LE PRÊTRE SALARIÉ OU USUFRUITIER
engraisser son veau ou à fumer son champ? Non pas; mais à la grandeur de l'Église, sa seule patrie. Comment pourra-t-il y contribuer? Qu'aura- t-il à faire pour augmenter son influence? Voyez ce qu'est devenu le curé belge et son vicaire : un soldat de Rome et un agent électoral. Rien de plus naturel. On lui a ôté tout intérêt national et on lui a ouvert toute large la porte des comices. Si l'Église est respectée, puissante comme en Belgique, le prêtre qui la représente est le vrai seigneur du village, celui devant qui tous s'inclinent. S'il parvient à faire arriver au pouvoir un ministère clérical, alors il est toutpuissant. Vous le voyez dans les rues, dans les stations, s'avancer majestueusement, la tète haute, le regard assuré, attendant le salut que chacun s'empresse de lui faire et très bas. Il est le distributeur des faveurs ministérielles. Ses amis désirent-ils une place, il se rend à Bruxelles; il est reçu à l'instant par le ministre, qui ne peut rien lui refuser. Il a incomparablement plus d'autorité et de pouvoir que sous l'ancien régime.
En Italie, les prêtres que l'on rencontre sont pauvres, humbles, craintifs. Pourtant on les attaque bien moins qu'en Belgique ; mais ils n'ont pas la conscience de leur force.
Un clergé dont le traitement est payé par l'État, et sans qu'il ait à s'en occuper, sera certainement bien moins national et plus romain que celui qui doit tirer sa subsistance du faire valoir d'une propriété. Le premier vivra plus que le second de la vie spirituelle, c'est-à-dire de la vie universelle de Rome.
Y eut-il jamais un clergé qui s'occupa moins d'accroître le pouvoir de l'Église que le clergé du dix-huitième siècle en France? Vivant à la cour et dans ses salons, il ne songeait qu'à dépenser joyeusement les revenus de ses bénéfices. Au contraire, un clergé privé de biens et même de traitement sera un clergé missionnaire âpre à reconquérir la position qu'on lui aura enlevée.
L'exemple de la France et surtout de la Belgique est convaincant. Les libéraux italiens, en poussant à V incarner ation des biens des curés, commettent une faute énorme. Ils croient porter un coup à l'influence du prêtre : c'est tout le contraire. Ils préparent la voie à un cierge détaché des intérêts fonciers et agricoles, qui s'élèvera ainsi au-dessus du paysan et qui,
L'ÉGLISE ET L'ETAT
en lui inspirant plus de respect, deviendra son guide et son maître.
Les amis de l'Église, s'ils voyaient clair, pousseraient à V incaméra lion, afin d'avoir un clergé vivant uniquement du budget, comme le soldat, et libre ainsi de ne s'occuper que de sa mission spirituelle et de la propagande en faveur de la puissance de l'Église.