DU GOUDRON DE PIN
S K°”.— Historique
La nécessité dans laquelle se trouvèrent les premiers navigateurs d'enduire les flancs de leur vaisseaux d’une matière
qui pût en assurer la conservation, fait remonter à la plus
haute antiquité la fabrication du goudron.
Il est d’ailleurs très probable que, dès les premiers temps où l’on brûla les bois de pin et de sapin, on dut observer qu’ils pouvaient produire une matière résineuse propre à préserver de la putréfaction les bois et les cordages destinés à être au contact de l’eau.
Déjà la Genèse nous apprend que l’Arche de Noé a été calfatée avec une matière bitumineuse qu’elle nomme chemar
et qui, sans doute, n’était autre chose que du goudron plus ou moins parfait (1).
Pline dit ensuite: En Europe on tire du pin, au moyen du feu, la résine liquide, pour enduire les navires et pour beaucoup d’autres usages. Le bois de cet arbre (tæda) étant coupé, bouillonne dans des fours entourés de feu par dehors de tous côtés. La première sueur s'écoule comme de l’eau dans un canal, c’est ce qu’on nomme cedrium en Syrie; la liqueur qui suit, déjà plus épaisse, donne de la poix (pix liquida) (2).
Dioscoride avait déjà rapporté ces faits dans l'Orient en désignant le produit obtenu sous le nom de riosx àpya ou le xüvoc, et Théophraste expose aussi les procédés employés au mont Ida, en Syrie et en Macédoine, pour obtenir le goudron qu’il nomme rurra (3).
Les Phéniciens, selon Suidas, calfatèrent les premiers leurs vaisseaux de goudron.
L'on employa aussi divers mélanges, comme la zopissa formée de poix et de cire, etc. (4).
Aétius décrivit ensuite la méthode des habitants de la Forêt-Noire pour obtenir la résine des arbres non coupés(5). Jean Rai exposa aussi la méthode suivie pour distiller la poix liquide dans l’Amérique septentrionale (6); et Linné, dans son voyage en Gothlande, observa comment on y fabrique une excellente poix liquide (7).
Duhamel-Dumonceau,dans son Traité des arbres etarbustes,
publié en 1755, indique les procédés suivis en France.
) Genèse, VI, 14.
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4) Vegetius, de Re milil. L IV,c. 14 et Schelfer, de Milil. navali veterum, 1. L €. 5.
(5) Diss. de Coniferis arborib.
(6): Hisl: plant. 1, XXW, p. 1397.
(7) GolϾnska resan, p, 176, 198, 21
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.. C’est surtout vers le milieu du XVITT'siècle quele goudron devint d’un usage général dans la pratique médicinale. A près quelque temps d’une vogue exagérée, il tomba,par uneréaction habituelle, dans un oubli à peu près complet, d’où le tirèrent, vers 1820, les expériences de Crichton et les efforts des dermatologistes quiavaient continué son usage.J’aurai l’occasion de revenir sur ces faits en faisant l’histoire médicale du goudron.-Examinons maintenant comment sa fabrication se développa en France.
Les premiers essais pour produire en grandes quantités et recueillir les matières goudronneuses et acides, formées dans la distillation des bois, sont dus à Philippe Lebon, l'inventeur du gaz au bois. Frappé de la révolution industrielle que devait produire la carbonisation complète du bois, par la production simultanée de l’acide pyroligneux, du goudron, du charbon et des gaz combustibles, Lebon quitta Brachay, lieu de sa naissance et où il avait fait ses premières expériences, et, vers les dernières années du siècle dernier, revint à Paris où, encouragé à continuer ses recherches par Fourcroy et de Prony, il prit un brevet en l’an VIII. L’année suivante, il obtint la concession d’une portion de la forêt de pins de Rouvray, près du Hâvre, afin de fabriquer du goudron et à la condition d’en produire cinq quintaux par jour. Il put, en effet, en livrer de notables quantités à la marine, ses appareils ayant été installés dans de très vastes proportions. Malheureusement la mort vint l’arrêter en 1804 et, sa veuve mal secondée fut, en 1811, obligée malgré ses efforts d’abandonner les travaux de son mari.
