-il, à partir du quaternaire, ces gisements se sont successivement recouverts de dépôts fluviaux étendus, limoneux et autres, qui les ont bientôt fortement réduits. Alors la lutte pour la possession des gisements de silex a dû inévitable-
ment se produire. Les peuplades, dépossédées de leurs gisements séculaires, ont essayé de chasser les possesseurs plus favorisés ; l'attaque a amené la défense, et Tusage des armes s'est ainsi introduit très rapidement et s'est généralisé (1). »
Nous avons tenu à reproduire, sans y changer un iota, cet ingénieux roman, digne d'être mis en musique par quelque éo-Wagner^ qui aux harmonies usuelles saurait mêler le cliquetis des silex aux sons argentins, comme ce clavier de cailloux formant gamme complète, qu'on a vu promener à travers les expositions aux environs de 1889.
Chose étrange ! En nous plaçant au seul point de vue naturel, nous aurions cru juste le contraire de ce qu'enseigne ici M, Rutot. C'est un fait bien connu que les peuples primitifs établissent toujours leur demeure à proximité de l'eau courante^ c'est-à-dire des vallées. Or celles-ci, peu développées sur notre sol avant l'époque quaternaire, ont acquis avec elle un développement extrême, et les rivières, démesurément grossies par les pluies de la période, se sont mises à rouler d'énormes
(1) Loo, cit., p. 435.
ET l'ancienneté DE l'hOMME 31
quantités d'alluvions. Des espaces considérables en ont été jonchés, comme en témoignent les cailloutis si abondamment répandus autour du massif alpin, ou encore ces nappes de graviers qui, en Belgique, forment un manteau sur la Hesbaye aussi bien que sur la Campine. C'est à ce moment, pendant cette phase dite des grands cours d'eau, que, sur les rives des fleuves, les populations ont eu des facilités exceptionnelles pour récolter, dans l'intervalle de deux crues, les matériaux durs que la taille devait transformer en armes ou outils. Jamais la profusion n'en avait été aussi grande. Ce n'est donc pas à la concurrence vitale qu'on peut raisonnablement attribuer l'éclosion subite d'une civilisation qui, jusqu'alors, avait si obstinément sommeillé ; à tel point que M. Rutot y reconnaît « un stade bien particulier et bien nouveau de l'histoire de l'humanité, stade comparable à l'état social très intéressant et même très perfectionné des fourmis et des abeilles, mais ne semblant pas devoir être soumis à modification ni progrès. »
Pauvres abeilles ! voir comparer leurs admirables combinaisons avec une industrie dont les produits sont jugés tout au plus aptes à chasser
les puces d'an anthropopithèque imbécile ! C'est peu flatteur, et elles auraient le droit d'en vouloir au conservateur du musée de Bruxelles,
D'ailleurs, ce savant n'est pas tendre, même pour nos très anciens précurseurs. Ce n'est pas seulement leur mentalité qu'il accuse d'une stagnation déplorable. Il ajoute : « Nous sommes tentés de croire que l'homme éolithique était entièrement velu. » Tout ce qu'il accorde à ce malheureux aux longs poils, c'est d'avoir su, non pas taillei% il en eût été incapable, mais aviver \q tranchant des éclats naturels qu'il employait ; et cela soit par retouche, soit par pression, soit par percussion. Encore le mot de taille lui semble-t-il excessif pour désigner même le travail des hommes venus plus tard, ceux du paléolithique. Grâce à ce don de seconde vue qui lui permet d'évoquer avec aisance les âges disparus, M. Rutot sait admirablement ce qui se passait à l'époque mousiérienne.
