PRÉFACE IX
conditions sont nécessaires : la concorde entre les classes et des mœurs; or ces deux conditions semblent devoir faire de plus en plus défaut.
D'une part, l'antagonisme entre les capitalistes et les travailleurs s'aggrave et s'exaspère, au point que, comme dans les républiques antiques, on dirait deux armées ennemies en présence sur le même sol.
D'autre part, ce que l'on appelle « la Science », c'est-à-dire l'étude de la matière, affaiblit ou détruit le sentiment religieux, sans lequel la morale manque de base. Et ce mal est grand surtout dans les pays catholiques, parce que, la papauté ayant condamné dogmatiquement certaines libertés inscrites dans les constitutions modernes, ceux qui les défendent ont cru devoir déclarer la guerre au clergé et aux sacrements, qui sont son arme, dans la lutte des partis.
On a vu des républiques aristocratiques se maintenir longtemps et traverser des siècles avec éclat; mais les seules démocraties dont l'existence n'a pas été de courte durée ont été constituées par des pâtres ou par des agriculteurs, c'est-à-dire par des hommes dont les conditions étaient très égales.
Quand on se rappelle ces faits, ainsi que les prévisions des esprits les plus clairvoyants, on ne peut considérer l'avenir sans inquiétude. Nous sommes sous ce rapport très différents de nos aïeux de la fin du siècle dernier. Convaincus de la bonté native de l'humanité, ils abordaient les réformes et les révolutions avec une sereine confiance. Aujourd'hui, la plupart d'entre nous sont tristes et presque découragés. C'est que nous voyons tout ce qu'ont d'ardu les problèmes à résoudre.
Il nesuffil pas de remplacer un roi par un président et le gouvernement des castes parle suffrage universel. Il s'agit de taire régner la justice dans les relations économiques et, par conséquent, de faire en sorte que chacun soit rémunéré en raison de ses efforts utiles et jouisse du produit intégral de son travail.
Proscrit, prêt à se donner la mort par le poison, pour échapper à la guillotine, sans que sa toi en l'avenir fut ébranlée par La vue des crimes dont il était la victime, Condorcet cciivait, d'une main ferme, le tableau des Progrès de ï Esprit humain. Et maintenant, au milieu des merveilles de la civilisation et des prodiges de la science, combien d'entre nous ont cessé de croire au dogme du progrès, cette formule magique, qui naguère encore transportait toutes les âmes.
Tout ce que nous appelons progrès, diffusion de l'instruction, extension du suffrage, réformes politiques de toute espèce, si elles ne nous font pas atteindre ce résultat, préparent des luttes sans issue et par conséquent le rétablissement du despotisme.
Toutefois ce qui peut faire espérer une meilleure issue aux agitations qui troublent si profondément notre temps, ce sont les conquêtes faites par la liberté depuis soixante ans. Reportons-nous à la veille de 1830 : que voyons-nous en Europe?
Sauf en Angleterre, le droit des nations à se gouverner elles^ mêmes nulle part admis et les libertés modernes partout contestées; en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Russie, en Espagne, même dans le Nord Scandinave, un despotisme plus absolu que sous l'ancien régime; en France la Restauration, en Belgique le roi Guillaume d'Orange s'obstinant à résister au vœu national, jusqu'à provoquer une révolution. « On voit, écrit Sismondi à cette époque, aux portes de la France comme en Russie, un ministre renverser les décisions des tribunaux, sur des recommandations de faveur, faire juger à nouveau ce qui l'a été déjà, interrompre la prescription et interdire la poursuite d'une dette, abus exécrables du despotisme. » Même après 1830, il s'exprime de la façon suivante : « Dans presque toutes les parties du globe, les amis de la liberté sont découragés et déconcertés; les révolutions qu'ils ont opérées n'ont porté aucun fruit avantageux; les principes qu'ils déclarent avoir conquis n'ont aucune des conséquences bienfaisantes