CHAPITRE XI
Dans la Bretagne anglo-saxonne, avant la conquête des Normands, le village, le tunscip, réglait les intérêts locaux dans rassemblée générale de tous les habitants : le lunscipmot. Leur affaire la plus importante était le partage périodique des terres communes. Le tunscip était un petit État rural souverain.
Plus tard, sous le régime féodal, le manoir s'empara peu à peu de la plus grande partie de ces terres communales et le reste devint propriété privée des cultivateurs. L'un des principaux objets dont l'autorité locale avait à s'occuper vint à disparaître, ainsi que la responsabilité collective, qui formait un lien puissant entre les familles voisines. Le manoir et le pouvoir central accaparèrent d'autres attributions, notamment celles qui concernaient la justice, et ainsi la commune civile, le tunscip, s'effaça pour l'aire place à la commune ecclésiastique, \e parish1.
Toutefois, dans les actes anciens, le mot toivn est encore souvent employé dans le sens de parish. Le parish meeting, appelé aussi vestry meeting, remplaça le lunscipmot. Tous les chefs de famille continuaient à se réunir, chaque année, pour régler directement les intérêts communaux; mais, à mesure que la cour et les agents du manoir attiraient à eux la décision
(1) Le mot anglais parish vient, par le français et le latin, du mot grec 7:apo'.y.îa, indiquant un groupe d'hommes différents du reste de la population. Vestry est pris du mot vestiarium, le vestiaire, le lieu où Ton conservait les vêtements ecclésiastiques.
des affaires civiles, leurs soins s'appliquèrent plus exclusivement aux affaires de l'Église. Cependant, au xvie siècle, la commune, le town ou parish, continuait à s'occuper de maintenir Tordre sur son territoire, de secourir les pauvres, d'entretenir l'église et les grands chemins, et de régler la jouissance des biens communaux, ainsi que de tout ce qui n'était pas devenu « manorial », c'est-à-dire relevant du manoir. A cet effet, l'assemblée du village pouvait imposer certaines taxes et faire des règlements locaux (bylaws, lois du bie ou by, village, dans les langues scandinavo-germaniques).
Pouvaient assister à l'assemblée tous ceux qui avaient un intérêt dans les décisions à prendre, par conséquent ceux qui avaient une habitation dans le village ou qui y « fumaient des terres ». La convocation se faisait dans l'église, avant ou après le service, ou parfois sur la place du marché. Des réunions avaient lieu régulièrement pour la reddition des comptes, pour l'élection des fonctionnaires et, extraordinairement, pour décider une réparation urgente aux chemins, à l'église et pour la levée des impôts.
Le fonctionnaire principal était le constable qui avait charge de la police et de l'arrestation des malfaiteurs, chose très importante, caria paroisse, le toivn, était pécuniairement responsable des vols et des assassinats commis sur son territoire Il avait le droit de nommer des gardes, surtout pour la nuit; il représentait la commune auprès des autorités du comté. Les churchwarden ou marguilliers, aussi élus par les habitants, formaient un corps qui veillait à l'entretien de l'église, des vêtements du pasteur et à toutes les nécessités du culte.
Les maîtres des pauvres, overseers of the poor, donnaient des secours aux indigents, conformément à la loi d'Élisabeth, et levaient, à cet effet, une taxe spéciale consentie par les contribuables. Les marguilliers convoquaient, chaque année, les habitants pour choisir deux hommes probes qui étaient chargés d'entretenir les chemins et de régler la prestation des six jours de corvée que chacun devait, chaque année, à cet effet.
En outre, sous des noms très différents : jitrats, qaestmen, sivornmm, sidesmen, etc., et avec des attributions mal définies, on rencontrait, dans chaque village, un groupe d'hommes composé principalement d'anciens constatiez et de churhfi-
LA FORMATION DES ETATS
warderi) élus par les habitants et qui avaient pour mission d'assister de leurs avis les fonctionnaires communaux. Ils devinrent plus tard le select vestry en Angleterre et les townsmen, prudential men ou selecimen dans la Nouvelle-Angleterre. Jusque-là, le gouvernement direct avait été complètement exercé par les citoyens; mais bientôt, en Amérique, on vit apparaître un corps représentatif.
