CHAPITRE XII
PRODUITS FABRIQUÉS PAR LES USINES. — FONCTIONS DU FOIE {Slllte) .
Les fonctions biliaires. — L'usine hépatique. — Produits spéciaux : sels acides, matières colorantes, alcool, etc., élaborés par le foie et constituant la bile. — - Rôle dépura teur de l'ébmiration biliaire. — Rôles multiples dans les actes de la digestion. - Circulation de Schifï. — Solidarité des diverses fonctions du foie. — Connaissance encore très incomplète des fonctions organiques. — Conclusion.
38. Nous n'en avons pas encore terminé avec les principales fonctions des petites usines merveilleuses. Il nous reste à décrire les fonctions biliaires proprement dites.
Le foie élimine par 700 milliards de canalicules des produits complexes dont l'ensemble forme un liquide jaune, ou vert lorsqu'il est altéré, appelé bile.
Le foie secrète 1.200 k 1.300 grammes de bile i)ar jour. La sécrétion biliaire a paru longtemps Punique fonction du foie. Ce n'est que dans la seconde moitié du xix^ siècle que l'on a découvert les fonctions cachées de cet organe (sécrétion san-
LA FINALITÉ EN BIOLOGIE . o9
guine ou interne), qui sont, comme nous venons de le voir, de la plus haute importance : « Pour rendre compte de l'importance relative de ces deux sécrétions, nous disent MM. Gilbert et Carnot, nous comparerons volontiers Vusine hépatique avec sa double sécrétion à une usine à gaz : En observant les abords de cette usine et les matériaux qu'on en voit sortir, on pourrait tout d'abord la croire destinée à fabriquer du coke, des huiles lourdes, des matières colorantes, etc Pourtant ces produits ne sont que les résidus d'une autre fabrication plus importante, celle du gaz; mais ce corps impalpable est évacué par une canalisation souterraine : le coke, déchet utiUsé, représente la sécrétion externe» (bile), le gaz, produit principal, représentera sécrétion interne » (antitoxines, glycogène, fer, etc.).
On suppose que le primum movens de la sécrétion de la bile est un acte nerveux réflexe lié à l'action de la sécrétine, substance produite à certaines heures dans l'intestin sous l'influence de l'acide chlorhydrique libre ou combiné sécrété luimême en vue de la digestion des albuminoïdes (œufs, viandes, etc.).
Le foie fabrique les sels et acides suivants qui constituent la bile : 1*^ le taurocholate de soude; 2^" le glycocholate de soude; 3'^ Vacidc cliolalique ; 4*' et 5'^ la gfycocolle et la taurine ou leurs dérivés. La première a été fabriquée par le foie à l'aide de subtances telles que la gélatine. L'origine de la deuxième dans l'économie est inconnue; 6^ la bilirubine qui est un pigment. La bile contient en outre un alcool, la cholestérine, seul produit que les cellules n'aient pas à fabriquer de toutes pièces Aucun des autres produits n'existe formé dans le sang qui arrive au foie.
« On sait aujourd'hui, écrit M. Robin, que la choleslérine se trouve dans la bile en proportions remarquablement fixes, quelle que soit son abondance dans le sang. » (Dict. de Littré et Robin, p. 163.)
Par quel mécanisme remarquable, tout à fait inconnu, cet ordre de production fixe peut-il être donné ; ce taux spécial peut-il être toujours savamment maintenu alors que tous les autres facteurs du travail chimique varient?
Gomment, en outre, les mêmes réactions admirables se produisent-elles toujours dans la cellule du foie, aboutissant aux mêmes sous-produits, résultat absolument constant et toujours réussi de cet impeccable laboratoire : « Les sels biliaires sont formés par combinaison de la soude avec les acides taurocholique et glycocholique, qui résultent eux-mêmes de l'union d'un acide, dit cliolalique, à la taurine dans le premier, avec la glyco-
choie dans le second. L'acide cholalique, etc., ne sont pas des principes immédiats, existant tout formés dans la bile, mais au moment de leur formation, ils s'unissent entre eux, puis à la soude pour former les sels biliaires : ils sont formés par l'activité spéciale des cellules hépatiques au moyen d'éléments pris dans le sang. » (Littréet Robin, Dict. de mécL, 1905.) Énumérons maintenant les fonctions biliaires du foie : Et d'abord, rôle dépurateur par Vélimination de la cliolestérine, et aussi des pigments et des produits toxiques dont nous avons déjà parlé.
39. Ensuite, rôle spécial dans la digestion des graisses. La bile facilite le passage de l'huile et des matières grasses à travers la membrane intestinale.