Pour obtenir une pointe de ce type, nous dit-il, «on ne prenait pas un nucléus, d'où l'on détachait, avec grands soins et précautions, une lame ou éclat, avec la volonté de produire la forme d'éclat désiré ; non, l'ouvrier prenait un rognon de silex ; il en tirait successivement dix, vingt,
ET l'ancienneté DE l'homme 33
trente éclats, sans précautions spéciales ; puis, dans l'amas d'éclats gisant sur le sol après le débitage du bloc, il recherchait ceux dont la forme naturelle semblait le mieux convenir à l'usage et au mode de retouche. Les autres éclats étaient abandonnés sur le sol, où nous les retrouvons intacts. Le ou les éclats choisis étaient utilisés tels quels, sans préparation aucune, grâce à leur tranchant naturel, bien supérieur à tout tranchant artificiel ; mais bientôt, au bout de quelques minutes de travail, la partie utilisée des arêtes étant émoussée, la rciouche nécessaire au ravivage des arêtes s'imposait, »
On le voit, nous nageons en pleine fantaisie ; et le fait est curieux à constater, de la part d'un savant qu'on étonnerait fort, si on se refusait à reconnaître en lui un représentant de la science positive^ celle qui ne veut que des faits, dédaigne les hypothèses, et repousse absolument toute croyance a priori.
Sans nous arrêter davantage au rôle que M. Rutot attribue à la concurrence des tribus primitives, nous insisterons sur deux points, particulièrement faibles, de la thèse soutenue par le savant belge.
Si les silex de type reutélien ou mesvinien occupaient toujours des horizons bien déterminés, dans les graviers des vallées, cette localisation pourrait être interprétée comme établissant entre ces produits une différence chronologique. Mais- il se trouve que, dans n'importe quelle exploitaion de cailloux roulés, on est assuré de trouver des types de ces diverses catégories. En particulier, c'est ce qui a lieu dans tous les gisements de la vallée de la Seine, où M. Rutot a lui-même recueilli nombre de spécimens qu'il déclare les uns reutéliens, les autres mesviniens, quelques-uns maffliens.
Il est vrai qu'il cherche à expliquer cette apparente promiscuité en admettant que, avant d'arriver à leur forme actuelle, les alluvions anciennes ont été remaniées à plusieurs reprises, ce qui a permis l'introduction, dans leur masse, de produits d'âges différents. Mais aucun des hommes compétents qui ont étudié le régime des alluvions ne saurait souscrire à cette hypothèse ; car, maintes fois, au milieu des couches de cailloux, il s'intercale de minces lits de sable très fin, renfermant des coquilles fluviales d'une telle délica-
tesse, que le remaniement allégué les eût infailliblement détruites.
Un autre point encore plus faible de la thèse est l'impossibilité de tracer une ligne de démarcation, à partir de laquelle un silex roulé pourrait commencer à être considéré comme un éolithe. La forme d'un silex, le rendant apte à être employé, est-elle une raison suffisante de croire qu'il ait réellement servi ? Evidemment non, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre par des exemples typiques.
Ainsi, sur les plateaux du Ponthieu, aux environs mêmes de la ville illustrée par les recherches de Boucher de Perthes, le sol, à fond de craie, est uniformément recouvert par un manteau de terre argileuse brune, jonchée de silex de toutes dimensions. Personne ne doute aujourd'hui que ces silex ne soient le résidu d'un long travail de destruction, opéré durant les temps tertiaires par les agents atmosphériques, aux dépens de la craie qui formait alors tout le sous-sol du pays. Le calcaire a disparu, ses impuretés devenant de l'argile, et les silex, dont la roche était parsemée, sont demeurés sur place, grâceàleur insolubilité. N'ayant subi aucun transport, ils ont gardé leurs formes
initiales ; ce sont des rognons ou tubercules irréguliers, qui deviendraient des galets si la vague marine venait à les secouer longtemps sur une plage, des silex roulés d'alluvions s'ils étaient charriés avec des graviers dans le lit des rivières. A son contact avec le limoa qui recouvre uniformément les plateaux picards, le bief à silex, comme l'appellent les agriculteurs, éprouve une modification. A force de subir les variations du régime atmosphérique, en particulier les vicissitudes de la gelée et du dégel, les rognons de silex se sont craquelés, fendillés, parfois même entièrement fendus. Le signataire de ce travail, explorant, il y a quarante ans, les gisements des environs d'Abbeville, en compagnie d'un spécialiste fort expert, M. N. de Mercey, a vu ce dernier recueillir, en place, des rognons encore entiers, mais qu'il fallait entourer de ficelles pour les empêcher de se disloquer en morceaux quand on les extrayait de l'argile. Si on examinait les fragments dont ils se composaient, on y trouvait à foison des percuteurs, des racloirs et des grattoirs, en tout semblables à ceux des ateliers paléolithiques. Même, à cause de la circulation prolongée des eaux superficielles, tous ces éclats,
ET l'ancienneté DE l'homme 37
quoique demeurés en connexion les uns avec les autres, étaient déjà revêtus de la patine blanche qui caractérise les outils classiques, et contraste si bien avec la couleur, tantôt blonde, tantôt très noire, de l'intérieur des silex normaux.
