CHAPITRE DEUXIEME L^ancienneté de l'homme et les glaciers
§ 1. L'authenticité des hommes fossiles.
Si péremptoire que fût la leçon donnée par l'usine de Mantes, cette démonstration n'a pas convaincu tout le monde, et par application de cette boutade humoristique, en vertu de laquelle il est plus beau de persévérer dans une erreur que de ne l'avoir point commise, le témoignage des silex de Guervâlle a été reçu avec quelque dédain par les préhistoriens fougueux dont il contrariait les vues. Mais voici qu'à cet épisode comique vient s'ajouter un avertissement de plus haute portée. Celui-là ne s'adresse pas seulement à des fantaisistes aventureux. Il vise des théories jusqu'alors presque unanimement acceptées, et, s'il n'ébranle
nullement les bases mêmes de la préhistoire, il nous apprend du moins qu'il y faut regarder à deux fois avant de se dire convaincu par certaines affirmations.
Il s'agit aujourd'hui, non plus de silex d'apparence douteuse, mais de restes humains appartenant aux plus lointaines époques. Après tout, on comprend que l'appréciation des silex taillés soulève certaines divergences, et que tous les observateurs ne soient pas immédiatement d'accord sur les signes auxquels doit se reconnaître l'intervention de l'homme dans le façonnement de ces outils. En revanche, il n'y a rien à dire quand on rencontre un squelette humain, ou même une simple portion de squelette, au sein d'un dépôt géologique susceptible d'être daté, au moins approximativement. En un mot, le témoignage d'un « homme fossile » est sans réplique, quand on peut prouver que le squelette en question est contemporain du dépôt où on le trouve, et n'y a pas été introduit postérieurement.
En fait les « hommes fossiles » sont très rares, nos ancêtres du début de l'âge de pierre n'ayant pas connu la coutume d'enterrer leurs morts. lia donc fallu, pour la conservation de leurs osse-
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ments, des circonstances très spéciales, ce qui explique la rareté des trouvailles de ce genre. Parmi les cas qu'on en connaît, quelques-uns ont dû être éliminés après minutieuse enquête, parce qu'il s'agissait de supercheries, qu'on était parvenu à démasquer. C'est ainsi qu'après avoir fait grand brait, la mâchoire de Moulin- Quignon a dû disparaître de la science. Le zèle bien connu deBoucher de Perthes pour les découvertes préhistoriques, et la générosité avec laquelle il traitait les ouvriers qui lui apportaient de nouvelles pièces, avaient excité chez quelques-uns la tentation d'abuser de ce bon vouloir. Et il fallut du temps avant qu'on parvînt à mettre en pleine évidence les preuves de l'escroquerie. De même, c'est au milieu d'éclats de rire que s'est terminée l'histoire d'un certain crâne fossile qu'on prétendait avoir découvert en Californie.
Du moins, à côté de ces mécomptes, subsistait-il des faits réputés indiscutables, et partout admis comme classiques ; entre autres, ceux du célèbre crâne de Cannstatt et du squelette du Neanderthal. Il n'est pas d'ouvrage d'anthropologie où l'on n'ait décrit avec complaisance les caractères de cette race de Cannstatt ou du Neanderthal,
remarquable, affirmait-on, par une série de détails qui devaient la faire placer très bas dans l'échelle des types humains. Comme d'ailleurs, par leur gisement, ces débris paraissaient bien appartenir à l'époque paléolithique, celle de la pierre simplement taillée par éclats, beaucoup plus ancienne que l'âge de la pierre polie et du bronze, on avait beau jeu pour soutenir que les types les plus anciens de notre espèce devaient être étroitement alliés aux singes anthropoïdes.
Dans son livre de 1897 sur la formation de la nation fixmçaise, G-abriel de Mortiliet a décrit tout au long ce qu'il appelle le type du Neanderthaï, race si tranchée, selon lui, que les anciens principes des zoologistes permettraient d'en faire une espèce distincte (1).
Quant à l'homme, notre premier ancêtre, ajoute -t-il, il n'était pas beau. Oh ! non, pas beau du tout 1 II avait encore passablement de caractères simiens. Il était de taille moyenne, plutôt petite, d'autant qu'il ne se tenait pas très droit : à large corpulence et à formes massives. La tête était longue, assez aplatie au sommet, largement développée en arrière. La figure se distinguait par un front des plus fuyants, sans trace de façade ; des arcades
(1) P. 322 de rouvrage.
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sourcilières très proéminentes, des yeux arrondis, une forte dépression entre le front et le nez qui était large. Léger prognathisme des mâchoires, qu'accentuait l'absence de menton et le rejet en arrière de la courbe mentonnière. Avant-bras relativement aplatis. Jambes plutôt courtes, épaisses, mais peu modelées ; mains et pieds grands ; corps recouvert de poils à en juger par les représentations humaines magdaléniennes. Ces hommes, remarquablement musclés, étaient très forts, très vigoureux, conditions indispensables pour lutter contre les grands animaux au milieu desquels ils vivaient. Tel est le portrait des premiers habitants de la France constituant la race de Neanderthal.
A voir une telle précision de détails, on a le droit et même le devoir de supposer que les caractères si minutieusement énumérés résultent de la comparaison de très nombreux spécimens. On pourrait peut-être chicaner l'auteur sur ce qu'il nous présente, comme les plus anciens d'entre les Français, des êtres connus seulement par des débris trouvés en Wurtemberg ou en Westphalie. Plus légitime encore serait le grief de le voir chercher, dans les figures de l'époque magdalénienne, la représentation de types qui n'existaient plus alors. Mais faisons le sacrifice de ces reproches, et résignons-nous même, en raison
de la nature du sujet, à nous contenter d'un petit nombre de preuves. Du moins l'assurance avec laquelle le portrait de nos ancêtres est ici tracé ne peut-elle se justifier qu'à une condition : c'est qu'il ne soit pas possible d'élever le moindre doute relativement à l'authenticité des hommes fossiles en question, ces nianclerthaloïcleSy comme les appelle ailleurs Gr. de Mortillet, en prenant sur lui d'afflrmer qu'ils « grimpaient volontiers sur les arbres, comme le prouve leur constitution osseuse ».
Pourtant cette authenticité n'est rien moins que démontrée, si Toa s'en rapporte aux études que vient de publier tout récemment un des hommes qui, de nos jours, ont le plus approfondi les mystères de l'archéologie préhistorique, M. le docteur Hugo Obermaier.
Ce savant, répondant cà une préoccupation qui avait été exprimée devant lui, dans son pays d'origine, par feu Zittel, le grand paléontologiste de Munich, s'est imposé la tâche de soumettre à une rigoureuse enquête la liste de toutes les découvertes anthropologiques enregistrées par les auteurs ; et il a fait bénéficier des résultats de cette enquête le recueil français V AntliropolO'
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gie (1), que dirige avec tant de compétence et d'impartialité M. Marcellin Boule, professeur au Muséum d'histoire naturelle.
Seule, dit excellemment M. Obermaier, une critique patiente et méthodique basée sur une étude minutieuse des locahtés, des pubUcations et des objets découverts, peut nous fournir ce puissant élément de certitude, digne de la science. Dans ce but, je me suis appliqué depuis plusieurs années à. étudier tout ce qui a paru sur le sujet et à former une opinion solide en visitant, autant qu'il m'était possible, les collections, les lieux des découvertes et les savants qui les avaient faites. Je publie aujourd'hui les résultats de ces recherches, dont le caractère est purement géologique ou archéologique. L'anthropologie et l'anatomie comparée pourront partir de ces données chronologiques pour aborder les côtés du problème qui les intéressent spécialement.
L'enquête de M. Obermaier a eu pour principal effet de montrer avec quelle rare complaisance la science enregistre parfois certaines affirmations, dont le crédit se consolide avec le temps, alors qu'en réalité les faits sur lesquels elles reposent peuvent être dépourvus des garanties désirables.
Tel est précisément le cas des « hommes fossiles » de Cannstatt et du Neanderthal.
(l) Les rentes humains quaternaires dans l'Europe centralCy dans V Anthropoloyie, t. XVI (1905) et t. XVU (1906).
Cannstatt est une petite localité voisine de Stuttgart. En 1700, le duc Eberhard-Louis de Wurtemberg y faisait pratiquer des fouilles, motivées par la découverte d'un oppidum romain. A la base du gisement, on recueillit un certain nombre d'ossements fossiles, qui fnrent transportés au cabinet d'histoire naturelle de la capitale, où ils excitèrent le plus grand intérêt. Il y avait là des débris d'ours, d'éléphants et d'hyènes, appartenant à des types très différents des espèces actuelles. On y reconnut l'ours des cavernes, le mammouth et l'hyène des cavernes, animaux franchement quaternaires y et dont l'espèce est aujourd'hui éteinte.
Le premier rapport sur les fouilles a été rédigé, dans l'année 1700 même, par le médecin aulique Salomon Reissel. Cet auteur, qui était un excellent ostéologiste, insiste sur Vahsence complète de restes humains^ bien qu'il les eût recherchés avec grand soin.
Un an plus tard, un autre savant allemand, le docteur Spleissius, publiait, à Schaffhouse, un mémoire intitulé Œclipus osteoUthoIogicus seu dissertatio historico-physica de cornibus et ossibus fossilibus CanstadiensibiùS. Lui aussi affirme
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qu'on n'a rien trouvé qui pût être comparé à des os humains. Les découvertes de 1700 ont encore été décrites dans un catalogue dressé entre 1723 et 1735; aucune mention de crâne humain n'y figure. Enfin l'affirmation de Reissel et deSpleissius a été répétée explicitement par nn autre médecin aulique, le docteur Albert G-essner, une première fois en 1749, dans un travail relatif aux eaux salées de la localité, une seconde fois en 1753. dans une publication intitulée Selecta phijsico-œconomica.
