CHAPITRE VIII
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§ 1. Washington.
Quand un peuple adopte une forme nouvelle de gouvernement, c'est un bonheur insigne que de rencontrer, pour le placer à la tête de l'État, un homme qui comprend les nécessités du nouveau régime. Cette bonne fortune, les États-Unis l'ont eue, quand ils ont porté deux fois de suite Washington au fauteuil de la présidence. Pendant les huit années consécutives qu'il Ta occupé, la marche des institutions républicaines a été assurée sous une main à la fois prudente et ferme. Le peuple a pu s'attacher au régime qui lui apportait l'ordre et la liberté, et des précédents étaient posés qui, jusqu'à ce jour, servent de règle au fonctionnement des rouages constitutionnels.
J'emprunte à la notice que Guizot a consacrée à Washington l'indication des traits de caractère qui en ont fait le modèle du président de république, comme Léopold Ier de Belgique Ta été du roi constitutionnel.
Son principal mérite a été de s'élever au-dessus des dissidences des partis, pour ne s'occuper que du bien de la nation, dont il était pour ainsi dire la plus haute personnification.
« Dans la lutte des partis, dit Guizot, ce qui se rapportait à l'organisation même de l'État social le préoccupait peu. Ce sont des questions obscures, cachées, qui ne se révèlent clairement qu'aux méditations du philosophe et lorsqu'il a vu passer devant ses yeux les sociétés humaines sous toutes leurs formes et à tous les âges. »
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Fédéraliste, il était décidé à maintenir l'autorité du pouvoir central : « H s'éleva sous ce drapeau et pour le faire triompher. Pourtant son élévation ne fut point une victoire de parti, et n'en inspira à personne les joies ni les douleurs. Aux yeux, non seulement du public, mais de ses adversaires, il était en dehors et au-dessus des partis : « le seul homme dans les États- Unis, dit Jefferson, qui possédât la confiance de tous.,., il n'y en avait aucun autre qui fût considéré comme quelque chose de plus qu'un chef de parti. » Il s'était constamment appliqué à conquérir ce beau privilège : « Je veux garder mon esprit et mes actions, qui sont le résultat de ma réflexion, aussi libres et indépendants que l'air. Si c'est mon sort inévitable d'administrer les affaires publiques, j'arriverai au fauteuil sans engagement antérieur d'aucun genre, sur quelque objet que ce soit. »
« Étranger à toute polémique personnelle, aux passions et aux préventions de ses amis comme de ses adversaires, il mettait à garder cette position toute sa politique; et il donnait à cette politique son vrai nom, il l'appelait « le juste milieu ».
« Il ne faisait rien qu'il ne crût avoir raison et droit de faire : en sorte que ses actes, qui n'avaient point un caractère systématique, humiliant pour ses adversaires, avaient néanmoins un caractère moral qui commandait le respect. On avait d'ailleurs, de son entier désintéressement, la conviction la plus profonde: grande lumière à laquelle les hommes se confient volontiers, force immense qui attire les âmes et rassure en .même temps les intérêts, certains de n'être pas livrés en sacrifice, ou comme instruments, à des vues personnelles ou ambitieuses.
« Il y a des temps où le génie politique consiste à ne point craindre ce qui est nouveau, en respectant ce qui est éternel. Grand talent d'un chef d'État: il savait conserver dans son ministère des hommes d'opinion très opposée, en invoquant le bien général.
« Il les entretenait et les consultait, chacun à part, sur les affaires qu'ils devaient traiter ensemble, afin d'écarter ou <l';ilténuer d'avance les dissentiments. Il savait faire tourner le mérite et la popularité de chacun dans son parti au bien général du gouvernement, même à leur profit mutuel. Il saisissait habilement toutes les occasions de les engager dans une responsabilité commune. Et lorsque les dissidences trop pro-
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fondes, les passions trop vives semblaient rendre la rupture imminente, il s'interposait, exhortait, priait, et par son influence personnelle, par un appel franc et touchant au patriotisme et au bon esprit des deux rivaux, il retardait du moins l'explosion du mal qu'il ne pouvait guérir.
« Et cette politique si impartiale, si réservée, si attentive à ne rien compromettre, ni les choses, ni elle-même, n'était pas celle d'une administration inerte, flottante, incohérente, cherchant et recevant de tous côtés son avis et son impulsion. Jamais, au contraire, gouvernement ne fut plus décidé, plus actif, plus arrêté dans ses idées, plus efficace dans ses volontés. »
Quand il s'agit de le réélire à la présidence, il hésita.