Les institutions communales des Anglo-Saxons, transportées au delà de l'Atlantique, y reçurent une vie nouvelle qui les rapprocha du tunscipmot primitif, sous l'influence démocratique du christianisme réformé, que les puritains et les Pïlgrim f ailiers pratiquaient dans leur nouvelle patrie. Gomme le dit un auteur qui a étudié à fond les origines de la démocratie aux États-Unis, le président Portet : « Tout ce qui caractérise la vie politique de la Nouvelle-Angleterre vient du meeting house, de la salle d'assemblée religieuse. Sa construction a été l'origine de toutes les communautés qui s'y sont fondées, et c'est d'elle qu'émanent les traits distinctifs de leur histoire. »
Quand les émigrés anglais s'établissent dans la baie de Massachusetts, on voit naître parmi eux le gouvernement communal d'une façon pour ainsi dire naturelle. Ainsi, à Rochester-Town, le 8 octobre 1633, ils se réunissent et décident qu'à certains jours, le son du tambour appellera tous les habitants de la « plantation » à l'église, afin d'y arrêter, dans l'intérêt général, des règlements auxquels tous seront tenus de se soumettre, et de choisir douze hommes qui ordonneront toute chose jusqu'à la prochaine assemblée mensuelle. Ces hommes choisis, ces selecimen, formèrent plus tard le conseil municipal.
Le lownship constitua l'unité politique primordiale, la molécule organique, dont la multiplication et l'union constituèrent l'État. Le township faisait tous ses règlements locaux (by-laivs), à condition qu'ils ne fussent pas contraires aux lois générales; il avait une cour de justice et une compagnie de milice; il choisissait sans contrôle tous ses fonctionnaires et élisait les délégués qui le représentaient au gênerai court, c'est-à-dire à l'assemblée plénière de la province.
Pour prendre part à la réunion ordinaire des habitants, qui avait lieu, chaque année, en mars, comme chez les Francs et les anciens Germains, il fallait posséder une propriété,
freehold, d'un certain revenu. En outre, les selectmen, dont le nombre variait de trois à neuf, devaient convoquer une assemblée extraordinaire chaque fois que dix freeholders le demandaient.
Le gouvernement direct était le principe essentiel. Les électeurs nommaient des fonctionnaires spéciaux pour chaque service, au lieu de confier ces soins d'administration aux conseillers communaux, comme nous le faisons en Europe. Dans la réunion du mois de mars, on choisissait le constable, qui veillait au maintien de Tordre et parfois à la rentrée des impôts, le surveillant des chemins (surveyor of the highways) qui avait le droit de requérir les corvées de travail manuel et de charroi nécessaires pour l'entretien des routes, les maîtres des pauvres [overseers of the poov) qui distribuaient les secours aux indigents et aux infirmes, les percepteurs des impôts (collector of taxes) qui prélevaient les contributions levées en proportion de l'avoir de chacun, le secrétaire (toivn clerk) qui inscrivait dans des registres les votes émis, les règlements arrêtés, les dépenses votées, les naissances, les décès et les mariages, et qui citait à comparaître devant la cour de justice locale, les surveillants des haies (fence viewers) qui veillaient à ce que toutes les clôtures fussent en bon état et « hautes au moins de 4 pieds », les gardiens [ivardens) qui s'occupaient de tout ce qui concernait la moralité, — ivresse, cruauté à l'égard des animaux, actes obscènes, immoraux et sacrilèges, — et enfin les membres du grand et du petit jury.
Dans les villages des États-Unis, l'ancienne forme démocratique du gouvernement s'est donc maintenue à peu près intacte et, comme en Grèce et dans les Landsgemeinde des cantons primitifs de la Suisse, ce sont les habitants réunis sur la place publique, à certaines époques, qui font les règlements, votent les dépenses et les impôts, nomment les fonctionnaires et, en somme, s'administrent eux-mêmes directement. C'est le self-government dans toute la force du terme. Mais, dans certaines localités, La population s'est accrue et la richesse s'est accumulée : des villes se sont formées. L'Etat en a fait des « corporations », c'est-à-dire des « cités », en leur donnant une charte qui détermine leur régime administratif. Il ne pouvait maintenir le gouvernement direct du toivn meeting, c'est-à-dire de l'assem-
LA FORMATION DES ÉTATS
blée générale des citoyens; il créait donc le système représentatif. Le corps électoral nommait un conseil municipal d'aldermen ou de councilmen, qui, dans les limites des lois générales, réglaient toutes les affaires communales, comme, en général, dans nos villes européennes. Mais l'accroissement rapide du nombre des habitants et la complexité correspondante des questions à résoudre amena presque partout une situation troublée, qu'on jugea intolérable. Ce qui augmentait le mal, c'est ({ne l'État, usant du droit de souveraineté absolue, en vertu duquel il avait créé la cité, intervenait à chaque instant dans ses affaires par des lois spéciales. Il en résultait de tels abus et des marchés si scandaleux que les constitutions revisées interdirent de plus en plus fréquemment aux législatures des États de voter des bills de ce genre. En outre, l'organisation nouvelle donnée aux villes modifia entièrement les institutions anciennes et enleva presque tous les pouvoirs au conseil communal, pour en investir le maire. Ainsi, tandis que 'pour la législation des États, on en appelle de plus en plus au peuple, en se rapprochant du gouvernement direct, pour l'administration communale, on fortifie sans cesse le principe d'autorité en se rapprochant de la dictature. Ceci n'est rien moins qu'une révolution, car c'est la suppression du régime parlementaire municipal.
