CHAPITRE XVH
LA DÉMOCRATIE ET L'INSTRUCTION DU PEUPLE
L'instruction du peuple prépare l'avènement de la démocratie et seule, à notre époque, elle peut en assurer la durée.
L'histoire nous montre en différentes régions des républiques de pâtres et de paysans, qui se sont maintenues pendant une longue suite de siècles, tandis que d'autres démocraties, plus riches et plus brillantes, tombaient sous le joug d'un maître, après une courte période d'éclat et de succès. Dans ces républiques rurales, les conditions étaient très égales, les mœurs et le genre de vie très simples, les intérêts à régler peu nombreux et, à cet effet, le bon sens et les lumières naturelles suffisaient. Dans nos démocraties modernes, tout est différent : l'inégalité est grande, les intérêts multiples et souvent opposés, les questions à résoudre complexes, le territoire étendu, la population très dense. Faire des lois et gouverner devient donc chaque jour une tâche plus difficile.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que l'avenir des nations dépend du degré d'instruction qu'elles atteindront. Pour le démontrer, on pourrait invoquer cent raisons; je n'en citerai que trois.
On connaît l'admirable mot de Bacon : « Knowledge ispower% science est puissance. » Rien n'est plus vrai, dans l'ordre économique principalement. Ce qui rend le travail productif, c'est La connaissance des lois naturelles. L'homme sauvage, avec dos sens très aiguisés et un corps endurci à tous les genres de fatigue, vit misérable et meurt souvent de dénuement ; les forces do la nature l'accablent et le tuent; il les ignore. L'homme eivi-
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lise, après des milliers d'années d'études et de découvertes, en a pénétré le secret; il en fait ses serviteurs, et désormais, avec un travail abrégé, il règne sur la matière asservie, dans l'abondance de tous les biens.
Le rôle de la science appliquée à la production de la richesse grandit chaque jour. A l'avenir, le peuple le plus riche et, par conséquent, le plus puissant, sera celui qui mettra le plus de savoir dans le travail.
Indispensable pour accroître les richesses, l'instruction ne l'est pas moins pour apprendre à en faire bon usage. Presque partout le salaire de l'ouvrier est insuffisant pour lui permettre de satisfaire ses besoins rationnels, et pourtant quelle grande part n'en consacre-t-il pas à des dépenses inutiles ou même nuisibles l Incapable de prévoir, l'esprit borné au présent, il n'apprécie pas la puissante émancipation de l'épargne. Avide d'excitations violentes et sensuelles, trop souvent il ne trouve de plaisir que dans l'ivresse, et s'il gagnait plus, ce ne serait que pour boire davantage. Veut-on qu'une augmentation de salaire soit pour le travailleur un moyen de s'affranchir, qu'on lui donne, par l'instruction, le goût des plaisirs de l'esprit et la prévoyance. Pour qu'un peuple produise beaucoup et dispose sagement de ses produits multipliés, il faut donc qu'il soit éclairé.
L'historien Macaulay remarque que si, au xvme siècle, l'Écossais, naguère pauvre et ignorant, l'emportait dans toutes les carrières sur l'Anglais, cette supériorité provenait de ce que le Parlement d'Édiinbourg avait donné à l'Ecosse un enseignement national qui manquait à l'Angleterre. Aux États-Unis, les fabricants disent que s'ils peuvent soutenir la concurrence de l'Europe, quoiqu'ils aient à payer des salaires deux fois plus élevés, c'est que leurs ouvriers, plus instruits, travaillent plus vite, mieux, et savent tirer meilleur parti des machines.
A cette raison économique s'enjoint une seconde, empruntée aux considérations politiques.
La démocratie gagne du terrain, on ne cesse de le répéter, ici avec joie, là avec alarme. L'égalité se fait dans les monarchies comme dans les républiques, en Russie non moins qu'en Suisse. Il en résulte qu'à la suite de révolutions ou de réformes, le nombre de ceux qui, par L'élection, participent au gouver-
nement de leur pays augmente sans cesse. Déjà le suffrage universel est établi chez beaucoup de nations. Presque partout les foules impatientes frappent à la porte des salles du scrutin, et l'aristocrate Angleterre elle-même vient de la leur entr'ouvrir.