Cela veut-il dire que toutes les formes qualifiées de racloirs et grattoirs doivent être tenues en suspicion ? Assurément non ; mais cela prouve que, quand on n'a pas affaire à des outils tels que les pierres en amande, ou l'évidence du travail intentionnel ne saurait être niée, ce n'est pas à la forme seicle^ c'est aussi aux conditions de gisement qu'il faut s'adresser pour savoir si un silex est taillé ou non. Autrement, comment refuser de reconnaître pour tels les fragments dont nous venons de parler ? Qui donc, dans l'école de préhistoriens que nous avons en vue, leur dénierait la qualité d'outils, si on ne pouvait pas lui prouver qu'on a recueilli soi-même le rognon entier dont ces morceaux n'étaient que la monnaie ? N'importe quel caillou de silex pouvant servir de projectile à un homme qui veut attaquer son semblable, comment prouvera-t-on qu'un caillou quelconque n'a pas été employé à cet usage ?
Cela est si vrai que M. Rutot lui-même a bien vite trouvé Toccasion de se défendre contre des gens qui voulaient aller encore plus loin que lui. Tel un ardent collectionneur de silex, M. Thieullen, à qui l'on doit un ouvrage sur les Véritables instruments usuels de Vâge de pierre. Depuis plusieurs années, Tauteur dépense un zèle presque fougueux pour faire reconnaître, comme ayant été utilisés par Thomme, à titre d'amulettes, d'idoles, de colliers, de pendeloques, de pierresfigures, etc., toutes sortes de silex, les uns percés de trous, les autres rappelant vaguement une tête de bœuf, de chèvre, ou la forme générale d'un oiseau.
C'était, d'ailleurs, une des idées qui avaient hanté le cerveau de Boucher de Perthes vers la fin de sa carrière. x\.ux environs de 1868, il montrait volontiers aux visiteurs de sa galerie une vitrine pleine de ces jeux de la nature, et persuadé que les premiers hommes n'avaient pas négligé de les remarquer et de les recueillir, il laissait clairement voir la grande tentation qu'il éprouvait d'en faire l'objet d'une publication.
Reprenant cette pensée, M. Thieullen déclarait apercevoir sur ces objets des traces de retouches,
ET l'ancienneté DE l'hom.me 39
qui, à Tentendre, auraient été faites par les hommes primitifs, dans le dessein de rendre plus frappante une ressemblance entrevue. Or, M. Rutot, après avoir consciencieusement examiné la collection de M. Thieullen, a écrit ce qui suit (1) :
De tout ce que j'ai vu, il résulte :
r Que les pierres figurées qui m'ont été montrées n'ont pu me convaincre en aucune façon de l'exactitude de leur définition. En dépit de ressemblances parfois étonnantes au premier abord, je n'ai pu trouver, à l'analyse, que des éclatements naturels et des traces d'utilisation indépendantes de toute intention d'amMiorer la ressemblance.
