LES SOCIÉTÉS MODERNES EN RÉPUBLIQUE
Des progrès dans Tordre moral feraient disparaître bien d'autres obstacles. Supposez un moment les hommes assez éclairés pour discerner leur véritable intérêt : comme l'intérêt véritable de tous réside dans le respect de la justice, en poursuivant cet intérêt, ils établiraient Tordre, et, sousTempire de Tégoïsme bien enterdu, ils feraient régner la justice entre eux. Plus donc les hommes comprendront que le vrai bonheur consiste dans l'accomplissement du devoir et dans la pratique du bien, plus ils seront capables de se gouverner eux-mêmes sans la contrainte d'un pouvoir monarchique. Ceci n'est pas une simple hypothèse.
Depuis plus de deux cents ans, nous voyons dans la Nouvelle-Angleterre des sociétés se gouverner librement ellesmêmes par l'élection de toutes leurs autorités sans exception, autorités politiques, autorités administratives, autorités judiciaires, autorités ecclésiastiques, sans avoir besoin qu'un roi vienne mettre Tordre dans leurs rues ou un pape dans leurs consciences. Les habitants de Massachusetts, du Maine, du Vermont, du New-Jersey, du Rhode-Island, du New-Hampshire, étaient tout simplement des gens éclairés, religieux, raisonnables, et par suite ils ont su faire des lois justes et obéir aux lois qu'ils avaient faites. Ainsi la république s'est maintenue.
Pour que le même régime s'établisse et subsiste en Europe, il suffirait que les peuples européens, dans toutes les classes de la société, acquissent des lumières aussi saines, un bon sens aussi solide, une religion aussi raisonnable que les habitants de la Nouvelle-Angleterre. Nous sommes, hélas! loin de cet état, et on ne peut dire quand nous y arriverons, car nous ne soupçonnons même pas la distance qui nous en sépare: mais qui oserait affirmer que ce but ne sera jamais atteint?