LES LIBERTÉS PROVINCIALES ET COMMUNALES
Les populations urbaines sont souvent révolutionnaires, ce qui est un tempérament incompatible avec des institutions libres; excellent pour renverser la monarchie, il ne vaut rien pour fonder la république.
Les paysans, au contraire, sont conservateurs d'instinct, mais républicains de mœurs. Si vous pouvez les convertir à la république, celle-ci sera définitivement assise.
Voyez la Suisse et les États-Unis. Leur base solide, c'est la masse des propriétaires ruraux ; le point menaçant, ce sont les grandes villes ; ici Genève, là-bas New-York.
Cette vérité avait été clairement aperçue par Aristote. D'après lui, aucun peuple n'est plus propre à fonder la démocratie qu'un peuple de cultivateurs. Et en effet, ils vivent simplement des fruits de leur travail, ils sont attachés à Tordre; leurs besoins sont bornés, leur condition très semblable; ils ne connaissent ni l'oisiveté ni le luxe, ces détestables fruits de l'inégalité, source inévitable des dissensions sociales.
Vouloir fonder une démocratie libre avec l'unique appui des grandes villes, et contre le gré des campagnes, est la plus vaine des tentatives.
Tant que l'État romain a été rempli de propriétaires libres, cultivant leur champ, il a pu constituer une république forte et glorieuse. Dès que Rome s'est peuplée d'une masse de prolétaires et d'oisifs opulents, elle est tombée dans l'empire, et, qu'on le remarque bien, elle ne pouvait y échapper.
Ce n'est pas César, c'est la corruption des mœurs qui a tué la république.
E. DE LAVE^lVT — DÉMOCRATIE^ — II.