CHAPITRE XXI
SANS LIBERTÉS PROVINCIALES ET COMMUNALES LA RÉPUBLIQUE N'EST QU'UN TITRE SANS LE LIVRE
Naguère encore les républicains en France ne voulaient ni des libertés provinciales, ni des influences rurales. C'est encore une erreur. Elle vient aussi de la révolution française, quia proscrit avec une rage sanguinaire le fédéralisme et les fédéralistes, la seule forme de gouvernement et les seuls hommes qui auraient pu sauver la république.
Les républiques qui durent et qui prospèrent sont des fédérations : la Suisse et les États-Unis.
La raison en est simple : du moment que le pouvoir perd sa prépondérance aristocratique, l'indépendance des provinces doit s'accroître ; il n'y a de liberté véritable qu'à cette condition.
Une république unitaire et absolutiste, comme celle que l'on a toujours voulu fonder en France, est un monstre. C'est le donjon du despotisme devant lequel on a élevé un fronton républicain avec les mots sacramentels : Liberté, Egalité, Fraternité; mais le pays n'y étouffe pas moins, faute d'air et d'espace pour se mouvoir.
L'une des plus grandes fautes de la révolution française a été La destruction des assemblées provinciales, et je doute que la France arrive jamais à posséder la vraie liberté, si elle ne les rétablit pas. Léonce de Lavergne a raconté, dans un livre excellent sur ce sujet, le réveil de ces corps politiques si longtemps engourdis.
Quel magnifique spectacle! Partout des réunions d'hommes
v DE l \ RÉPUBLIQUE ET DE SES CONDITIONS DE SUCCÈS
éclairés, m uscs, dévoués à leur pays, enflammés d'une sainte ardeur pour la justice, pour l'amélioration du sort de tous les peuples, pour Le progrès sous toutes ses formes, occupés à la Pois des intérêts de l'humanité entière et de ceux de leur localité!
Sous l'ancien régime, quand toute résistance était déjà brisée, Les assemblées provinciales n'avaient point cessé de lutter contre l'arbitraire de la royauté. Elles avaient parfois combat lu pour conserver des privilèges peu justifiables; mais l'esprit du xvin6 siècle les pénétrait, et, si elles avaient conti- Qué à vivre, elles l'auraient appliqué en des réformes durables.
Le parti radical rêve toujours, comme moyen de progrès, un pouvoir illimité mis aux mains des représentants de la bonne cause. Malheureusement, l'expérience Ta prouvé, le progrès ne peut s'accomplir ainsi, et ce pouvoir illimité finit toujours par tomber aux mains d'un usurpateur.
Ce qu'il faut, au contraire, c'est multiplier les corps indépendants capables de résistance, et ensuite convertir ces corps aux idées nouvelles. C'est ce que les républicains espagnols, dont M. Castelar est l'éloquent organe, ont bien compris; ils repoussent la république unitaire et demandent la république fédérale.
En Hongrie, le parti radical défendait récemment encore l'autonomie des comitats et avec raison. C'est, en effet, grâce ii l'indépendance des comitats que la Hongrie est parvenue à défendre ses libertés contre tous les assauts du despotisme, dans une lutte héroïque de deux siècles.
Les républicains allemands sont aussi « particularistes », c'est-à-dire que, tout en voulant unifier l'Allemagne en une seule république, ils demandent que les États particuliers conservent une indépendance aussi grande que celle dont jouissent les États de l'Union américaine.
Les républicains français, avec leur fanatisme d'unité et leur opposition au système des autonomies locales, sont seuls parmi leurs coreligionnaires à marcher dans cette voie, et ils sont en contradiction avec leurs propres principes; c'est un triste legs de leurs aïeux de la Révolution.
C'est à tort aussi qu'ils se défient des campagnes et attendent tout des villes.