Arrivons au dix-neuvième siècle. En 1812, Cuvier connaissait de Cannstatt une mâchoire humaine, mais pas de crâne ; d'ailleurs, en la mentionnant, il avait soin d'ajouter (1) : « On sait que le terrain fut remanié sans précaution et que l'on ne tint point note des diverses hauteurs où chaque chose fut découverte. y>
D'où vient donc l'histoire ou plutôt la légende du célèbre crâne de Cannstatt? C'est en 1835, c'est-à-dire cent trente-cinq ans après les fouilles, qu'il en est pour la première fois fait mention. Le paléontologiste Jaeger, au cours d'un travail sur
(1) Recherches sur les ossements fossiles, t. I", p. 83.
les mammifères fossiles du Wurtemberg, déclare avoir rencontré, dans une vitrine du musée de Stuttgart^ une portion de crâne à côté de quelques vases recueillis en 1700. Sur la seule foi de ce voisinage, et sans donner de description du crâne, il admet qu'il provienne des fouilles duducEberhard-Louis.
Après un tel exposé, on comprend qu'un savant de nos jours, le docteur de Hoelder, ait formulé cette conclusion, pleinement admise par M. Oberm aier : /i est absolument certain que le crâne de Cannstalt n'a pas été trouvé lors des fouilles de 1700. Donc, quelque intérêt que ce spécimen présente par lui-même, on n'a, au regard de la science, aucun droit de le décrire comme quaternaire. On en a d'autant moins le droit qu'à Cannstatt même, dans le voisinage de l'Uffkirche, où furent exécutées les fouilles de 1700, on a plus tard mis à découvert un cimetière romain et un autre datant du moyen âge. Même, en 1816, on a exhumé, du tuf de la localité, une sépulture collective de l'âge de la pierre polie ou néolithique, et il paraît que ce tombeau était décoré avec des défenses de mammouth. Aussi répéterons-nous, avec M. Obermaier : « On voit avec quelle facilité
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on peut attribuer à ce crâne Porigine que Ton désire. » En tout cas, fonder une race sur un spécimen pareil, introduit on ne sait quand et on ne sait par qui, dans une vitrine de musée, et prétendre dater du même coup l'apparition sur le globe de cette race, est chose tout à fait abusive.
Mais, diront peut-être les anthropologistes de Técole de Mortillet, nous tenons peu à ce fragment de crâne, et nous le sacrifierons s'il le faut ; car le véritable type de notre homme primitif, c'est celui du Neanderthaly représenté par un squelette entier. Voyons donc ce qu'on sait sur ce dernier.
Ici la littérature est d'une extraordinaire richesse, et peu de sujets auront autant fait couler d'encre. Depuis 1856, époque de la découverte, jusqu'à la fin de 1903, on ne compte pas moins de trente mémoires dont les derniers, ceux de M. H Rauff, paraissent bien avoir épuisé la discussion. Voici comment les conclusions de ce savant sont résumées par M. Obermaier :
La vallée de Neander, qui doit son nom à un théologien du moyen âge, renferme une partie du cours de la Duessel qui, à cet endroit, se fraye, près d'Erkrath et Hochdal, à Test de Dûsseldorf, un passage à travers le calcaire
dévonien. Creusée à 60 mètres environ de profondeur, cette vallée recelait de nombreuses cavernes. C'est dans Tune d'elles, nommée la « Feldhofer-Grotte )>, qu'on a découvert, en 1856, les restes de 1' « homme de Neanderthaï )). La caverne était située sur le versant de gauche, environ à 25 mètres au-dessus de la rivière actuelle. Elle formait une cavité de voûte assez régulière, qui se terminait en forme de coin. Près de l'ouverture sur la vallée, elle avait 3 mètres de large et 2 m. 50 de hauteur ; l'ouverture elle-même était en forme de ceinture, peut-être trop petite pour laisser passer un corps humain. Elle était élevée un peu au-dessus du sol de la grotte et conduisait sur un plateau extérieur proéminent de surface inégale, qui était au même niveau que le bord inférieur de l'ouverture. Jusqu'à ce point (c'est-à-dire jusqu'à une hauteur de 2 mètres), la caverne était remplie de lehin (limon) dans lequel gisaient à 0 m. 60 de profondeur les ossements de l'homme du Neanderthal.
Le docteur C. Fuhlrott en a sauvé la calotte crânienne, les deux fémurs, les deux humérus, les deux cubitus (à peu près entiers), le radius droit, la moitié gauche du bassin (os iliaque), un fragment de Tomoplate droite, cinq fragments de côtes et la clavicule droite presque entière. Ce même lehm contenait en outre des rognons épars de silex de la grosseur d'une noix.
Voilà tout ce que nous savons sur le lieu et le contenu de la Feldhofer-Grotte. Aucun homme compétent n'a jam^ais vu le squelette humain in situ. Lorsque Fuhlrott, qui en a fait la découverte, arriva, les ouvriers, qui démolissaient la caverne, avaient déjà jeté au dehors le lehm et les os et les avaient précipités du parvis dans le ravin. On se trouvait ainsi réduit à leurs indications. On ne sait
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pas et on n^a jamais su si Fon avait affaire à un squelette complet ou non, combien d'os et lesquels s*y trouvaient primitivement, et comment ils étaient assemblés, soit dans un ordre anatomique, soit au hasard. On n'a jamais examiné sérieusement le lehm de la grotte au point de vue pétrographique ; on n'a jamais étudié exactement l'intérieur de la caverne même, les fentes qui faisaient communiquer la grotte avec la surface du plateau supérieur et les matériaux qui remplissaient vraisemblablement ces fentes.
Ajoutons que le lehm ne renfermait, en dehors des ossements humains, aucim débris paléontologique qui eût permis de le dater. Ce lehm luimême avait-il été amené dans la caverne par l'ouverture principale, ou s'y était-il introduit par les fentes du plafond? Les ossements humains trahissaient-ils une sépulture, ce que rend douteux rétroitesse de l'entrée, ou bien s'agissait-il d'un cadavre flotté, qui était venu échouer là ? Autant de questions auxquelles il est et sera toujours impossible de donner une réponse. En résumé, Tâge du squelette du Neanderthal n'est en rien défini, et c'est chose tout à fait arbitraire de vouloir l'attribuer au quaternaire ancien.
Tout aussi problématique serait le cas du crâne d'Eguisheim, près de Colmar. M. de Mortillet lui
a donné une place d'honneur parmi les types de la « race du Neanderthal », en insistant sur le grand développement des arcades sourcilières, la forme très fuyante du front, l'allongement de l'écaillé frontale, etc.
Or ce crâne a été trouvé, en 1865, à 2"', 50 de profondeur, dans le loess ou limon rhénan, associé à des ossements d'animaux qui paraissaient offrir le même degré de conservation, et où l'on a reconnu le cheval, le bœuf, le cerf, le mammouth. M. Schumacher, qui a repris l'étude du gisement, ne croit pas que le crâne soit quaternaire. D'autre part, en 1893, dans un champ voisin de la colline d'Eguisheim, M. Gutmann a trouvé un crâne qui offre avec celui de 1865 une grande similitude, et que M. Schwalbe attribue à une petite race, dont la taille n'aurait pas eu sensiblement plus de P',50. Or, au même endroit, il a été découvert quatre tombeaux, ceux-là franchement néolithiques^ c'est-à-dire de la pierre polie, et les squelettes qu'on en a exhumés accusent aussi une petite race, deux d'entre eux ayant 1"',50 et 1"',52 détaille, tandis que le troisième n'atteint pas 1"'25. Voilà donc, sur un des prétendus berceaux de la race néanderthaloïde, une série de types, ceux-là
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datant presque de la période historique, qui reproduisent les caractères, réputés éminemment archaïques, de la race en question ! Enfin, le problème se complique encore du fait que, sur la colline d'Eguisheim, il y a des sépultures qui s'échelonnent depuis le néolithique jusqu'à l'époque des Francs.
En résumé, sur quoi repose en fait la « race du Neanderthal » ? Sur une portion de crâne, aperçue dans une vitrine de Stuttgart cent trente-cinq ans après l'époque de sa découverte présumée ; ensuite sur un squelette incomplet, dont aucun homme compétent n'a pu décrire le gisement ; enfin sur un crâne recueilli en Alsace dans les conditions les plus mal définies et les plus douteuses.
Pour quiconque serait résolu à appliquer strictement la méthode scientifique, les trouvailles de Cànnstatt, de Neanderthal et d'Eguisheim auraient dû être de prime abord écartées. L'objet que l'on choisit pour type en histoire naturelle ne doit jamais rien présenter de suspect, et l'exacte définition du gisement qui le renferme est bien la moindre chose qu'on ait le droit d'exiger. Quelle valeur peut-on donc accorder à la distinction de
ces races, prétendues primitives, alors qu'elles sont fondées sur un tout petit nombre de spécimens qui, les uns après les autres, se voient dépouillés par une saine critique du privilège d'authenticité dont on s'était trop pressé de les gratifier ?
D'ailleurs l'enquête de M. Obermaier ne s'est pas bornée aux trois localités classiques dont il vient d'être question. Le savant anthropologiste a soumis au même contrôle toutes les découvertes du même genre, faites en Autriche-Hongrie et en Allemagne. Sa conclusion est qu'à côté d'un certain nombre de cas, où Fâge quaternaire des restes humains est clairement établi, la majeure partie des trouvailles enregistrées appartient à la catégorie des choses « erronées, douteuses ou insuffisamment prouvées ».