2* Que les recherches personnelles que j'ai faites pour m'éclairer semblent tendre, actuellement, à démontrer que les primitifs n'ont reconnu en rien les figures que nous y voyons.
Semblables en cela à pas mal de sauvages et même d'Européens actuels, nos ancêtres du quaternaire inférieur et du quaternaire moyen n'ont été frappés en rien par la forme qui attire notre œil exercé, attendu que sur la plupart des pièces très curieuses que j'ai recueillies, les traces de travail ou d'utiUsation sont surtout visibles là où elles ne peuvent en rien améliorer les formes naturelles.
Sans rien préjuger de ce que nous réserve l'avenir, voilà, je crois, où nous conduira l'ensemble des observations : à la négation des pierres figurées dans les industries dites éolithiques et paléolithiques anciennes.
(1) Société d'anthropologie de Bruxelles, 27 Octobre 1902.
Naturellement M, Thieullen proteste et accuse les préjugés d'école. A l'entendre, c'est un abus d'exiger, comme critérium absolu de la taille intentionnelle, l'existence du bulbe de percussion, du plan de frappe, de la cassure conchoïde, des retouches, etc. Il écrit donc fièrement : « Tant que nous demeurerons sous le joug de cette servitude volontaire, dont nous sommes à la fois les esclaves et les dupes, nous tournerons autour de la civilisation préhistorique, nous n'y pénétrerons pas. » Et s'insurgeant contre ceux qui prétendraient « décréter le genre de faciès et le nombre d'éclats exigibles pour qu'une pierre soit reconnue intentionnellement taillée », il ajoute : « Je connais certains cailloux sur lesquels un seul éclat a été enlevé, mais avec une telle entente de l'adaptation, que l'intention apportée est là aussi évidente que sur la pierre la plus artistement façonnée. » Enfin sa pitié s'émeut pour les incrédules, et il leur adresse cette apostrophe (1) :
« Sceptiques de parti pris, vous m'inspirez une profonde compassion ; vous n'avez des yeux que pour ce que vous connaissez déjà, je vous le dis
(1) Lettre à M, Chauvet, Paris, 1898.
ET l'ancienneté DE l'hOMME 41
par expérience, si partout je vois des pierres taillées, c'est que partout l'homme en a laissé ; et si vous êtes impuissants à les reconnaître, c'est que l'esprit de routine vous aveugle. »
Mais laissons M. Thieullen aux prises avec M. Rutot, qui le juge excessif, éprouvant à ses dépens qu'on finit toujours par trouver plus éolithique que soi !
Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe !
dirons-nous avec la servante de Molière. Ce qui nous importe à nous, c'est de constater qu'heureusement la maladie reutélienne n'a pas exercé ses ravages parmi les maîtres autorisés de l'école anthropologique française. L'un des mieux qualifiés, M. Boule, le savant professeur de paléontologie du Muséum, non seulement n'a jamais admis les prétendus éolithes, mais a, plus d'une fois, montré que la classification préhistorique de Bruxelles était « en l'air » ; qu'à ses divisions ne correspondait aucun ensemble défini de fossiles, et qu'on serait fort embarrassé de dire quels animaux avaient fait cortège aux hommes reutéliens, maffliens et mesviniens ; tandis qu'une faune
bien spécifiée de grands mammifères caractérise le cheiléen pour faire place, lors du moustérien, à un autre ensemble, très distinct du précédent. De cette façon, le poème éolithique, dépourvu de toute base paléontologique, demeurait une pure conception de l'esprit.
