LA RÉPUBLIQUE NE PEUT ÊTRE UN GOUVERNEMENT
de gouvernement. Il s'ensuit que beaucoup d'idées fausses jouissent d'un crédit presque incontesté.
Ainsi l'un des avantages qu'on attribue à la république est d'être une forme de gouvernement extrêmement simple. « Toute société homogène veut un gouvernement simple, » dit M. Vacherot dans son livre la Démocratie, et ce gouvernement, c'est la république avec une chambre unique. M. Vacherot ne fait qu'exprimer l'opinion défendue naguère par la plupart des républicains français, et elle est également partagée par ceux qui ne veulent pas de la République.
Une assemblée souveraine, émanation du suffrage universel direct, armée d'une puissance irrésistible et commandant à une hiérarchie de fonctionnaires disciplinés et répandus sur tout le pays, afin que les décisions de la majorité puissent être mises à exécution promptement, complètement, sans rencontrer de résistance, voilà bien le régime républicain dont la révolution a légué l'idée à la France. Or cette idée est en contradiction avec tous les faits observés jusqu'à ce jour.
Le régime de toutes les républiques qui ont eu quelque durée a présenté les plus extrêmes complications.
On pourrait même formuler ce principe, que, plus un régime politique est simple, plus il se rapproche de l'absolutisme ; au contraire, plus il donne de garanties à la liberté, plus il est compliqué.
Rien n'est aussi simple que le despotisme oriental, rien n'est plus compliqué que les institutions des États-Unis. On a écrit de très bons livres pour en exposer le mécanisme; qui cependant peut se vanter de les connaître dans tous leurs détails? C'est qu'en effet il ne suffit pas d'avoir étudié la constitution de l'Union, ni même celles des États qui la composent. Il faudrait dans chacun de ces États pénétrer au sein des comtés, des communes, suivre la marche de ces corps de fonctionnaires indépendants les uns des autres, tous élus d'après des règles particulières pour veiller aux travaux publics, à renseignement, à la milice, à la justice, aux prisons, aux finances; il faudrait saisir les procédés administratifs, complètement différents des nôtres, de ces milliers de corps politiques tous animés d'une vie propre et qu'aucun lien hiérarchique n'enchaîne les uns aux autres. Pour ne citer qu'un exemple,
plusieurs pages suffiraient à peine pour donner une idée de la façon dont sont organisées la surveillance et la direction de L'enseignement primaire dans la ville de New-York. Partout on trouve le même système de contrôle et de contrepoids. La division des pouvoirs est poussée à un point qu'on ne peut se figurer. Nulle part, à aucun degré, la volonté d'un homme, fût-il même revêtu de l'autorité suprême, ne peut mettre en mouvement une série de corps ou de fonctionnaires administratifs.
La république des Provinces-Unies, qui, après avoir conquis la liberté pour elle et pour les sociétés modernes, a joué le rôle d'une puissance de premier ordre, malgré la petitesse de son territoire, avait une organisation politique encore plus compliquée que celle des États-Unis. Quoique je l'aie étudiée avec la plus grande attention, je n'oserais pas dire que je la connaisse1. Quand on voit combien les pouvoirs étaient disséminés, et à quel point toute uniformité, toute unité même, faisaient défaut dans le gouvernement, on s'étonne que cet État ait pu résister aux attaques des plus puissants royaumes du continent, l'Espagne, la France et l'Angleterre, et devenir le centre des grandes coalitions européennes.
Quoi de moins simple que les constitutions de la république romaine et des républiques italiennes au moyen âge 2!
Et l'organisation politique de la Suisse actuelle, qui peut se vanter de la connaître, avec ses vingt-deux cantons ayant chacun ses traditions, ses coutumes locales, sa législation particulière et sa constitution toujours en voie de transformation? Rien que le système scolaire du canton de Zurich mériterait une étude sérieuse, tant on est parvenu, par d'ingénieuses combinaisons, à y donner à chaque influence la place qui lui revient.
Ainsi donc, nulle part la république n'a eu cette forme simple que ses partisans ont toujours voulu lui imposer en France. Si, obéissant à une logique superficielle et à une manie de simplification irréfléchie, on tente de nouveau de la fonder sous cette forme, on ne parviendra pas à la faire durer, parce qu'elle ne sera qu'un despotisme hypocrite et insupportable.
(1) V. 1. XII, chap. xii.
(2] V. 1. XII, chap. v.