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COMMENT LA DÉMOCRATIE ARRIVE A METTRE LA LIBERTÉ EN PÉRIL

Dans ce chapitre, je ne fais que résumer ce qu'a dit Tocqueville à ce sujet, en y ajoutant un trait qu'il ne pouvait encore apercevoir. Il est utile d'appeler souvent sur ce point l'attention de nos contemporains.

La démocratie favorise l'amour du bien-être dans toutes les classes, parce qu'elle a diminué l'importance des autres distinctions.

La richesse est à la portée de tous, et c'est le moyen d'obtenir plaisirs et considération; la bourgeoisie la poursuit donc avec avidité et sans relâcne. « La passion du bien-être est essentiellement une passion de la classe moyenne; elle grandit et s'étend avec cette classe; elle devient prépondérante avec elle. C'est de là qu'elle gagne les rangs supérieurs de la société et descend jusqu'au sein du peuple. » Elle est singulièrement fortifiée de nos jours par l'affaiblissement de ce sentiment religieux qui attend le bonheur dans un autre monde et par ces doctrines « positivistes » qui bornent la vie de l'homme à son court passage sur cette terre.

Les ouvriers, jadis résignés à leur condition médiocre, veulent l'améliorer, aujourd'hui que l'égalité a été proclamée. Ils comparent leur sort précaire à celui des classes qui possèdent le capital et ils prétendent, par un changement profond des bases de l'ordre social, obtenir une part plus grande de ces biens que leur travail produit. Le socialisme apparaît, non plus ainsi qu'au temps de Tocqueville, comme une folie passa-

gère, dont Louis Reybaud esquissait les nuances, mais comme un mal inhérent à l'organisation actuelle de l'industrie, qui s'accroît et se généralise. Alors la liberté fait peur: un pouvoir fort est nécessaire pour réfréner les passions subversives.

« Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d'apercevoir comment la liberté sert à se le procurer et, au moindre bruit des passions publiques qui pénètre au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent. Pendant longtemps la peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

« Une nation qui ne demande à son gouvernement que le ^maintien de l'ordre est déjà esclave au fond du cœur; elle est esclave de son bien-être et l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître. »

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