PRÉFACE XI
qu'ils avaient attendues; les expédients qu'ils croyaient avoir découverts, tantôt pour donner des garanties aux droits de tous, tantôt pour faire exercer par le peuple des pouvoirs auparavant délégués à des maîtres, se sont trouvés sans efficace. »
Quel tableau différent nous offre le monde politique aujourd'hui! Excepté en Russie, dans tous les pays civilisés des deux hémisphères et jusqu'au Japon, dans l'extrôme-Orient, les principes de liberté et de gouvernement populaire, proclamés par la révolution américaine et par la révolution française, sont inscrits dans les constitutions et mis en pratique. La démocratie triomphe. Les pouvoirs émanent de la nation. Les prérogatives des chefs d'État sont limitées en des bornes fixes et étroites par les droits du peuple. Le suffrage de tous ou du moins de presque tous nomme les législateurs. Le despotisme parait à nos yeux une monstruosité d'un autre âge, comme les tortures et l'inquisition. De toutes parts les nationalités ressuscitées ont pris leur place au soleil, reconquérant leur autonomie, leur langue, leurs privilèges et s'ornant de l'éclat des lettres et des arts. L'Italie et l'Allemagne ont réalisé leur unité nationale, rêvée par leurs poètes et par leurs philosophes. Secouant le joug écrasant des Turcs, des peuples libres prospèrent là où il n'y avait que des troupeaux asservis de rayas : la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie se sont donné des constitutions semblables à celles des nations les plus avancées. En France, grâce à la sagesse des Chambres actuelles et au tact d'un président modèle, la République semble définitivement assise. Enfin, partout les gouvernants reconnaissent que leur premier devoir est d'adopter toutes les mesures qui peuvent contribuer à améliorer la condition matérielle, morale et intellectuelle des travailleurs.
Je ne fais pas mention des prodigieux progrès accomplis dans l'industrie; ils sont célébrés chaque jour en prose et en
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vers. D'ailleurs, je no les considère comme un bienfait pour L'humanité, que dans la mesure où ils lui apportent plus de Liberté, plus de félicité, plus de moralité et, en outre, c'est l'organisation actuelle de cette industrie, dont nous sommes si fiers, qui fera naître les dangers futurs de la démocratie, ainsi que je le montre dans cet ouvrage.
lût somme donc, si l'avenir nous réserve de sérieuses difficultés, il y a des motifs de croire qu'on pourra les surmonter.
Parmi les innombrables écrits que j'ai consultés, ceux qui m'ont le plus servi dans ces études sont d'abord les livres immortels de Tocqueville, dont les événements contemporains viennent confirmer les considérations et les prévisions; Y Individu et VÈtat, la Centralisation et les autres ouvrages de Dupont White, lui aussi un voyant et un prévoyant; le Régime parlementaire et la démocratie de M. Prins, puis deux importants ouvrages, les Principes de la Science politique par M. de Parieu et des Formes de gouvernement et des lois qui les régissent, par M. Hippolyte Passy, dont je tiens à dire quelques mots, parce qu'ils m'ont guidé dans mes premiers travaux sur ce sujet.
Contraste piquant : de ces deux écrivains, c'est M. de Parieu, haut dignitaire de l'Empire, qui a le plus de confiance dans l'avenir de la démocratie, et l'économiste libéral qui en a le moins. « Suivant moi, dit M. de Parieu, l'effet particulier delà démocratie pure peut et doit être, dans les États civilisés, le plus grand développement de la liberté et de l'égalité à la fois. La démocratie vraie favorise ces deux principes d'une manière simultanée, et, réciproquement, en les développant, on fortifie la démocratie. » — « N'oublions pas, ajoute ailleurs l'ancien vice-président du Conseil d'État, que, si le nom des Césars rappelle un grand développement de pouvoir sans stabilité, il rappelle aussi la corruption réciproque des gouvernants et des gouvernés, une décadence enfin, dont le christianisme doit
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aujourd'hui préserver le monde. » Il y avait sans doute quelque mérite à émettre semblable jugement devant le souverain qui venait d'écrire le panégyrique de César.
