‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 57 sur 147 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ne nous y trompons pas, les obstacles qui peuvent s'opposer à rétablissement de la république, n'existeront pas moins pour la monarchie constitutionnelle; car, de ces deux formes de gouvernement, Tune est aussi fragile, aussi délicate, aussi difficile à manier que l'autre. Il faut donc aller plus avant et se demander si les sociétés modernes, inévitablement travaillées par les dissensions sociales et l'hostilité des classes, pourront supporter des gouvernements libres.

On a distingué deux sortes de gouvernements : ceux où le pouvoir se transmet héréditairement, et ceux où tous les pouvoirs émanent de l'éleclion, c'est-à-dire d'une part des républiques, de l'autre des monarchies.

Mais cette division ne me paraît pas porter sur le fond même des choses et sur l'essentiel en politique. Si on s'y tient, il faudra ranger dans une même catégorie le régime en vigueur aux États-Unis, dans les anciens États-Romains, à Venise autrefois, et dans tous les ordres religieux. Le gouvernement de l'Église catholique est l'absolutisme le plus parfait qui ait jamais existé et qui se puisse concevoir, puisque, le pape infaillible, étant le souverain maître des consciences et le suprême arbitre de la vérité, il faut lui obéir passivement, non seulement pour les actes, mais pour les pensées et les croyances, do sorte que rien n'échappe à son étreinte omnipotente, et qu'il ne reste pas au fond de l'âme le moindre refuge pour l'indépendance humaine. Néanmoins, dans cette Église, le souverain

est élu, et aucune fonction ne se transmet par l'hérédité. C'est donc une sorte de république. Dans l'autre catégorie, il faudra mettre ensemble le gouvernement de la Russie et celui de la Grande-Bretagne, qui sont tous deux des monarchies. Peut-on cependant voir deux régimes plus différents sous tous les rapports?

La distinction en gouvernements monarchiques et en gouvernements républicains réunit souvent ce qui est très dissemblable, et sépare ce qui est presque identique. Ainsi la façon dont les Anglais et les Américains se gouvernent se ressemble tellement qu'il est très difficile de marquer la différence. Passez des États-Unis au Canada, le régime est identiquement le même, sauf qu'ici il y a un gouverneur nommé par la reine Victoria; mais son pouvoir est bien plus limité que celui du président de l'Union. Allez du Canada en Australie et de là au cap de Bonne-Espérance, vous trouverez les mêmes institutions, les mêmes traditions, les mêmes habitudes en politique, le même self-government. Transportez-vous en Russie, vous êtes encore sous une monarchie, mais en réalité vous êtes dans un autre monde.

La vraie distinction est plutôt celle-ci : dans certains pays, la volonté qui dirige effectivement les affaires est celle du souverain; dans d'autres pays, c'est celle de la nation. Le régime politique des premiers est un gouvernement despotique ou absolu, le régime des seconds un gouvernement libre ou représentatif.

Certains États sont dans une période de transition et dans une situation mixte, la Prusse par exemple. En Prusse, la volonté de la nation exprimée par le Parlement librement élu exerce une influence très grande sur la direction des affaires; mais en cas de conflit, c'est la volonté du souverain qui l'emporte.

En Russie et en Angleterre, il n'y a pas de conflit : en Russie, parce que la nation ne songe pas a résister au souverain, en Angleterre, parce que le souverain ne songe pas à résistera la nation. Le régime russe est franchement absolu, le régime anglais franchement représentatif.

Peu importe que le pouvoir exécutif soit aux mains d'un roi héréditaire ou d'un président élu, si c'est en définitive la

volonté de La nation formulée par ses représentants qui l'emporte, la situation est La même : le pays se gouverne lui-même, el c'esl là l'important. Il faut aller au fond, sans se laisser tromper par les apparences du régime constitutionnel ou de la division classique des trois pouvoirs. Sous tous ces dehors, on est parvenu à établir dans des pays très civilisés un régime aussi complètement despotique que dans les empires asiatiques, en France, sous Napoléon III, par exemple. Que le souverain nomme les chefs des provinces et des communes, que par leur influence il fasse élire des représentants tout à sa dévotion, que, par la crainte de déplaire ou par l'espoir d'avancer, les juges préviennent ses ordres, et ce souverain, réunissant dans ses mains les pouvoirs exécutif et judiciaire, fera de la nation ce qu'il voudra.

Dès qu'on admet la distinction que je viens d'indiquer, on voit aussitôt que ce qui est en question aujourd'hui, c'est l'avenir, non de la république, mais des gouvernements libres. Si les sociétés modernes se croient menacées d'une dissolution sociale, et si elles s'épouvantent à l'idée de l'anarchie, la monarchie constitutionnelle ne leur offrira pas un refuge plus assuré que la république. Elles ne se croiront en sûreté que sous l'égide d'un despote.

Dans la monarchie constitutionnelle comme dans la république, le pouvoir dirigeant émane du peuple. Or, si c'est des convoitises du peuple que la bourgeoisie s'alarme, c'est au régime absolu qu'elle demandera la force de résistance qu'elle désespérera de trouver en elle-même. Il en a toujours été ainsi. Pour échapper à la guerre civile, Rome se livre à Auguste sans réserve. De la même façon et pour les mêmes motifs, la France s'abandonne à Napoléon Ier, puis à Napoléon III.