Il n'en faudrait pas conclure que les constatations de M. Obermaier doivent jeter un absolu discrédit sur toutes les découvertes de débris humains fossiles. De ce que quelques-unes sont controuvées, ou au moins n'ont pas la signification qu'on s'était plu à leur attribuer, cela ne veut nullement dire que la thèse même de l'homme quaternaire doive être tenue en suspicion, et
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nous protestons d'avance contre ceux qui nous prêteraient cette pensée. Personne aujourd'hui, parmi les spécialistes compétents et exempts de tout parti pris, ne saurait nier que l'homme n'ait été, en Europe, le contemporain d'animaux disparus, dont les restes ne se trouvent qu'à l'état fossile. L'enquête que nous venons d'analyser n'avait qu'un objet : dénoncer la complaisance, pour ne pas dire la légèreté, avec laquelle on a pris plaisir à introduire^ dans certain enseignement scientifique, des données plus que contestables, dans le dessein d'en tirer, relativement à nos premières origines, des conclusions passablement humiliantes. Mais, encore une fois, l'existence de l'homme quaternaire, représenté par ses ossements ou par les produits de son industrie, ne saurait aujourd'hui faire de doute.
Seulement quelle ancienneté convient-il d'attribuer aux premiers ustensiles qui révèlent la présence, sur le globe, d'un être intelligent ? Telle est la question que nous voudrions maintenant examiner.
§ 2. Les rapports de Vépoque paléolithique avec le développement des anciens glaciers.
Les phases de Tépoque paléolithique, telles que nous les avons précédemment énumérées, représentent à coup sûr une succession variée d'événements, qui a dû exiger une suite d'années assez respectable. Mais comment en évaluer la durée ? Pour cela, il faudrait posséder un chronomètre géologique applicable aux conditions des temps quaternaires.
Ce chronomètre, on a pu se figurer un moment qu'on en trouverait les éléments dans l'étude des anciennes alluvions de nos rivières. En effet, c'est dans ces alluvions, aujourd'hui étagées à diverses hauteurs aux flancs des vallées actuelles, qu'on trouve, à l'état plus ou moins roulé, soit les silex taillés de l'époque paléolithique, soit les ossements des animaux quaternaires, tels que les molaires et les défenses du mammouth ou les dents de rhinocéros. Ce sont des lits de cailloux, des graviers, des sables et des limons. S'il était
possible d'évaluer le temps qu'a exigé le dépôt de ces lits successifs, en additionnant leurs épaisseurs, dans les gisements où la série paraît le plus complète, on pourrait assigner à chacun d'eux, et par suite aux restes qu'ils renferment, une date à peu près exacte.
Malheureusement le dépôt des alluvions n'obéit à aucune loi de périodicité. Une rivière ne remanie ses graviers que lors des crues. A ce moment d'ailleurs elle peut détruire des dépôts antérieurement formés, et toute la partie supérieure d'une ancienne alluvion risque d'être totalement ou partiellement démantelée, avant que de nouveaux dépôts soient venus la recouvrir. Lors donc qu'il s'agit de gros graviers, même de sables, il paraît impossible de baser sur leur épaisseur une évaluation même approximative.
En est-il de même quand on a affaire à ces limons fins, où se rencontrent d'habitude les instruments de l'époque moustérienne ? Pour ceux-là du moins ne pourrait-on pas se faire une idée du temps employé pour leur formation ?
C'est ce qu'on a cru un instant, à la suite des grands travaux exécutés, à l'embouchure de la Loire, pour la création du port de Saint-Nazaire.
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Il avait fallu creuser, en vue des bassins projetés, de grandes tranchées à travers les anciens dépôts du fleuve. Au début, les parois des excavations avaient paru constituées par une vase très homogène . Mais, au bout de quelque temps d'exposition à l'air, l'ingénieur qui dirigeait les travaux remarqua qu'il se dessinait, dans cette boue devenue sèche, une véritable stratification, en lits minces superposés. D'autre part ces lits n'étaient pas identiques, mais offraient la fréquente répétition d'une série de trois termes : à la base, une couche où le grain était moins fin, laissant apparaître de menus graviers ; au milieu, une vase à peu près impalpable ; au sommet un lit charbonneux, évidemment formé par des végétaux en partie décomposés.
Celui qui avait fait cette observation crut pouvoir en conclure que chaque série de trois termes représentait le travail d'alluvionnement d'une année ; la couche inférieure correspondait à la saison froide, caractérisée par une plus grande puissance du courant ; dans la vase limoneuse, il fallait voir le produit du printemps ; enfin la couche végétale marquait la saison chaude, pendant laquelle la rivière ne transportait plus que
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des herbes et des roseaux. De la sorte, on pouvait compter le nombre des années par celui des séries identiques de trois termes.
Mais il fut facile de répondre qu'au lieu d'une alluvion annuelle, on n'avait affaire, dans chacune des séries observées, qu'au produit d'une seule crue. Au début, la violence du courant lui permet de charrier des graviers ; quandla vitesse diminue, la rivière ne peut plus transporter que de la boue, c'est-à-dire de la vase ou du limon. Enfin, au moment où les eaux, devenues stagnantes, sont sur le point de rentrer dans leur lit, on voit flotter à la surface et se déposer sur le terrain inondé des herbes et des roseaux ; et s'il arrive qu'avant d'avoir subi une pourriture complète à l'air libre, ces restes végétaux soient recouverts par le produit d'une nouvelle crue violente, ils formeront, à la base des graviers de fond, une couche charbonneuse. En résumé, les séries triples représentent chacune l'œuvre d'une crue. Or les inondations sont très capricieuses. Il en peut survenir plusieurs dans une même année ; comme aussi de longs intervalles peuvent séparer deux crues successives. Il n'y a donc aucun fond à faire sur ce prétendu chronomètre.
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En réalité, les seules évaluations de la durée qui puissent avoir quelque précision sont celles où Ton peut faire intervenir des considérations astronomiques. Cette science, qui prédit, à quelques secondes près, les éclipses destinées à se produire dans dix, vingt et même cent mille ans, est également en mesure de nous dire dans quelle position relative se trouvaient la terre, le soleil, la lune et les autres planètes il y a trente ou quarante dizaines de siècles. Si donc il était possible de mettre la succession des phases de l'âge de pierre en rapport avec quelque phénomène astronomique, le chronomètre souhaité serait trouvé.
C'est ce rêve que quelques hommes de science ont cru réaliser, dés le jour où il a été reconnu que la véritable caractéristique des temps quaternaires consistait surtout dans l'extraordinaire développement qu'ont pris à un certain moment les glaciers, soit dans les hautes latitudes, soit dans les massifs montagneux, notamment celui des Alpes.
Il n'y a pas encore un siècle que cette notion s'est introduite dans la science. Entrevue pour la première fois, dans une intuition qu'on peut appe-
1er géniale, par un simple guide alpin, elle a mis du temps à s'imposer, tant elle dérangeait les conceptions admises. Ce n'est pas que les géologues eussent failli à reconnaître l'importance du rôle joué, à la surface du sol, notamment sur toute l'étendue des plaines de l'Allemagne du Nord, par des dépôts de terre, de sable et de blocs, dont l'origine ne pouvait être attribuée qu'à un transport lointain. En effet, aucun des blocs ainsi disséminés n'appartenait aux terrains qu'on pouvait voir en place dans le voisinage. Au contraire, ils se montraient identiques avec des roches bien connues en Norvège, en Suède ou en Finlande. En particulier, on connaît dans cette dernière contrée une variété spéciale de granit qui n'existe nulle part ailleurs. Or, dans les plaines de la Poméranie et du Brandebourg, on ramasse fréquemment des blocs qui sont constitués par la roche en question.
Aussi n'avait-on pas hésité à reconnaître l'origine étrangère de ces dépôts, et le nom d'erratiques^ par lequel on les désignait déjà, prouve que l'idée d'un lointain transport était déjà pleinement acceptée. Seulement, l'hypothèse de grands courants diluviens semblait en fournir une expli-
cation suffisante ; et on s'y tenait d'autant plus volontiers que cette conception flattait la tendance de l'époque, à faire intervenir périodiquement, dans l'histoire de l'écorce terrestre, des catastrophes violentes ou « cataclysmes ». Seulement, remarquant que les plaines du nord ne laissaient voir que des éléments d'origine septentrionale, tandis que, sur tout le pourtour des Alpes, les matériaux du dépôt erratique étaient exclusivement empruntés au massif alpin, on admit l'existence distincte d'un clihivium Scandinave et d'un dïluviwn alpin.
Mais on fut bientôt forcé de reconnaître que l'arrangement des dépôts erratiques n'offrait aucun des caractères par lesquels se trahit l'action des eaux courantes. Alors on fit intervenir les glaces flottantes, jusqu'au jour où la mise à découvert des terrains recouverts par le « diluvium » montra jusqu'à l'évidence (comme c'est le cas à Rûdersdorf, près de Berlin) que les roches en place avaient leur surface polie comme un miroir, et accidentée de stries parallèles, telles que la pression d'un glacier en marche peut seule en produire.
En définitive, après des controverses mémo-
rables, les glaciers eurent gain de cause. Il y a quarante ou cinquante ans. leur procès était déjà gagné, et il ne restait plus que quelques attardés pour refuser leur adhésion à la nouvelle manière de voir. Dès lors, il était établi qu'à un certain moment de l'époque quaternaire^ les glaces Scandinaves avaient couvert en Europequatre millions' de kilomètres carrés, pendant que celles du nord de l'Amérique en embrassaient quatre ou cinq fois autant. Du même coup, dans le massif alpin, le domaine des neiges éternelles, aujourd'hui réduit à 4.000 kilomètres carrés, s'étendait sur 150.000, etcettepuissante accumulation réussissait à lancer ses émissaires déglace, d'un côtéjusqu'aux portes de Lyon, de l'autre jusque vers Munich.