Ce mouvement démocratique dépend de causes si profondes et si générales qu'aucun souverain, aucun parti, aucune coalition ne réussira à l'arrêter. Ne pouvant l'arrêter, il faut le faire tourner au bien, et, à cet effet, il est nécessaire que chaque extension du suffrage soit la conséquence d'un progrès de la raison publique, et que les hommes n'arrivent à gérer les affaires de la société que quand ils seront en état de bien diriger les leurs.
Qui ne sait distinguer son véritable intérêt est incapable et indigne d'élire ceux qui doivent régler les intérêts de tous.
Donnez le suffrage à un peuple ignorant, et il tombera aujourd'hui dans l'anarchie, demain dans le despotisme. Un peuple éclairé, au contraire, sera bientôt un peuple libre, et sa liberté, il la conservera, car il saura en faire bon usage. Les pouvoirs arbitraires ou usurpateurs ne durent que par la faiblesse de la raison publique, leur seul appui et leur seul prétexte.
L'émancipation véritable, définitive, est celle qu'assure l'instruction pénétrant jusque dans la dernière chaumière du dernier hameau. Précédé ou suivi de près par la diffusion de l'enseignement, le suffrage universel est l'exercice d'un droit et une source certaine de force et de grandeur; accompagné de l'ignorance persistante, il est et sera l'origine de maux incalculables.
J'ajouterai une dernière considération. Un grand danger menace la civilisation moderne. Si, en même temps que le besoin de bien-être se généralise dans le peuple, les lumières et la moralité se répandent dans toutes les classes, de façon à inspirer aux uns la justice et aux autres la patience qu'exigent les réformes pacifiques, le progrès régulier est assuré; mais, si Ton maintient en haut l'instruction, la richesse et régoïsme, en bas l'ignorance, la misère et l'envie, il faut s'attendre encore à de sanglants bouleversements.
En résumé, trois redoutables questions jettent le trouble dans les sociétés actuelles : la question sociale, la question poli-
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tique et la question religieuse; or, aucune des trois ne peut se résoudre, conformément à l'intérêt de la civilisation, si on ne parvient pas à donner à la classe la plus nombreuse une instruction réelle, morale et forte.
Le suffrage universel sans l'instruction universelle conduit à l'anarchie et, par suite, au despotisme.
Pour mettre fin à l'hostilité des classes, il faut que les ouvriers arrivent à devenir, à leur tour, propriétaires ou capitalistes, et cela n'est possible que par l'instruction.
Enfin, dans certains pays catholiques, le clergé veut se servir du suffrage de la foule pour établir un régime théocratique. Ce n'est qu'en instruisant le peuple que ce danger peut être conjuré. Donc, parmi les questions de l'ordre pratique du temps actuel, la plus importante, la plus urgente, est celle de l'instruction publique.
Ce que l'on vient de dire peut sembler un lieu commun, car on n'entend plus guère vanter les bienfaits de l'ignorance. Ministres et députés, livres et journaux, proclament à l'envi qu'il est indispensable de s'occuper de l'enseignement ; mais il est douteux qu'on soit suffisamment préparé à subir la contrainte et les sacrifices nécessaires pour réussir dans l'œuvre qu'on s'impose.
A l'époque actuelle, comme la richesse procure tout, plaisirs, honneurs, influence, c'est elle que l'on poursuit avant tout et qu'on veut obtenir le plus tôt possible. Trop souvent, la jeunesse qui fréquente les universités ne cultive les sciences que pour acquérir un gagne-pain et appliquer sans retard ce qu'elle a appris.
Comme telle est la tendance de la société entière, c'est contre elle que l'État doit réagir, en encourageant les recherches scientifiques et en honorant les savants qui cherchent la vérité, non la richesse.
Tel doit être surtout le rôlt de l'État démocratique. Ainsi, la Constitution de la Suisse donne au pouvoir fédéral (art. 27), le droit de « créer, outre l'École polytechnique, une université fédérale cl d'autres établissements d'instruction supérieure ou de subventionner des établissements de ce genre ».