Quant à supposer que, par une faveur spéciale de la Providence, la Belgique aurait passé, au début du quaternaire, par une phase inconnue à tous les autres territoires, ce serait aller au delà des plus extrêmes limites de la condescendance. Certes, le pays où l'Escaut termine son cours peut être légitimement fier de son aptitude au commerce, à l'industrie et aux arts, qui lui permet de jouer dans le monde un rôle très honorablement disproportionné avec l'exiguïté de son territoire. Mais la géologie ne s'incline devant aucun privilège, et ses lois s'appliquent indistinctement à toute la surface terrestre.
En résumé, la légende, ou plutôt la fable éolithique, était déjà jugée aux yeux de la plupart des hommes de science. Mais il était réservé à l'année 1905 de voir jaillir inopinément une réfutation sans réplique, et de telle nature que le débat pourrait être clos par un universel éclat de rire,
ET l'ancienneté DE l'homme 43
si la déconvenue n'atteignait que des sectaires^ toujours prêts à ramasser partout ce qu'ils croient être des armes contre la religion. Malheureusement, avec eux se trouvent compromis des hommes de bonne foi qui, n'obéissant à aucune passion, ont cru faire œuvre de science, de sorte qu'on peut seulement leur reprocher de s'être aventurés un peu inconsidérément sur un domaine dangereux. Celui qui a créé le reutélien est du nombre. Ses services antérieurs méritaient un meilleur couronnement. Puisse la déception infligée le ramener aux pures études géologir ques, où déjà il s'est acquis des titres durables ! En attendant, racontons ce qu'il est advenu de ces silex en l'an de grâce 1905.
§ 5. La fabrication spontanée des éolithes.
Les Parisiens en quête de villégiature connaissent et apprécient de longue date les charmes de Mantes-la-Jolie. Tous s'accordent à vanter la grâce de ses coteaux, l'élégante silhouette de sa cathédrale, la fraîche verdure des prairies où serpente la Seine. Autrefois même, s'ajoutait à ces mérites la limpidité des eaux du fleuve. Mais aujourd'hui, hélas ! on n'y voit plus couler qu'une sorte d'encre sale, nauséabonde et si riche en immondices que son limon de débordement est préféré par les agriculteurs à l'engrais le plus savamment combiné.
Ce n'est pas tout : l'industrie a envahi ce coin charmant. De grandes cheminées, d'une inflexible raideur, y projettent sur le ciel bleu la noire et lourde fumée du charbon de terre. Pourtant ne nous plaignons pas trop, car c'est dans une de ces usines que nous allons trouver la clef du mystère des éolithes.
Une des particularités géologiques du site de
Mantes est qu'en venant de Paris, on y voit définitivement affleurer la craie blanche qui, sortant progressivement de dessous son manteau si varié de terrains tertiaires, finira bientôt par constituer, de sa masse uniforme, tout le sous-sol de la contrée normande jusqu'à Tembouchure de la Seine. A la sortie de la ville, avant que la roche crayeuse ait atteint au-dessus de la rivière l'épaisseur qui plus loin lui permettra de se profiler sous la forme des blondes et pittoresques falaises de la Roche-Guyon, on peut s'assurer que la craie supporte une couche régulière d'argile, de même âge et de même nature que Vargile 2Jlastique bien connue des environs de Paris.
Le rapprochement immédiat de ces deux natures de roches a suffi pour déterminer l'établissement en ce point d'une industrie : celle de la fabrication du ciment, facile à obtenir par le mélange, en proportions exactement dosées, du calcaire très pur de la craie avec l'argile plastique qui la couronne. C'est cette industrie qui s'exerce dans l'usine de GuerviUe, aux portes de Mantes,
La craie extraite des carrières est concassée en morceaux qu'on verse, avec de l'argile délayée, dans une énorme cuve pleine d'eau, à l'intérieur
ET l'ancienneté DE l'homme 47
de laquelle on fait tourner, vingt-neuf heures durant, un arbre vertical. A cet arbre est fixée une véritable herse en fer, qui ne cesse d'agiter le mélange sur toute sa hauteur. Ainsi malaxée, la craie se réduit en une bouillie, à laquelle s'incorpore Targile, et qui, après décantation et séchage, est pétrie en petits cônes qu'on soumet à la cuisson.