Encore n'était-ce là qu'un premier aperçu d'un phénomène en réalité beaucoup plus complexe. Le jour où l'on entreprit de définir avec précision les limites que les anciens glaciers avaient dû atteindre, en recherchant partout ce qu'on peut appeler leurs cartes de visite, c'est-à-dire les traces des moraines et des blocs erratiques, témoins de leur passage, on s'aperçut qu'il y avait moraines et moraines. Certains dépôts de ce genre, remarquables par la fraîcheur de leurs
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caractères, si bien qu'on les eût dits formés d'hier, se montraient superposés à des dépôts analogues, qu'ils ravinaient manifestement. Et bien que l'origine glaciaire de ces derniers fût encore reconnaissable, leurs traits fondamentaux, plus ou moins oblitérés, trahissaient une longue exposition à l'air et à l'action des eaux courantes. Parfois, entre ces deux catégories de formations, venaient s'intercaler de vraies alluvions fluviales ou lacustres, avec débris de grands pachydermes et même d'hippopotames. Donc le phénomène glaciaire s'était produit à deux reprises, et, dans l'intervalle, les vallées, complètement dégagées de glaces, avaient dû traverser un régime climatérique essentiellement tempéré.
Même ce régime intermédiaire avait dû être plus doux que celui du temps présent ; car les végétaux recueillis au Tyrol, dans la brèche interglaciaire d'Hôtting, accusent une température moyenne supérieure de deux degrés centigrades à celle qui prévaut aujourd'hui dans les mêmes parages.
Bientôt la notion de deux périodes glaciaires s'est trouvée insuffisante. En même temps se révélait dans les détails une complication qui eût
découragé les observateurs, si quelques-uns d'entre eux, notamment MM. les professeurs Penck et Brûckner, n'avaient su trouver, au milieu de ce désordre, un précieux critérium pour la distinction des dépôts successifs.
Une moraine est, par sa nature, destinée à s'oblitérer avec le temps. Sa topographie, très confuse au début, s'adoucit et se régularise peu à peu par l'action des pluies. La boue grise qu'elle renferme s'oxyde ; ses pierres perdent au contact de l'air les rayures que le frottement des roches dures leur avait infligées quand la pression du glacier les appuyait contre ses parois. Le ruissellement pluvial, en remaniant les éléments du dépôt, atténue progressivement leur désordre primitif. Si donc le passage d'un ancien glacier ne pouvait être diagnostiqué qu'à l'aide de moraines franches, le problème demeurerait la plupart du temps insoluble, faute de témoins irrécusables.
Mais, à côté des moraines proprement dites, et en partie à leurs dépens, un grand glacier, quand son extrémité stationne longtemps au même point, édifie, par l'action des eaux torrentielles qui s'en échappent, des caiUoiitis fluvio-glaciaires.
ET l'ancienneté DE l'homme 83
Ceux-ci s'étalent en éventail autour du front, envahissant la vallée de l'émissaire : et leur structure passe par degrés du désordre qui caractérise les moraines franches à l'ordonnance réalisée dans les alluvions des torrents.
Ce sont ces cailloutis fluvio-glaciaires que MM. Penck et Brûckner se sont assujettis à retrouver et à suivre sur tout le pourtour du massif alpin, en recherchant, pour chacun d'eux, leurs attaches avec quelque moraine incontestable d'où l'on doive les faire dériver. Cette étude, à peine terminée aujourd'hui (1), les a conduits à reconnaître, d'abord trois^ puis quatre périodes d'extension des glaces, au lieu des deux jusqu'alors admises. Encore chacune d'elles a-t-elle certainement comporté des oscillations de moindre amplitude, qu'il leur a paru possible de reconstituer, au moins pour la plus récente des quatre.
Les deux premières invasions glaciaires se sont produites à une époque où la topographie du massif des Alpes différait beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui. Les cailloutis qui leur correspondent, aujourd'hui altérés au point d'êtreparfois
^ (1) Voy. le récent ouvrage de MM. Peack et Brûckner, Die Aiperx irn Eiszeitalter, Leipzig, Tauchnitz.
méconnaissables, ont dû former, dans Torigine, des nappes assez largement étalées. On n'en observe plus que des lambeaux, qui couronnent deux séries de plateaux. La nappe des hauts plateaux est la plus ancienne. Ensuite vient la nappe des bas plateaux.
Lorsque les deux dernières invasions se sont produites, elles ont trouvé les vallées principales déjà découpées à travers les plateaux en question. Elles se sont donc contentées de garnir ces dépressions de cailloutis, qu'on retrouve, appliqués contre les flancs des vallées, sous la forme de terrasses^ bien marquées dans la topographie, chaque série de terrasses se reliant, vers l'amont, à des moraines encore assez bien conservées. On distingue aisément les hautes terrasses^ dont la plate-forme domine généralement d'une centaine de mètres le niveau des rivières actuelles, et les basses terrasses^ à 30 ou 35 mètres seulement au-dessus de ce même niveau. Deux phases consécutives de progression ont toujours été séparées par une phase inter glaciaire^ pendant laquelle les rivières se remettaient à rouler des alluvions, dans leurs lits entièrement débarrassés de glace.
Cette suite d'événements ne peut manquer
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d'avoir embrassé une assez longue durée. Peut-on essayer des'en faire uneidée? On l'a pensé audébut, alors que, ne connaissant encore qu'une seule grande extension glaciaire, on croyait légitime d'en chercher la cause dans quelque phénomène astronomique, capable d'entraîner un refroidissement momentané de notre hémisphère. Les variations de l'excentricité terrestre, combinées avec la précession des équinoxes, ont paru aptes à produire cet effet, parce qu'elles peuvent avoir pour résultat de changer beaucoup, en hiver, la distance de la terre au soleil.
Actuellement la terre décrit autour du soleil une courbe qui diffère sensiblement d'un cercle parfait. Il en résulte qu'à tout moment la distance de notre globe à l'astre central est variable. Elle oscille régulièrement entre un minimum, correspondant à ce qu'on appelle le périhélie^ et un maximum, correspondant à Vaphélie. De nos jours, la distance du soleil à la terre, au moment du périhélie, est de cinq millions de kilomètres plus courte que celle de l'aphélie. Comme, d'autre part, en vertu des lois de Kepler, le mouvement de la terre est d'autant plus rapide que sa distance au soleil est plus faible, il se trouve que mainte-
nant le groupe de l'autonine et de l'hiver, c'est-àdirelasaison froide, est, pour l'hémisphère boréal, plus court de huit jours que la saison chaude, ou ensemble du printemps et de l'été.
Il en résulte qu'en vertu des circonstances astronomiques actitelleSy d'une part la saison chaude procure à notre hémisphère un excédent de chaleur ; d'autre part, c'est au moment où les rayons du soleil sont le plus obliques et par conséquent le moins efficaces, que la source de chaleur est le plus près de nous. Ainsi notre hémisphère bénéficie en hiver d'une heureuse, quoique insuffisante compensation.
Mais il n'en a pas toujours été et il n'en sera pas toujours ainsi. D'abord la forme de l'orbite terrestre est sujette à une variation séculaire, dont la loi est connue. Ce qu'on appelle son excentricité, c'est-à-dire la mesure dans laquelle cette orbite diffère d'un cercle, croît et décroît tour à tour. Il y a des moments où l'orbite est presque un cercle parfait, d'autres où la différence entre la distance du soleil au périhélie et celle qui correspond à l'aphélie monte à vingt millions de kilomètres, au lieu de cinq qu'elle est aujourd'hui.
Ce n'est pas tout. Le phénomène appelé pré--
ET l'ancienneté DE l'homme 87
cession des équinoxes^ provoqué par un lent mais continuel changement dans la direction de l'axe terrestre, a pour effet de modifier périodiquement la situation réciproque des deux hémisphères. De la sorte, tandis qu'aujourd'hui, pour nos contrées boréales, le périhélie se produit en hiver, un temps arrivera où c'est en été que le soleil se trouvera le plus voisin de la terre ; et, à ce moment, c'est l'hémisphère austral qui aura Taphélie coïncidant avec son été.
D'après cela, imaginons que, pour notre hémisphère, la coïncidence de l'aphélie avec l'hiver vienne à se produire dans une période de grande excentricité, où il y aurait, à ce moment, entre la terre et le soleil, vingt millions de kilomètres de plus qu'en été. Les rayons de l'astre central seront moins échauffants, puisqu'ils viennent de beaucoup plus loin. D'autre part la saison froide sera devenue la plus longue, et cela dans une forte proportion. On peut donc croire que la quantité de neige, accumulée en hiver sur les terres boréales, sera trop forte pour qu'un été raccourci parvienne à la fondre en entier ; auquel cas Fhémisphère nord traverserait une période de froid qui pourrait engendrer des conditions glaciaires.
Or les formules de rastronoinie, infaillibles comme tout ce qui a pour base la loi de la gravitation universelle, nous enseignent que la combinaison défavorable dont nous venons d'indiquer les caractères se trouvait réalisée environ deux ce?!^ 7m/Z6a?25 avant l'époque actuelle. Ce serait donc à cette date, a-t-on pensé en divers lieux, que devrait être rapporté le grand développement des glaces canadiennes, Scandinaves et alpines.