« Les instances universelles n'auraient point suffi à le déterminer; sa conviction personnelle, le bien public, l'intérêt évident des affaires, le désir ou plutôt le devoir de porter un peu plus loin son œuvre encore chancelante, pouvaient seuls balancer dans son âme sa prudence et son penchant. Au sortir d'une révolution, Washington est parvenu à fonder l'ordre nouveau, sans susciter de résistances, et il a rendu possible après lui, le triomphe de ses adversaires sans trouble pour l'État. Plus d'une fois peut-être sfns altérer sa sérénité, ce résultat s'était offert à sa pensée. Il disait: « Un motif dominant a dirige ma conduite, donner du temps à mon pays pour asseoir et mûrir ses institutions encore récentes, et pour s'élever, sans secousse, à ce degré de consistance et de force, qui peut seul lui assurer, humainement parlant, le gouvernement de ses propres destinées. »
« Il avait à un degré supérieures deux qualités qui, dans la vie active, rendent l'homme capable de grandes choses. Il savait croire fermement à sa propre pensée, et agir résolument selon ce qu'il pensait, sans en craindre la responsabilité.
« C'est surtout la faiblesse des convictions qui fait celle des conduites, car l'homme agit bien plus en vertu de ce qu'il pense, que par tout autre mobile.
« On eût dit, à sa résolution nette et tranquille, que c otait pour lui une chose naturelle de décider des affaires et d'en répondre. Signe assuré d'un génie né pour gouverner, puissance admirable quand elle s'unit à un désintéressement consciencieux. »
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§ 2. Garfield.
Montesquieu a dit que la vertu est le fondement de la République. La vie et la mort du président Garfield nous ont montré comment les vertus chrétiennes sont, en effet, la base stable et nécessaire de la démocratie.
Garfield est le type le plus parfait de ces self made men si nombreux aux États-Unis. Tour à tour garçon de ferme, batelier, instituteur, professeur, capitaine, général, homme de loi, représentant, sénateur, et enfin chef de la grande république, sa vie nous offre l'exemple frappant de l'un des côtés les plus séduisants des institutions démocratiques. J'emprunte à l'un de ses discours, une poétique image qui exprime parfaitement ce mouvement d'ascension qui, en Amérique, porte souvent au sommet ceux qui sont partis de plus bas. Macaulay, on s'en souvient, a prédit qu'un jour viendrait où, aux États-Unis comme en Europe, les luttes du travail et du capital mettraient à mal les institutions libres, et où les « nouveaux barbares », sortis des bas-fonds de la misère et de la démagogie, le ventre vide et le cœur rempli de haine, useraient de leur droit de vote pour détruire l'ordre social actuel. Garfield ne croyait pas à ces prophéties pessimistes. « Macaulay, dit-il, vivant dans une société où la majorité des hommes doit rester écrasée à jamais sous le poids de l'aristocratie et des capitalistes héréditaires, ne pouvait comprendre la situation toute différente créée par les institutions démocratiques. Grâce à Dieu, ajoute-t-il, grâce à nos ancêtres, par qui fut constituée cette république, grâce aux hommes qui ont réalisé les promesses de la Déclaration, il n'existe pas chez nous de classifications fixes et immuables. Ici, la société n'est pas stratifiée en couches horizontales, comme la croûte de la terre; elle ressemble plutôt à l'Océan, large, profond, ouvert, toujours en mouvement, et tellement libre dans toutes ses parties, que la goutte d'eau, qui a roulé sur le sable du fond, monte1 ensuite, monte encore, jusqu'à ce qu'elle étincelle enfin aux feux du soleil, balancée sur les plus hautes cimes des flots. Voilà l image de notre milieu social, tout pénétré des bienfaisantes clartés de la liberté humaine. Pas un enfant de l'Amérique, si pauvre, si humble, si délaissé qu'il soit, pourvu qu'il ait une
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tête bien organisée et un bras vigoureux, qui ne puisse monter par tous les degrés de l'échelle sociale et devenir l'ornement, la gloire, la colonne de l'État. »
Je suis porté à croire, quant à moi, que Macaulay a vu juste, et si le sombre avenir qu'il prévoyait est encore très éloigné, j'estime qu'il faut l'attribuer aux espaces illimités et aux richesses incalculables que la nature offre là-bas aux générations nouvelles, plutôt encore qu'à l'excellence des institutions. Mais à ne considérer que le présent, la poétique image tracée par Garfield est juste. Il en est la preuve vivante. N'est-il pas, en effet, cette goutte d'eau qui, partie du fond de l'océan démocratique, monte toujours et brille enfin sur la plus haute crête de la vague?
Garfield, par sa mère Élisa Ballou, descendait d'une famille française, réfugiée en Amérique, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. La foi ardente des huguenots vivait en elle et elle la transmit à ses enfants. Il portait donc en lui l'âme des proscrits anglais et des proscrits français, des puritains et des réfugiés.
On voit apparaître, dès le début de la carrière de Garfield, le rôle essentiel que remplit l'école primaire dans la démocratie américaine. Elle est la véritable racine des institutions républicaines. Elle exerce une action civilisatrice bien plus grande que l'école populaire d'Europe, parce qu'elle reçoit les enfants mieux préparés par l'éducation domestique. Chez nous, l'écolier de la campagne apprend à lire, mais quand il le sait, il ne lit pas et il oublie tout; aux États-Unis, il apprend pour Lire le plus qu'il peut, parce que, autour de lui, il voit tout le monde en faire autant et que partout il a des livres sous la main.