M. H. Passy s'attache à examiner deux questions principales qui dominent les autres. Premièrement, d'où proviennent les différences que l'on rencontre dans les formes de gouvernement des diverses nations, et ces différences vont-elles disparaître? Secondement, les sociétés modernes finiront-elles, comme on le croit généralement, par se constituer en république ?
Ce n'est pas à des considérations théoriques que M. Passy demande la réponse à ces questions, c'est à l'étude des faits historiques. Sous ce rapport, son ouvrage surpasse, je crois, tout ce qui a été publié jusqu'à ce jour, comme application de l'histoire à l'examen des problèmes politiques. Montesquieu aussi invoque l'histoire, mais trop souvent, à l'appui d'un principe juste, il cite un fait douteux de l'antiquité ou une anecdote absurde racontée par un voyageur ignorant. On admire d'autant plus le génie de ce grand homme, qui a su tirer des vérités lumineuses d'aussi pitoyables éléments; mais ce qui convainc, c'est la raison de l'écrivain et non l'autorité des faits qu'il cite. La plupart du temps, le seul raisonnement aurait apporté plus de lumières.
Les ouvrages allemands sur la science politique sont nombreux, car c'est une des branches de l'enseignement supérieur et beaucoup de professeurs ont publié des traités complets de droit public1. La partie historique y est exposée avec une érudition toujours sûre; mais les aperçus pratiques manquent trop souvent, par la raison très simple que l'Allemagne n'a
(1) Les volumineux ouvrages de MM. MohI, Bluutschli et Lorenz von Sleip, professeur à l'Université de Vienne, méritent surtout d'attirer l'attention. Ces auteurs ont résidé dans l'Allemagne méridionale et en Suisse, où le régime représentatif était en vigueur, et ils ont pu en étudier le mécanisme.
pas encore joui jusqu'à présent de la pleine liberté politique. En Angleterre et en Amérique, nous trouvons des auteurs éminents qui résument l'expérience d'une grande race habituée au régime représentatif et libre, Lewis, Brougham, Mill, Lieber, Bagehot; mais l'empreinte anglo-saxonne est si profondément marquée dans leurs écrits, qu'on ne peut y trouver les raisons pour lesquelles les autres peuples n'ont pas su conquérir ou garder la liberté comme les Anglais. Or, pour nous, voilà la grande question, et c'est précisément celle que Passy traite d'une façon lumineuse, en démêlant, l'histoire à la main, les causes qui ont amené, ici le règne du despotisme, là, celui de la liberté.
J'ai aussi tiré grand profit des études de droit public de M. Boutmy et de M. Pierantoni, professeur de l'Université de Rome, ainsi que de deux autres excellents ouvrages italiens : Philosophia del diritto par Diodato Lioy et Corso di diritto costituzionale e questioni costituzionali par Luigi Palma. Dans les livres de ce dernier auteur, écrits avec autant de sagacité que d'érudition, toutes les questions du droit public moderne sont discutées, et l'on trouve exposés des principes et les précédents qui permettent de les résoudre.
Enfin je citerai encore: The Eléments of Poh'ûics, par M. Henry Sidgwick; El Poder legislativo, par Justino Zimenez de Arechaga, de Montevideo; la magistrale étude de la grande république américaine , The american Commonwealth, par James Bryce, membre du Parlement anglais et ancien sous-secrétaire d'État pour les affaires étrangères ; nulle part, sauf dans Tocqueville, on ne trouve autant d'aperçus ingénieux et instructifs concernant la démocratie moderne.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'ai pas eu la prétention de traiter tous les problèmes que soulève le sujet dont je me suis occupé. Je n'ai abordé que ceux à propos desquels j'avais à présenter quelques remarques que j'espérais être utiles.