La cause de ce changement mérite de nous arrêter un moment, car c'est un phénomène économique qui se produit en Europe comme en Amérique, et dont les redoutables conséquences peuvent mettre en péril la liberté même; je veux parler de l'accroissement de la population des villes, aux dépens de celle des campagnes. Les historiens nous apprennent que telle a été la cause principale de la décadence irrémédiable de l'empire romain. Les provinces étaient vides d'habitants, quand elles furent occupées par les barbares.
D'après le recensement de 1790, il n'existait alors aux États- Unis que treize villes comptant plus de 5,000 habitants, et aucune d'elles n'en avait 40,000. En 1880, il y en avait 49-4 de plus de 5,000 âmes, 40 de plus de 40,000 et 13 de plus de 100,000. Il doit y en avoir aujourd'hui au moins 30 de cette importance. La proportion des personnes vivant dans les localités de plus de 8,000 âmes était, en 1790, de 3.3 pour 100, en
1840, de 8.5, et en 1888 de 20.5. L'accroissement relatif des populations urbaines se fait donc plus rapidement encore aux États-Unis qu'en Europe.
Ce sont les capitales surtout qui grandissent d'une façon effrayante. Ainsi, Londres a plus de 4 millions d'habitants, Paris plus de 2 millions, Berlin plus de 1 million, New-York et ses faubourgs 1 million 1/2. Le nombre des villes comptant 50,000 ou 100,000 âmes augmente sans cesse. La raison en est claire. Les grandes villes offrent des avantages de toute espèce : des plaisirs plus nombreux et plus choisis; plus de réunions et de fêtes, de meilleurs théâtres et concerts; plus de moyens de s'instruire : cours publics, bibliothèques, musées; plus d'hommes éminents dans tous les genres ; plus d'occasions de se placer et de gagner de l'argent ; des emplois et des fonctions mieux rétribués, et, en même temps, pour ceux dont les revenus sont diminués, par suite d'un revers de fortune ou d'une mise à la retraite, plus de facilités pour se perdre dans la foule. La centralisation attire l'argent vers la capitale, et les hommes suivent l'argent. Déjà Mirabeau, Y Ami des hommes, disait dans son énergique langage en parlant de Paris et de la France de son temps : « Une tête apoplectique sur un corps anémique. » Depuis lors, le mal s'est bien aggravé : tandis que, dans les provinces et surtout dans les campagnes, la population s'accroît très lentement ou même diminue, à Paris elle n'a cessé d'augmenter, malgré les guerres, les révolutions et les crises économiques.
En même temps que les causes d'attraction vers les chefslieux sont devenues plus nombreuses et plus puissantes, les motifs qui portaient à y résister ont disparu. Jadis la vie était chère dans les grandes villes, très bon marché en province. Aujourd'hui, les chemins de fer ont nivelé les prix, en enlevant les denrées la ou elles abondent pour les porter là où elles sont le plus demandées. Ainsi souvent le poisson coûte moins à Paris que dans les ports de mer. Sans les bateaux à vapeur, il eût été impossible d'approvisionner et de nourrir les 4 millions d'habitants de Londres; maintenant rien n'empêche qu'ils ne s'élèvent un jour au double.
