CHAPITRE VI
POUR FONDER LA LIBERTÉ IL FAUT FAIRE CE QUI EST INDISPENSABLE POUR QU'ELLE PUISSE DURER
Rappelons d'abord ce que nous avons essayé d'établir dans les chapitres précédents.
Les sociétés modernes deviennent de plus en plus démocratiques. Toute distinction de classe tend à disparaître. Les hommes partout arrivent à être très semblables : ils s'habillent de même, lisent les mêmes écrits, se créent les mêmes besoins, nourrissent les mêmes désirs, les mêmes espérances. Partout aussi on donne à tous les citoyens les mêmes droits politiques.
Néanmoins, l'inégalité des conditions, qui a perdu les démocraties antiques, continue à subsister, et il s'y joint certaines conditions nouvelles qui la rendent plus difficile à supporter.
Ainsi, c'est au moment où la plupart des hommes sont mécontents du sort que la société leur fait, qu'on accorde à tous le droit de modifier, par leur vote, les lois sur lesquelles la société repose. Situation nouvelle dont nous ne pouvons encore entrevoir les conséquences. Qu'en sortira-t-il?
Les uns, croyant que l'égalité et la liberté sont inséparables, répondent avec assurance : des institutions libres et la république.
D'autres, et malheureusement ce sont les plus clairvoyants, comme Tocqueville, Quinet, Passy, Renan, craignent que nous n'aboutissions au despotisme démocratique. « L'avenir de l'Europe, dit Quinet, sera-t-il donc de produire d'immenses démocraties serviles, qui graviteront incessamment vers l'arbitraire, d'où elles sortent et où elles rentrent? »