‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 68 sur 147 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA RÉPUBLIQUE AFFAIBLIT MOINS LE POUVOIR EXÉCUTIF QUE LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE

Un autre caractère que Ton attribue généralement à la république, c'est de réduire le pouvoir exécutif presqu'à l'impuissance. C'est un des motifs pour lesquels le parti radical s'attache avec passion à cette forme de gouvernement ; mais en cela encore il se trompe.

Un chef de république, quelque nom qu'on lui donne, de quelque façon qu'il soit élu, aura plus de pouvoir qu'un roi héréditaire dans une monarchie vraiment constitutionnelle. La raison en est simple.

Le chef de la république n'arrive à ce poste élevé que par sa valeur personnelle. 11 se sera distingué par son éloquence, par ses connaissances administratives, par son génie militaire. Pour s'élever, il aura fait usage de sa volonté, et il est habitué à la faire prévaloir. 11 a des idées politiques arrêtées, connues. •C'est même en raison de ces idées qu'il aura été choisi. Arrivé au pouvoir, il se servira de ses talents, de son autorité personnelle pour faire triompher ces idées. Il ne craindra pas d'engager la lutte contre rassemblée législative ou il la pliera à sa volonté par d'autres moyens. Au lieu de n'avoir que le prestige presque évanoui de la couronne, il disposera de la force vive du parti qui l'a porté au fauteuil. S'il est armé du veto, il en fera usage. Presque tous les présidents des États-Unis l'ont fait, et L'un d'eux, Johnson, jusque sous le coud d'une accusation de haute trahison 1 .

(1) V. 1. VII, cliap. m, Le veto.

On aura beau faire élire le chef du pouvoir exécutif par rassemblée nationale et le déclarer toujours révocable, il n'en restera pas moins vrai qu'un mérite exceptionnel l'aura porté à La présidence et que, disposant en outre de l'autorité du pouvoir suprême, il exercera une influence prépondérante.

Tant vaut l'homme, tant vaut le pouvoir dont il dispose. Nous en avons eu un exemple concluant sous les yeux en M. Thiers. Il est impossible de rendre le chef de l'État plus dépendant de la volonté d'une assemblée qu'il ne l'était. Un vote, une marque de défiance, moins que cela, le , moindre symptôme de refroidissement suffisait pour le renverser. Une ombre de dissidence a suffi pour qu'il abandonnât le pouvoir. Et pourtant jamais roi constitutionnel n'a joui d'une autorité qui approchât de la sienne. Il n'était pas le dépositaire presque inerte du pouvoir exécutif, il avait aussi le pouvoir législatif dans ses mains. En réalité, il était tout-puissant, bien plus même que ne Test le tsar.

Considérez maintenant, à côté de la personnalité active, vigoureuse, entreprenante du chef élu, le rôle effacé du souverain héréditaire dans une monarchie constitutionnelle. Son éducation, très soignée peut-être, sera en général énervante, parce qu'il sera constamment entouré de prévenances, de soins et d'adulations. Il n'a pas à se conquérir une place dans la vie : cette place est toute faite et c'est la plus haute. L'apprentissage de ses fonctions de roi consistera, non à faire usage de sa volonté, mais à en faire le sacrifice; non à montrer ses préférences, mais à les dissimuler; non à produire ses idées et à en poursuivre la mise en pratique, mais à ne pas même les laisser deviner. Les souverains constitutionnels modèles, comme le roi Léopold Ier ou la reine Victoria, n'ont jamais fait voir vers quel parti ils penchaient. Gomme ils ne peuvent retremper leur popularité dans l'élection, ils ont besoin de la conserver par les plus grands ménagements.

On ne voit plus jamais se produire en Angleterre ces conflits entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, si fréquents en Amérique. Il y a plus : on ne les croit même pas possibles. La raison en est, comme le dit M. Bagehot, que nul n'admet plus que la couronne puisse tenir le Parlement en échec: celui-ci est désormais le maître suprême et incontesté.

Page 1