Cette énorme accumulation d'homme au centre crée, en tout pays, une situation nouvelle et pleine de périls. Nulle part le
LA FORMATION DES ÉTATS
contraste entre l'opulence et la misère ne se présente sous un aspect plus frappant que dans les capitales : c'est là qu'on r incontre, cote à côte, les plus grandes fortunes et les tableaux les plus désolants de l'extrême dénûment. Chaque jour, l'élite des oisifs étale tous les raffinements d'un luxe tapageur aux yeux d'une foule d'ouvriers, qui n'ont pour subsister qu'un salaire parfois insuffisant. C'est donc là que les idées et les passions hostiles à l'ordre social actuel prennent le plus de violence et se répandent le plus rapidement. Et pourtant, c'est dans ces cités menacées de désordres et même d'insurrections, si par malheur l'autorité venait à être momentanément paralysée, qu'on a placé le siège du gouvernement. Les Américains ont été plus sages et plus prévoyants; car, tant pour la Confédération que pour les États particuliers, c'est dans une petite ville que résident les représentants du pouvoir et que se réunit le Parlement. En France, l'enseignement si chèrement acheté de la Commune avait fait choisir Versailles dans le même dessein; mais bientôt l'attrait de Paris l'emporta, et les assemblées se décidèrent à y revenir. Puissent-elles n'avoir jamais à s'en repentir!
De toute façon se pose ce difficile problème : comment organiser le gouvernement municipal dans les grandes villes et surtout dans la capitale? Il faut tout d'abord que les autorités locales soient capables de gérer convenablement les intérêts si divers et si considérables dont l'administration leur est confiée. Puis, à moins de mettre en tutelle la cité qui est le centre des lumières et de l'activité nationales, on ne pourra refuser à ses habitants le droit d'élire le conseil communal. Et cependant, si on leur accorde une autonomie complète, que de périls, quel redoutable inconnu ! Par les raisons que nous avons indiquées, les idées avancées, radicales ou même subversives, domineront dans la capitale. Le gouvernement national et le Parlement, qui représentent le pays entier, où régnent d'autres opinions, seront placés en face et pour ainsi dire à la merci d'un gouvernement municipal qui leur est hostile, qui dispose de forces considérables et qui, au besoin, peut déchaîner les passions révolutionnaires et faire appel à l'insurrection. Les souvenirs inoubliables de la Commune de Paris de 1793 et de 1871 montrent clairement en quoi consiste le danger.
L augmentation si rapide de la population dans les villes a €u aux États-Unis deux conséquences fâcheuses et d'autant plus pénibles qu'on y était moins préparé : l'accroissement et de la criminalité etdes dépensespubliques. Quelques chiffres suffiront pour faire voir la gravité du mal. Les statistiques publiées par le surintendant des pénitenciers à New-York nous apprennent qu'on comptait, en 1850, 1 détenu sur 3,445 habitants; en 1860, 1 suri, 640; en 1870, 1 sur l,172eten 1880, 1 sur 855. Entrente ans, la criminalité avait donc quadruplé. J'emprunte à M. Bryce quelques faits relatifs à l'augmentation des impôts dans les villes. En comparant pour les quinze plus grandes de celles-ci la situation de 1860 à celle de 1875, on arrive au résultat suivant : accroissement de la population, 70.5 pour 100; de la valeur taxable des biens, 156.9; de la dette, 270.9; des impôts, 363.2. Les dépenses locales sont énormes : ainsi elles s'élevaient à Boston, en 1880, à environ 140 fr. par tête, soit à près de 600 francs par famille. Les dettes de certaines villes ont triplé en dix ans, et malheureusement elles ont souvent, en grande partie, pour origine, des malversations ou des vices d'administration.
Pour mettre un terme à des abus, si énormes et si scandaleux que le bruit en est venu jusqu'en Europe, les Américains ont eu recours à une réforme qui au premier abord étonne : ils ont limité dans des bornes très étroites la compétence des •conseils municipaux et étendu les pouvoirs du maire, au point d'en faire un véritable autocrate. Telles sont, du moins, les tendances qui se révèlent dans la plupart des constitutions communales revisées. Bien entendu, celles-ci diffèrent dans chaque État particulier et pour chaque ville; mais voici les caractères généraux qu'on y retrouve. Certains hauts fonctionnaires, comme le maire, le contrôleur général, le greffier, sont élus directement par le peuple; ils nomment leurs subordonnés sous leur responsabilité vis-à-vis des électeurs. On a créé autant de départements spéciaux qu'il y a de services publics, et à leur tête se trouve, tantôt un comité (board) de plusieurs personnes, tantôt un seul fonctionnaire, lesquels sont nommés, soit par le maire, soit par le collège du maire et des aldermen. Ces comités administratifs sont très nombreux; en voici rénumération qui est curieuse parce qu'elle montre la variété d'ob-
E. DK I.AVIÎLEYK. — DÉMOCRATIE. — I. 7
L \ FORMATION DES ETATS
jets auxquels doit pourvoir do nos jours un gouvernement municipal : instruction, — bibliothèque communale, — police, — accise, — charité publique, — hôpitaux et correction, — salubrité, — incendies, — police, — désignation des jurés, — finance, — impôts, — législation et contentieux, — pavage, — distribution des eaux, — nettoyage des rues, — travaux publics, — parcs, — fonds d'amortissement. Les règlements concernant chaque matière son! faits parles comités desquels elle relève, et, s'il s'agit d'un intérêt général, par la législature de l'État. On voit que le rôle des conseils municipaux est singulièrement réduit. Le pouvoir réglementaire leur est presque entièrement enlevé et ce qui se fait en Europe, par des comités composés de leurs membres, Test aux États-Unis par des bureaux qui échappent à leur contrôle. Ce que Ton peut appeler le Parlement communal est souvent formé de deux chambres, la chambre haute, le conseil des aldermen nommés sur une liste par le corps électoral tout entier, et la chambre basse, le common council, issu d'élections par quartier. Les juges locaux sont généralement élus par le peuple, mais parfois choisis par l'État.