Sorti de l'école primaire, Garfield se rend à Geauga, afin d'y suivre les cours de l'école normale. Pour toute ressource il a 17 dollars ; mais pour vivre il travaillera de ses mains. Avec une ardeur que rien ne rebute, il apprend les langues anciennes, les mathématiques, l'histoire ; il lit tous les livres de la bibliothèque, et bientôt il est le premier dans toutes les branches. En même temps, pour subsister, il donne des répétitions, et travaille dans l'atelier d'un menuisier. On sait qu'il existe maintenant, aux États-Unis, plusieurs universités organisées
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de façon à permettre aux étudiants de gagner de quoi vivre, en exécutant des travaux manuels pendant une partie de la journée. Le jeune Garfield acheva ses études à TA'illiam's Collège, une des maisons d'éducation les plus anciennes et les plus renommées de la Nouvelle-Angleterre. Tout en excellant aux exercices de gymnastique, il se distinguait dans l'étude des langues anciennes et de la philosophie. L'éclat de ses compositions littéraires, sa présence d'esprit et son éloquence comme controversiste, le mettaient hors de pair. Il publia dès lors plusieurs essais sur des sujets philosophiques dans la Williams Quarterly Review. En 1856, quand il prit « ses degrés », il remporta « l'ovation » pour la métaphysique, distinction très exceptionnelle. Il avait alors vingt-cinq ans. La fermeté de son esprit et l'élévation de ses idées ont laissé une impression durable chez ses maîtres et chez ses condisciples. L'un d'eux disait à M. Mason : « Jeunes encore, nous ne pouvions comprendre toute la grandeur du caractère de Garfield ; mais nous la sentions pourtant, car son extérieur et la moindre de ses paroles nous la révélaient. »
Les idées religieuses occupaient une large place dans son âme. Il ne se contenta pas des formes extérieures du culte. Pendant son séjour au collège de Geauga, il s'était affilié à la secte des « disciples du Christ » ou campbellistes. Il ne sortait point ainsi de la grande communion protestante ; il se l'assimilait plutôt d'une manière plus personnelle et plus intime. La dogmatique de la secte était des plus simples. Il suffisait de croire au Nouveau Testament. Toute formule humaine de la vérité divine, imposée en tant que condition à l'admission, était repoussée comme un attentat à la liberté du chrétien régénéré. Tocqueville, ayant remarqué que le sentiment religieux était le fondement solide de la démocratie américaine, en avait conclu que la religion est la condition de la liberté. « Il faut, dit-il, qu'un peuple croie ou qu'il serve. » Depuis lors, « l'infidélité » est devenue plus fréquente aux États-Unis. Cependant toutes les paroles prononcées par Garfield font voir que, quant à lui, sa piété était restée vivante.
Les « disciples du Christ » avaient fondé à Hiram, près de Cleveland, une école pour former leurs pasteurs, et elle avait acquis, en peu de temps, une grande célébrité. Quand il eut
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passé ses derniers examens, Garfield y fut nommé professeur de langues anciennes et de littérature anglaise. Après une année de professorat, il fut promu à la présidence de la faculté. En peu de temps, le bûcheron des forêts d'Orange- Town, le batelier du canal de l'Érié avait fait du chemin. La goutte d'eau montait. Sa méthode d'enseignement fut très remarquée. Il visait surtout à faire des hommes. Il s'efforçait de développer l'initiative individuelle. Il attachait aussi la plus grande importance aux exercices corporels. Après avoir dirigé lui-même une partie de balle ou de cricket, il faisait rédiger par ses élèves une dissertation sur un sujet emprunté tantôt à la littérature ancienne, tantôt aux événements contemporains. Comme, aux États-Unis, tout homme majeur prend sa part dans la direction des affaires publiques de la commune, du comté et de l'Union, il croyait qu'on ne peut assez tôt préparer les jeunes gens à remplir leurs devoirs de citoyens. Quoiqu'il ne fût pas ordonné pasteur, il montait souvent en chaire pour y prononcer le sermon du dimanche, et il s'était acquis ainsi., comme prédicateur, une grande réputation d'éloquence.