40. Elle a une action favorisante sur les ferments pancréatiques. « Ce n'est donc pas sans raison que le canal cholédoque (bile) débouche en face du canal pancréatique, à la partie tout à fait supérieure de l'intestin. Si la bile était purement et simplement excrémentielle, sans aucun rôle digestif, elle serait probablement déversée directement au dehors ou seulement à la partie terminale du tube digestif. » (Gilbert et Carnotj. < La bile, nous disent Littré et Robin {Dictionnaire de médecine, 21<^ édition, 190o-1906), a une action digestive sur les graisses qu'elle émulsionne et sur les substances albuminoïdes qu'elle liquéfie en même temps qu'elle neutralise le chyme rendu acide par le suc pancréatique. Ces actions sont dues à son mélange avec le suc pancréatique. »
41. Elle a une action antiseptique sur les putréfactions intestinales. Indirectement, elle empêche la putridité des déchets alimentaires qui se produisent sans elle.
42. Elle nettoie l'intestin, elle produit «un véritable balayage de cet atelier où vient de se produire le travail laborieux de l'absorption. > (MathiasDuval).
Elle balaie l'intestin : [^ En excitant les contractions de ce dernier.
43. 2*^ En activant la chute de l'épitliélium intestinal qui vient de servir à la digestion et en aidant, après la desquamation, au renouvellement de celui-ci.
44. Mais si une partie des matières qui composent la bile est définivement éliminée par l'intestin, une autre partie est reprise par l'absorption intestinale^ rapportée au foie, après avoir été peut-être modifiée en vue de fonctions spéciales, et constitue ainsi une véritable circulation particulière, allant du foie à l'intestin et de l'intestin au foie, mise en lumière par Schiff.
Quand ce retour au foie est empêché, les cheveux, poils, ongles se dessèchent, se décolorent, s'effritent, tombent. L'action de la bile sur la nutrition du système pileux est due, croiton, aux composés sulfurés qu'elle contient. La bile renferme, en effet, 3 grammes de soufre par vingt-quatre heures.
« Le foie, a-t-on dit, travaille avec les sous-produits de Fusine splenique (rate). Les résidus du travail opéré sur le sang par la rate (glande d'amont) deviennent une matière première pour la glande d'aval (foie) où le sang passe en second lieu. »
Le travail du foie « laisse à son tour comme résidu de nouveaux sous-produits, les pigments biliaires. Le torrent sanguin les emporte en bordure delà zone sus-hépatique. Cette dernière agit comme glande à sécrétion externe et, après avoir sans doute au préalable utilisé ces sous-produits, en rejette à l'extérieur les parties inutiles pour elle. On peut poursuivre plus loin ces mutations successives. En effet, ces produits sont utilisés en partie par l'épithelium intestinal, en partie rejetés. 11 est bien évident que d'autres transformations ont lieu, qui nous échappent. Il est évident que nous sommes encore très éloignés de la compréhension exacte et entière du cycle, que ce cycle n'est pas fermé, mais nous avons ainsi déjà fixé plusieurs points de la courbe. > (E. Géraudel, chef de laborat. à la Pitié, Journal de physiologie et de patJi. générale, 1906, p. 112.)
L'auteur remarque que le sang sur lequel travaille le foie, n'est pas le sang ordinaire, le sang « bon à tout faire », mais est un sang travaillé par tous les chaînons antérieurs, par toutes les usines placées sur son cours en amont du foie. Ce sang, dit-il, « est au contraire un milieu aussi rigoureusement que délicatement conditionné par les apports d'amont autant que par les soustractions d'aval. En somme, on peut voir dans le cycle organique comme le modèle parfait, presque inimitable, de nos opérations industrielles » (E. Géraudel, p. 113).
45. Ajoutons en terminant que la fonction glycogénique est en relation avec la fonction hiliairey que la fonction antitoxique est intimement unie à la fonction glycogénique (Roger, Teissier, etc.), d'où, dans cette solidarité et ce balancement des fonctions, une complication extrême des actes chimiques et de la marche générale de l'appareil hépatique.
Donnons un simple exemple des difficultés vaincues par les organes dans l'accomplissement de leurs fonctions : Pour arriver avec les matériaux ayant servi à la nutrition jusqu'au terme urée, substance qu'excrètent le rein et le foie, on a montré qu'il n'y a souvent pas moins de 14 réactions chimiques successives.
Telles sont les principales fonctions hépatiques connues actuellement. Nous n'avons compté que pour une unité certaines fonctions distinctes. Nous arrivons néanmoins au chiffre minimum de quarante fonctions qui s'accomplissent dans l'intérieur des petites usines du foie.
Malgré toutes les merveilles fonctionnelles sans nul doute encore ignorées, nous croyons avoir montré par cette deuxième partie de notre étude sur le foie que le fonctionnement de ces usines n'est pas moins admirable que leur struclure. C'est un double « miracle » anatomique et physiologique d'organisation et d'utilisation savante de la matière.
Au bout de ces merveilleuses découvertes de la science contemporaine, tout doute, pour une conscience saine et un esprit logique, ne devrait-il pas être évanoui, relativement à l'existence de la Divinité? En A'érité, on peut soutenir que le noir est blanc et que le blanc est noir, mais non que ces appareils géniaux ne sont pas l'œuvre d'une intelligence. Concluons par cette parole de Descartes, s'appliquant à une autre preuve et ici aussi d'une souveraine logique : « Il est pour le moins aussi certain que Dieu existe qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être! »
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