Afin de montrer l'étendue vraiment inouïe des pouvoirs attribués au maire, je citerai l'exemple de New-York. On me permettra une énumération un peu longue : elle est indispensable, si Ton veut comprendre ce que devient ce personnage aux États-Unis. Pour trouver chose semblable en Europe, il faut aller en Russie et y demander quelles sont les prérogatives du tsar. Combien cela est différent de ce tableau séduisant de self-government que nous traçait naguère Tocqueville !
Le maire de New-York est nommé directement, au suffrage universel, par le corps électoral tout entier, et il reste deux ans en fonction. Il ne siège pas dans les conseils municipaux; mais comme le président de la république et les gouverneurs des États, il a un droit de veto qui ne peut être annulé que par une majorité des deux tiers. Comme représentant du pouvoir exécutif, il veille à l'ordre public et peut appeler aux armes la milice pour réprimer les désordres et les émeutes. Il nomme les onze juges de police pour dix ans, les quatre juges de la police criminelle pour six ans, les trois membres du comité de charité publique et du pénitencier, les trois membres du
comité des incendies, deux membres du comité de la salubrité publique dont les deux autres sont ex officio, le président du bureau de police et l'officier de santé que désigne le gouverneur, les trois membres du comité de l'accise qui concède les licences pour la vente des spiritueux, les membres du comité qui dresse les listes des jurys, le commissaire des travaux publics qui seul dirige le service du pavage et de l'éclairage des rues, des eaux alimentaires et des égouts, de la construction et de l'entretien des bâtiments communaux, département qui exige des dépenses énormes, le commissaire du nettoyage des rues nommé pour six ans, les trois membres du comité des parcs, les trois membres du comité des docks, le conseiller légiste du contentieux, les trois membres du comité des assesseurs qui font l'estimation de la fortune mobilière des contribuables, sur laquelle est assis l'impôt au profit de l'État et de la commune, le caissier municipal qui reçoit les revenus et acquitte les dépenses de la ville, les deux commissaires des comptes, qui contrôlent les livres de la caisse communale, enfin les commissaires du service civil qui déterminent les examens que doivent subir les candidats aux places dans l'administration. Le maire choisit aussi le nombreux état-major des fonctionnaires qui président au service de l'instruction primaire, les vingt-quatre membres du conseil supérieur (boai*d of éducation), les trustées des écoles qui désignent tous les instituteurs et les institutrices, et les vingt-quatre inspecteurs, trois pour chacun des huit districts scolaires. En général, le maire a aussi le droit de destituer ceux qu'il nomme, sous réserve de l'approbation du gouverneur. Dans cet étonnant système, ni le corps électoral, ni ses élus les conseillers municipaux n'interviennent plus dans l'administration des affaires communales. Par les nominations qu'il fait, tout dépend d'un dictateur temporaire, le maire.