Pendant les campagnes électorales de 1857 et de 1858, où l'on procéda au choix des membres de la législature des États particuliers, il prononça un grand nombre de discours contre l'extension de l'esclavage et conquit ainsi beaucoup d'influence et de popularité dans son État natal, l'un des plus importants de l'Union, l'Ohio. On reprochait à ceux qui voulaient prendre des mesures énergiques d'attenter à l'indépendance des États et d'avoir recours à la « coercition », reproche grave dans un pays si jaloux de toutes ses libertés. Voici la réponse que fit Garfield : « Si, par ce mot « coercition », vous entendez que le gouvernement fédéral déclarera et fera la guerre à un état particulier, je ne vois aucun homme sérieux, démocrate ou républicain, qui préconise une semblable mesure. Mais si le sens de cette parole est que le gouvernement général doit défendre les lois, quels que soient ceux qui les violent ; qu'il doit protéger la propriété et le drapeau de l'Union ; qu'il doit punir les traîtres à la constitution, qu'ils soient dix ou qu'ils soient dix mille, alors je suis « coercitioniste », la grande majorité de ce sénat et les neuf dixièmes des habitants de l'Ohio sont « coercitionistes »; je dis plus, tous les citoyens de
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l'Union sont « coercitionistes », sinon, ils sont des traîtres, »
Au moment où la guerre de la Sécession commençait, Garfield écrivit à un ami : « Ce n'est pas sans une douleur qui va jusqu'aux larmes, que je considère l'avenir — mais si sur les ruines de tant d'existences immolées, de tant de carrières brisées, nous pouvons voir s'élever et grandir la République, ayant pour base la liberté et la justice pour tous, ces sacrifices ne seront rien. Quant. à moi, je suis prêt à donner ma vie pour la patrie. Tout ce que je désire, c'est de lui rendre le plus de services possible, avant de succomber. »
Chose admirable, ce fut des rangs du corps enseignant que se levèrent le plus de volontaires à l'appel de la patrie en danger. Proportion gardée, la classe des instituteurs fournit dix fois plus de soldats que toute autre profession. Sur les trois cents étudiants du collège de Hiram,plus de cent s'engagèrent, et à leur tête leur professeur préféré, Garfield. Celui-ci appliqua aussitôt son infatigable activité et sa vigoureuse intelligence à se mettre au courant de tout ce qui concernait l'art de la guerre, depuis l'équipement et les exercices du soldat jusqu'au mouvement des troupes et aux grandes manœuvres d'une armée en campagne. Excellent homme de guerre, il conquit le grade de général sur le champ de bataille de Middle-Creek, et bientôt (1863) il fut nommé d'abord député, puis sénateur de l'Ohio et enfin en 1881 Président.
Quoiqu'il eut fait la guerre avec succès, arrivé au pouvoir, sa première parole fut consacrée à recommander la substitution de l'arbitrage à l'emploi barbare de la force, pour régler les différends internationaux, et l'un de ses premiers actes fut de proposer à l'Europe de former avec l'Amérique une union monétaire, afin de faciliter les relations commerciales entre les deux continents. L'enfant batailleur, le ftghting boy, le général qui sétait illustré à la guerre, ne prêchait que la paix. Comme tous les Américains clairvoyants il voulait donner pour mot d'ordre à la grande République lasainte maxime de l'Évangile : Heureux les pacifiques, car ils posséderont la terre!
Il partageait l'opinion générale de ses compatriotes qui, comme leurs ancêtres d'Angleterre, pensent qu'une grande armée et des institutions démocratiques sont deux choses qui s'excluent. Le principe des armées, c'est l'autorité. Le principe
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des gouvernements libres, c'est la discussion. A la longue, ces deux principes contraires doivent se heurter. Partout où existe une grande force militaire, le régime parlementaire ne dure que par tolérance. Vienne une grande secousse ébranlant la société, le chef de l'État pourra faire un 18 brumaire ou même un 2 décembre.
Les lettres anciennes, la poésie surtout étaient son principal délassement. Tout le temps que Garfîeld pouvait soustraire aux absorbants travaux du barreau ou du Congrès, il le consacrait à la lecture, qu'il prolongeait souvent très avant dans la nuit. Il se plaisait à relire les poètes anciens. Pendant ses campagnes, il portait toujours un Homère dans sa poche. Président de l'Association littéraire de Washington, il aimait à réunir à sa table frugale, mais hospitalière, les hommes distingués, Américains ou étrangers. Sa conversation alors était à la fois pleine de charme et d'instruction, et ses mots profonds et brillants. D'un trait juste et piquant il jugeait le livre nouveau, l'événement du jour, ou les auteurs anciens, dont sa mémoire fidèle lui permettait de citer les maximes et les idées.
« Nul, dit le président Hinsdale, n'a autant de puissance oratoire, et sa force d'analyse logique est merveilleuse. Il aies goûts et les instincts du savant. Il lit avec la soif du génie qui désire tout connaître. Il s'efïorce de pénétrer dans tous les domaines des connaissances humaines. Les créations de la poésie, de la fiction, de l'art, de l'imagination sous toutes ses formes, le ravissent. Il se plaît surtoutaux recherches abstraites de la philosophie. Il suit de près toutes les découvertes scientifiques. Il rassemble dans le trésor de son infatigable mémoire tous les faits de l'histoire et de la politique auxquels il donne la vie et le feu de ses convictions. La beauté de son caractère s'ajoute à toutes ces qualités de l'intelligence. La pureté de son âme, la bonté de son cœur, la simplicité de ses mœurs, sa générosité sans bornes font dire à ceux qui le connaissent, qu'il est difficile de trouver un homme aussi digne d'aflection et d'admiration. »
Il n'a jamais cherché à s'enrichir ; il ne croyait pas que la destinée de l'homme fût de se livrer tout entier à la chasse aux dollars. Quoiqu'il eût quatre fils et une fille, il n'a rien Fait
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pour leur laisser de la fortune, et cependant avec son éloquence au barreau et sa connaissance des affaires, rien ne lui eût été plus facile, dans un pays où la richesse jaillit, pour ainsi dire, du sol. Tout ce qu'il possédait se réduisait à sa maison de briques rouges à Washington et à une villa dans son pays natal, près de Cleveland. C'est là qu'il aimait à se retirer, l'été, pour suivre de près l'exploitation de sa ferme. Comme la plupart des hommes éminents de l'Amérique, il se plaisait au travail des champs, se rappelant ce qu'avaient dit à ce sujet les républicains de la Rome antique : « Rien de meilleur, rien de plus productif, rien qui soit plus agréable et plus digne d'un homme libre que l'agriculture. » Sa manière de vivre était élégante, mais en même temps simple et « puritaine ». Il ne buvait jamais ni vin, ni liqueurs. Il croyait, comme son prédécesseur, le président Hayes, et beaucoup d'hommes de bien aux États- Unis et en Angleterre, qu'il faut donner l'exemple de s'abstenir de boissons, dont l'usage immodéré est une si grande source d'immoralité et de dégradation.
