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CHAPITRE XI

LA RÉPUBLIQUE EST MOINS FAVORABLE A LA LIBERTÉ QUE LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE

On croit aussi généralement que la république est plus favorable à la liberté que la monarchie constitutionnelle. Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra qu'il n'en est rien.

Dans nos sociétés modernes, la liberté politique consiste surtout dans le respect des minorités. Or, quand toutes les fonctions sont électives, la minorité risque bien plus d'être opprimée que quand elles ne le sont pas.

Dans le premier cas, la majorité qui triomphe occupe toutes les places. Le chef de l'État monte au fauteuil en vainqueur. 11 y arrive par l'appui d'un parti, dont il doit exécuter le programme et satisfaire les ambitions. La minorité se trouve partout dans la situation d'un vaincu, et les dépositaires du pouvoir deviennent pour elle des ennemis. Il ne lui reste pas un abri, pas un rempart.

Aux États-Unis, après l'élection d'un nouveau président, tous les fonctionnaires qu'il a le droit de nommer sont remplacés par ses adhérents. Une politique nouvelle demande, dit-on, des agents nouveaux. Pour qu'un peuple supporte un semblable régime, il faut que ses mœurs, ses institutions, ses traditions lui aient donné une trempe particulière. Introduit en Europe, il aurait les conséquences les plus funestes.

Dans une monarchie constitutionnelle, la majorité triomphante ne peut occuper toutes les places, ni traiter le pays en territoire conquis. Le souverain a un intérêt évident à Tempe-

cher d'abuser du pouvoir et à protéger la minorité, qui, battue aujourd'hui, peut triompher demain.

Représentant lui-même les intérêts permanents du pays, ou tout au moins dévoué à sa propre conservation, il voudra que 1rs fonctionnaires survivent aux défaites alternatives des partis, et il n'accordera pas de destitutions en masse. Il s'opposera tant qu'il le pourra à ce que le parti victorieux use de sa force pour faire des lois de majorité, qui écraseraient définitivement le parti vaincu, parce que ce serait jeter celui-ci dans une opposition désespérée et bientôt anarchique, qui menacerait (li; ruine les institutions établies. « Toute mesure, disait en 1857 le roi Léopold Ie1', qui aurait pour effet de fixer la suprématie d'un parti sur un autre, constituerait un grand danger. » Sage et profonde maxime d'un souverain qui mieux que nul autre aurait pu écrire la théorie du régime constitutionnel, qu'il avait si bien pratiqué1.

Les partis se modifient et disparaissent, mais tant qu'un parti est encore plein de vie, fût-il même minorité, c'est une grave imprudence de lui ôter les moyens de reprendre l'ascendant par des voies légales. Or, une telle façon d'agir rencontrera plus d'obstacle dans la monarchie que dans la république. C'est ici que le veto royal serait d'une grande utilité, s'il pouvait encore en être fait usage. Cette prérogative de la couronne, que l'on combattait autrefois comme l'arme de la tyrannie, doit devenir en réalité le dernier refuge de la minorité et le bouclier de la liberté.

U) Yoy. 1. VII, chap. vu. Un roi constitutionnel , Léopold Ier, roi des Rchjes.

CnAPITRK XII

D'UNE OBJECTION QU'ON PEUT ADRESSER A LA ROYAUTÉ ABSOLUE, NON A LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE

J'ai essayé de montrer ce qu'avaient de peu fondé certaines opinions qui ont cours au sujet de la république. Il en est d'autres au sujet de la monarchie qui sont également erronées.

Ainsi l'on dit : la capacité de bien gouverner ne se transmet pas plus aux premiers-nés que toutes les autres aptitudes ; il est donc absurde d'établir une royauté héréditaire. Voici comment de Tracy exprime cette idée dans ses commentaires sur Montesquieu: « Tel qui se croirait en démence, s'il déclarait héréditaires les fonctions de son cocher ou de son cuisinier, ou s'il s'avisait de substituer à perpétuité la confiance qu'il a dans son médecin, en s'obligeant, lui et les siens, de n'employer jamais en ces qualités que ceux que lui désignerait l'ordre de primogéniture, encore qu'ils fussent enfants ou décrépits, fous ou imbéciles, maniaques ou déshonorés, trouve cependant tout simple d'obéir à un souverain choisi de cette manière. Il est si vraisemblable que les enfants de celui qui est revêtu d'un grand pouvoir seront mal élevés et deviendront les pires de leur espèce ; il est si improbable que si l'un d'eux échappe à cette maligne influence, il soit précisément l'aîné; et quand cela serait, son enfance, son inexpérience, ses passions, ses maladies, sa vieillesse, remplissent un si grand espace dans sa vie, pendant lequel il est dangereux de lui être soumis; tout cela forme un si prodigieux ensemble de chances défavorables, que l'on a peine à concevoir que l'idée de courir tous ces risques ait pu naître, qu'elle ait été si généralement adoptée et qu'elle

n'ait pas toujours été complètement désastreuse. » On ne peut mieux dire; seulement l'objection n'atteint point la royauté constitutionnelle, que certaines nations conservent librement ; elle ne s'élève que contre le despotisme que les hommes subissent, mais ne choisissent pas.

Pour que La monarchie constitutionnelle soit un bon gouvernement, il ne faut pas que les qualités d'un bon souverain se transmettent suivant Tordre de la naissance. Le roi règne, il est vrai ; mais il ne gouverne pas. S'il est sensé et habile, il rend au pays de très grands services ; mais fût-il méchant ou fou, il ne peut faire assez de mal pour perdre l'État.

Le pouvoir réel étant aux mains du chef de cabinet, les vertus et les talents du roi ne seront pas inutiles, mais ses vices, ses folies même ne peuvent atteindre directement les citoyens protégés par les lois. La démence de George 111 a certainement fait commettre des fautes à l'Angleterre ; elle ne Ta pas empêchée de déployer une grande énergie au dehors et de poursuivre à l'intérieur raffermissement de ses libertés. Les mauvaises chances de l'hérédité royale ne sont à redouter que quand le monarque dispose à son gré du sort de ses sujets et de la destinée de son pays.

On a expliqué le règne remarquablement heureux des femmes qui ont porté la couronne, en disant que sous les reines ce sont des hommes qui gouvernent, et sous les rois, des femmes.

Le mot est piquant, mais il n'est pas juste ; car le genre de mérite qui désigne un favori au choix de sa souveraine n'est certes pas l'art de bien gouverner.

Le succès du règne des femmes vient plutôt de ce que sous elles, comme aujourd'hui en Angleterre, le pouvoir suprême a été réellement exercé par les ministres.

Lord Russell a dit, un jour, au Parlement que les Anglais devaient plus de reconnaissance à la reine Victoria qu'à tous leurs autres souverains, parce que c'était sous son règne que la nation avait définitivement pris l'habitude de se gouverner elle-même.

On le voit, l'objection de Tracy contre l'hérédité de la couronne n'atteint que la monarchie absolue, non la monarchie constitutionnelle, comme elle existe en Angleterre.

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