Voici le motif qui a fait adopter cette organisation nouvelle. Les Américains savent qu'une grande entreprise industrielle ne réussit que si l'on accorde au directeur de pleins pouvoirs de direction et le libre choix de ses employés. Dès lors, aussitôt qu'ils ont vu que les affaires d'une vaste cité ressemblaient à celles d'une société commerciale, ils se sont convaincus qu'il fallait y appliquer le môme principe : pouvoir absolu et respon-
LA FORMATION DES ÉTATS
sabilité absolue. Si L'exécutif est fort, il s'efforcera de bien faire. Si son autorité se trouve contrôlée par celle des conseillers, les électeurs ne sauront plus à qui s'en prendre, en cas de malversation. Maintenant les citoyens comprennent que la gestion des intérêts communaux dépend entièrement des qualités du inaire qu'ils élisent, et ils font généralement de bons choix. Depuis 1882, le nouveau régime a donné d'excellents résultats, et nul ne s'en plaint. N'est-il pas étrange de voir la démocratie extrême chercher son salut dans la concentration des pouvoirs?
Ces changements s'opèrent, bien entendu, sous l'empire des expériences faites et des nécessités reconnues. Quand la population et la richesse se sont accrues, il a fallu renoncer an gouvernement populaire direct. On a eu recours au gouvernement des conseils ; mais l'étendue et la complexité des besoins auxquels l'administration communale devait pourvoir sont devenues si grandes, les dépenses, les recettes, les emprunts si considérables que le régime parlementaire municipal a fléchi sous la charge. Une restait plus qu'à essayer du gouvernement d'un seul. C'est qu'on rencontre aux États-Unis une évolution politico-économique qu'on remarque également en Europe, l'intervention plus grande des pouvoirs publics et l'extension incessante de la réglementation : ce qui n'est autre chose que du socialisme municipal. Voyez, par exemple, ce qui se fait dans le pays par excellence de l'initiative individuelle, en Écosse, à Glascow. Non seulement cette cité a organisé l'enseignement gratuit et obligatoire, mais elle offre un repas aux enfants nécessiteux fréquentant les écoles publiques, elle fournit aux habitants le gaz, les appareils d'éclairage et de chauffage et elle éclaire les escaliers communs des maisons à plusieurs logements ; propriétaire des tramways, elle met à la disposition des ouvriers des trains presque gratuits le matin et le soir; elle a créé des bains, des salles de natation et des lavoirs publics ; elle a fait plus encore : après avoir exproprié des quartiers encombrés (slums), elle a construit des maisons qu'elle loue aux familles les moins aisées (housing of tkepoors). Il y a partout un entraînement général dans cette direction, qui, à mon avis, s'explique.
Dans les sociétés primitives, la liberté de tous est entière,
limitée seulement par quelques coutumes presque immuables. Le choc des intérêts n'est point réglé par l'autorité : les conflits sont tranchés par la force. Plus tard, quand la population devient plus dense, les relations des hommes entre eux plus intimes et plus fréquentes et l'organisation sociale plus perfectionnée et ainsi plus sujette à dérangement, il faut plus d'ordre et par conséquent plus de règles imposées pour le maintenir. A mesure que la civilisation progresse, les besoins et les exigences des citoyens augmentent. Ils veulent de belles rues bien pavées, bien nettoyées, bien arrosées, bien éclairées, des boulevards aérés, des parcs ombreux, l'instruction mise à la portée de tous, les arts enseignés et encouragés, les pauvres secourus, les malades soignés, les coupables réformés, des ports creusés, des quais construits, des monuments pour tous les [services. Pour tout cela, il faut des rouages très nombreux, une légion de fonctionnaires et beaucoup de millions. Il en résulte nécessairement que, pour accomplir cette besogne de plus en plus grande, l'ancienne machine gouvernementale doit être réformée, sous peine de se briser ou de donner occasion à des abus de toute espèce.
Pour mieux faire comprendre comment s'est opéré ce changement, en vertu d'une loi pour ainsi dire naturelle, j'emprunterai un exemple très simple à un discours de M. Goschen, actuellement chancelier de l'Échiquier en Angleterre, sur l'intervention croissante des pouvoirs publics : « Jusque récemment, la circulation dans les rues de Londres se réglait d'ellemême. Le fleuve des véhicules passait dans les deux sens librement et conformément au principe du laissez faire, laissez passer. Mais, quand les embarras de voitures, les contestations, les arrêts complets et les accidents devinrent plus fréquents, on demanda à grands cris l'intervention de la police. La société,, sous la forme de deux agents, apparut dans les endroits les plus fréquentés. Les cochers durent suivre une direction imposée; les véhicules furent arrêtés pour laisser passer les piétons; des refuges furent créés pour faciliter la traversée de la rue. La liberté de la circulation cessa, ou du moins ne s'exerça plus que sous le contrôle de la réglementation. Il en fut de même sur les grandes routes et sur les chemins de 1er. Le trafic industriel et l'activité humaine, dans leurs diverses