LES HOMMES PRÉFÈRENT L'ÉGALITÉ A LA LIBERTÉ
Louis-Napoléon a fait entrevoir au peuple les mêmes espérances sans oser, comme les anciens, les réaliser par une nouvelle répartition des biens.
La liberté dans Tordre politique, dont l'ouvrier ne fait usage que de temps en temps, n'est presque rien auprès de la servitude dans Tordre économique!
Voici comment Necker définit le sort de l'homme qui ne vit que du salaire que lui octroie celui qui l'emploie. « S'il était possible qu'on vint à découvrir une nourriture moins agréable que le pain, mais qui pût soutenir le corps de l'homme pendant quarante-huit heures, le peuple serait bientôt réduit a ne manger que de deux jours l'un. Les propriétaires de subsistances, usant de leur pouvoir et désirant multiplier le nombre de leurs serviteurs, forceront toujours les hommes qui n'ont ni propriété ni talent, à se contenter du simple nécessaire. Tel est l'esprit humain que les lois sociales ont si bien secondé. »>
Que signifient des droits politiques pour des êtres dont telle est la condition, à moins qu'ils ne puissent servir aies en faire sortir?
Il est donc inévitable qu'en démocratie l'amour de la liberté et la passion de l'égalité s'accroissent et s'exaspèrent.
Tocqueville n'a pas clairement vu ce côté redoutable du pro-' grès de la démocratie, parce qu'il ne se montrait pas encore. Il parle de l'égalité comme si elle existait déjà. Elle est encore loin d'être établie; on prétend même qu'on s'en éloigne et que c'est un rêve d'en espérer le triomphe définitif.
D'instinct, l'homme va à l'inégalité avec d'autant plus d'ardeur qu'il vit plus dans les sens, parce qu'alors il aime l'éclat et les distinctions que donnent l'opulence et l'emploi de la force, et c'est en effet ce que les opprimés et les dépouillés respectent chez leurs maîtres.
L'homme que guide la raison accepte et veut l'égalité, parce qu'elle est conforme à la justice, qu'il a le devoir de faire régner. Il désire encore qu'on le distingue, mais à cause de sa vertu, non en raison du nombre de ses biens ou de ses serviteurs.
Végalité et par conséquent la liberté seront donc d'autant plus faciles à établir chez un peuple qu'il sera plus raisonnable
et plus vertueux. La liberté et la démocratie ne se maintiendront jamais très longtemps sans l'égalité, parce qu'elles poussent les hommes à tenter de conquérir celle-ci. S'ils réussissent, »le but est atteint : ils seront à la fois égaux et libres. S'ils échouent, ils cesseront d'être libres.