Encore, à l'époque où Ton raisonnait ainsi, ne connaissait-on qu'une seule grande extension des glaces. Mais comment faire, aujourd'hui qu'il en faut distinguer quatre, avec la certitude que, dans les intervalles, la température, au moins aussi clémente que de nos jours, attestait le retour de conditions cosmiques semblables à celles du temps présent ? Si Ton veut rester fidèle à l'hypothèse astronomique, c'est dans un passé fabuleusement lointain qu'il faudrait reléguer les premières extensions, de même qu'il y aurait lieu d'assigner, à chacune des phases interglaciaires, une durée égaleauxdeux cent mille ans quinoussépareraient de la dernière invasion des glaces.
Heureusement il se trouve que le point de départ de l'hypothèse, c'est-à-dire le rapport
ET l'ancienneté DE l'homme 89
admis entre le phénomène glaciaire et le refroidissement général d'un hémisphère, doit être regardé comme très contestable, et cela, à la fois, en raison de faits d'observation topiques et do considérations physiques d'un très grand poids. Commençons par les premiers, parce que ceux-là sont sans réplique.
L'invasion des glaces, dans les contrées septentrionales, et notamment dans la région des lacs laurentiens du Canada, a eu des conséquences géographiques de grande portée. Ce n'est pas impunément que les vallées se sont laissé envahir par des masses de terrain glaciaire, épaisses en certains points de quelques centaines de mètres. Une fois la glace disparue, l'ancienne topographie s'est trouvée profondément modifiée, et de nouveaux accidents se sont produits, qui sont exclusivement l'œuvre du temps écoulé depuis le départ des glaces. Tel est le cas de la célèbre gorge du Niagara.
Lors de la dernière extension des glaces canadiennes, qui avait presque atteint, vers le sud, le cours actuel du Missouri et celui de l'Ohio, la région des Grands Lacs et la vallée du Saint-Laurent étaient complètement ensevelies sous une
calotte glaciaire. Cette calotte, venant du nord, avait, dans sa marche en avant, labouré toute la contrée, semant partout d'épaisses moraines. L'une de celles-ci ayant complètement barré le chenal par lequel s'accomplissait auparavant la communication du lac Erié avec le lac Ontario, il fallut, après la disparition de la calotte glaciaire, que le trop-plein des lacs Supérieur, Michigan, Huron et Erié trouvât un autre écoulement.
En raison de la nouvelle topographie, résultant de l'accumulation inégale des moraines^ le déversement du lac Erié fut amené à se faire là où se trouve aujourd'hui la rivière du Niagara. Mais, au bout de ce nouveau chenal, le plateau qui lui servait de support cessait brusquement à la tête du lac Ontario. La rivière dut alors se précipiter en cascade pour rejoindre le lac. Le seuil résistant de cette cascade consistait en une assise de calcaire compact, sensiblement horizontale, et reposant sur des schistes plus tendres. L'énorme masse d'eau du Niagara, évaluée à dix mille mètres cubes par seconde, et tombant d'un seul jet d'une soixantaine de mètres, ne pouvait manquer d'affouiller le support de la nappe calcaire, etdedéterminerpeuàpeul'éboulementdecelle-ci.
ET l'ancienneté DE l'hOMME 91
De cette façon s'est creusée, depuis le départ des glaces, une gorge aux parois verticales, qui mesure aujourd'hui près de onze kilomètres, et où chaque jour détermine un nouveau progrès, au point que quinze années suffisent pour changer sensiblement la physionomie de ces célèbres chutes. De 1842 à 1887, la partie centrale, dite Fer à Cheval, a reculé, suivant les points, de 54 à 80 mètres. A ce taux, 6.000 ans auraient du suffire pour le creusement de toute la gorge : d'autant plus que le travail devait être plus actif au début, la nappe calcaire, qui plonge vers l'amont, étant plus mince et partant plus facile à détruire qu'aujourd'hui.
Des chiffres tout à fait semblables à celui que nous venons d'indiquer ont été fournis tant par l'étude des chutes du Mississipi que par celles de diverses cascades de la Scandinavie. Nous voilà donc bien loin des deux cent mille ans que réclamerait la théorie astronomique !
D'autre part, si naturel que cela paraisse au premier abord, ce serait une grande erreur d'attribuer le développement extraordinaire des glaces à un simple phénomène de refroidissement. La première et indispensable condition de la for-
mation des glaciers est l'existence d'une forte provision de neige. Cela est si vrai que la Sibérie, le pays le plus froid du inonde, est complètement dépourvue de glaciers, parce que l'air y est trop sec pour permettre d'abondantes chutes de neige. Au contraire^, sous l'équateur même, où l'atmosphère esttrès humide, il suffit qu'un grand volcan, comme le Cotopaxi, s'élève à six mille mètres d'altitude pour que, en dépit du chaud soleil qui l'inonde^ le cône volcanique entier porte sur deux mille mètres un blanc manteau de neige, dont la lave elle-même ne réussit jamais à fondre qu'une petite partie.
Ainsi, d'une part, des massifs de haut relief, propres à recevoir et à emmagasiner les névés, et, d'autre part, des chutes abondantes de neige sur ces hauteurs, telles sont les conditions primordiales de l'existence des glaciers. Mais, quand il tombe de la neige dans les montagnes, c'est qu'elle y a été amenée par des courants d'air humides, qui ont commencé à décharger sur les plaines, sous forme de pluie, une partie de leur vapeur d'eau. Or, pour notre Europe, l'origine première des vents humides doit toujours être cherchée dans les régions chaudes de l'Atlantique. Ce n'est
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certainement pas en refroidissant ces dernières qu'on arriverait à augmenter la quantité de vapeur qu'elles peuvent fournir aux courants d'air.
Ce que peuvent des vents froids, pauvres en vapeur d'eau, on le voit bien au Tibet où, malgré une altitude de plus de quatre mille mètres et d'importantes lignes de relief surgissant sur le plateau, on ne rencontre nulle part de grands glaciers. Toute l'humidité, originaire de l'océan indien, s'est condensée sur la haute barrière de l'Himalaya, dont les cimes grandioses resplendissent de neige. Mais, après les avoir franchies, l'air se trouve si complètement desséché que, s'il souffle sur le plateau tibétain une bise mortelle, en revanche on n'y trouve pas de glaciers.
En résumé, quelques mystères que puisse encore renfermer la détermination de la vraie cause des extensions glaciaires, c'est faire absolument fausse route d'en demander le principe à un phénomène astronomique, et cela suffît pour faire tomber la prétention de posséder un chronomètre propre à l'évaluation des intervalles glaciaires ou interglaciaires.
Néanmoins, comme nous l'avons déjà dit, cette série d'événements a certainement embrassé une
longue durée. Rien que le temps nécessaire au transport de ces masses de débris erratiques, que les glaciers ont, à plusieurs reprises, charriés sur leur dos, pour en constituer les énormes accumulations étalées tout autour des Alpes, ce temps, disons-nous, ne peut se chiffrer par un petit nombre d'années ; et certes il a fallu une longue suite de jours, pour passer de la topographie qui caractérisait l'âge des cailloutis des plateaux, à celle qui a permis le dépôt des terrasses. Il y a donc grand intérêt à établir, si on le peut, une- correspondance exacte entre les extensions glaciaires et les diverses phases de l'âge de pierre. Car, si l'homme avait été témoin de la série entière de ces phénomènes, il faudrait se résigner à accorder aux débuts de notre espèce, non seulement les deux ou trois cent mille ans réclamés par Mortillet^ mais peut-être les douze cent mille ans (Vhumanlté que d'autres, plus exigeants, déclarent nécessaires. Le problème est donc palpitant d'intérêt.
Pour le résoudre, il faut trouver des stations humaines, bien datées par les types d'outils et les débris d'animaux qu'ellescontiennent,etqui soient en relation nette avec un cailloutis fluvio-glaciaire
dont Page ne fasse pas de doute. Par exemple, si une station humaine est clairement superposée à une haute terrasse, c'est qu'elle est plus récente que celle-ci. Si d'autre part une station du même âge est ravinée par un cailloutis des basses terrasses, c'est que ce cailloutis s'est formé postérieurement à l'époque où la station était habitée.
En principe, ce diagnostic paraît très simple. Malheureusement son application se heurte aune très grosse difficulté : c'est la rareté des stations paléolithiques sur le pourtour du massif alpin. Les gisements néolithiques y sont nombreux; mais les autres, surtout ceux des premières phases, font presque entièrement défaut. Il n'existe guère qu'une station qui puisse être utilisée à ce point de vue, c'est celle de Villefranche-sur-Saône, entre Lyon et Solutré. Mais il se trouve que cette station porte des traces évidentes de remaniement. Les restes d'animaux fossiles y représentent deux époques distinctes, et forment deux groupes, dont l'un dérive certainement d'un dépôt antérieur, détruit et repris par le phénomène qui a engendré la terrasse. Mais lequel de ces groupes doit être considéré comme en place?
Il y a là un parti à prendre. D'après la solution
adoptée par M. Penck, Tindustrie chelléenne et avec elle la faunechaude, celle de l'éléphant antique, dateraient de la phase interglaciaire, qui a séparé la seconde extension des glaces de la troU sième. Cette phase se serait terminée par un épisode de refroidissement, annoncé par le début de la fauae froide ; après quoi J'homme aurait subi, dans sa totalité, la troisième invasion, contemporaine de Findustrie moustérienne. Ensuite, la dernière phase interglaciaire aurait va le passage d'un dernier épisode du moastérien réchauffé au solutréen plus froid. Enfin l'humanité aurait subi de nouveau une invasion glaciaire, la quatrième et dernière, coïncidant avec les débuts du magdalénien.