Comme la plupart des craies blanches, celle de Mantes renferme des rognons de silex noir. Les ouvriers s'efforcent de les séparer et les rejettent en tas, destinés à être brisés en vue de la fabrication du béton. Mais, comme il ne serait pas économique de dépasser pour la craie, à la carrière même, une certaine limite de division, il arrive souvent que les morceaux jetés dans la cuve gardent en leur centre un nodule de silex, que les ouvriers n'ont pas pu soupçonner. Promptement débarrassé de sa gangue de craie par le rapide tourbillonnement imprimé au mélange (la vitesse de la herse à sa circonférence, de 4 mètres à la seconde, est celle du Rhône en temps de crue), le nodule s'isole et ainsi, dans l'appareil, au milieu de la boue crayeuse, s'agitent furieusement des rognons de silex qui, à tout moment, s'entrecho-
quent OU vont heurter les dents de fer du malaxeur. Quand la cuve a été vidée, ces silex, tombés sur le fond, sont enlevés pour être joints à ceux que l'exploitation directe avait fournis.
Or, en visitant l'usine de Guerville, où les collectionneurs de fossiles sont facilement attirés par la perspective d'y recueillir les espèces habi tuelles du terrain de craie, M. La ville, préparateur à l'Ecole des Mines, fut frappé de l'extrême ressemblance des silex extraits de la cuve avec les types éolithiques de M. Rutot (1). Il pouvait d'autant moins s'y méprendre que maintes fois il s'était trouvé pour cet objet en rapport avec le savant de Bruxelles. Depuis plusieurs années, M. Laville se livrait avec une prédilection spéciale à l'étude des graviers quaternaires de la région parisienne, et M. Rutot avait entrepris de lui persuader que, dans la collection réunie par lui, les outils reutéliens ou mesviniens abondaient à côté des silex aux formes classiques.
M. Laville fit part de son observation à M. Boule, qui la vérifia sur place en compagnie de préhistoriens habiles et n'hésita pas à en reconnaître la
(1) Laville. Feuille des jeunes naturalistes. 1905, p. 110.
ET L ANCIEiNNETÉ DE l'hOMME 49
justesse (1). Toutes les formes qualifiées d'éolithiques se retrouvent à Guerville sans la moindre exception, offrant une identité complète avec les spécimens de Reutel que M. Rutot lui-même a donnés aux collections de l'Ecole des Mines. Percuteurs, rabots, racloirs, retouchoirs, pierres à encoches, enclumes, etc., rien n'y manque, pas même, dans bien des cas, le fameux bulbe do percussion. Certains échantillons, déclareM. Boule, d'une perfection vraiment extraordinaire, paraissent avoir été l'objet d'un travail fini, de « retouches méthodiques et plusieurs fois répétées ».
Comment d'ailleurs s'en étonner ? Les chocs continuels que les silex ont subis, durant ces vingt-neuf heures de tourbillonnement, ont eu pour effet d'enlever à chacun d'eux un certain nombre d'éclats et, plus d'une fois, cet éclatement a eu lieu de manière à reproduire les apparences qualifiées de reutéliennes. Pourtant aucune volonté n'y est intervenue ; car si c'est l'intelligence humaine qui a combiné le mécanisme du déblayeur, assurément ce n'était pas pour en faire sortir des silex taillés, la présence de ces nodules
(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences^ CKL, p. 1729. Voy. aussi V Anthropologie y 1905, p, 257.
étant simplement une gêne pour la fabrication du ciment.
