Vues sur le Gouvernement de la France, p
En terminant le travail auquel nous venons de nous livrer, nous voudrions pouvoir exprimer la même pensée, et nous serions moins inquiets sur l'avenir des institutions libres, si nous avions la conviction d'avoir posé les base* d'un régime politique qui offrît à notre pays, sous la forme républicaine, autant de garanties que le régime de la Monarchie constitutionnelle lui en eût assuré.
Malheureusement, nous ne pouvons nous dissimuler qu'un Président de la République n'est pas un roi constitutionnel. Quelque effort que nous fassions pour obtenir qu'il se rapproche autant que possible du rôle d'un arbitre désintéressé des partis, quelles que soient les précautions dont nous cherchions à entourer son élection et l'exercice de sa magistrature, c'est en vain que nous aurons accumulé autour de lui les plus puissants motifs de se contenter delà situation que nous lui aurons faite; jamais nous ne ferons qu'il devienne, selon la définition si juste que Benjamin Constant a donnée du roi constitutionnel, « un a être à part, n'ayant d'autre intérêt que le maintien de ce l'ordre et de la liberté^ ne pouvant jamais rentrer dans « la condition commune, inaccessible en conséquence à ce toutes les passions que cette condition fait naître et à (( toutes celles que la perspective de s'y retrouver nourrit (( nécessairement dans le cœur des agents investis d'une « puissance momentanée. »
En proposant de confier au Président des prérogatives qu'aucune République n'avait encore osé remettre aux membres du pouvoir exécutif, nous sommes obligés de nous rendre compte qu'il n'aura pas le même intérêt qu'un monarque héréditaire à n'en point abuser, que souvent son éducation ou ses antécédents l'auront mal pré-
paré à remplir la mission dont nous croyons nécessaire de rinvestir, enfin qu'il est à craindre qu'il ne cède à la tentation de se dégager des entraves constitutionnelles, de substituer son pouvoir à celui du Parlement, et de s'ériger en mandataire unique ou principal de la nation.
Pour nous préserver d'un péril si redoutable, nous ne pouvons guère compter que sur la sagesse des choix qui seront faits par les Assemblées. C'est entre leurs mains que sera déposé le sort de la liberté sous les institutions républicaines; et, selon le caractère des hommes qu'elles auront appelés au poste de Chef suprême de l'État, il sera facile de prédire le résultat de l'essai auquel nous devrons nous livrer.
Si le Président de la République est un ami dévoué des libertés de son pays, s'il a l'âme assez bien placée pour unir à sa cause personnelle lé succès de cette noble cause, trop souvent trahie par ceux qui n'ont plus rien à attendre de sa défense, s'il préfère au vain orgueil de faire taire les contradictions et d'étaler sa puissance la gloire plus élevée de laisser le nom d'un homme qui a su borner son ambition et mesurer l'étendue de son autorité personnelle à l'intérêt public, le régime que nous proposons n'aura rien à envier à la Monarchie constitutionnelle.
Mais si le Président de la République n'envisage dans la haute magistrature dont il est investi que les moyens dont il dispose pour conquérir un pouvoir moins limité ou pour échapper au contrôle des Chambres; s'il croit qu'une origine plébéienne lui donne des droits supérieurs à ceux qu'exercent les représentants des plus antiques races de rois dans les Monarchies libres ; s'il prétend emprunter à la Monarchie l'autorité d'un premier mi-
nistre parlementaire et à la République Tavantage d'y joindre les prérogatives royales ; s'il veut avoir comme un souverain constitutionnel le droit de ménager tous les partis, comme un chef de parti le droit de peser sur les délibérations des Assemblées, et comme un Président de la République américaine le droit d'échapper à la responsabilité pendant un nombre d'années plus ou moins long, tout en continuant de l'invoquer sans cesse, alors il sera inutile de parler d'institutions représentatives ou de songer à un établissement durable. En passant de la Monarchie à la République, la nation aura changé le nom du Gouvernement, mais elle en aura gardé l'essence, et ce sera toujours le pouvoir personnel, sans aïeux, il est vrai, et sans lendemain.
NOTES
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