Dans cette manière de voir, l'antiquité de notre espèce, sûrement postérieure à la deuxième invasion, devrait se mesurer par : 1^ la durée d'une bonne partie au moins de Tavant-dernière phase interglaciaire , 2'^ celle de la troisième invasion des glaces, la plus considérable et à coup sur la plus longue des quatre ; 3'" la durée de la dernière époque interglaciaire ; 4'" celle de la quatrième invasion ; 5^ enfin le temps écoulé depuis le départ définitif des daces. Tout cela est assurément
ET l'ancienneté DE L^HOMME 97
considérable, et Mortillet lui-même n'en eût peutpas demandé autant.
Telle était, cependant, il y a peu de temps, l'opinion assez généralement adoptée, lorsque M. Obermaier est venu apporter dans la balance le poids d'une étude de précision, propre à faire époque (1). Disciple de M. Penck, dont il avait jusqu'alors accepté la classification, M. Obermaier était venu en France pour voir s'il retrouverait, dans la région sous-pyrénéenne, les traces des quatre invasions reconnues dans les Alpes, Déjà en 1883, dans un voyage aux Pyrénées, M. Penck avait clairement distingué trois périodes. Il s'agissait de voir si la quatrième pourrait y être mise en évidence et, en même temps, de soumettre les trouvailles archéologiques du Midi de la France à une étude d'ensemble.
M. Obermaier a réussi dans sa tâche laborieuse. Le bassin de la Garonne lui a fourni les traces de quatre sortes de terrasses : la plus ancienne à 160 mètres au-dessus de la Garonne actuelle ; une seconde, souvent atrophiée ou dispersée, à une centaine de mètres ; une troisième, celle de 60 mè-
(1) Yoy. Archiu, fur Anthropologie, 1905 et 1903.
très, enfin la quatrième et dernière terrasse, dominant de 15 à 20 mètres le niveau du fleuve.
Mais si la région pyrénéenne venait ainsi confirmer brillamment la synthèse de MM. Penck et Brûckner, la corrélation admise par ces savants, entre les cailloutis fluvio-glaciaires et les dépôts paléolithiques, allait se trouver profondément modifiée. Autant les stations humaines des âges anciens de la pierre sont rares autour des Alpes, autant elles sont fréquentes sur la plaine qui s'étend devant les Pyrénées. Fouillées avec grand soin par des savants éminents, dont les collections sont conservées dans les musées publics, ces trouvailles ont reçu de M. Obermaier la même attention consciencieuse qu'il avait déjà consacrée à son enquête sur les gisements d'Allemagne. C'est ainsi qu'il a été conduit à cette conclusion capitale, que la quatrième et dernière extension des glaces a coïncidé avec le développement de l'industrie moustérienne, de sorte que le solutréen, et à plus forte raison le m^agdalénien, sont postglaciaires ^ comme d'ailleurs l'avait déjà indiqué M. Boule. L'industrie acheuléenne, étroitement liée à celle du Moustier, aurait caractérisé l'épisode final de la dernière période inter-
glaciaire. Celle-ci avait débuté par la phase chaude du chelléen, et le refroidissement qui« provoqua la substitution graduelle du mammouth à l'éléphant antique devrait être envisagé comme le simple prélude de l'invasion dernière qui se préparait.
Dans cette conception, fondée sur des faits précis, dont tous les détails ont été exposés dans la récente publication de M. Obermaier, l'homme n'aurait traversé que l'ensemble de la dernière phase interglaciaire, de la quatrième invasion glaciaire (sensiblement moins importante que la précédente)etdu temps écoulé depuis le départ des glaces. C'est, comme on le voit, une diminution considérable de la durée antérieurement admise.
Nous avons dit plus haut qu' il était parfaitement admissible que la fin de la dernière invasion glaciaire se fût produite il y a sept ou huit mille ans seulement. Mais existe-t~il un moyen d'évaluer la durée de cette invasion ? L'entreprise serait bien téméraire, s'il s'agissait d'exprimer exactement cette durée en années. Du moins n'est-il pas interdit de vouloir se former quelque idée relativement à V ordre de grandeur de cet intervalle, et c'est ce que nous allons maintenant essayer.
§ 3. Essai cVévaluation de la durée des temps paléolithiques .
S'il est un fait qui, mieux que tous les autres, soit propre à caractériser l'œuvre des invasions glaciaires alpines, c'est la constitution de cet énorme glacier du Rhône qui, originaire des profondeurs du Valais, a réussi à s'avancer jusqu'aux portes de Lyon, et dont MM. Faisan et Chantre ont si bien su reconstituer tous les détails. Lors de la troisième progression, de beaucoup la plus considérable, les glaces réunies du Valais, de rOberland,duMont-BlancetduChablais, venaient buter contre le Jura en un gigantesque amas de 1.000 mètres d'épaisseur, et se trouvaient contraintes à chercher une issue, en partie au Nord, vers la Forêt Noire, mais surtout au sud, par-dessus les contreforts méridionaux du Jura, Même, en quelques points, la glace avait réussi à franchir le Jura central par ses principaux cols, et à semer des moraines jusqu'à Lons-le-Saunier. Mais c'est
surtout dans la région des Dombes et du Lyonnais que le fleuve de glace s'était étalé de préférence. Son front se déployait alors en une courbe immense, dont le parcours est marqué par Bour-j, Villefranche, Fourviôres et Vienne, pour se terminer près de Bourgoin. Sur toute cette étendue, la glace en fondant répandait une masse de matériaux morainiques, la plupart d'origine alpine, et dont beaucoup peuvent être reconnus à coup sûr comme originaires, les uns du Mont-Blanc, les autres du Valais.
Lors de la dernière invasion, le glacier du Rhône a bien encore heurté, et sur certains points, un peu dépassé le Jura ; mais son front est resté beaucoup en arrière de sa position précédente. Il passait, selon M. Penck, à Ambérieu, puis à Anthon, à 25 kilomètres de Lyon, ensuite à Saint- Quentin et à Virieu. Son développement n'était plus alors que de 85 kilomètres, et tandis qu'auparavant le rayon de sa courbe atteignait 65 kilomètres, lors de la seconde période il n'en comptait plus que 35 (1). Quant à la longueur totale du fleuve de glace, à partir du haut Valais, elle était
(1) Une carte faisant connaître le parcours des deux lignes de moraines est jointe au récent ouvrage de MM. Penck et Brûckner {Die Alpenim Eiszeitalter, p. 702).
ET l'ancienneté DE l'hOMME 103
de 450 kilomètres lors de la troisième invasion, de 425 lors de la quatrième. Or, durant l'époque interglaciaire qui avait précédé, le glacier devait être réduit à des dimensions tout à fait pareilles à celles d'aujourd'hui, peut-être même un peu plus faibles, puisqu'alors les éléphants et les rhinocéros pouvaient fréquenter jusqu'au cœur des vallées suisses. Par conséquent, en gros, la dernière invasion représente, pour l'extrémité du dernier glacier valaisan, un progrès d'environ 420 kilomètres.
Il est naturel de penser que cette marche en avant a dû se faire avec une vitesse comparable à celle qui règle aujourd'hui le mouvement des grands glaciers alpins. On sait, par exemple, que la Mer de G-Iace chemine, en toute saison, avec une vitesse moyenne d'à peu près 50 centimètres par vingt-quatre heures. Il lui faut donc, pour parcourir 1 kilomètre, quelque chose comme cinq ans et demi. A ce taux, les 450 kilomètres eussent été parcourus en deux mille quatre cent soixante-quinze ans. Si, au lieu de 50 centimètres on n'admettait, avec quelques auteurs, que 30 centimètres pour la vitesse moyenne, on arriverait à quatre mille ans.
Seulement il est certain que ces chiffres sont beaucoup trop élevés. En effet, les observations qui nous ont servi de base s'appliquent à un glacier isolé, ne recevant plus d'affluents à partir du point où on l'observe. Or, à l'époque de sa grande extension, le glacier du Rhône a dû se grossir au passage de toutes les langues de glaces qui, de nosjours,n'atteignentpluslavalléeprincipaleety débitent leurs produits sous la forme de torrents. Il ne s'agit donc plus de faire partir un glacier du Grimsel ou de la Furca, et de voir combien de temps il pourra mettre pour parvenir à la plaine lyonnaise. Il faut considérer qu'à dater du moment où les glaciers du Valais et du sud de rOberland ont pu atteindre, chacun pour leur compte, la vallée du Rhône, et cela au prix d'une progression del2kilomètresaumaximum,du coup ils n'ont plus formé qu'z^n glacier unique^ allant des sources du fleuve jusqu'au Léman. Il est aisé de se rendre compte de l'énorme accroissement de force que la glace allait recevoir par le fait de cette réunion.
Un glacier est toujours limité, dans son extension, par la fusion que lui infligent le contact de l'air et la réverbération des rochers encaissants.
Deux glaciers voisins, de même amplitude, subissent cette influence dans des proportions identiques. Mais si tous deux, en progressant, viennent à se réunir, il leur arrive la même chose qu'à deux grandes rivières qui se rencontrent. Chacune avait son lit propre où elle s'étalait à son aise. Il leur faut cheminer dans un lit commun, dont la largeur n'est jamais double de celle de chacun des deux lits affluents. Aussi l'émissairedevient-ilplus profond et sa course plus rapide.
Avec un glacier, cette augmentation de profondeur entraîne forcément une réduction de la surface libre, par rapport au volume ; et comme c'est surtout par cette surface que s'opère la fusion, par cela seul que la masse de glace est devenue plus épaisse, elle est mieux protégée contre les influences extérieures. Elle va donc s'avancer plus loin et plus vite qu'elle ne faisait auparavant.