Quelque temps avant les premières expériences de Lebon, un autre ingénieur, Brémontier, reprenait les essais faits en 1771 pour employer le pin maritime à arrêter l’envahissement du littoral du Sud-Ouest de la France par les sables de l'Océan. Les premières expériences avaient très bien
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réussi, comme le constate un mémoire de l'abbé Desbiey;.
aussi de 1787 à 1791, Brémontier fit-il de nombreuses plantations. Le résultat fut des plus considérables; l’ancienne Gascogne, si gravement menacée, fut sauvée; la région des dunes se couvrit peu à peu de pins et l’on estimait, il y a dix ans, à plus de vingt millions la valeur des forêts landaises.
La fabrication commença d’une façon régulière dès que les pins des Landes furent aptes à produire et, depuis lors, ne s’est plus arrêtée. Les forêts d’Alsace et de Provence fournissaient déjà une certaine quantité de goudron, de sorte qu'aujourd'hui notre pays n’est presque plus tributaire des régions Nord-Européennes pour le goudron nécessaire à sa Consommation.
? 11.— Srigine botanique
Parmi les arbres de la famille des conifères, producteurs de térébenthine, ce sont surtout les pins qui fournissent le goudron, les sapins étant plus rarement employés à sa préparation.
Les principales espèces employées sont:
En Suède et Norwège et dans le nord de la Russie, le Pinus sylvestris, L. et le P. Ledebourü, Endi. (Larix Sibirica, Ledeb.) |
Dans l'Amérique du Nord, le Pinus australis qui croît en Virginie et dans la Caroline, le P. rigida et aussi les Abies canadensis et nigra.
En France, c’est surtout le Pinus maritima (P. Pinaster, Lamarck) qui est employé. Onle cultive dans les Landes, les Basses-Pyrénées, entre Bordeaux et Bayonne, et on le rencontre dans le Var, sur les bords de la Méditerranée, etc.
4 KEL. - Sxtraction du goudron.
On obtient le goudron végétal dans diverses circonstances:
1° Comme produit principal dans la distillation des pins et des sapins après l'extraction de la térébenthine.
2° Comme produit accessoire dans la fabrication de l’acide pyroligneux, du gaz d'éclairage au bois, du charbon de bois.
Deux procédés sont mis en œuvre pour cette préparation: la distillation et la combustion des bois; nous verrons plus loin, en parlant de la composition du goudron, quelle influence exerce sur le produit final le mode opératoire suivi.
C’est du pin, plutôt que du sapin, que l’on extrait surtout le goudron; si le sapin contient beaucoup de résine dans son écorce, il ne s’en trouve guère, par contre, dans son bois; tandis que les diverses variétés de pins employées ont leur bois tout imprégné de résine, leur écorce en étant presque dépourvue. Le goudron de sapin, d’ailleurs, outre son peu d’abondance, est sec, friable et s’enlève en croûte de la surface des corps qu’on en a recouvert, celui de pin étant très adhérent.
La description détaillée du mode de préparation, donnée par Théophraste, s'applique parfaitement au procédé encore employé dans les endroits où les méthodes perfectionnées de fabrication n’ont pas encore été introduites.
D’après Flückiger et Hanbury, le goudron de Norwège et d’Arkangel était, il y a quelques années encore, fabriqué d’après le grossier procédé suivant: de grandes quantités de bois de pin consistant surtout en racines et en portions inférieures des troncs (les parties les meilleures de l’arbre étant employées comme bois de construction) et s’élevant de 30 à
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70.000 pieds cubes, sont amoncelées avec soin et recouvertes d’une couche épaisse de tourbe, de mousse et de terre qu'on bat avec de lourds pilons. Ce tas de bois est élevé au-dessus d’une cavité conique ou en forme d’entonnoir, creusée dans le sol, autant que possible sur le flanc d’une montagne, destinée à recueillir les produits de distillation quis’écouleront.
On met le feu au bois, qui brûle lentement et sans flamme, de façon à donner une quantité considérable de goudron et un charbon de bonne qualité. C’est une véritable distillation per descensum. Les produits de la combustion, et particulièrement le goudron, s'accumulent dans la cavité en entonnoir du sol, d’où on les fait écouler, par un tube, dans un bassin en fonte, ou simplement dans des trones d’arbres creux. Le temps nécessaire à la combustion est d’une à quatre semaines, selon la dimension des bûches.
Il y à lieu de croire, cependant, que ce procédé très imparfait et qui laisse perdre beaucoup de matière, n’a dû guère être employé qu’au début de la fabrication du goudron, ou dans de petites exploitations, ou du moins, dans le but d'utiliser les racines et débris de troncs de conifères, car nous trouvons dans un mémoire sur la distillation du goudron en Suède, publié vers 1820, par Eric Juvelius (1), les détails suivants qui prouvent que les habitants du Nord étaient, à cette époque, déjà loin du procédé de Théophraste Voici, d’après l’auteur du mémoire, les opérations préliminaires destinées à la récolte de la gemme.