Dans tous les actes de sa vie, Garfield a toujours été guidé par le sentiment du devoir et par l'amour de la justice. C'est un autre Abraham Lincoln, disent, avec le sénateur G. Hoar, les Américains qui lui ont voué un culte exalté. On retrouvait, en effet, en lui la droiture, le bon sens, l'attachement au bien •de Lincoln, mais avec un esprit plus cultivé et des vues plus étendues. C'est bien le chrétien austère du temps des Pilgrim Faihers, raffiné toutefois par le commerce intime avec les grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes. Dès son jeune âge, l'Écriture a été sa loi constante, mais tandis que «es ancêtres, les puritains, étaient les hommes de l'Ancien Testament, il était, lui, le disciple aimant et doux de l'Evangile. Dans cette vie consacrée tout entière au travail et à l'accomplissement consciencieux de tous les devoirs, il n'y a pas une tache, pas une faiblesse, pas une défaillance. La démocratie radicale, qu'il se faisait gloire de représenter, avait ici sa source dans les traditions les plus hautes et les plus pures de l'antiquité et du christianisme.
On prétend que l'Amérique actuelle n'est plus celle qu'a décrite Tocqueville, et que le niveau moral y a baissé. Ce jugement ne repose-t-il pas sur ce que Ton voit dans le pandé-
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monium de New-York ou dans ces villes du Far-West qui, chaque jour, sortent du désert et de la barbarie? Mais si Ton pénètre au fond, souscette superficie parfois violente et trouble, on trouve, dans la très grande majorité des familles, une vie intellectuelle et morale, vigoureuse et saine, un attachement réel aux idées d'humanité et de justice. Deux influences sont partout à l'œuvre pour soulever l'homme au-dessus du règne exclusif des égoïsmes et des appétits : l'école populaire et le christianisme. L'exemple de Garfield nous montre quels types admirables elles peuvent tirer même des couches les moins aisées de la population. Aujourd'hui, comme au temps de Tocquevillo, ce sont là les vraies bases de la démocratie américaine. Tant que la grande République fera surgir des derniers rangs du peuple, pour en faire des chefs d'État, des hommes d'un caractère aussi pur, et on peut dire aussi saint que celui de Lincoln et de Garfield, elle pourra considérer l'avenir sans crainte. L'heure des grandes épreuves ne sera pas encore venue pour elle.
Je crois utile de citer quelques mots de Garfield qui peuvent être inscrits dans le Bréviaire de la démocratie* :
« Dans les jours les plus sombres de ma vie, j'ai toujours trouvé une grande consolation à me dévouer de toute mon àme à quelque œuvre utile à mes semblables. »
« Celui qui nous apprendra à tirer le meilleur parti des années de l'enfance par l'éducation sera un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité. »
« Nous n'avons plus voulu du droit divin des rois; n'allons pas accepter l'erreur aussi pernicieuse des droits divins de la multitude. »
« Vox populi vox Dell Ce n'est que lorsqu'elle est l'organe de la vérité et de la justice, que « la voix du peuple est la voix de Dieu ». »
« Si les générations qui arrivent sont aveuglées par l'ignorance et corrompues par le vice, la chute de la République est inévitable. »
« L'éducation universelle est le seul moyen d'échapper aux dangers du suffrage universel. »
1 . Extraits du livre Words of Garfield, par Wm Ralston Bach.
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« Notre foi dans les institutions démocratiques repose sur la conviction, que l'homme éclairé voit le souverain bien en politique résidant dans la liberté réglée par des lois justes et les mêmes pour tous. »
« Le triomphe de la liberté ne sera assuré que lorsque le suffrage de tous sera éclairé. »
« Le commerce fait de tous les hommes une famille de frères ou le bien-être des uns dépend de celui des autres. 11 crée ainsi cette unité de notre race, qui fait que les ressources de tous deviennent la propriété de chacun. »
« La prospérité grandissante de notre pays ne durera que si nous assurons à la liberté individuelle les garanties les plus complètes. »
« L'art de gouverner consiste à enrôler l'orgueil et l'égoïsme au service de l'ordre et de la justice. »
« Nos pères n'ont voulu de pouvoir absolu nulle part, et, dans nos institutions, l'indépendance des fonctions est toujours accompagnée de la responsabilité. »
« La vie publique laisse peu de temps au calme de la réflexion, qui est indispensable pour entretenir la flamme de la vie chrétienne. Cependant j'ai toujours cherché à servir la vérité et j'ai toujours devant les yeux la vie du grand Nazaréen. »
§ 3. Carnot.