Or ce que Tappareil de Guerville accomplit en vingt-neuf heures, grâce à la rapide rotation de la herse, les rivières quaternaires l'ont fait aussi pour leur compte, plus lentement, sans doute, mais en se reprenant à bien des fois. C'était dans les périodes de crues où les eaux, devenues torrentielles, entraînaient pêle-mêle des graviers et des silex, pour les abandonner au premier remous et les remettre en mouvement à la crue suivante. De là des chocs renouvelés, où les angles s'émoussaient, et qui infligeaient aux cailloux, périodiquement ballottés, des meurtrissures qu'on s'est plu à prendrepourdes indices d'avivage ou de retouche. Et dire que, dans une brochure publiéeenl902, sous le titre de Z>4/e72S6 des éoli^ thes^ M. Rutot démontrait savamment et mettait en vedette, sur la couverture de l'ouvrage, cette proposition : Les actions naturelles possibles sont inaptes à produire des effets semblables à la retouche intentionnelle !
Quel écroulement pour la légende éolithique ! Pauvre Aurore aux doigts de rose ! comme elle doit en vouloir à ceux qui ont eu la malencon-
ET l'ancienneté DE l'hOMME 51
treuse idée d'évoquer sa gracieuse image pour en faire la marraine d'une création à laquelle les ombres du crépuscule eussent été beaucoup mieux appropriées !
La démonstration donnée par les anthropologistes parisiens fera-t-elle définitivement l'accord sur la question ? Il serait peu conforme à la nature humaine que ce résultat fût obtenu. On épiloguera sur les plus menus détails. De même qu'il y a fagots et fagots, on dira qu'il y a éolithes et éolithes et qu'il faut, pour diagnostiquer les vrais avivageSy une finesse d'appréciation dont très peu de gens sont capables. D'ailleurs, comment convaincre d'insignifiance des matériaux dont la définition même, au dire de M. Tliieullen, est de pouvoir être exempts de tous les signes auxquels la « routine » reconnaissait jusqu'ici la marque d'un travail intentionnel? Que répondre à ceux qui nous diraient : Prouvez-moi que ce caillou n'a jamais été utilisé par un homme, ou qu'un singe ne s'en est jamais servi pour casser une noix?
C'est égal ; si la légende doit garder encore des fidèles, au moins parmi ceux qui l'ont mise en circulation, nous doutons que le nouveau culte
réussisse désormais à faire beaucoup de prosélytes. Vraiment, ses pontifes ont fait trop bon marché de la méthode strictement scientifique, celle qui commande de ne rien avancer sans preuves péremptoires, et de mesurer le plus étroitement possible la part de l'imagination. Et puis l'expérience de Guerville a rendu trop difficile la foi en cet échafaudage de conjectures. Espérons qu'elle sera jugée décisive, et que non seulement Reutel, mais Thenay et les autres gisements du même genre sont enlisés pour toujours, en compagnie de l'homme tertiaire, au sein de la bouillie du malaxeur.
Merci donc aux industriels qui nous ont procuré ce bénéfice ! Il vaut bien l'absolution pour le petit dommage que leurs usines peuvent avoir causé au paysage mantois. Merci surtout aux connaisseurs, comme M. LavilleetM. Boule,qui, n'ayant jamais capitulé devant le mirage éolithique, ont su si à propos lui opposer la triomphante réponse des silex façonnés par entrechoquement mutuel ! Encore un triomphe de ce « mutualisme » aujourd'hui si fort à la mode !
Jadis l'habile et spirituel crayon de Granville dotait l'art français d'un livre qui a joui en son
ET l'anciemneté db l'homme 53
temps d'une vogue légitime et qui s'appelait Les Animaux peints par eux-mêmes. Aujourd'hui, par la grâce des cailloux de Mantes, un nouvel ouvrage, celui-là écrit ou tout au moins inspiré par des hommes de science et susceptible d'être enrichi de photographies parlantes, pourrait venir s'ajouter avec avantage au catalogue de la littérature à la fois instructive et joyeuse: c'est le livre qui aurait pour titre : Les silex taillés par eux-mêmes.