Vers le milieu de mai, les Suédois procèdent à la décortication des pins; la sève, alors abondante, facilite cette opération. L’on dépouille l'arbre, avec une doloire, jusqu’à la hauteur d’un homme ou plus, sans entamer l’aubier et en laissant toujours le long du tronc, du côté du Nord, un rayon
(1) Journal de pharmacie el de chimie, t. 1x-n, 1893.
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d’écorce. L'été venu, la chaleur du soleil fait suinter abondamment la résine qui recouvre ainsi toutes les parties dénudées du tronc. L’écorcement fait par un temps chaud etun vent méridional, fournit plus de résine que celui pratiqué par un temps froid du nord. Les pins nés dans des lieux arides et sablonneux exsudent davantage de résine que ceux des terrains bas et marécageux. Chaque arbre donne de 4 à 5 livres de résine par année, durant son état d’écorcement.
Trois ou quatre ans après cette décortication, on abat en automne les arbres destinés à la fabrication du goudron. On les fend aisément par les grands froids, mais on ne les brûle qu’au mois de juin, en un temps sec; on a soin d'ôter auparavant l'écorce, ou du moins ses parties les plus épaisses.
Voici la forme des fourneaux les plus couvenables pour distiller la poix: on construit en bonnes briques, capables de supporter un feu ardent, un bâtiment quadrangulaire,oblong, large de quatre pieds, long de 10 et demi, haut de 7, avecun pied et demi de plus au côté postérieur, parce que le sol est un plan incliné. Ce fourneau est divisé en deux parties par un mur de refend. L'une sert de foyer au fourneau, l’on y place du bois sur des barres de fer qui la traversent; il faut d’abord échauffer peu à peu ce fourneau, puis on continue à entretenir le même degré de chaleur. L'autre partie du fourneau se remplit de bois résineux, longs d’un pied et demi, placés perpendiculairement; les racines des pins se placent au-dessus. Ce fourneau a un toit en voûte qui rassemble la fumée et la conduit ensuite dans une cheminée. Au côté postérieur du fourneau, contenant le bois résineux, est adapté un tuyau en fer qui va aboutir à un vase disposé pour recevoir la poix liquide. Pendant la combustion, la bouche du fourneau se ferme par un mur épais d’un pied, afin que la chaleur soit concentrée et demeure à peu près égale jusqu’à
LRU la fin de l'opération. On retire le charbon après refroidissement.
D'abord il sort par le tuyau, du phlegme, ensuite une poix épaisse, blanchâtre, grenue, nommée rot ærna; c’est une sorte de brai sec. Elle est suivie par le goudron qui coule abondamment d’abord, puis se ralentit, Chaque brasse, ou mesure de bois de pin desix pieds de large et de huit à dix de hauteur, peut fournir jusqu'à quatre tonnes de poix liquide contenant toujours beaucoup d’eau. Si le bois n’est pas très résineux, on n’en obtient souvent qu'une tonne, communément deux tonnes. La tonne, faite en bois de sapin, est de la capacité de 48 pots (kanne) de 4 livres chacun environ. Tel est le produit de seize charretées de bois de pin.
Lorsqu'on veut exploiter les pins comme bois de construction, où fait seulement iles entailles au tronc, ce qui permet d’en obtenir de la résine pendant une trentaine d'années. Quand l'arbre est épuisé, il est refendu en planches qui, contenant peu de résine, ont une durée plus considérable et travaillent moins.
Dans les régions Nord-Européennes, la distillation du goudron se fait actuellement dans des alambics en fer forgé munis de condensateurs à réfrigérants proposés, en Russie, par Hessel, en 1861. Par ce procédé, la quantité fournie par le bois de pin est d’environ 14 p. 100 pour les tiges préalablement desséchées par exposition en plein air, et de 16 à 20 p. 100 pour les racines. On recueille en même temps de grandes quantités d’acide pyroligneux et d’essence de térébenthine.
Dans les Landes de Gascogne. on suit un procédé qui diffère peu de celui décrit par Flückiger et Hanbury, comme étant employé en Suède avant l'adoption des appareils perfectionnés. On se sert surtout des troncs de pin qu’une trentaine d’années d'exploitation ont épuisés de résine. On les