Enfin, à mesure que la surface et l'épaisseur des glaces augmentent dans un massif, la température de l'air subit, de ce chef, un refroidissement marqué. A une altitude donnée, la fonte de la glace devient moins active qu'elle n'était auparavant. C'est, pour le glacier, une
nouvelle cause d'accélération de sa marche.
Pour ces diverses raisons, il est parfaitement légitime d'admettre que, pour arriver jusqu'à 25 kilomètres de Lyon, le glacier du Rhône ait i^nn'emi^loyer qne quelques centaines d'années. Même M. Joseph Vallot va plus loin (1). Remarquant que la vitesse d'un glacier croît avec son épaisseur, suivant une certaine règle qu'il a déduite de ses observ^ations sur le massif du Mont-Blanc, il ne craint pas de dire qu'à l'époque où, sur l'emplacement de Genève, l'ancien glacier du Rhône mesurait 1.000 mètres d'épaisseur, il devait cheminer de telle sorte, qu'un bloc erratique n'eût pas besoin de deux cent cinquante ans pour aller de l'extrémité du Valais aux portes de Lyon. La durée nécessaire à la constitution de ce grand glacier ne serait ainsi qu'une fraction tout à fait négligeable du temps embrassé par la dernière invasion des glaces.
Il est vrai qu'alors surgit une autre difficulté. Combien de temps l'extrémité du glacier a-t-elle stationné à la même place avant sa retraite définitive? Au premier abord la question peut paraître
(1) Annales de iobseroatoire dm Mont-BlanOy t. IV (1900), p. 122.
ET l'ancienneté DE l'hOMME 107
insoluble. Pourtant il existe, au moins en théorie, un moyen de Téclaircir. Un glacier qui stationne ne cesse de verser, dans sa moraine terminale, les pierres et la boue qu'il a charriées. Si donc on parvenait à évaluer la quantité de matériaux solides qui se sont accumulés autour du front du glacier du Rhône, il pourrait suffire ensuite de la comparer à ce que déposent aujourd'hui devant eux, dans un temps donné, les grands glaciers des Alpes.
Nous avons dit que, d'après la carte de M. Penck, l'ancienne moraine frontale du glacier s'étalait en arc de cercle sur 85 kilomètres au plus. Quelle peut être, sur cette longueur, l'épaisseur moyenne des dépôts ? La déduire d'un nombre suffisant d'observations faites sur ce qu'il en subsiste aujourd'hui, est chose présentement impossible ; car c'est à peine si l'on commence à savoir distinguer le terrain glaciaire récent des dépôts plus anciens et de même origine sur lesquels il est appliqué. Mais on peut, sans se hasarder outre mesure, suppléer à cette insuffisance de documents.
Un lobe de glace, venant expirer en éventail sur un front de pareille étendue, ne pouvait, évidemment présenter une très grande épaisseur.
Sa puissance ne devait plus être qu'une petite fraction de ce maximum de 1.000 mètres qu'elle atteignait au-dessus de Grenève. L'estimer à 200 mètres est certainement se tenir fort au-dessus de la réalité. Telle est donc la plus grande hauteur que pussent atteindre les dépôts de la moraine terminale. Quant à l'espace sur lequel ils pouvaient s'étaler, c'est-à-dire la largeur de l'auréole morainique, c'est aussi lui faire la part belle que de lui assigner 10 kilomètres en moyenne ; car cela ne donnerait au cône de déjection qu'une pente d'ensemble de 2 pour 100. Dans ces conditions, on peut calculer que le volume total du cordon serait de 85 kilomètres cubes (c'est-à-dire 85 milliards de mètres cubes). On le réduirait à 51 kilomètres si on acceptait l'hypothèse, au moins aussi plausible, d'une largeur moyenne de 6.000 mètres, et à 25 dans le cas d'une épaisseur de 100 mètres, plus probable que celle de 200. Seulement, répétons bien qu'il s'agit ici, non d'établir une évaluation pouvant prétendre à quelque exactitude, mais de se faire une idée raisonnable relativement à l'ordre de grandeur du résultat cherché.
Maintenant, l'autre élément du problème est la
ET l'ancienneté DE L HOMME 109
connaissance de ce que transporte, de nos jours, un glacier. A la vérité, les documents précis font actuellement défaut. L'étude détaillée du phénomène n'a fait l'objet d'aucune publication, comme si elle n'avait encore tenté personne; et cela se comprend, si l'on réfléchit que la réunion des données indispensables soulève, à elle seule, les plus grandes difficultés pratiques. En effet, pour y arriver, il faudrait déterminer, par des travaux de sondage, l'épaisseur de chaque glacier, la largeur de la bande de roches et de boue qui peut s'interposer entre lui et ses parois, le volume approximatif des blocs et des pierres, originaires des moraines médianes, qu'il est susceptible de renfermer dans son sein ; enfin, la vitesse moyenne de cheminement de ces matériaux. On pourrait, il est vrai, y suppléer par un relevé topographique constamment tenu à jour de la moraine frontale, de manière à enregistrer ses variations annuelles, et encore à condition de savoir tenir compte de ce que lui enlèvent constamment les torrents qui en sortent. De toutes manières, il s'agit d'opérations aussi difficiles à exécuter que dispendieuses. Peut-être osera-t-on les affronter quelque jour. En attendant, on ne peut former, à
cet égard, que des conjectures plus ou moins plausibles, appuyées sur des observations rares et localisées.
Dans ces conditions, peut-être paraîtra-t-il surprenant que le Correspondant ait été choisi pour tenter, dans cette direction, un premier essai, qui eût été mieux à sa place dans quelque recueil purement scientifique. Mais la question en vaut vraiment la peine; et, sous la réserve qu'il ne peut s'agir ici que d'une estimation assez grossière, on nous pardonnera d'y vouloir consacrer quelques lignes. Encore ne nous y serions-nous pas risqué, s'il ne nous était arrivé en dernière heure, sur ce sujet, de très obligeantes communications, émanant de deux savants bien connus par leur compétence dans cette matière.
Le premier est M. Albert Heim, l'éminent géologue de Zurich, auteur d'un manuel qui fait autorité, la Gletscherkuncle. D'après son estimation, le glacier inférieur de l'Aar transporterait chaque année 5.500 mètres cubes de matériaux solides, dont un dixième pour la moraine du fond et le reste pour les moraines supérieures. Or, la superficie de ce fleuve de glace est d'à peu près 8 kilomètres carrés. En y ajoutant le bassin des névés
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qui raliinentent, on peut arriver tout au plus à 20 kilomètres carrés. D'autre part, lors de la dernière invasion, la superficie des neiges et des glaces qui trouvaient leur écoulement dans le grand glacier du Rhône ne devait guère être audessous d'une vingtaine demillekilomètres carrés. Si donc on jugeait raisonnable d'admettre que le travail accompli par les glaces ait été, en gros, proportionnel à la surface qu'elles occupaient, le chiffre relatif au glacier actuel de l'Aar demanderait à être multiplié par 1000, ce qui donnerait 5 millions et demi de mètres cubes par an, soit 5 kilomètres cubes et demi en mille ans, et 55 en dix mille ans. Nous voilà bien près du maximum présumé pour le volume des dépôts erratiques lyonnais !
L'autre renseignement nous vient de M. Joseph Vallot, qui s'est acquis une juste célébrité par la création du premier observatoire du Mont-Blanc, ainsi que par les études qu'il n'a cessé de poursuivre dans le massif. M. Vallot évalue à 13.000 mètres cubes par an la masse des matériaux que verse la Mer de Glace, ou plutôt le glacier des Bois, dans sa moraine terminale. Or, la surface d'alimentation du glacier est d'environ 45 kilo-
mètres carrés. Dans ces conditions, le travail de transport serait sensiblement le même que celui du glacier de TAar.
En revanche, il existe, dans le bassin du Rhône, un autre glacier, celui de Zmutt, issu des flancs du Cervin, et où la masse des matériaux charriés est assez grande pour recouvrir la glace, sur toute sa largeur, c'est-à-dire sur plus d'un kilomètre, d'un manteau grisâtre qui suffit à la rendre invisible. Ici, l'activité du transport est au moins cinq ou six fois égale à celle de la Mer de Glace. En pareil cas, et avec le même coefficient de multiplication, l'accumulation de 85 kilomètres cubes n'exigerait que trois mille ans.
On pourrait objecter que notre coefficient a été choisi trop élevé, et qu'il n'est pas légitime d'agir ainsi, la surface des crêtes susceptibles de se dégrader diminuant, au lieu d'augmenter, à mesure que croît la superficie des neiges ; à quoi il serait peut-être licite de répondre qu'en revanche un accroissement des glaciers soumet à leur puissance de transport une grande masse de matériaux qui, dans les conditions actuelles, y sont soustraits.
Par exemple, quiconque a visité les grands
glaciers de la Suisse et de la Savoie n'a pu manquer de porter son attention sur les nombreux paquets de neige et de glace qui descendent des crêtes de la gorge où chaque glacier est encaissé. Hors de la saison d'hiver, ces paquets n'atteignent le glacier principal que sous la forme de torrents provenant de leur fusion. On les appelle glaciers suspendus.
Chacun d'eux n'en charrie pas moins, à droite et à gauche, une masse plus ou moins considérable de pierres ; mais ces moraines demeurent accrochées aux flancs de la gorge, et seules les avalanches réussissent à en amener une partie sur le glacier principal. Mais que ce dernier vienne à grossir au point d'arriver jusqu'à elles, immédiatement les voilà incorporées aux moraines latérales et forcées de cheminer avec elles.