Les étrangers que j'ai pu rencontrer chez eux ou chez moi m'ont tous dit : « Si la République s'établit définitivement en France, c'est au Président actuel qu'on le devra. » N'attribuet-on pas à l'empereur de Russie ce mot : « Avec Carnot la République me va parfaitement. »
Le nom, si glorieusement porté par Lazare Carnot : « l'organisateur de la victoire » et par Ilippoly te Carnot, le républicain austère et convaincu, inspire à tous un respect qui s'attache à la forme de gouvernement à laquelle ils se sont dévoués.
Aux mains du troisième Carnot, on sait que la République sera religieusement respectée et énergiquement défendue. Les citoyens prennent confiance dans l'avenir, car ils s'habituent à croire qu'elle sera la forme définitive du gouvernement en France. Pour beaucoup, elle ne semblait qu'un essai destiné à un inévitable échec, un radeau provisoire au sein de la tem-
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pête, une dure épreuve à laquelle un sauveur viendrait bientôt mettre un terme; elle apparaît aujourd'hui comme le régime qui seul peut donner la sécurité, et écarter tout danger de guerre civile. Elle n'était qu'un épouvantail rappelant et appelant toutes les violences; elle est aujourd'hui un abri, où la France peut trouver le repos, après de trop tragiques aventures.
L'avantage d'un monarque héréditaire, c'est qu'il peut sauvegarder les droits de toutes les opinions, y compris et surtout ceux de la minorité. Le vice habituel d'un président, c'est qu'élu par un parti, il est porté à le protéger et à accroître ses forces. C'est ce qu'a su éviter Garnot, non moins qu'un roi modèle, Léopold Ier de Belgique, par exemple. Il est républicain, ce qui est de rigueur dans une république ; comme il Test pour un roi, dans une monarchie, d'être monarchiste. Il ne pouvait donc confier ni le pouvoir ni les fonctions à ceux qui s'en seraient servis pour travailler au renversement des institutions établies; mais, en dehors de ces exclusions qui s'imposaient, il n'a repoussé nul dévouement au pays et, en aucune circonstance, il n'a usé de l'autorité dont il dispose pour favoriser ou fortifier un parti, aux dépens des autres.
Avantage inappréciable pour l'avenir de la République: au milieu de ces souverains qui tous, dès leur jeune âge, portent le casque et l'épée, représentant encore ainsi le règne de la force et l'époque guerrière, Carnot, l'ingénieur, est vêtu de l'habit noir, vêtement civil, symbole de l'âge moderne, de la paix, de la science et du travail. L'esprit militaire est instinctivement hostile à l'esprit des institutions démocratiques et libres. Le sabre sera longtemps encore pour elle une constante menace et un prochain péril. On ne le voit que trop dans les républiques de l'Amérique méridionale.
C'est une pensée d'union qui avait présidé à l'élection de Carnot, l'union nécessaire pour défendre les institutions républicaines. Dans tous ses discours il s'est attaché à la rappeler au pays. Il disait dans son message aux Chambres au lendemain de son élection : « Le Parlement a clairement marqué, dans La journée du 3 décembre, le but vers lequel doit tendre le gouvernement de la République. En même temps qu'il donnait l'imposant spectacle d'une grande Assemblée accomplissant
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avec dignité le mandat qu'elle tient de la Constitution et montrait quelles garanties offre au pays le fonctionnement régulier de nos institutions républicaines, il proclamait hautement sa volonté d'écarter toute cause de dissentiments. Le souci des intérêts vitaux de la patrie, de son renom aux yeux de l'Europe, de sa légitime influence au dehors, commandait l'union à tous les représentants dévoués aux institutions du pays, et une même pensée de patriotisme a concentré sur un seul nom tous leurs suffrages. Pour celui des Français à qui est échu le grand honneur de recueillir ces suffrages, le premier devoir est de s'inspirer d'un si évident esprit de concorde et d'union. Le gouvernement s'efforcera de rendre facile l'accord nécessaire de vos volontés, en vous appelant sur le terrain commun des intérêts moraux et matériels de la nation. »
Quelques mois après, il exprimait à Bordeaux les mêmes idées : « C'est par l'union que nous élèverons nos forces au niveau de nos besoins; c'est par l'union que nous assurerons aux populations laborieuses les progrès qu'elles attendent. » 11 n'est pas inutile de noter que l'archevêque de Bordeaux était présent au banquet où furent prononcées ces paroles. Et en effet l'union se fait. Le clergé lui-même, tout entier si hostile au début, se rallie peu à peu. Dans la Chambre aussi, élue sous l'empire de la crainte d'un nouveau et pitoyable César, la sagesse domine et les antagonismes, naguère furieux, se modèrent. Lors de l'ouverture de l'Exposi tion universelle, Carnot tint encore le même langage au palais de Versailles, devant les représentants des grands corps de l'État, et devant l'évêque de Versailles, en montrant que les libertés dont jouit la France aujourd'hui, elle les doit à la Révolution de 1789. « Ce que nous sommes, disait-il, nous le devons à ceux que nous venons glorifier aujourd'hui. Ils nous ont laissé d'admirables exemples, dont nous devons savoir nous inspirer, toujours prêts à parfaire leur œuvre; sachons retrouver les élans généreux de cette grande époque, nous élever au-dessus des mesquines passions, des querelles de partis, des divisions d'écoles. Sous l'égide de la République, qui est le droit constitutionnnel, cherchons dans l'esprit d'apaisement, de tolérance mutuelle, de concorde, cette force irrésistible des peuples unis! Le siècle glorieux que nous célébrons, dans cette pieuse et grandiose cérémonie, doit
