XVI NOTICE
cire mis en parallèle avec le comique latin; mais on peut dire sans trop s'aventurer^ et en le comparant à ces trois illustres modèles^ — Térence, Molière et Kcgnard, — que si, dans le Glorieux^ il s'est rapproché le plus qu'il a pu des deux premiers, il s'est, à coup sûr^ pour cette fois, montré bien supérieur au troisième.
Georges d'Heylli.
Novembre i883.
' ETTE comédie vient d'être reçue si favorable- , ment du public que je me croirois indigne des 1 appiaudissemens dont il m'a honoré, si je ne
m'efforçois pas de lui en témoigner ma recon-
SîOi^^C^^ noissance. J'ose lui protester qu'elle est aussi vive que juste. Je ne trouve point de termes qui puissent l'exprimer; mais, pour la faire éclater d'une manière sensible, je promets à ce même public, à qui je suis si redevable, qu'en cherchant à lui procurer de nouveaux amusemens je n'épargnerai ni soins ni travaux pour mériter la continuation de ses suffrages. Quoique les caractères semblent épuisés, il m'en reste encore plusieurs à traiter. Ce n'est pas que je ne sois très convaincu des difficultés et des périls de l'entreprise, parce que les caractères les plus faciles et les plus saillans ont déjà paru sur la scène. Mais, comme les succès redoublent mon zèle, peut-être augmenteront-ils mes forces. Ce qui doit au moins m'en faire bien augurer, c'est que mon objet est généralement approuvé. On sait que j'ai toujours devant les yeux ce grand principe dicté par Horace :
Oinne tulit punctum qui miscuil utile dulci.
et que je crois que l'art dramatique n'est estimable qu'autant qu'il a pour but d'instruire en divertissant. J'ai toujours eu pour maxime incontestable que, quelque amusante que puisse être une comédie, c'est un ouvrage imparfait, et même dangereux, si l'auteur ne s'y propose pas de corriger les mœurs,
le Glorieux. i
a PREFACE
de tomber sur le ridicule, de décrier le vice, et de mettre la vertu dans un si beau jour qu'elle s'attire l'estime et la vénération publique. Tous mes spectateurs ont fait connoitre unanimement, et, si je l'ose dire, d'une manière bien flatteuse pour moi, qu'ils se livroient avec plaisir à un objet si raisonnable. Je ne craindrai pas même d'ajouter ici qu'en m'honorant de leurs applaudissemens ils se sont fait honneur à eux-mêmes. Car enfin, qu'y a-t-il de plus glorieux pour notre nation, si fameuse d'ailleurs par tant de qualités, que de faire aujourd'hui connoître à tout l'univers que les comédies, à qui l'ancien préjugé ne donne pour objet que celui de plaire et de divertir, ne peuvent la divertir et lui plaire longtemps que lorsqu'elle trouve dans cet agréable spectacle non seulement ce qui peut le rendre innocent et permis, mais même ce qui peut contribuer à l'instruire et à la corriger? Il est donc de mon devoir, en payant au public le juste tribut qu'il attend de ma reconnoissance, de le féliciter sur le goût qu'il fait toujours éclater pour les ouvrages qui ne tendent qu'à épurer la scène, qu'à la purger de ces frivoles saillies, de ces débauches d'esprit, de ces faux brillans, de ces sales équivoques, de ces fades jeux de mots, de ces mœurs basses et vicieuses, dont elle a été souvent infectée, et qu'à la rendre digne de l'estime et de la présence des honnêtes gens. Il est aisé de voir dans tous mes ouvrages, remplis au surplus d'une infinité de défauts, que c'est uniquement à ces sortes de spectateurs que je me suis toujours efforcé de plaire. Il ne manque à un objet si légitime que les talens nécessaires pour y parvenir. Toute la gloire dont je puisse me flatter, c'est d'avoir pris un ton qui a paru nouveau, quoique après l'incomparable Molière il semblât qu'il n'y eût point d'autre secret de plaire que celui de marcher sur ses traces. Mais quelle témérité de vouloir suivre un modèle que les auteurs les plus sages et les plus judicieux ont toujours regardé comme inimitable ! Il ne nous a laissé que le désespoir de l'égaler : trop heureux si, par quelque route nouvelle, nous pouvons nous rendre supportables après lui ! C'est à quoi je me suis borné dans mes ouvrages dramatiques ; et c'est sans doute à cette précaution essentielle que je dois l'accueil favorable qu'ils ont reçu.
Je n'en suis pas moins redevable à l'art des acteurs, qui
en ont employé tous les ressorts et toutes les finesses, principalement dans cette dernière comédie , pour signaler leur zèle et leur amitié pour moi. Je leur dois à tous, sans nulle exception, cette justice ; et je la leur rends avec d'autant plus de plaisir que le public l'autorise par ses applaudissemens. M. Quinault l'aîné, dans le rôle de Lycandre, a fait voir qu'il sait se transformer en toutes sortes de caractères ; que, quelque différens qu'ils puissent être les uns des autres, ils lui fournissent également une occasion brillante de faire admirer ses talens et son esprit, et qu'il peut se donner le ton, la gravité, les entrailles de père, avec autant de justesse, de précision et de vérité, qu'il s'approprie les saillies, la vivacité et les grâces d'un jeune homme, quand il est question de les représenter. Quelle estime, quelle vénération, quel amour, n'a-t-il point inspirés pour le malheureux père du comte de Tufière et de Lisette ?
Je dois les mêmes louanges à son frère M. Dufresne, qui a trouvé l'art d'annoncer le caractère du Glorieux, même avant que de prononcer une parole, et par la seule manière de se présenter sur la scène. Quelle noblesse dans son port ! Quelle grandeur dans son air ! Quelle fierté dans sa démarche ! Quel art, quelles grâces, quelle vérité, dans tout le débit du rôle, et quelle finesse, quelle variété, dans tous les jeux de théâtre !
Jamais personnage ne fut plus difficile à représenter que celui de Lisette, fille de condition et femme de chambre en même temps. Être trop comique, c'étoit démentir sa naissance. Être trop sérieuse, c'étoit s'exposer à refroidir l'action et à rendre le personnage ennuyeux. Il s'agissoit de trouver un juste milieu entre les saillies et les vivacités d'une suivante et la noble retenue d'une fille de qualité. C'est ce qu'on vient de voir exécuter avec tant de succès par l'excellente actrice ' chargée du rôle de Lisette.
Me sera-t-il permis de faire souvenir le public de l'air de confiance, de joie, de naïveté, et des plaisantes brusqueries de Lisimon, ou plutôt de l'acteur ^ judicieux et naturel qui