Cependant admettons l'objection, et consentons à diminuer, même dans une forte proportion, le multiplicateur que nous avions adopté. Par compensation, nous allons voir qu'il y a des raisons très sérieuses de croire que le transport des matériaux solides s'accomplissait, lors de la dernière invasion, beaucoup plus vite qu'aujourd'hui. M. Joseph Vallot a montré que, lors de son entier
développement, le glacier du Rhône devait cheminer à sa surface, trois fois plus vite que de nos jours. Il lui fallait donc trois fois moins de temps pour amener, dans sa moraine frontale, un cube donné de matériaux. Même ce chiffre devrait être considéré comme un minimum, si l'on songe qu'au Groenland il existe des glaciers de 8 à 10 kilomètres de large, sur lesquels on a mesuré une vitesse de 8 à 10 mètres par jour, c'est-à-dire près de vingt fois plus grande que celle de la Mer de Glace au Montanvert.
En résumé, tout en reconnaissant ce qu'il peut subsister d'incertain dans les éléments sur lesquels nous avons dû nous baser, de sorte que les chiffres indiqués ne doivent être énoncés qu'avec une extrême réserve, une conclusion nous paraît se dégager de cet exposé : c'est qu'un nombre peu considérable de milliers d'années a très bien pu suffire pour permettre au glacier du Rhône d'étaler devant lui une accumulation comparable au volume des matériaux morainiques du Lyonnais, volume que nous croyons d'ailleurs avoir été systématiquement exagéré.
Cette conclusion paraîtra encore plus justifiée si nous faisons voir qu'il est excessif d'attribuer,
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à la seule action du transport normal par la glace, lamasseentière de l'éventail erratique quimarque la place où stationnait l'extrémité du grand glacier du Rhône. En effet, nous allons voir qu'une bonne partie de cette masse doit relever d'une action spéciale, qui entre en jeu durant les périodes de rapide progression des glaces ; action dont l'observation contemporaine ne nous offre presque pas d'exemples dans les Alpes, puisque nous nous trouvons plutôt, au moins depuis un demi-siècle, dans une phase de régression bien caractérisée.
Un glacier parvenu à l'état de régime, comme ceux que nous observons de nos jours, ne reçoit, en fait de matériaux solides, que ce qui tombe des parois de sa gorge, entraîné par la pesanteur, les avalanches ou les torrents. Mais quand une coulée de glace subit une progression notable, la vallée fluviale qu'elle envahit éprouve, de ce seul fait, un façonnement spécial.
Auparavant, les deux versants et le fond de la vallée étaient soumis à toutes les influences qu'on appelle météoriques. La pluie dégradait progressivement les pentes, en même temps que les alternatives de la température et de l'humidité pro-
voquaient rémiettement des roches, même les plus dures. Ces débris, entraînés par la pesanteur ou par les eaux de ruissellement, s'accumulaient contre le pied des versants en talus sans cesse grossissants. D'autre part, les crues de la rivière étalaient, à droite et à gauche de son lit, des alluvions de gravier et de limon, finissant par couvrir de larges surfaces presques planes.
C'est un fait bien connu qu'en vertu de ce travail universel, toutes les vallées fluviales de quelque importance voient la raideur de leur profil s'adoucir peu à peu. Leur section transversale fini par acquérir la forme d'un V largement ouvert, dont les deux branches représentent la pente naturelle du placage de matériaux meubles appliqué contre les roches du sous-sol, en même temps que la pointe inférieure est tronquée par la plaine alluviale. Plus les actions météoriques ont de temps pour s'exercer, plus le V tend à s'ouvrir^ comme si les deux branches pivotaient autour de leur rencontre commune.
Mais qu'un glacier vienne à prendre possession d'une telle vallée, il commencera par la débarrasser des matériaux meubles qui l'encombrent. Sous l'action de cette irrésistible poussée, les
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alluvions et les talus de débris sont entraînés en avant. Bientôt il n'en subsiste plus aucune trace, et la glace finit par s'appliquer directement, aussi bien au fond que sur les parois, contre la roche vive, qu'elle burine et polit tour à tour à Taide de pierres dures enchâssées dans sa masse. En dernier lieu, la section de la gorge prend une forme d'auge, dont le profil rappelle la lettre U, la raideur des parois pouvant dans certains cas s'approcher de la verticale.
Si l'on songe que, pour atteindre les environs de Lyon, l'ancien glacier du Rhône a dû effectuer ce balayage aux dépens de ce qui garnissait, non seulement la vallée principale (constituée à la fin de la dernière période interglaciaire comme elle l'est aujourd'hui), mais encore toute la longueur des vallées affluentes, on comprendra qu'un tel travail ait dû apporter aux moraines terminales un contingent considérable, peut-être aussi considérable que l'œuvre propre du transport morainique normal. Dès lors, en prenant pour base rintensité de ce dernier, nous négligerions complètement l'influence de l'autre facteur. Si, au contraire, comme il le faut, nous le faisons entrer en ligne de compte, c'est d'autant qu'il conviendra
de réduire révaluation de la durée qu'a pu embrasser le stationnement du glacier.
En résumé, de l'exposé qui précède, nous nous croyons pleinement autorisé à conclure que la dernière invasion glaciaire, celle dont nos ancêtres paléolithiques ont connu et subi les vicissitudes, peut très bien avoir été enfermée dans un nombre peu considérable de milliers d'années. Vouloir dépasser cette approximation serait illusoire ; d'autant mieux que nous avons raisonné comme si les conditions, mises en évidence par l'observation naturelle, n'avaient jamais changé durant cette période. Or une aggravation momentanée du régime des neiges aurait pu accélérer le travail de la glace. Il suffit de se souvenir que notre génération a connu (c'était en 1851) un moment où le glacier des Bossons s'avançait si rapidement qu'il menaçait de barrer l'Arve et qu'alors, d'après Charles Martins, sa progression dépassait 1 mètre par jour. C'était le temps où, de de son côté le glacier des Bois labourait sans pitié les champs, ainsi que les habitations qui depuis longtemps avaient cru pouvoir s'établir dans son voisinage, si bien que le conseil communal s'assemblait pour discuter l'opportunité
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d'abandonner le village. Depuis lors, un demisiècle a suffi pour déterminer un reculpresque inquiétant, qui atteignait déjà 1 kilomètre au bout de trente-six ans. Il ne serait donc pas sage de vouloir étendre, à une trop longue période, les résultats d'observation qui n'embrassent encore qu'une aussi courte durée.
Dès lors, ne cherchons pas, pour ;^rinstant, une précision impossible à atteindre, et contentonsnous d'avoir montré qu'en enfermant la dernière invasion glaciaire dans un nombre de dizaines de siècles peu considérable, on a des chances d'être beaucoup plus près de la vérité que ceux qui lui attribuent libéralement plusieurs centaines de mille années.
Arrivé au terme de cette discussion, qu'on nous excusera peut-être d'avoir faite un peu longue, en considération de l'intérêt qu'elle présentait, nous croyons opportun d'insister de nouveau pour prévenir un malentendu, qui se produit souvent en pareille circonstance.
Dénoncer les exagératio ns dont certains hommes de science peuvent se rendre coupables n'est pas s'attaquer à la science elle-même, et la constata-
tion de ces écarts n'autorise nullement à jeter une suspicion systématique sur un édifice dont quelques parties peuvent être défectueuses sans que cela nuise à la solidité du reste. Quand nous avons fait connaître la plaisante aventure des éolithes, il n'a pas manqué, parmi ceux qui ont pris acte de cette révélation, de gens trop empressés à en tirer la conclusion que toute l'histoire des silex taillés, quels qu'ils fussent, méritait d'être traitée comme une fable.
Eien n'est plus éloigné de notre pensée. Nous tenons donc à affirmer une fois de plus qu'en écrivant les pages qui précèdent, notre but n'était nullement de jeter un discrédit quelconque sur l'archéologie préhistorique. Au contraire, il nous plaît de reconnaître qu'elle a vraiment accompli des merveilles, en enrichissant nos annales d'une longue suite d'épisodes aussi intéressants qu'insoupçonnés. Nous avons voulu seulement mettre les bons esprits en garde contre les excès d'une école qui, sous l'influence de sa passion antireligieuse bien connue, a montré beaucoup trop d'empressement à admettre des choses dont la preuve définitive n'était nullement acquise. Cette école était d'autant moins fondée à agir ainsi que
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ses représentants ont sans cesse à la bouche les mots de « méthode scientifique » et de « faits positifs». C'est précisément au nom de ce principe qu'ils se croient le droit de réclamer à grands cris l'introduction, dans l'enseignement vulgaire, des thèses à la propagation desquelles ils se sont voués avec acharnement. Beau triomphe^ en vérité, si l'on avait appris aux enfants de France à respecter, comme leurs premiers et indiscutables ancêtres, les hommes de Cannstatt et du Neanderthal, aujourd'hui si piteusement descendus de leur piédestal !
Ce que nous avons tenu à faire ressortir, c'est que, mieux éclairée et dégagée de tout parti pris, la. science positivej celle qui conclut sans hâte, en réclamant des preuves péremptoires, tend à démentir, plutôt qu'à confirmer, les évaluations énormes que beaucoup se plaisaient à présenter comme définitives. Qu'il s'agisse des éolithes, des hommes fossiles, ou de la date des stations paléolithiques. Nous voyons que les observations les plus consciencieuses concordent pour rajeunir, et non pour vieillir, relativement aux appréciations du début, les premières manifestations authentiques de l'activité humaine. La leçon qui
s'en dégage est donc un rappel décisif à cette
prudence, trop facilement oubliée, mais dont les
vrais hommes de science ne devraient jamais se départir.
TABLE DES MATIÈRES
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