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être couronné par la réconciliation de tous les Français dans la commune passion du bien public au nom de la liberté, au nom de la patrie. »
C'est la personnalité et l'attitude de Carnot, autant que les fautes du général Boulanger, qui ont préservé la France de retomber, pour la troisième fois, sous le joug humiliant du césarisme. Carnot représentait les institutions républicaines dans tout ce qu'elles ont d'élevé et de pur. Comme au jour de son élection, tous ceux qui étaient attachés à la République fondaient sur lui leurs espérances. De plus, la droiture de son caractère et son énergique dévouement à la liberté, rendaient la confiance à tant d'hommes qui étaient bien près de la perdre. Il avait dit à Bordeaux : « A l'heure où nous sommes, ceux-là seraient bien coupables, qui voudraient agiter un brandon de discorde, troubler le labeur de nos populations agricoles et industrielles, si éprouvées et si courageuses, compromettre les fêtes de l'Exposition et du glorieux centenaire de 1789, et surtout affaiblir la France, alors qu'elle devrait être calme et digne, pour imposer la sympathie et le respect. La politique de sang-froid, de sagesse, de prudence, de liberté nécessaire pour assurer le respect des lois, est celle qui doit donner la sécurité au pays ; elle constitue la garantie de la paix à l'extérieur ; c'est celle que je suivrai. »
Un an plus tard, il avait avec lui tous les républicains sincères, quand il disait au président du tribunal de commerce de Dijon, ces paroles, dont l'allusion était claire : « Je suis venu trouver ici des citoyens désireux de manifester ensemble leur dévouement à la République sans épithète, à la République unie et indivisible, et plaçant les grands intérêts de la patrie au-dessus des divisions funestes et des ambitions malsaines. Que tous ceux qui ont à cœur de célébrer dignement le centenaire de 1789 se tiennent serrés sous le même drapeau; ils auront vite réduit à l'impuissance les fauteurs de discorde et préparé le succès de cette Exposition universelle, à laquelle la France hospitalière a convié les nations. »
On a dit que le succès de l'Exposition universelle avait été pour beaucoup dans l'écrasante victoire des républicains aux élections législatives de septembre 1889, mais c'est Carnot qui est parvenu à associer la République à cette magnifique at'iir-
LE POUVOIR EXÉCUTIF
million des triomphes de l'industrie et de l'art, que tous les peuples sont venus admirer à Paris.
Vis-à-vis des étrangers et du pays, il a rehaussé le prestige de La République par la façon dont il a fait les honneurs de la France et de l'Exposition, et il n'a cessé d'unir, dans tous ses discours, l'idée de la république avec celle de patrie et du progrès général de l'humanité.
Le premier devoir de tout chef d'État est aujourd'hui de s'occuper de l'amélioration des conditions de ceux dont le travail produit ces merveilles de la civilisation qui sont la gloire du xixc siècle. Au moment où la reine d'Angleterre, le roi d'Italie, le roi des Belges et surtout l'empereur d'Allemagne le proclament, un président de république a pu le faire à son tour, sans craindre d'alarmer même les plus conservateurs, f C'est ce que Carnot a fait récemment en excellents termes, dans son discours à Limoges (20 mai 1891) :
u Tout ce qui touche à la santé, à la sécurité de l'ouvrier, à l'amélioration des conditions de sa vie, à l'hygiène de sa demeure et de son atelier, tout ce qui assure sa dignité en même temps que sa liberté, tout ce que la prévoyance commande pour que le travailleur atteint par l'âge ou la maladie ne puisse se trouver sans ressources, tout cela est l'objet constant des recherches et des travaux de ceux que le suffrage universel |i investis de sa confiance. Les Chambres sont saisies d'une série de projets qui marquent leur sollicitude pour le monde du travail, et, à l'heure où je vous parle, le Gouvernement met la dernière main au texte de nouvelles lois qui assurent la légitime récompense des labeurs et de l'épargne. La République ne s'arrêtera pas dans cette voie de la réalisation des réformes pratiques et des progrès réfléchis qui doit être l'œuvre d'un gouvernement d'opinion, issu du vote populaire. »
Quand le maréchal Mac Mahon visitait les villes de France, on criait : « Vive la République! », pour protester contre les visées monarchiques qu'on lui attribuait. Aujourd'hui, dans les tournées que fait le président actuel, on crie à la fois : « Vive la République ! » et « Vive Carnot! » parce que le chef de l'État s'identifie avec la forme du gouvernement. Carnot remarquait à ce sujet, à Limoges : C'est toujours « Vive la Répu-
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LES PRÉSIDENTS DE RÉPUBLIQUE
blique ! » qu'il faut dire, et jamais « Vive un homme! ». Mais dans ce cas-ci le nom de l'homme est la plus éclatante consécration de l'institution.