Quand on songe que cette dernière abdication a eu lieu après la ca mpagne de Moscou et de Leipzig, après les deuxinvasions et surtout après les deux équipées de Boulogne et de Strasbourg, on doit dire qu'il est impossible de prévoir entre les mains de quel sauveur et de quel aventurier se jettera une nation que la ten eur des convulsions sociales effare. Ce qu'il nous faut donc examiner, c'est de savoir si les sociétés marchent vers le gouvernement libre ou vers le gouvernement despotique.

Il peut sembler étrange de poser une semblable question en

ce xixe siècle, si fier de ses découvertes scientifiques, de ses applications de la science à l'industrie, du progrès de ses lumières, de ses conquêtes dans le inonde physique. Comment! rhomme, qui mesure et pèse les corps célestes, qui s'est asservi l'éclair pour transmettre sa pensée, qui en quelques bonds parcourt la surface du globe, qui dompte tous les éléments pour les faire travailler à la satisfaction de ses besoins, ce roi de la création, éclairé par les intuitions de son génie et appuyé sur l'expérience si laborieusement recueillie et si savamment interprétée des siècles, ne parviendrait pas à trouver une forme de gouvernement qui respectât sa dignité, sa liberté, et il lui faudrait toujours, comme la brute, se courber sous un maître et marcher sous sa verge! Étrange contraste, en effet : là tant de puissance et de clarté, ici tant d'obscurité et de faiblesse !

Il faut bien le dire, cependant, ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que des esprits clairvoyants ont cru que la société actuelle aboutirait au despotisme. L'écrivain qui, sans pénétrer au fond des problèmes religieux et économiques, a mieux analysé qu'aucun homme de son temps l'état politique des peuples modernes, Tocqueville, a cru voir s'élever au bout de la route où nous sommes engagés le spectre du despotisme démocratique. « On dirait, écrivait-il, que chaque pas que les nations modernes font vers l'égalité les rapproche du despotisme. Il est plus facile d'établir un gouvernement absolu et despotique chez un peuple où les conditions sont égales que chez tout autre. »

Tocqueville ne s'arrête pas là ; il va jusqu'à décrire les caractères du despotisme démocratique en des termes qu'on ne peut oublier, tant ils sont forts et justes. « Je vois, dit-il, une foule innombrable d'hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes, pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur àme. Au-dessus d'eux s'élève un pouvoir immense et tutéhure, qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier et doux. Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit pas, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gène, il comprime,

I9S DE LÀ RÉPl BLIQUE ET DE SES CONDITIONS DE SUCCÈS

il énerve, il éteint, il hébète et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Cette peinture, tracée il y a quarante ans, ne l'avons-nous pas vu, de 1852 à 1870, réalisée sous nos yeux, et ce régime, si l'on n'y prend garde, n'est-il pas celui qui nous attend dans l'avenir?

Ce qui nous empêche de nous alarmer de ce péril, c'est que nous sommes portés à croire que la liberté est inséparable de L'égalité, et que de la démocratie doit sortir ou la république ou tout au moins un gouvernement représentatif.

Nous avons détruit les privilèges de la noblesse, l'indépendance des assemblées provinciales et des communes, les droits des corps de métiers et de toutes les corporations, en un mot nous avons jeté à terre tout ce qui pouvait faire obstacle à la volonté de la nation. C'est ainsi que nous espérions fonder la liberté. Ne se pourrait-il pas que nous n'ayons fait que niveler le terrain où s'élèvera le despotisme?

Dans toutes les sociétés antiques dont nous connaissons bien l'histoire, la marche des transformations politiques a été la même. On dirait presque l'effet d'une loi historique.

La plèbe lutte contre l'aristocratie pour conquérir l'égalité des droits. Elle l'obtient enfin, renverse toutes les barrières et abolit tous les privilèges. La démocratie s'établit, mais bientôt les bases de l'ordre social sont attaquées, les guerres civiles éclatent. La situation devient intolérable ; on veut y échapper a tout prix. Alors apparaît un maître qui rassure les riches, flatte les pauvres et les corrompt tous en même temps, car un pouvoir qui s'appuie sur les terreurs des uns et les convoitises des autres abaisse le sens moral et dégrade les caractères.

« C'est un fait général, dit M. Fustel de Coulanges, et presque sans exception dans l'histoire de la Grèce et de l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont pour ennemi le parti aristocratique *, » Aristote, qui, après avoir étudié toutes les constitutions et toutes les révolutions politiques de la Grèce, en a déterminé les caractères avec une pénétration sans égale, nous dit: « Le moyen d'arriver à la tyrannie, c'est

(1) M. Fustel de Coulanges a résumé avec une lumineuse concision ce ( ôté de l'histoire ancienne dans son beau livre La cite antique.

de gagner la confiance de la foule. Le tyran commence toujourspar être un démagogue. Ainsi firent Pisistrate à Athènes, Théagène à Mégare, Denys à Syracuse. »

Dans les cités italiennes du moyen âge, c'est en s' appuyant sur le peuple que les usurpateurs transformaient la république en tyrannie princière.

N'avons-nous pas vu ce programme suivi exactement de nos jours? Napoléon III avait écrit Y Abolition du paupérisme, et il s'est toujours proclamé l'empereur des paysans et l'ami des ouvriers. C'est par le suffrage des masses qu'il avait établi son pouvoir et qu'il l'avait fortifié jusqu'au dernier moment. L'histoire confirme ainsi les craintes que l'étude de la condition politique des sociétés modernes inspirait à Tocqueville ; c'est une raison pour veiller au danger et pour chercher le moyen ûe le conjurer.

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