‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 72 sur 147 · CHAPITRE li · texte numérisé non relu

CHAPITRE li

QUAND LE POUVOIR SUPRÊME EST ÉLECTIF LA SUITE DANS LES DESSEINS FAIT SOUVENT DÉFAUT

Un autre désavantage d'un président élu par le peuple pour un terme limité, c'est l'instabilité des idées, le manque d'esprit de suite. Au bout d'un temps fort court l'administration change; un nouvel esprit préside à la direction de l'État.

Cet inconvénient est si grand qu'aux États-Unis on tend de plus en plus à réélire le président sortant, afin d'éviter ce .brusque changement.

Dans ce pays, où la décentralisation, l'indépendance des institutions locales et le caractère de la nation rendent une usurpation impossible, ce remède est sans danger et il atténue le mal.

En Europe, il conduirait trop souvent au consulat à vie, et de là, à la souveraineté héréditaire.

Le chef du cabinet, au contraire, continue à gouverner tant qu'il conserve l'appui du Parlement et la confiance du pays; nul terme n'est fixé à la durée de ses fonctions. S'il est habile, prévoyant, souple et énergique tour à tour, sa carrière peut se prolonger aussi longtemps que celle d'un ministre dans un régime absolu. Soit au pouvoir, soit dans l'opposition, il continuera à guider son pays jusqu'à la fin de ses jours, comme l'ont fait la plupart des grands ministres anglais. Le chef du cabinet exerce ainsi une sorte de royauté révocable, responsable, mais durable néanmoins, à qui ne manquent ni l'esprit de suite, ni les grands desseins poursuivis avec prévoyance et .constance.

221 DELA RfiPl BLIQUE ET DE SES CONDITIONS DE SUCCES

De ce (iui précède, on peut conclure, je crois, qu'un même peuple aura plus de chances d'être bien gouverné avec un prenne r ministre parlementaire qu'avec un président élu directement par l<> peuple.

Le moyen d'assurer sous ce rapport à la république les avantages que présente la monarchie, c'est de la faire aussi gouverner simplement par un chef de cabinet, en supprimant la présidence. Reste à savoir si le peuple est assez éclairé pour se contenter d'une administration semblable à celle d'une société anonyme.

Une république ainsi organisée serait un gouvernement de raison; or, presque partout en Europe le peuple est encore bien peu raisonnable. ïl s'attache à un nom. Ce n'est pas de lui-même, mais d'un grand homme qu'il attend son salut. Dans un moment de crise surtout, il lui faut un guide à suivre, un sauveur à élever sur le pavois et à déifier. Il veut que le pouvoir s'incarne dans un chef visible.

Les partisans de la république comptent pour la maintenir sur l'appui du peuple. Ils ne considèrent qu'un petit groupe d'hommes, groupe d'élite puisqu'il pense comme eux. Il oublient le vrai peuple, qui a toujours aimé les faux dieux et les tyrans, qui jadis est resté païen parce qu'il ne pouvait s'habituer aux temples sans autels, sans sacrifices, sans pompe et sans divinités du christianisme primitif, et qui n'y est entré que quand on lui a rendu des cérémonies, des pontifes et des idoles sous l'orme de saints; le peuple qui jadis à Naples, en Espagne, en France, en Hollande, comme jadis à Rome et en Grèce, a toujours soutenu le pouvoir absolu.

C'est dans l'aristocratie que la république a trouvé partout ses plus fermes et ses derniers défenseurs.

La république, en effet, comme le culte des iconoclastes, est un régime spiritualiste. Il faut que la vie de l'esprit soit développée pour le comprendre et le pratiquer.

Page 1