CE QU'IL FAUT POUR FONDER LA LIBERTÉ
Mais le despotisme ne pouvant s'établir d'une façon stable, — et quelle stabilité ! — que par l'avilissement des caractères et par la perte de tout sentiment d'indépendance, c'est-à-dire par la dégradation de notre espèce, si nous voulons échapper à ce désolant avenir, il faut chercher à quelles conditions on peut maintenir des institutions libres et ne reculer devant rien pour réaliser ces conditions.
Et d'abord un peuple peut-il choisir librement et surtout conserver les institutions qu'il juge les meilleures?
L'école historique le nie. D'après elle, les institutions politiques sont le résultat nécessaire des instincts, des traditions, de toute l'histoire d'un peuple, et c'est en vain qu'il tenterait de se soustraire à cette fatalité. S'il la méconnaît et s'il veut se donner des institutions que son tempérament ne comporte pas, il ne fera qu'accumuler des ruines. Cette opinion a longtemps dominé en Allemagne et en Angleterre.
En France, une manière de penser tout opposée a toujours régné. Les systèmes politiques s'y sont formés par l'étude de l'antiquité. Or, on voit dans presque toutes les cités antiques des instituteurs de peuple changer complètement les lois, interrompre brusquement la tradition et donner à l'État une organisation nouvelle. C'est le souvenir de ces exemples qui poussait la Virginie à demander une constitution toute faite à Locke, la Corse et la Pologne à en demander une à Rousseau. On appelait cela « instituer un peuple ».
Ces brusques changements de l'organisation politique et même sociale étaient possibles dans l'antiquité, parce qu'ils ne s'appliquaient qu'au petit groupe des hommes libres, et que l'esclavage écartait les difficultés économiques, les plus graves de toutes; mais c'est une profonde et dangereuse erreur de croire que dans nos sociétés modernes, où toute question politique se complique d'une question économique, on puisse procéder comme dans les sociétés antiques. Cette erreur revient à chaque page dans YEsprit des lois. Partagée même par un esprit aussi sensé que Montesquieu, répandue par Rousseau, par les écrivains du xvme siècle et par les orateurs de la Révolution française, elle a pénétré profondément dans les esprits en France, et elle a conduit aux lamentables échecs que l'on sait.
On croyail et on croit encore que pour faire des lois il ne faut interroger que la raison, sans tenir compte de la tradition. Turgol a parfaitement exprimé cette idée quand il dit : « Les droits des hommes réunis en société ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature. »
On dail convaincu qu'il suffisait de découvrir la meilleure organisation politique et de la proclamer. Jamais on ne se demandait si les conditions qu'exige cette organisation idéale existaient. Rencontrait-elle des obstacles, on s'en prenait à un parti, aux aristocrates, on criait à la trahison et on égorgeait les traîtres. Ces violences provoquaient une réaction qui emportait les conquêtes récentes de la liberté.
Déjà dans la Grèce antique certains législateurs étaient meilleurs politiques. C'est avec un admirable bon sens que Solon disait : « J'ai donné aux Athéniens, non les meilleures lois qu'on puisse concevoir, mais les meilleures qu'ils puissent supporter. »
Il ne suffit pas de proclamer une loi parce qu'on la juge bonne ; il faut qu'elle soit comprise et ne soulève pas une résistance qui en détruise les avantages.
Ainsi, après les guerres civiles de Marius et de Sylla, Rome était mûre pour le despotisme : les conditions qui peuvent faire subsister la liberté avaient cessé d'exister. Rrutus tue César; mais il désespère de la liberté. Cicéron approuve la mort du tyran; mais il voit qu'on ne peut échappera la tyrannie. Interfecto rege, liberi non surnus.
C'est en vain que dans l'Orient vous tenteriez d'établir le régime représentatif. Le degré d'indépendance que ce régime réclame fait défaut. Le contrôle, l'opposition aux volontés du souverain étant impossibles, le pouvoir ne peut être qu'absolu.
Une nation n'est donc pas libre d'adopter la forme de gouvernement la plus conforme à la raison, comme on le croyait au xviir siècle. Il faut tenir compte des mœurs, des idées, des lumières, des intérêts, c'est-à-dire de la situation créée par l'histoire.
C'est en interrogeant la raison qu'on découvre ce qui est le meilleur. C'est en tenant compte de la tradition qu'on voit ce qui est possible.
Toutefois, aucun peuple n'est absolument lié par son passé.