Dans les cabinets déjà nombreux, que de trop fréquentes crises parlementaires ont obligé Carnot de former, il s'est efforcé, comme Washington, d'associer les représentants des différentes nuances du parti républicain. L'élément radical a toujours eu sa place et même après la chute du cabinet Tirard (31 mars 1888), il a été appelé à la présidence du Conseil dans la personne de M. Floquet. Dans un État constitutionnel, c'est déjà un mérite pour un chef d'État de savoir appeler à ses côtés des hommes d'opinion différente; mais c'est un mérite plus rare et plus essentiel encore de les faire travailler de commun accord au bien du pays.
Les tournées que fait Carnot dans les différentes parties de la France ont le même but : faire entendre partout des paroles de concorde et de conciliation, afin de préparer l'union au sein de la république acceptée par tous.
Les Français devraient tous avoir assez de patriotisme pour admettre que c'est une grande cause de faiblesse, quand une partie notable de la population est l'adversaire déclaré de la Constitution établie. Le loyalisme, c'est-à-dire l'attachement de tous les Anglais à leur monarchie constitutionnelle, est incontestablement une des forces de l'Angleterre. Combien la France se sentira plus puissante le jour où elle verra ses citoyens cesser de se combattre à propos de la forme de gouvernement et ne plus se diviser qu'au sujet des améliorations à introduire dans l'organisation sociale. C'est là le but constamment poursuivi par le Président, et il est presque atteint, semble-t-il ; car les adversaires de la république, après avoir été un grand parti, sont devenus un groupe; et aujourd'hui ils ne sont plus qu'une poignée.
Dans cette œuvre persévérante de quatre années, qui a ou pour résultat de montrer au pays et à l'étranger que la France, -si inquiète, si agitée naguère, pouvait, sous la république, vivre tranquille, laborieuse, respectée, pacifique à l'intérieur comme à l'extérieur, Carnot a été parfaitement secondé par sa compagne, dont le charme personnel, l'esprit distingué, le •dévouement à toutes les œuvres philanthropiques, el l'affabilité
LE POUVOIR EXÉCUTIF
envers tous ont contribué à vaincre les résistances et à dissiper les appréhensions1 . Celle à qui nous devons la traduction de la Liberté et du Régime représentatif de Mill, la fille de cet éminent penseur Dupont AYhite2, était bien préparée à comprendre à quelles conditions un régime démocratique peut définitivement s'enraciner chez les peuples modernes.
A mesure que, sous la présidence de Carnot, la république s'affermit, la situation de la France en Europe se modifie et s'améliore. Les États étrangers peuvent négocier et s'entendre avec un gouvernement stable, assuré du lendemain et qui semble n'avoir plus rien à craindre ni des conspirations, ni desrévolutions.
(1) Je pourrais invoquer ici les témoignages des correspondances de lai plupart des journaux étrangers. Je n'en citerai qu'un, d'autant moinssuspect qu'il vient de plus loin. La Revue de l'Orient du 5 juillet 1891 disait à propos d'une fête donnée au palais de l'Elysée :
« Si l'on ne craignait d'employer une phrase devenue banale à force d'être répétée, on dirait que Mme Carnot faisait les honneurs de l'Élysée avec son charme et sa bonne grâce habituels, et cependant rien n'est plus exact. Plus on voit de prés le Président de la République et Mme Carnot,. plus on est obligé de reconnaître que jamais poste aussi élevé n'a été mieux rempli. M. Carnot a réalisé l'idéal exprimé autrefois par les réactionnaires u faire une république aimable. Au.-si aujourd'hui ne lui reprochent-ils qu'une chose... sa correction; ils trouvent le Président trop parfait; il est vrai qu'il fait preuve en toutes circonstances d'un tact parfait, il se montre partout où sa présence est nécessaire, ne reculant devant aucune solennité, assistant ici à des fêtes commémoratives, inaugurant là un pont ou une route, ouvrant plus loin une école et laissant à tous un bon souvenir de son passage. Les populations de la province et .des campagnes .-e sont habituées à le voir parmi elles; elles savent que l'on peut s'adresser à lui. et cette conviction fait beaucoup pour la ditfusion et ratfermissement du principe républicain. »
(2) V. mon article dans la Revue des Deux Mondes, déc. 1SS9 : Un Précurseur, Dupont White.
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