LES SOCIÉTÉS MODERNES SE CONSTITUERONT-ELLES EN RÉPUBLIQUE
La république est, comme l'a dit M. Guizot, la plus noble forme cle gouvernement, mais c'est aussi celle qui exige des peuples qui l'adoptent le plus de préparation et le plus de sagesse. Le progrès de la démocratie semble nous y conduire. Cependant, pour savoir si les sociétés modernes arriveront à se constituer en républiques, il faut voir si les causes de discordes et de troubles qui ont toujours amené le despotisme vont disparaître.
Ce qui menace les sociétés actuelles, c'est l'hostilité des classes et le socialisme.
Si donc le régime républicain imprimait une activité dissolvante à ces causes de division, il faudrait bien créer des pouvoirs dont l'existence ne dépende pas des volontés, dont ils ont à contenir les dangereuses ou criminelles aspirations. Et ainsi, semble-t-il, quoi qu'on fasse, le pouvoir monarchique finira toujours par renaître des nécessités mêmes de la situation.
Mais, objectera-t-on, la monarchie ne peut pas se maintenir isolée, sur un sol complètement nivelé par la démocratie et sans l'appui d'une aristocratie puissante. Les sociétés, à mesure qu'elles acquièrent plus de lumières et d'expérience,
aspirent à se gouverner elles-mêmes. Déjà, partout en Europe, sauf en Russie, les peuples ont repris en main la plupart des pouvoirs qu'ils avaient délégués à leurs gouvernants, et les monarchies absolues se sont transformées en monarchies parlementaires. Ce mouvement continuera, parce que les causes qui L'ont provoqué n'ont pas cessé d'agir, et prennent au contraire une force nouvelle. Le temps approche donc où toutes les nations, les unes plus tôt, les autres plus tard, ne laisseront plus subsister d'autres pouvoirs que ceux qui, par rélection, représentent directement la volonté populaire, et ainsi elles adopteront la forme républicaine. Telle est bien l'idée générale qui domine, et elle est si répandue, que même beaucoup de souverains la partagent, et ont cessé de croire à l'éternité des dynasties.
On peut l'examiner aujourd'hui avec une parfaite impartialité. 11 n'y a plus guère contre la forme républicaine de préjugés hostiles. Loin de là: on admet qu'en Grèce et en Italie, elle a présidé à l'épanouissement de civilisations qui, par la splendeur des beaux-arts, des lettres, des spéculations philosophiques, et par la grandeur des caractères, nous apparaissent eomme les plus beaux moments de l'histoire humaine.
Autrefois la république était l'objet pour les uns d'un ardent enthousiasme, pour les autres d'une violente aversion mêlée d'effroi. Ces sentiments ont presque complètement disparu.
Le grand problème de notre époque est économique et social plutôt que politique. Ce qui occupe avant tout les hommes, c'est de savoir, non pas comment les pouvoirs, mais comment les richesses se répartiront.
Lisez les manifestes des comités révolutionnaires, écoutez ce qui se dit dans les ateliers, tâchez de surprendre les vœux encore muets des masses profondes qui vivent du salaire : de quoi s'agit-il? De fonder une forme de gouvernement plus libre, d'abolir la royauté? Non, c'est à peine si l'on en parle. Ce que l'on veut, c'est mettre la main sur les instruments du travail, sur la terre, sur le capital, pour les répartir entre les travailleurs associés en corporations, afin de leur assurer une plus large part des produits. La république, le suffrage universel, formes creuses, dit-on, qui enthousiasment les dupes, mais qui n'augmentent pas les salaires.